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CHAPITRE II

La doctrine que nous venons d'indiquer n'a 1 jamais, en théorie, suscité d'objection bien péremptoire ; ses adversaires l'attendent à la pratique. La Loi Nouvelle nous a rachetés dans l'amour, soit : mais les politiques sont du même avis que les moralistes de Fécole de Du Four. De Machiavel à Calvin, beaucoup de gens trouvent plus simple et plus sûr de mener l'humanité à coups de bâton que par le sentiment. Tout au plus accepteraient-ils une sorte de sociologie sentimentale. Quant au reste, on croit que c'est un rêve de philosophes ; TEden, à peine entrevu et sur lequel veille maintenant l'ange à l'épée terrible, le buisson ardent d'oii sortait la voix de Dieu, mais près duquel Moïse n'osait pas s'agenouiller de peur que ses vêtements ne prissent feu et que la flamme ne touchât sa chair...

Certes, la science pratique du platonisme est plus difficile que sa métaphysique : elle suppose

chez les femmes Tart d'apprivoiser adroitement les hommes par un appât d'amour, sans se laisser mordre. Il arrive aux plus habiles dompteurs de recevoir un coup de griffe, mais il leur arrive aussi de mourir dans leur lit. Voilà toute la question. Les femmes sont-elles capables d'exercer ce métier de dompteurs et de se rendre suffisamment invulnérables ? et, secondement, les hommes sontils susceptibles de s'apprivoiser?

Sur le premier point, les amis du Beau se montrent pleins de confiance. Ils s'adressaient à des femmes délicates, plus que délicates, raffinées, prémunies par le mariage contre les matérialités, et à (\m le vice banal, tel qu'il se produit sous leurs yeux et jusque dans leur entourage, n'inspire que du dégoût. Gomme dit Du Bellay, les mœurs de Caton s'allient parfaitement aux discours de Platon ^ Marguerite de France descend nettement dans la cage et se collette avec son ami Bonnivet ^. Elle croit à l'invulnérabilité des femmes ! Gastiglione aussi '^ et bien d'autres. Les platonistes'* n'éprouvent aucun embarras à justifier leur thèse : dès la plus haute antiquité, ils citent d'héroïques exemples de vertu féminine, et autour d'eux encore, dans la vie quotidienne, ils en rencontrent d'admirables.

Gastiglione, Dolce nous montrent dans les pires milieux des anges de chasteté, presque toujours parmi les jeunes filles ; une pauvre fille de Gapoue (bien souvent citée), qui, pour échapper à un escadron de Gascons, se jette dans la rivière^; à Mantoue, une pauvre paysanne, déshonorée par un misérable, et qui se noie avec une espèce de frénésie,

i 11, 139, 140, 156, 157. — 2 Louise de Savoie. — 3 p. 458. — * Dolce, Institution délia maritata. — •'' Gastiglione, p. 455; Billon, p. 63.

en repoussant toutes les cordes qu'on lui tend : tragique suicide, anti-chrétien en tant que suicide, et cependant si chrétien par la grandeur du désespoir que Tévêque de Mantoue voulut élever une statue à cette noble plébéienne ; malheureusement, il mourut avant d'exécuter son projet, car dans ce tempslà on redoutait les statues inesthétiques.

Les exemples de vertu ne se rencontraient pas seulement dans les basses classes, les plus exposées au mal. Toute Rome s'émut du sort aiïVeux d'une jeune femuie de la bourgeoisie, attirée dans les catacombes de Saint-Sébastien parla complicitéd'une soubrette, et qui se lit étrangler plutôt que de céder aux violences d'un infâme guet-apens. Celle-là aussi, certes, aurait pu, sans remonter au jour, prendre sa place parmi les cases silencieuses où dorment tant de victimes pures, sous le sceau d'une croix et d'une colombe ; mais Rome ne voulut pas paraître oublier cette fleur de vertu, même dans une terre si sacrée : on couronna de laurier le pauvre corps, et, en grand triomphe, on le porta comme un trophée par toute la ville enfiévrée d'enthousiasme, entre les bouges et les temples.

