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Les femmes dans la science

Nous avons déjà, ici méme, donné quelques biographies féminines assez rapides: Madame la Marquise du Chatelet (Saggi, Septembre 1911), Miss Agnès Clerke (Saggi, Décembre 1911), Madame Lepaute (Saggi, Juin et Juillet 1912), Miss Caroline Lucrèce Herschel (Saggi, Juillet 1912); et nous eussions aimé, depuis longtemps, pouvoir complèter cette série. Non qu'il s'agisse à proprement parler d’études

Marie Mitchell.

biographiques complètes, apportant des faits nouveaux ou rectifiant des points d'’histoire, car tel n’était pas notre but: mais il nous a paru bon de mettre en lumière le ròle extrémement important que peut jouer la femme dans la science, en dehors du còté inventif et original, en apportant, dansles travaux de longue haleine, une méthode, un soin méticuleux et une patience extréme, qualités qui deviennent de plus en plus indispensables à l’élaboration de recherches de quelque importance, et parce que, de ce fait, l’introduction de la maind’oeuvre féminine (si l’on peut ainsi s’exprimer) dans les études scientifiques nous parait fort désirable, à condition d’étre faite avec méthode et discernement, pour en tirer le meilleur parti possible,

Sophie Kowalewska.

Aujourd’hui nous nous occuperons de Marie Agnesi, de Marie Mitchell et de Sophie Kowalewska 1). Le livre le plus connu, en matière de biographie féminine, et que nous suivons souvent, est celui de A. Rebière (Les femmes dans la science, Paris, in-8°, 2° édit., 1897): mais, lui aussi, renferme plus d’anecdotes que de faits historiques précis, et l’on peut encore aisément compléter ce genre d’érudition en recourant aux biographies classiques de Michaud, Jal, Didot-Hoefer, Sidney Lee, etc... Encore une fois, notre but n’est pas d’etre complet et d’éviter la lecture des autres ouvrages: il s'agit simplement d’attirer V’attention sur Vouvre utile de ces femmes ardentes au travail, et de leur rendre un juste hommage.

Marie Gaetane Agnesi naquit à Milan le 16 mars 1718 et mourut le 9 janvier 1799.

Marie Agnesi acquiert d’abord une petite*célébrité par sa précocité prodigieuse dans l’étude des langues? elle sait le latin'à neuf ans, puis apprend successivement le gréc, l’hébreu, le francais, l’allemand et l’espagnol. Elle s’adonne ensuite à l’étude de la philosophie et, à l’àge de 19 ans, soutint des thèses, qui, en 1738, furent imprimées sous le titre Propositiones Philosophiae; c'est alors qu'elle s'adonne passionnément à l’étude des sciences et se distingue particulitrement par ses connaissances mathématiques.

Son père était devenu titulaire d’une chaire de mathématiques à Bologne: il vint A tomber malade en 1750 et Marie Agnesi obtint du pape Benoît XIV la permission de le suppléer dans cette chaire de l’Université. Les Instituzioni analitiche (2 vol. in-4°, 1748) de Marie Agnesi ont été traduites en partie par d’Antelmy, sous les yeux du mathématicien Bossut qui adjoignit quelques notes personnelles à cet ouvrage, paru sous le titre Traités élémentaires du calcul différentiel et du calcul integral, traduits de l’italien, de Mademoiselle Agnesi, in-8°, 1775.

Dans son charmant Voyage en Italie, le président de Brosses raconte la visite qu'il lui rendit è Milan: elle tenait, dit-il, des harangues en latin, connaissait sept langues et les mathématiques

1) Les détails de son enfance sont empruntés à Flammarion (Astronomie des dames), mais il est inutile d’insister sur le caractère très anecdotique des faits rapportés, nécessairement d’autant plus stylisés que Sophie parvint è une réelle célébrité comme mathématicien.

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n'avaient pour elle aucun secret; elle était particulièrement passionnée pour l’algèbre et la gé6ométrie qui, disait-elle « sont les seules provinces de la pensée où règne la paix. »

Plus tard, elle devait renoncer au monde, et méme aux sciences, pour se consacrer uniquement au service des malades et des pauvres.

L’éloge historique de Mademoiselle Agnesi fut écrit par Frisi: il a été traduit en frangais par Boulard, et imprimé séparément, mais il n’est plus guère possible de le trouver que dans sa reproduction è la suite de la traduction des Bienfaits de la religion chrétienne, 2 vol. in-8°, 1807.

Maria Mitchell naquit le 19" aoàt 1818 dans l’île de Nantucket.

