HENRIETTE
La suprême distinction, la grande tournure et rinépuisable bonté qui vous caractérisent, la bienveillance et la grâce que vous déployez en
laissant croire à chacun qu'il est Tunique objet
de vos soins empressés, le bon goût de vos atours, la simplicité de votre parole et tant de qualités rares que je suis fier d'avoir pu apprécier : telles sont, madame la duchesse, plus encore, s'il est possible, que votre haute situation, les attraits qu'exerce votre salon.
Mais laissez-moi vous dire que si j'ai su admirer la noblesse de votre port dans la collerette ^'une Médicis, aux jours joyeux et brillants du carnaval, j'ai bien mieux encore senti tout le prix de la bienveillance dont vous m'honoriez aux heures intimes, alors que les portières abaissées sur un petit nombre d'élus, votre cercle reflétait l'image charmante, bien qu'incomplète , d'un salon voisin , où nia pensée seule a pénétré.
J'avais quinze ans lorsque je connus Diane, et, bien qu'il y ait déjà longtemps de cela, je me souviens encore de l'impression qu'elle me fit. Je puis même dire que c'est la première femme qui ait parlé à mon imagination.
C'était dans un grand château dont les habitudes simples contrastaient avec les façons et l'élégance de Diane. Tout me surprenait en
elle : ses allures dégagées, sa conversation, ses toilettes, ses parfums, son luxe, ses serviteurs. Le soir de son arrivée, je fus tout ébahi de la voir entrer en robe décolletée dans la longue gfalerie, où la maîtresse du logis l'attendait pour se rendre à table. Je sentis qu'elle éveillait en moi des curiosités nouvelles, et je ne me lassais pas de l'examiner. Quoiqu'elle fût aimable et indulgente, qu'elle le manifestât par de jolis présents, et que, collégien en vacances, je m'amusasse des promenades à cheval et des parties de « cache-cache » auxquelles se livrait, le soir, la jeune et joyeuse réunion, Diane m'étonnàit trop pour me charmer beaucoup.
Le mari de Diane était fort original, et j'avais aussi quelque peine à concevoir comment un homme dumonde pouvait se permettre de siffler dans un salon, et de briser les assiettes sur son coude pendant les repas. Ce jeu bizarre avait dégénéré chez ce gentilhomme en véritable ma-
nie. Je le vis, un jour, acheter à la foire d'une petite ville plusieurs douzaines d'assiettes, dont il jetait chemin faisant les débris sur la route.
Fille d'un ofûcier supérieur arrivé par sa naissance et ses longs services au plus haut grade dans l'armée, Diane passa des mains d'une mère attentive à satisfaire tous ses caprices dans celles d'une tante qui s'empressa de la marier dès l'âge de seize ans, pour dégager sa responsabilité.
Cette union fut inaugurée par des fêles magnifiques, restées dans le souvenir des hôtes nombreux du beau château de Monbéfroy. Illuminations, bals et comédies, ordonnés princièrement, rien ne manquait pour indiquer que la marquise allait se mettre à la tête de la soiïiété d'une province, dont la brillante jeunesse était avide déplaisirs.
Etrangère au pays, Diane le conquit bientôt par la puissance de la fortune, du nom, de
rélégance et de la beauté. Avec des cheveux châtain clair, des yeux bruns animés, un nez droit, une bouche dédaigneuse légèrement contractée par l'habitude d'une grimace, elle brillait surtout et brille encore par une taille accomplie. C'est pour elle qu'on a inventé le mot c< chic. » Elle était, en effet, le « chic» lui-même, soit qu'un bouquet au corsage et des fleurs naturelles sur la tête, elle parût dans un bal, soit qu'avec un nœud de rubans rouges sur l'épaule, elle suivît l'équipage du marquis de Taillefer. Son esprit est aventureux, audacieux, vif et cultivé; sa parole sèche, saccadée, brève et abondante tout à la fois. Elle aime à discourir et à écrire longuement sur la politique, à commander, à dominer, à conseiller et à intriguer. Jadis elle se contentait d'une cour, aujourd'hui il lui faudrait un salon. Avoir un salon politique, telle serait son ambition, à laquelle elle a beaucoup sacrifié.