Non î les femmes ne sont point naturellement sensuelles ; la brutalité leur répugne horriblement, et, pour peu que leur éducation ait été soignée, leurs plus vives passions sont pour l'esprit d'un homme, pour son autorité morale, beaucoup plus encore que pour sa beauté physique, souvent difficile à définir ; quand elles aiment profondément, fût-ce quand elles se donnent, c'est encore avec un sentiment de réserve et de pudeur ; on dirait qu'il leur faut aussi le raffinement du respect. Assurément, on sait bien que l'homme, au contraire, n'a pas le sens du respect, et que, môme sans aimer,

il ne cherche qu'à agir et à prendre. C'est à des Vénus singulièrement terrestres que se portent en foule peuples et rois, magistrats et justiciables ^ Est-ce une raison pour désespérer? La faiblesse apparente des femmes, leur délicatesse, le caractère attachant d'un amour presque religieux, ne peuvent-ils pas devenir, aussi, un élément d'attraction et de force ? On dit que les femmes s'exposent, de propos délibéré, à de rudes combats. Gela est vrai. Mais si les hommes étaient platonistes, quel mérite auraient-elles à l'être? Et voudrait-on donc poser, comme première règle de la sociabilité, l'obligation pour les hommes de rester de marbre à côté de belles personnes passionnées et faites pour enthousiasmer ! Ah ! « impossible! » s'écrie Marguerite de France, à qui cette idée seule parait presque une insulte. 11 est sage de connaître le danger, mais il serait honteux de le fuir ! Dans la France ennemie du beau, ennemie du sentiment, les femmes, qui prêchent l'amour, sont, comme nous l'avons dit, des femmes de haut parage, à qui leur situation même donne charge d'âmes, et dont la noblesse fait partie du patrimoine public. Peut-être ne se croient-elles pas impeccables par destination; mais, en même temps qu'elles ont un prodigieux trésor de bonté et de générosité, elles sont fières, vibrantes, courageuses. Loin de les épouvanter, le péril les excite. Anne de France, qui représente la sagesse incarnée, trouverait honteux de se dérober. Les femmes ne sont pas si fragiles qu'on se plaît à le dire ! Elles ne le sont que quand elles le veulent. Or ici elles agissent par devoir. La vraie difficulté n'est donc pas de ce côté-là.

' Champier, Nej des princes, liv. IT, ch. v ; Bouchet, Parc de noblesse, i"' 23-35 ; Castiglione, p. 456.

Le difficile, c'est de trouver une méthode sûre pour bien saisir les hommes. Déjà nous avons constaté deux nuances de doctrines. Il y a de même deux systèmes pratiques.

Le premier consiste à intéresser le cœur dans l'affaire, le second à jouer tout simplement un rôle; le premier est concret, réel, passionné, énergique ; le second tout en abstractions, en coquetterie, en transactions, et il ne va pas au-delà d'une simple sentimentalité.

Anne de France, qui se rattache manifestement au premier système, en parle avec une chaleur, avec un luxe de périphrases qui montrent tout à la fois combien la question l'intéresse et combien elle la trouve ardue.

Elle est d'avis de ne pas pousser l'enthousiasme jusqu'à courir au-devant de l'amour ; on peut l'attendre, il vient bien tout seul !... Malgré sa simplicité très réelle, on sent toujours chez elle un peu de fierté, et puis elle écrit pour sa fille... Mais quel noble cœur, comme il est ardent et généreux ! Autant elle se défie de l'amour uniquement provoqué par la beauté physique, parce qu'elle le trouve imparfait, médiocre, banal, peu solide, sujet à toute sorte de tourments et de remords, autant (habituée qu'elle est à traiter largement et grandement les choses) l'amour vrai, celui qui jaillit du cœur et de l'esprit, celui que les années en s'accumulant ne feront que cimenter et consacrer, celui-là lui parait cher et fort ! Quand on peut raisonner l'amour, se dire qu'il tient à telle ou telle beauté, fût-ce la plus exquise, fût-ce celle des yeux, fût-ce celle du charme ou de l'esprit, l'amour est petit. Mais quand il vous saisit tout entier, qu'on ne sait qu'en dire ni à quoi Fattribuer, quand il vous enlève en pleine vigueur

et VOUS tient sous la dépendance d'une autre personne dont on réfléchit l'impulsion, surtout quand il vous inspire ce sentiment efl'rayant do la possibilité de vivre désormais sans autre horizon, alors il a une superbe envolée ; il prend rame, le cœur: le reste n'est que surcroit, intimité plus complète ou gage d'alTection. La femme qu'on aime le plus n'est pas celle qu'on convoite le plus, A vingt ans, on peut confondre sensations et sentiments ; et voilà pourquoi on ne connaît que plus tard le vrai amour. 11 se dédouble ; et alors il devient si puissant qu'il fait vibrer toutes les facultés impulsives. C'est à cette fécondité nouvelle, à ce coup de fouet, qu'on mesure la valeur d'un homme. Extérieurement, par leur côté banal, tous les hommes se ressemblent; leurs âmes seules ont des physionomies diff'érentes ; le jour où on les remue à fond et où on les fait sortir d'eux-mêmes, on voit qu'il y a de grandes âmes et de petites. Ni trop grandes, d'ailleurs, ni trop petites : toutes humaines î il ne faut pas compter sur des miracles, ni sur la perfection que Dieu s'est réservée. Mais quelquefois aussi la réalité vaut mieux que les apparences : « L'abit ne fait pas le moyne '. » On ne doit pas s'effaroucher trop facilement d'une contrariété, ni désespérer des hommes qui pèchent par excès de vraie sensibilité ; ce sont les plus aisés à convertir.

