‹ Les femmes dans la science; notes recueilliesChapitre 8 sur 192 · A CAPO · texte numérisé non relu

A CAPO

AQNESI

quelques chapitres des quantités finies, nous croyons sincèrement que votre livre honorera l'Italie. »

Un peu plus tard, le même pape nomma Agnesi lectrice en mathématiques à TUniversité de Bologne. Il faut entendre ici lecteur dans le sens de professeur, mais Marie n'a pas enseigné en chaire, malgré Finvitation du pape : « Ce n'est pas vous qui devez nous remercier, c'est au contraire nous qui vous devons tous nos remerciements. Dès les temps les plus reculés, Bologne a entendu des personnes de votre sexe dans ses chaires publiques. Il vous appartient de continuer dignement la tradition. » Le diplôme était joliment relié en parchemin et muni du sceau attaché avec un cordon de soie et d'or.

Célébrité et modestie. — Agnesi était aussi modeste qu'elle était célèbre. Elle était simple, bonne, presque timide. Elle était d'une beauté touchante, avec sa physionomie douce et candide. Sa taille était élancée. Ses yeux noirs et ses cheveux noirs faisaient ressortir l'éblouissante blancheur de son teint. Elle avait un doux sourire. On admirait sa noblesse et sa grâce.

Fontenelle (ou Fontanieu?) faisait, à l'occasion de notre héroïne, cette intéressante déclaration : « Les Institutions dédommagent les Sciences de la perte qu'elles viennent de faire en la personne de la marquise du Chàtelet. Si les lois de l'Académie avaient permis d'y admettre des dames, c'eut été un triomphe pour Mademoiselle Agnesi. »

La maladie. — Agnesi a eu deux graves maladies, (jui sont comme la rançon de son génie. Une première fois, elle a été atteinte d'une anémie profonde, causée par la vie sédentaire et le travail : les médecins lui ont ordonné le cheval et le bal. Marie a-t-elle abusé d'un remède qui lui plaisait? Quoi qu'il en soit, à la première maladie a succédé une maladie nerveuse : la jeune fille est devenue somnambule et s'est sentie excitée à sauter en l'air, plusieurs fois par jour. Elle guérit pourtant à la longue, grâce à son patron. Snint Oaëtnn, afiirme un biographe.

AGNESI 12

A la suite de sa double maladie, Agnesi devint mélancolique et elle changea de voie, comme le grand Pascal. Le vulgaire attribua le changement à un amour contrarié, et Pallavicini, l'Intendant de la province, en parla au père d'Agnesi. Ce dernier fut tellement indigné de cette hypothèse, qu'il eut une attaque qui abrégea sa vie.

Une servante des pauvres. — Dès l'âge de vingt ans, en plein succès, Marie avait demandé à entrer en religion et son père n'avait pu la retenir qu'en lui accordant trois faveurs : porter un habit humble, être dispensée du bal et du théâtre, enfin aller à l'église à volonté. Dans quelques chambres éloignées qu'on lui avait cédées, Marie soignait plusieurs femmes infirmes et instruisait une fille presque stupide. Elle édifiait déjà tout le monde, mais elle n'osait refuser à son père quelques-uns de ces exercices publics qu'il aimait tant.

A la mort de son père, Marie entra dans l'ordre assez rigoureux des religieuses appelées Célestes ou Turquines, d'après la couleur de leur robe. Elle renonça complètement à la science humaine et elle devint la supérieure de l'hôpital Trivulzi. Après avoir abandonné tous ses biens aux malades, on la vit mendier pour eux. Elle avait vendu à un Anglais le cadeau de l'Impératrice, une boite de cristal de roche ornée de brillants et un anneau de diamants.

Agnesi avait retrouvé une certaine gaité. Le fils du roi de Suède lui ayant demandé un mot sur son album, elle écrivit : « Il vaut mieux croire beaucoup que peu. » Le prince était protestant. — Le sculpteur Conqui, voulant faire le buste d'Agnesi à son insu, vint la voir plusieurs fois sous différents prétextes. Elle surprit le manège, se borna à sourire et consentit à poser.

Sa maxime favorite était : « Une âme dévouée au service de Dieu doit être saintement libre et ne pas plus s'embarrasser des blâmes que des éloges. »

Agnesi étudiait avec ardeur les Pères de l'Église, et elle a laissé quelques écrits religieux, en particulier une consulta-

AGNESI

iioii de vingt-quatre pages que rarclievè(iue de Milan lui avait demandée sur un ouvrage de Gorini. Cet ouvrage intitulé Politique, droit et religion avait été condamné par Tlndex, après avoir été approuvé par les Facultés ecclésiasticpies. « L'auteur a bien eu l'intention de convaincre les hérétiques, mais, dans Texécution de son dessein, il n'a pas rempli le but qu'il se proposait. . . Il avance quelques points qui pourraient être préjudiciables aux âmes, surtout parce que son livre, étant écrit en langue vulgaire, pourrait troubler la piété des esprits faibles et des femmes. »

Marie Agnesi, la servante des pauvres, est morte dans son cher hôpital, d'une hydropisie de poitrine, à 81 ans, en 1799.

Souvenir. — Frisi a composé sur Agnesi une notice assez détaillée, mais un peu confuse, qui a été traduite en français par Bou lard.

Le cardinal Du mini avait placé le buste de la savante dans sa galerie des plus illustres Lombards.

On a inscrit ces mots sur la pierre tombale : « Fille remarquable par sa piété, sa science et sa bienfaisance. » Ne pourrait-on pas aller plus loin et canoniser notre Agnesi? J'estime, moi profane, que ce serait une sainte qui en vaudrait bien d'autres !

Page 1