La légende rapporte qu’un des trois premiers blanes qui abordèrent dans l’île de Nantucket était un ancétre des Mitchell. En fait, les quakers domimnaient dans cette population où la plupart des hommes partaient pour de longs voyages de péche, notamment de péche à la baleine: les femmes étaient aussi énergiques que les hommes, elles pouvaient parler et voter à l’église, mais la plus grande simplicité leur était imposée et elles se délassaient volontiers dans le travail intellectuel.

Les Mitchell étaient de purs quakers, non marins, et parents de Benjamin Franklin; le père de Maria dirigeait une école, il était employé à l’inspectiou des còtes et employait quelques loisirs à examiner les étoiles: l’outillage du ménage était sommaire, è cet égard, puisqu’il se résumait en un globe céleste et un petit télescope. Mitchell tenait les registres météorologiques, maniait bien le sextant et avait déterminé la latitude du lieu: à la fin de ses jours, àgé de plus de soixante-dix ans, il se plaisait encore à aider sa fille.

Maria Mitchell était la troisième de neuf enfants —- et la famille n’était pas riche: elle devint vite l’aide de son père dans ses observations astronomiques et ses calculs, et l’annonce de la moindre éclipse mettait toute la famille en 6veil. Dès l’àge de onze ans, Maria Mitchell mesurait le temps au chronométre pendant une éclipse lunaire: cinquante quatre années plus tard, en souvenir de son enfance et de son éducation, au retour de cette méème éclipse pour ainsi dire, après un cycle bien déterminé, Maria laisse ses

db élèves observer au télescope èt veut encore se borner à mesurer le temps, comme autrefois...

L’instituteur, Peré Pierce, remarque vite l’enfant et la pousse vers les sciences: è 18 ans, elle devient bibliothécaire & 1'Atheneum Library et gagne quelque argent; elle étudie le latin, dévore Gauss et Laplace et, dans son enthousiasme, déclare qu’une formule mathématique est un hymne à l’Univers.

Maria Mitehell mène de front la pratique et la théorie. Dans la nuit du 1®° octobre 1847, elle observe au ciel une petite tache: simple nébuleuse? Comète? Et, le lendemain, en recherchant l’emplacement. de cette petite tache, elle constate un déplacement, et la jeune astronome de Nantucket venait, la première, de découvrir la comète qu’observait peu après le P. Vico, à Rome: on donna le nom de» Mitchell à l’astre nouveau et, en récompense, le roi de Danemark envoya à Maria une meédaille d’or.

La célébrité venait peu à peu: aux instruments portatifs suecède bientòt un grand télescope offert par ses admirateurs, et Maria Mitchell, nommée calculatrice du Nautical Almanac, fait la connaissance, des savants américains. Màis ses 6conomies étaient encore bien légères, et l’Ancien Monde l’attirait tant! Comment faire un:voyage en Europe? L’occasion révée se présente avec un négociant qui lui demande d’accompagner sa fille: Maria visite l’Angleterre et se lie avec John Herschel gt Airy, mais... la chance tourne et la voilà contrainte de renvoyer' sa petite compagne dont le père fit de mauvaises affaires. Tant pis: elle continuera seule le voyage avec son fond de réserve...

A l’Observatoire de Paris, Leverrier donne une féte en son honneur. A Rome, le pape Pie IX l’autorise exceptionnellement à visiter l’Observatoire du Collège Romain, alors entre les mains des jésuites, dans lequel aucune femme n’avait encore été admise.

Maria Mitchell remplit ensuite pendant 18 ans les fonetions de directeur de l’Observatoire de Poughheepsie, annexé à Vassar College: l’oeuvre méthodique qui fut accomplie dans cet établissement est considérable, mais ce serait sortir de notre cadre que d’en décrire les détails et les mérites. Maria Mitchell a donné à tous un très bel exemple de continuité dans le labeur: elle se survit a elle-méme, car son élève et successeur Mary W. Whitney a publié en son honneur une fort belle notice avec l’épigraphe:

« Elle suivait le mouvement des astres dans le merveilleux symbolisme de la formule mathématique, »

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Sophie -Corvin - Krukowski (Sonia Kovalewska), descendante de Mathias Corvin, roi de Hongrie, naquit à Moscou en 1850.