Anne de France est d'avis de procéder par la francbise, princièrement. Elle n'admet pas qu'avec les meilleures intentions du monde, une femme ait l'air de promettre ce qu'elle est bien résolue à ne jamais accorder; à ce compte, mieux vaudrait rompre tout do suite, sans scrupule, et attendre tranquillement une autre occasion de livrer bataille.

Si, au contraire, l'amour offre des perspectives rassurantes, on peut accepter. L'amour lionnête est si beau, si plein de « biens et d'honneurs » !... Mais précisément parce que c'est un état adorable, il est rare, et le démon ne néglige rien pour le traverser. Aussi convient-il de s'avancer avec bien de la prudence pratique, môme avec de la défiance ! Le monde est si vil ! On a vu des amours délicieux tourner mal et bien cruellement ! En agitant cette psychologie tendre et douloureuse, on dirait que la grande princesse, sous son impassibilité apparente de femme philosophe, jette un cri de douleur, et que quelque chose saigne en elle: « J'ai connu, ditelle, un chevalier, qui multipliait les serments, les serments les plus sacrés, jusque sur les saints autels, sur l'Evangile, et qui ne les a pas tenus jusqu'au soir. » Elle est de celles qui, donnant leur cœur, le donnent totalement, et on comprend combien cela est périlleux. Vraie platoniste, d'ailleurs ! elle n'admet pas de nuances dans l'honneur, elle trouve qu'il ne se découpe pas en tranches, qu'il faut le garder « entièrement » : et, primitive, énergique, presque naïve, elle conclut que la chasleté ne consiste pas seulement à « soy garder du fait ». Parmi les femmes qui tentent de plus près l'expérience, elle ne pense pas qu'une seule sur mille n'ait pas perdu quelque chose de son honneur ou de ses illusions K

Cette vue sculpturale de l'amour, grandiose, sacrée comme certains accords de Wagner, mais nécessairement fort rare, est celle dont Michel- Ange nous a donné un spécimen pratique.

Follement épris, à cinquante et un ans, d'une femme de trente-six ans-, qu'il ne vit d'ailleurs

' P. 31-37, 11. — - Gabr. Thomas, pp. 61 et suiv.

LA SCIEiNCE DU PLATONISME 249

que douze ans plus tard ; réduit, dans son trouble, à écrire deux lettres qui nous paraissent inouïes, et que cependant MM. Milanesi, Gotti et Mézières sont parvenus à déchiiïrei', refaisant trois fois de suite une lettre, sans se décidera l'envoyer (elle se trouve encore chez lui), voilà l'homme qui s'appelle Michel- Ange.

Pourquoi aime-t-il la marquise de Pescara? pour sa beauté ? Non. Pour son esprit ? Non. Il l'aime parce qu'ill'aime, voilà tout. 11 neluidemande rien. C'est la femme de son cœur, il lui a voué toutes les fibres de sa vie. Par elle, il voit et il agit, « ne sentant plus rien que son souvenir ^ ». Et il est heureux, et malheureux. Quelle énergie d'expression dans ses sonnets 2, quand sa vigueur s'échappe en plaintes incandescentes^^ ! Mais la plupart du temps cette vigueur semble fléchir elle-même sous le respect et l'enthousiasme.

Vraie grande dame, douce et simple, la marquise de Pescara comprit avec une finesse admirable l'homme qui lui parlait, et montra bien ce qu'une femme, en pareil cas, peut faire d'un homme. Gondivi, qui avait vu sa correspondance, la dit pleine d'un amour grave et pénétrant ; les débris qui nous en restent indiquent encore mille petites délica-

