CHANTRE
M. Chantre, directeur du musée géologi(iue de Lyon, a été chargé, par le Gouvernement, d'une mission scientifique en Arménie. Il a accompli sa mission, accompagné de sa femme. M. et Mad. Chantre ont rapporté de belles collections géologiques et botaniques recueillies sur FArarat, à 3.500 motres d'altitude. Ils ont également réuni de nombreux documents anthropologiques et près de 200 vues photogi'aphiques.
DE CHARRIÉRE
Isabelle de Tuyllsqui devait devenir Madame de Charriera, est née en 1740, près d'Utrecht. Hollandaise par sa naissance, suisse par son mariage, française par ses relations et ses idées, elle est l'auteur d'un roman, Calixte, et des Lettres de Lausanne. « Elle s'occupe de science avec ardeur, dit M. P. Godet, lie a l'esprit géométrique, comme W^^ de Staal-Delaunay, qu'elle admirait fort, par une sorte d'instinct de parenté. Sainte-Beuve ne Ta-t-il pas appelée « une mademoiselle Delaunay égarée à Harlem » ?
Ci-joint un extrait de Mad. deCharrière, d'une belle allure.
« J'étudie avec la plus grande application toutes les propriétés des sections coniques. . . Une heure ou deux de mathénialiques me rendent Tesprit libre et le cœur plus gai; il me semble que j'en dors et mange mieux, quand j'ai vu des vérités évidentes et indiscutables ; cela me console des obscurités de la religion et de la métaphysique, ou plutôt cela me les fait oublier ; je suis fort aise de ce qiiil y a quelque chose de sûr dans ce monde.. .
Je m'ennuie à la mécanique, et pourtant je l'apprends; ne faut-
DE CHARRIERE
il pas savoir pourquoi un levier est un levier, et comment l'on fait une balance, et .où Archimède eût pris son point d'appui pour soulever la terre. , .
A propos de philosophie, je commence dans huit jours un cours de physique spéculative et expérimentale. U y a longtemps que j'en mourais d'envie. . .
On dit que je dédaigne toute conversation commune et que je crois mon esprit au-dessus de tout ; on trouve mauvais que je veuille savoir plus que la plupart des femmes, et on ne sait pas que, très sujette à une noire mélancolie, je n'ai de santé, ni pour ainsi dire de vie, qu'au moyen d'une occupation d'esprit continuelle. Je suis bien éloignée de croire que beaucoup de science rende une femme plus estimable, mais Je ne puis me passer d'apprendre ; c'est une nécessité où m'ont mise mon éducation et ma façon de vivre. . .
Pour un trône je ne renoncerais pas à ce qui m'occupe dans ma chambre. Si je n'apprenais plus rien, je mourrais d'ennui... Songez que mes goûts ont tenu bon contre le préjugé, contre le ridicule dont on a voulu me couvrir mille fois, contre l'exemple de paresse et de stupidité que les trois quarts et demi de mes compatriotes me donnent, contre l'air pesant de ce pays. »
La Revue des deux Mondes a publié sur^ Madame de Charrière trois études, dont deux de Sainïe-Belte (1844 et 1855), Tautre de M. P. Godet (juin 1891).
Une femme qui a traduit et éclairci Newton ; en un mot, un très grand homme. VoLTAinn.
Les GoMMENCEMETsTs. — Au dix-huitième siècle, onremaniue une savante moins vertueuse qu'Hypatie. Je dirai les travaux de mathématiques et de physique qui défendent la mémoire de la marquise du Ghâtelet.
Gabrielle-Émilie Le': Tonnelier de Breteuil, lille d'un introducteur des ambassadeurs, est née à Paris, en 1706.
Elle était prédestinée, si on en croit cette anecdote : « Un assez ^Tand compas de bois, à grosse tète, [mais dégarni de ses pointes, tomba sous la main de (|uehju'un de la maison.
On s'avisa dliabillor ce compas en poupée et de le faire servir de jouet pour la petite Emilie. L'enfant, l'ayant examiné pendant quelque temps, commença par le dépouiller, avec une sorte d'indignation ou d'impatience, des draperies importunes dont on l'avait affublé ; et, après l'avoir retourné plusieurs fois entre ses mains débiles, elle vint à en découvrir l'usage. Alors, comme par instinct, on la vit tracer, avec cet instrument dégradé, une ligure informe, mais dans laquelle cependant on n'eut pas de peine à reconnaître un cercle, qui est, comme on sait, la ligure la plus parfaite en géométrie. »
La première instruction de Mademoiselle de Breteuil fut soignée. Elle apprit le français et en outre le latin, l'anglais et l'italien. Madame de Genlis raconte, dans ses mémoires, que son grand-père, M. de Mézières, donna à la jeune tille les premières leçons de Sciences.