Diane manque de bienveillance et de reconnaissance , et ne semble pas s'attacher plus qu'elle n'attache elle-même. Malgré les malheurs, qui ne l'ont point épargnée, son caractère est resté plus jeune encore que sa figure. A la voir toujours disposée à des distractions nouvelles , on peut douter de la profondeur de ses chagrins. Déjà deux fois veuve, le monde, se croyant d'accord avec ses vœux, la remarie sans cesse.
Si Diane se montre prête à la critique et à saisir les travers, les faiblesses ou le ridicule de son prochain, elle est également portée à voir le bon côté de sa situation personnelle. Si difficile que cette situation paraisse, elle ne néglige rien pour la relever, pour en tirer parti et pour la faire tourner à l'avantage de ses plaisirs.
A vingt ansj Diane voyait, d'un œil indifférent, ses adorateurs se ruiner pour l'amuser. Au lieu de les retenir, elle les laissait glisser
sur cette pente. Elle était insolente et sans pitié pour ceux dont les hommages ne lui agréaient pas. Dans un déplacement de chasse, où elle recevait sa petite cour, composée des hommes les plus à la mode d'alors, du marquis de Taillefer, du vicomte de Galles, du marquis de Bois- Hussard, dont la fanfare, dédiée à Diane fit fortune, du baron de Graon-Joly, et du vicomte des Egards, on la vit à un dîner prendre le bouquet de camélias que chaque jour ce dernier lui faisait venir à grands frais, en choisir deux fleurs qu'elle attachait à la boutonnière des deux marquis placés à ses côtés , et le jeter ensuite par-dessus son épaule! Le lendemain, elle offrait à l'infortuné vicomte un thé dans lequel elle avait plongé sa pantoufle I
Les nouvelles à la main de l'époque ne tarissaient pas sur les excentricités de Diane, et il faut dire que presque toutes étaient inventées à plaisir. Toutefois, c'est à elle que revient l'hon-
neur d'avoir créé le genre c< lionne, » infiniment plus original et plus varié que le genre « cocodette. » On a connu des lionnes avec des talents, des goûts artistiques, de Tesprit et quelquefois même d'une certaine culture.
Diane était de celles-là.
La lionne, loin de se laisser imposer les modes ou de les copier dans un monde interlope, les donnait au contraire. Elle savait les approprier aux circonstances, aux saisons, et cherchait plutôt l'effet dans la simplicité. Elle ne tombait jamais dans le costume, dans le clin* quant ou dansle carnavalesque. La lionne, ayant des parchemins, n'avait pas besoin d'éblouir par un luxe d'argentier, et savait rester « comme il faut » jusque dans ses écarts.
Diane recherchait peu la société des femmes, mais se plaisait dans celle des hommes. Elle mettait de l'ardeur dans ses plaisirs comme elle en montre aujourd'hui dans la poursuite de ses
ambitions, dans la réalisation de ses projets, dans la défense des hommes de son entourage ou âe sa parenté.
Je ne me chargerai pas d'expliquer sa répulsion pour son premier mari, qui semblait cependant devoir lui convenir. A Monbéfroy, il logeait au premier étage, tandis qu'elle occupait un appartement durez-de-chaussée. Au bout de quelques années , le marquis entra dans la diplomatie et partit seul pour Constanlinople, ce qui fit écrire à un* mauvais plaisant que Diane avait mis son mari à la Porte !
J'ai dit au début de ce portrait que la marquise, malgré toute son amabilité, n'exerçait point ce charme, cette attraction qu'on ressent pour des femmes SDuvent moins douées que Diane, mais elle sut inspirer une grande passion à un homnie vigoureusement trempé, dont elle devint l'esclave. Ce.chevalier bardé de fer brisa dans son gantelet cette main si prompte
au geste impératif, dompta celte nature capricieuse et dominante, à laquelle on avait donne un mari lorsqu'il eût fallu lui chercher un maître.