1 Milanesi, Le Lettere, pp. 467, 468. — 2 « Si une âme en deux corps s'est faite éternelle, tous deux tirant au ciel, et avec des ailes égales ; si l'amour, d'un seul coup, d'un seul trait doré, brûle l'intérieur de deux poitrines et les déchire; si s'aimer l'un l'autre, et pas soi-même, d'un seul plaisir et d'un seul amour, avec cette joie qu'une seule lin attire les deux volontés: mille et mille choses vaudraient-elles la centième partie d'un tel nœud d'amour, d'une telle loi? est-ce qu'une colère peut la rompre et la briser?» (Sonnet 32.) — » « ^h! dit-il, fuyez l'amour, fuyez le feu ! L'incendie est âpre, la plaie mortelle!... Voyez sur mon visage votre mal !... » Il écrit, en vers, à la marquise de Pescara : <^ Vous seule, de mon mal je vous vois satisfaite. »

lesses : « Notre amitié est stable, et notre afTection très sûre ; elle est liée par un nœud chrétien. » Et voici l'adresse extérieure d'un billet : u A mon plus que magnifique et plus que très cherJVIesser Michel- Ange Buonaroti ^ »

Les conversations entre eux étaient de même ; l'amour ne servait qu'à leur donner son coup d'aile. Un certain François de Hollande, qui s'y trouva un jour en tiers, nous en a conservé un échantillon ; la marquise formulait tout un programme d'idéalisme magnifique : « La peinture, disait-elle, nous fait bien mieux voir, que tout autre moyen, la modestie des saints, la constance des martyrs, la pureté des vierges, la beauté des anges, l'amour et la charité dont brûlent les séraphins ; elle élève et transporte notre esprit et notre âme au-delà des étoiles, et nous fait contempler l'éternel empire... Si nous désirons voir et connaître Thomme que ses actions ont rendu célèbre, elle nous en montre l'image. Elle nous présente celle de la beauté, dont une grande distance nous sépare, chose que Pline tient pour très importante. La veuve aftligée retrouve des consolations dans la vue journalière de l'image de son mari ; les jeunes orphelins lui doivent le bonheur, une fois devenus hommes, de reconnaître les traits d'un père chéri 2. »

N'est-ce pas là le vrai amour, celui qui consiste à aimer ensemble la même chose, la beauté ; n'estce pas le délicieux enchantement rêvé par Anne de France, si doux pour une femme, et qui enlève un homme « au-delà des étoiles » ? Mais cet amour est terriblement individuel et exclusif!

Vingt ans après, Michel-Ange perdit la femme

1 Carter^qio, pp. 210, 268. — - Charles CXéni^ni^ Michel- Ange, Léonard (le Vinci, Raphaël.

de son âme. 11 la vit mourir' . Avec respect, avec piété, il déposa sur sa main un long baiser, sans oser, même dans la tragique chasteté de la mort, effleurer ce front décoloré ; bien des fois, il est vrai, il regretta la timidité de son adieu... Condivi nous dit qu'il était fou de douleur. La nuit s'était faite pour lui ; jamais il ne put entendre parler de la marquise, sans que des larmes lui montassent aux yeux : « Nous nous voulions un grand bien, disait-il : la mort m'a enlevé un grand ami'-. » Un grand ami !... Il devint pieux ; dans sa robuste vieillesse, son àme flamboyait toujours, comme certaines eaux profondes qui, en pleine nuit, reflètent encore les feux du couchant. Il mourut à quatre-vingt-dix ans, et on retrouva dans ses papiers les lettres de la marquise et ses envois de sonnets, bien que d'intelligents voleurs en eussent dérobé une partie, qu'ils ont malheureusement gardée pour eux^.

L'autre école platoniste, plus répandue, part d'un principe absolument difTérent. Elle est beaucoup moins individuelle, et beaucoup plus sociologique. Elle est savante, sans fougue apparente, délicate, tout à fait mondaine et, si elle tend à l'idéal, c'est par une foule de méandres, de sentiers couverts, de manèges, dont il serait quelquefois difflcile de dessiner la carte exacte. Elle est philosophique; elle consiste à cajoler l'animal humain, à converser avec lui, à l'appâter par quelques menues douceurs, et à lui passer une foule de petits lacets qui finissent par l'enserrer. Qn la juge très méritoire, et, en etret, elle exige infmiment de tactique, de temps et de patience : il ne s'agit de rien moins que de dresser « l'autre » à rester

1 Au monastère de Sainte-Marie, à Milan, 1541. — 2 Milanesi. pp. 270-213, .o28. — 3 Billon, p. 63.

bien élevé et discret, à se contenter de quelques friandises d'amour ou de charité, à ne pas montrer les dents ou les griffes, à tout bout de champ, en criant « merci ^ », le cri carnassier, le rugissement de la bête ! il y faut une main légère. Les hommes, pris froidement au piège, paraissent si vulgaires et si pareils !