Mademoiselle de Breteuil épouse, à dix-neuf ans, le Marquis du Chàtelet-Laumont, lieutenant-général des armées du Roi. Elle a un tabouret chez la reine et elle mène à la Cour une vie brillante et dissipée.
En 1733, Madame du Ghàtelet devient pendant une quinzaine d'années, jusqu'à sa mort, l'amie de Voltaire.
Au CHATEAU DE GiREY. — Le chàtcau de Girey est voisin de Ghaumont, dans le plat et monotone pays de Gliampagne, à deux pas de la frontière lorraine. M. du Ghàtelet y offrit l'hospitalité à Voltaire, que la Marquise vint bientôt rejoindre.
La pièce principale de l'appartement était une longue galerie servant de laboratoire de physique. L'abbé Moussinot y recevait et y rangeait des ballots d'instruments, machines pneumatiques, télescopes, etc. Pendant ce temps, un jeune homme, nommé Gousin, faisait à Paris des expériences pour le compte de Girey.
Quelques citations nous montreront (luelle était la vie habituelle au château. « L'un fait des vers, dit Hénault, l'autre • les triangles. » Le valet de chambre, Longchamps, une ve-
nimeuse commère, constate que «Madame du Ghàtelet passait une grande partie de la matinée au milieu de ses livres et de ses écritures. » Madame Denis : « Non seulement Emilie travaillait le jour, mais elle passait les nuits à son secrétaire et n'entrait dans son lit qu'à cinq ou six heures du matin. » Enfin Madame de Grafiigny : « Elle tourne la tête à Voltaire avec la géométrie, elle n'aime que cela. » Pourtant, la Marquise faisait quelquefois une longue course aux environs, sur V Hirondelle, sa jument favorite.
Le soir était consacré à la conversation, comme nous l'apprennent les petits vers de Voltaire :
Mais je vois venir, le soir, Du plus haut de son aphélie, Notre astronomique Émih'e, Avec un vieux tahlier noir, Et la main d'encre encor salie ; Elle a laissé là son compas Et ses calculs et sa lunette.
Maîtres et amis. — On peut dire que Voltaire était, pour les sciences, l'élève de Madame du Ghàtelet et, il faut l'avouer, un élève assez médiocre. Toujours en désaccord, sur la philosophie de Leibniz, sur la théorie du feu et sur la force vive, ils ne se réconcilièrent qu'en Newton, qu'ils ont ensemble popularisé en France. Quelque part. Voltaire s'étonne, à propos de la réfraction de la lumière, de ce que le sinus, qui est la mesure de l'angle [sic)^ ne lui soit pas proportionnel ; ailleurs, il refuse d'admettre qu'on puisse mener d'autres lignes, entre une circonférence et le cercle tangent. Voilà l'homme qui voulait être, dit-on. Secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, malgré Glairaut lui disant : « Laissez les sciences à ceux qui ne peuvent pas être poètes ! »
Le Prince royal de Prusse envoyait un encrier d'ambre à Vénus-Newton, comme il disait, et lui promettait de lire la physique de Muschenbroeck. l'hiver suivant.il préféra alors réfuter Machiavel, sans doute pour mieux s'en pénétrer.
L'italien Algarotti, un des hôtes 'du Château, est l'auteur du Neivtonisme pour les dames; il essaye en vain d'imiter l'élégant badinage de Fontenelle.
Les deux principaux maîtres et correspondants de Madame du Ghàtelet sont Maupertuis et Clairaut, deux mathématiciens de valeur, dévoués aux doctrines de Newton. Citons aussi Jean Bernoulli, Kœnig et le père Jacquier.
La marquise appelait volontiers sa cour de savants les Emiliens et elle se proposait d'écrire des mémoires qu'elle aurait intitulés Èmiliana.
Le physique et le moral. — Il y a aux Estampes de la Bibliothèque nationale une vingtaine de gravures et de dessins représentant Madame du Chàtelet. Ils sont laits, pour la plupart, d'après le pastel de Latour ou le portrait dû à Marianne Loir; nous avons préféré ce dernier. Quant aux portraits écrits, vous connaissez celui si méchant oii Madame du Deffand ne donne pas à notre physicienne le prix de physique. Madame de Grafligny, déjà nommée, ne flatte pas non plus le modèle : « C'était un colosse en toutes proportions; c'était une merveille de force ainsi qu'un prodige de gaucherie; elle avait des pieds terribles et des mains formidables : elle avait la peau comme une râpe à muscade ; enfin la belle Emilie n'était qu'un vilain cent-suisse. » Écoutons plutôt Madame Louise Colet : « Madame du Ghàtelet était grande, svelte et brune. Nous avons vu un fort beau pastel qui la représente à vingt ans. Le jour où l'artiste a tracé pour la postérité cette vivante image, la marquise portait une agaçante robe bleue, pomponnée de blanc; ses éclatants cheveux légèrement poudrés faisaient paraître plus encore son grand œil noir (jui rayonnait sous un épais sourcil; sa bouche expressive souriait; sa taille souple et line s'épanouissait dans un corsage de soie. Telle elle était alors, telle elle fut jusqu'à la fin de sa vie si courte, car sa beauté consistait surtout dans une vive physionomie, mélange de force et de grâce. »
La Nationale conserve la plupart des manuscrits de la
marquise. Elle a une grosse écriture qu'elle rature sans pitié : elle ne veut pas que l'expression trahisse sa pensée.