Son père était général d’artillerie, commandant l’arsenal; sa mère, d'origine allemande, était la fille du général Schubert, mathématicien et topographe, et petite fille de l’astronome Schubert. Le général Corvin Krukowski, encore jeune, avait pris sa retraite, et Sophie vécut jusqu'à 15 ans dans la propriété patrimoniale de

Palibino (Russie Occidentale): elle apprit è lire seule, en deman-

dant les lettres sur le journal de son père, commenca les mathématiques à 14 ans avec un nommé Malewitch, et devina la trigonométrie en étudiant sur un livre qui contenait quelques formules trigonométriques.

Elle se maria en 1868 — peut-étre, en partie, afin de pouvoir suivre les cours d’Université interdits aux jeunes filles, et aurait demandé, avant tout, è son mari d’achever tous deux leurs études: Kovalewki étudiait la paléontologie.

Les jeunes mariés vont & Heidelberg, sous la direction de Kirchhoff et Helmholtz (1869-1871); puis à Berlin, pour travailler ‘avec Weierstrass (1871-1874); en 1874, Sophie est regue docteur de l’Université de Goettingue, set ses travaux se poursuivent réguliérement. Le malheur survient : ayant perdu toute sa fortune dans les naphtes du Caucase, son mari se suicide (1883), mais Mittag- Lefler fait obtenir à Sophie une chaire d’analyse & l’Université de Stockholm (1884).

Après avoir fait sa première lecon de l'année classique Madame Kovalewska était prise d’une attaque de pleurésie foudroyante et mourait le 6 Février 1891, laissant une fille, la petiie Sophie.

« Belle téte intelligente, au front richement bossué, à la bouche « capricieuse, aux yeux changeants, allant du noir au vert, d’une « grande douceur et singulièrement pénétrants malgré une visible <«myopie » tel est le jugement que pouvait porter un de ses contemporains sur Sophie Kowalevska, qui inspirait l’amitié et la confiance, mais était restée très femme par son besoin d’étre choyée, admirée, aimée.

Ses principaux travaux mathématiques consistent en trois thèses inaugurales:

Sur les systémes d’équations aux differentielles partielles — travail important inséré dans un livre de Mansion;

La réduction d'une classe de fonetions elliptiques en fonctions abélienness x

Et un davi sur les Anneaue de Saturne, qui fut reproduit dans la Mécanique celeste de F. Tisserand.

On luî ‘doit aussi une note sur la propagation de la lumiére dans un milieu cristallin.

Mais.le Mémoire fondamental de Sophie Kovalewska, qui allait définitivement la classer parmi les mathématiciens, fut soumis à l’Académie des Sciences de Paris, sous la devise:

« Dis cesque. sais, fais ce que dois, advienne que pourra »

et obtint le prix: Bordin (1888): l’auteur signalait un cas nouveau dans.lequel on peut intégrer les 6quations différentielles du mouvement d’un corps pesant mobile autour d’un point fixe, déeouverte théorique de première importance.

Dans la complexité de cette àme slave qu'il nous est difficile de juger rigoureusement, Sophie s’adonnait parallèlement è des recherches littéraires et publiait quelques nouvelles dans des Revues suédoises et russes: Souvenir sur George Eliot, la romancière anglaise; Va victis, écrit symbolique destiné à représenter le combat de la vie, avec l’hiver ou le printemps, l’auteur ne; dissimulant pas sa préférence pour l’hiver, c’est-à-dire le repos, le sommeil et l’oubli; Souvenirs d’enfance, parus dans le Messager d'Europe; La famille de Vorontsgjf, dont un chapitre seul est paru; La lutte pour le bonheur, drame qui a échoué au théatre; divers récits de voyages, etc...

Madame Choubleski, romancière russe, ayant exprimé son étonnement que l'on puisse se livrer à la fois aux mathématiques et aux lettres, Sophie Kovalewska fit une réponse dans laquelle elle explique que les mathématiques demandent autant d’imagination que la poésie et que, pour sa part, elle n’a jamais eu le courage de choisir entre les unes ou les autres. « Dès que ma téte, dit-elle, «est fatiguée des spéculations abstraites, je me sens attirée vers « l’observation de la vie, et disposte à prendre la plume. A d’autree « moments, tout dans la vie me semble mesquin, insignifiant, ts <je me réfugie dans la contemplation des lois immutables et éter- «nelles de-la science. »

Dans Whistoire des mathématiques, Sophie Kovalewska restera assutément, au premier rang parmi les mathématiciennes pour sa puissance d’investigation; elle avait une étonnante facilité de vi calcul; ses travaux sont peu nombreux, il est v ‘ai, mais excellents, et c'est une perte réelle pour l’analyse que cette femme ait été enlevée si prématurément & la science.

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