Les petites faveurs par lesquelles on les maintient n'ont rien de répréhensible, elles sont la vertu même, car la fin justifie les moyens. L'art de ces douceurs peut, avec raison, passer pour compliqué; il sort de la routine et ne s'apprend pas dans les livres, c'est le machiavélisme d'une charité spéciale, un dévouement suprême, bien souvent Timmolation de Tégoisme ; et par ce beau côté, précisément, le platonisme se distingue de la coquetterie : u Amour, s'écriait Bembo, par toi les vertus suprêmes régissent les inférieures ~. » Combien nous pourrions citer de ces femmes admirables et étranges, qui consumaient les hommes comme de véritables minotaures, et qui, après les avoir consumés, auraient voulûtes ressusciter pour les consumer encore ^ !

La marquise Scaldasole, de Pavie, fut une de ces terribles accapareuses : pourtant, elle agissait avec une absolue franchise. Un jour, dans un bal, elle disait au jeune protonotaire de Lescun, qui perdait un peu la tête : « Vous voyez, je fais comme vos gens d'armes, qui attachent une houppe à la croupe d'un cheval, pour avertir de ne pas approcher, » et elle lui montrait sa robe bleu ciel (en Italie, le bleu était la couleur des sentiments célestes). Lescun se

^ C'est-à-dire « récompense ». — « Merc}' est accorder la grâce que Ton demande, et l'on sait bien celle que les hommes désirent » {Hept., Nouvelle 56.) — "^ P. 650. — 3 Castiglione, p. 308.

consuma comme les autres. Par un étrange caprice du sort, il vint se faire grièvement blesser sous les murs de Pavie, à la fameuse bataille de François P^ Quand on le releva tout sanglant, il demanda à être transporté chez « sa chère dame et patronne ». La marquise reçut avec des transports de bonté ces tendres lambeaux de vie humaine : c'est dans ses bras que Lescun, soutenu par son doux regard, consolé par sa voix pieuse, rendit le dernier soupir '.

Je ne sais pas comment La Rochefoucauld a pu dire : (( On garde longtemps son premier amant quand on n'en prend pas un second. » C'est le vice des hommes de ne pas savoir s'arrêter : rien ne désespère Marguerite de France, comme de penser que, pour être qualifié « homme d'honneur », « gentil compagon », il faille tuer un homme pour un démenti et aimer une douzaine de femmes ~. Elle ne saurait admettre qu'un homme « bien pourvu », comme elle dit, fût-ce platoniquement, courre le monde ; « le plus sage est de faire halte où l'amour nous arrête-^ ».

Quant aux femmes, au contraire, sûres de remplir leur devoir social, elles se croient tenues de semer l'amour à pleines mains, de multiplier leurs faveurs ; elles se défendent ainsi contre la malignité, mais c'est au prix d'un véritable labeur et de beaucoup d'embarras, car pour quelques hommes d'esprit et d'éducation qui savent ne pas se montrer trop bizarres ^ combien de jaloux, de susceptibles, de fâcheux ! Une princesse ne peut pas moins faire que de chérir plusieurs préférés; Marguerite de France n'est pas loin d'aimer sa douzaine, et c'est encore peu ; cela tient à la difficulté de recruter des hommes platoniques.

> Paul Jove, Dialoqo : Brantôme, IX, 128. — - Hept., Nouvelles 43, 45. — -^ Nouvelle 8 (paroles de Dangu). — * Cian, p. 165.

Il faut bien se rappeler l'état d'esprit initial de ces femmes ; il est absolument l'inverse de celui qui prévaut aujourd'hui. Actuellement, les femmes se gardent de généraliser ; elles trouvent plus commode de tout personnaliser, la médecine par le médecin, la religion par le prêtre, la famille par le mari, l'amour par l'amant... Les femmes du x\f siècle, nous ne saurions trop le répéter, ont une foi ardente dans les choses, mais aucune foi clans les hommes ; elles n'entendent pas du tout s'assujettir à un homme quel qu'il soit, elles préfèrent remonter directement à l'idée, et faire ensuite, de celui qui l'interprète, leur apôtre ou ce qu'elles veulent Elles aiment l'amour, mais il est incontestable qu'elles tendent à regarder l'amant comme un objet un peu secondaire, ou tout au plus comme le serviteur de leur culte, et non comme leur maître. La contidence, le don de soi leur paraissent délicieux, désirables, religieux, presque nécessaires, quand ils se fondent sur un grave principe de liberté et qu'ils assignent un but à la vie du cœur.