Au moral. Madame du Chàtelet était pleine de naturel, de simplicité et de franchise. Son caractère était résolu et logique. Elle aimait la vérité et la justice. Elle refusa de lire un libelle publié contre elle et ne voulut pas qu'on punît le coupable.
Elle avait conservé, malgré ses études, une certaine frivolité. Son goût pour la parure et les diamants était très vif. Et puis, elle riait de si bon cœur aux marionnettes !
Travaux scientifiques. — Aprèsces trop longs préliminaires, parlons entin des travaux scientiliques de Madame du Chàtelet. Ils sont au nombre de quatre principaux.
L'Académie des Sciences avait proposé «Ze feu ». comme sujet d'un de ses concours. Voltaire avait composé un mémoire, mais la marquise n'en fut pas satisfaite et résolut d'étudier à son tour la question, secrètement. Aucun des deux mémoires n'obtint le prix, parce qu'il y avait un troisième concurrent qui s'appelait Euler. « Le numéro 6, dit le rapport, est d'une dame du plus haut rang, il est rempli de vues et de faits. » « Le travail d'Emilie, dit à son tour Arago, n'est pas seulement un élégant tableau de toutes les propriétés connues alors des physiciens : on y remarquait encore divers projets d'expériences, une entre autres qu'Herschel a fécondée. » Le Mémoire sur le feu est imprimé dans les Collections de l'Académie : la mar<{uise y soutient que la chaleur et la lumière ont la même cause.
Le second ouvrage s'appelle Institutions de physique. Il faut prendre le mot dans son sens étymologique de fondements ou de principes. Le livre (dont nous reproduisons ciaprès la page de titre) est dédié par Madame du Chàtelet à son fils. « J'ai toujours pensé que le devoir le plus sacré des hommes était de donner à leurs enfants une éducation qui les empêchât dans un âge plus avancé de regretter leur jeunesse, qui est le seul temps où l'on puisse véritablement s'instruire;
VOUS êtes, mon cher lils, dans cet âge heureux où l'esprit commence à penser et dans lequel le cœur n'a pas encore des passions assez vives pour le troubler. » (Nous donnons plus lohi le fac-similé de ce passage du manuscrit.] La ph ysicpie |)Ositive n'était pas encore découverte. La marquise exposait la philosophie de Leibniz et dissertait sur le temps, l'espace et la force.
Faut-il mesurer la force par le produit de la masse et ae la vitesse ou par le produit de la masse et du carré de la vitesse ? Cette discussion entre la quantité de mouvement et la force vive divisait les bons esprits : d'un côté, Descartes, Newton et en sous-ordre Voltaire ; de l'autre, toute l'École de Leibniz et Madame du Châtelet. Certains effets dépendent de la première expression, mais les plus importants dépendent de la seconde, en particulier le travail mécanique. L'avenir devait donner raison à la marquise : dans le monde physique, la quantité de matière et la quantité de force vive sont permanentes et ne font que se transformer.
On appelait philosophie naturelle au xvii^ et au xvm^ siècles, l'étude physique, mécanique et mathématique de la nature. Dans le livre de Newton, intitulé Principes de la philosophie naturelle^ resplendissent les deux plus grandes découvertes du génie humain : le principe de l'attraction universelle qui règle l'équilibre et le mouvement des astres et des atomes, et le principe des iluxions ou du calcul des infiniment grands et des infiniment petits. Le livre des Principes, comme on dit pour abréger, n'a que cinq cents pages, d'une synthèse géométrique très serrée. Pour traduire ce livre du latin, comme l'a fait Madame du Châtelet, il fallait le comprendre à fond pour le faire comprendre aux autres. Cette traduction n'a paru qu'en 1759, après la mort de la marquise. Elle y a joint un commentaire qui n'a pas été assez remarqué. Il est probable qucNewton a établi d'abord sa théorie à l'aide du calcul infinitésimal dont il est l'inventeur avec Leibniz, puis qu'il l'a transposée pour la présenter