Il faut insister aussi sur une considération fort importante, qu'on a déjà entrevue. Ces dames ne travaillent pas pour leur bonheur personnel; elles n'ont, la plupart du temps, aucun espoir d'y arriver. Elles trouvent moyen de donner la vie à d'autres, mais elles en manquent; elles ont trop connu l'existence, à moins qu'elles ne l'aient pas connue assez. Elles sont lasses ! lasses de tout, peut-être lasses d'ellesmêmes ; elles ont été mères, et ce sont des vierges. Car l'âme, comme le corps, a besoin de se donner, et c'est à cette condition qu'elle vit et fructifie. Or beaucoup de ces femmes ont l'àme embrumée et profonde, une âme que personne ne s'est occupé de feuilleter; elles se contiennent, mais elles ont beau-

coup soufTcrt, et elles souffrent. Jusqu'à présent, elles n'ont donné que leur corps, c'est-à-dire la plus médiocre partie d'elles-mêmes, la partie contaminée, celle qui se perd à se donner, tandis que rame, en s'ahandonnant, se fût anoblie et puriliée. Il leur a fallu se diviser, assister virginalement à la chute d'une partie de soi, et il n'y a rien de plus douloureux que cette division; des philosophes ont môme soutenu qu'elle était impossible, et que, quand on prêtait son corps par obligation, par nécessité, quelquefois avec dégoût, on ne donnait rien, qu'on restait tout à fait vierge, parce que la vraie virginité est celle du cœur. C'est, en effet, une idée, alors favorite, que le mécanisme corporel peut subir des vicissitudes, mais que l'âme seule les sanctionne'.

Voilà donc de tristes dilettantes de l'amour, forcément pures, tant la passion brutale leur semble l'antipode et presque la négation de la passion vraie : et ainsi elles arrivent par le platonisme à prêter leur âme au genre humain, avec un désenchantement souriant, presque heureuses d'avoir au moins l'assurance que, dans ce jeu inoffensif, la violence de l'amour n'éclatera que par sursauts. Elles font le bien : elles sèment à pleines mains, dans un terrain souvent ingrat, les germes d'un amour dont elles sont durement sevrées, et dont elles espèrent probablement que d'autres recueilleront les fruits. Souvent elles ont aimé, mais on n'aime bien qu'une fois, et parmi ces charmantes femmes, qui paraissent tout feu, il y en a qui portent dans l'extrême fond de leur cœur un poids mort, insoupçonné, qui les oppresse et les écrase'-'. Chez quelques-

1 A l'inverse, nous l'avons vu, certaines jeunes filles, vierges de corps, sont traitées de demi-vierf^es. — - Marguerite de France, Anne de France, etc.

unes, la passion a continué à gronder ; on on a vu s'attacher désespérément à un homme, Mt-ce leur mari K ou même se jeter dans un cloître ~. La plupart, plus malades que ceux qu'elles veulent guérir, et intérieurement défaillantes sous les grâces de leur dévouement, vont leur chemin, cherchant vainement, dans le désert de la vie, le cœur, l'unique cœur, assez fin pour les comprendre. Elles marchent, avec sang-froid, parmi les écueils, en pleine sécurité, hélas! et sans rien mettre en jeu que leur raison, tout au plus leur bonté, ce qu'Anne de France appelle sévèrement leur hypocrisie. Ah ! la douloureuse hypocrisie, et qu'elles la paient de leur sang! On voudrait déchirer les voiles, leur crier de penser à elles, de croire un peu à la passion •^. Mais non, elles vont devant notre lamentable cortège, ainsi que des enfants de chœur, et, renfonçant leurs larmes, comme Marguerite de France, elles jettent sous nos pas misérables quelques pétales de roses ;

« De petits amours à tleurettes.

D'autres petites amourettes, Mesmement de vieilles amours '', »

et le seul profit est pour nous, ou du moins pour les hommes capables de jouir d'une illusion : parfois, elles arrivent, par leur infinie bonté, à nous donner quelques heures divines, de celles qui valent la peine de vivre ; elles parviennent à lancer en nous cette étincelle électrique qui accroît nos facultés, qui répand au dehors quelque chose de notre vie, qui nous fait paraître intéressantes les

1 Gastiglione, p. 368; Nifo, ch. xcix. — - Hepf., Nouvelle 19. — 3 Giievara, Epistves, I, pp. 337 et suiv. Cf. Xifo, ch. lxxiv et suiv. — * Voiture.

LA SCIIvNCî^ DU PLAIOMSME 2:')!

iiclions haïuiles, qui donne à ce qui nous entoure plus de l'elief et de couleur. Elles font une bonne œuvre, une œuvre pie, une œuvre sociale. Et c'est pourquoi cet amour sans amour est surtout le fait (les princesses. Au premier abord, l'idée daristocratiser l'amour à outrance parait un peu siniiulière et presque répugnante... A quoi bon la distinction de la naissance en pareille matière ? pour les cœurs sincères, elle ne peut créer qu'un obstacle au vrai bonheur ; tel est, notamment, l'avis d'Anne de France. Faudrait-il décorer du nom d'amour ou de platonisme une misérable coquetterie qui consisterait à s'attacher aux femmes les plus en vue, quelles qu'elles soient, car enfin il y en a de laides ! et, qui pis est, d'intluentes ! en sorte que ce soi-disant amour oscillerait entre le snoblsnw et le genre de démarches qu'aujourd'hui on accomplirait près d'un ministre, môme laid. Certes, on peut aimer de tout cœur une femme laide, c'est même, dit-on, l'amour le plus fort! Mais combien il devait être difficile à une princesse de ce temps-là de croire à un amour désintéressé! et, quand môme elle aurait été en possession de ce bonheur, pouvait-elle jamais s'y fier ?

Aussi l'amour de princesses, qui caractérise essentiellement le platonisme, part-il en réalité d'un principe très spécial. Les princesses (et autres grandes dames) n'éprouvent pas du tout le sentiment 'très masculin et un peu moderne) que tout leui' soit du, et qu'un certain haut égoïsme complète naturellement une haute situation. Au contraire, elles s'imaginent être le bien de la société et, pour ainsi dire, ne pas s'appartenir; et, comme de plus elles se rendent compte qu'un grand nom isole et engourdit, tout aussi bien, si ce n'est plus, ({u'une

grande fortune, elles se croient particulièrement obligées de se tenir pu haleine. Leur fierté leur rend l'effort plus doux. Que la femme ait le château et l'homme la chaumière, qu'elle soit riche et lui pauvre, cela leur paraît bon ; c'est le renversement des vieilles données, mais c'est la consécration de ce qui doit être. Elles trouvent comme une saveur particulière dans la disparité toute matérielle des situations ; il est souvent pénible d'avoir à élever un homme moralement, il est doux de l'élever matériellement : comme Ta dit Balzac, « un homme n'a jamais su élever sa maîtresse jusqu'à lui, mais une femme place toujours son amant aussi haut qu'elle ». Voilà pourquoi, aux yeux de tous les amis du beau,, à cette époque, toute princesse est belle, c'est-àdire qu'elle remorque le monde vers l'idée du beau ; faute de princesse, ou de grande dame, ou de femme éminente ', on peut se rabattre sur une simple demoiselle d'honneur, mais ce serait presque manquer de respect aux princesses de sang royal que de ne pas devenir amoureux d'elles, puisqu'elles sont nées dans ce but; et même un certain accent de vivacité ne leur déplaît point, « car, se disent-elles, personne n'ignore qu'on ne fait à une forteresse l'honneur de lui donner l'assaut que si l'on ne croit pouvoir en espérer ni fai))lesse ni trahison ' ». Rien n'est plus flatteur : selon le joli mot d'Alfred de Vigny, « dans les plus pures relations du monde, il y a pourtant des choses qui ne sont versées que dans un seul cœur, comme en

1 « Amoureux suis diine paintresse Qui est belle en perfection.

Son geste plein d'nil'ection La fait juger demie princesse. »

(Gilles d'Aurigny, p. 161.) - Hep t.. Nouvelle 18.

un vase d'élection^ ». Ce vase d'élection doit être rare et délicatement ciselé, tout formé d'idéalisme, d'esprit et de douceur.

L'amour de princesses, fût-il sincère et capiteux, se présente donc avec une pureté de cristal. Quand des poètes vantent à outrance la beauté de leur princesse, qui est quelquefois d'âge mûr, on peut les en croire, il s'agit de la beauté de l'àme, « qui suffit bien, » comme le dit ingénument Marguerite. Le seul malheur des princesses, c'est souvent de ne pas bien connaître le cœur humain ; elles voient trop de surfaces mondaines, pimpantes, convenues, et c'est ce qui les rend généralement si pessimistes. Mais leur influence est grande. Et comme les douceurs, venant d'elles, ne tirent pas à conséquence, elles ne s'en montrent pas avares : de quoi n'est pas capable une femme qui n'a rien à craindre, ni des autres, ni d'elle-même? En pareil cas, le péril n'existe que pour l'homme. Certaines femmes prennent les hommes, les remuent, les secouent comme un arbre dont on veut faire tomber les fruits. Et pour tout dire, on leur a même reproché de pousser cette science-là trop loin. Marguerite de France notamment a passé pour une virtuose consommée : il est certain que souvent elle nous déroute, et on craint de lui servir de jouet. Elle se vantait elle-même de jongler avec le cœur des hommes, de « gagner ses serviteurs », et de les traiter si bien que littéralement ils ne savaient plus que penser. « Les plus assurés, dit-elle, étaient désespérés, et les plus désespérés en prenaient assurance-; » aussi, tandis que ses historiens intimes, M"'" d'Haussonville, M. Anatole

• Lettre du 22 septembre 1850, Revue de Paris, 15 septembre 1897, p. ,310. — •-' HepL, Nouvelle 58.

France 1, M°'*' de Genlis^, se portent garants de son absolue vertu, ceux qui la regardent par la fenêtre, comme Brantôme, la traitent de coquette : sa mère même était de cet avis... Faut-il l'avouer? moi aussi, pendant les années, déjà longues, de ma vie, que j'ai consacrées au service de plusieurs de ces femmes touchantes, parmi tant de longues heures vécues avec elles, dans leur agréable intimité, entièrement occupé à déchid'rer l'énigme de leur cœur, j'ai compris, j'ai connu ces singulières perplexités. Un jour, elles m'ont ravi, elles me donnaient presque des ailes, et, un autre, elles m'ont accablé ; un jour, j'aurais voulu leur baiser les mains avec une certaine ardeur, pleine de piété etde foi, et, un autre, j'aurais voulu effacer jusqu'à la trace de leurs pas. Parfois, je me suis glorifié : cet amour si chaud, dont elles parlaient si bien, j'ai cru en être maître, et tout vibrant de leur enthousiasme communicatif, j'ai vu, à leur suite, le monde se transfigurer, nos pâles brouillards du nord devenir de la pourpre, notre ciel se faire diaphane, et le lendemain je marchais machinalement derrière elles sans les comprendre. La passion et l'ironie ont, tour à tour, secoué ma plume, et se sont détruites l'une par l'autre, si bien que j'ignore s'il en est resté quelque chose. Aujourd'hui encore, que je cherche décidément à balbutier la gloire de ces dames, et que, pour prix d'un grave et constant effort, je sollicite d'elles quelque gage certain df leur pensée, elles volent devant moi, comme des | apillons I

Pourtant, elles ont du cœur, beaucoup de cœnir, on n'en peut douter, un cœur ferme et ardent'*, mais

' Préfuce de Vlleptatnéron, édiliori Lenierre. — - 1. 26. — ^ Voir les lettres étranges, pres(|ue éperdues, de Marouerite à son frère (Géni:i, Nouvelles Leiires. pp. 31, 2(i).

elles craignent de s'en servir. Elles jouent à la sensibilité crépusculaire; telle la noble Génoise, Tliomassine Spinola, qui avait rompu tout lien matériel avec son mari pour consacrer ses pensées au roi Louis XII : un jour, le bruit courut, faussement, que Louis Xll était mort ; aussitôt, on apprit à Blois que Tliomassine Tétait aussi. Là-dessus, le poète officiel entonna une énorme élégie K Par bonheur, Louis XII et Thomassine vécurent encore longtemps. Personne n'osait sourire de choses aussi respectables ; cependant Anne de France s'en indigne : à son avis, c'est abuser de l'amour que le traiter ainsi, elle absoudrait assez volontiers les hommes qui ne pi'ennenl pas ces douces comédies au sérieux...

Etranges femmes ! Peut-être n'osent-elles pas elles-mêmes sonder leur àme ! Leurs peintres ont dû s'arrêter longtemps, et chercher le fond de l'icône, et se demander s'ils peignaient Béatrix ou Vénus. Un voile étrange s'étend sur leurs visages : comme un artiste habile qui se borne à indiquer ce qu'il ne peut rendre, leur àme s'estompe volontaire- * mont, pour ne pas laisser voir ses limites et pour nous lancer dans l'inconnu. Elles se donnent et se réservent, elles attirent et elles repoussent, plies enlacent etelles tiennentà distance, ellesséduisentet elles éloignent. On dirait une terre vierge etdessentiers trop battus. Les contemporains s'ytrompaient : nous pouvons bien, nous aussi, ne pas comprendre ce platonisme, nous qui le voyons dans le lointain.

C'est ainsi que Léonard enveloppe sa Joconde d'une brume magique; il a tout dit, sans rien dire, sinon (ju'il aflirme que c'est elle, toujours elle. Il indique à peine l'esprit subtil, la chair douce, fine ; on croitsentir llotter dans l'atmosphèreun parfum léger.

• Jean d'Auton.

Le monde lui-même, à Tenlour, paraît plongé dans la torpeur ; le paysage se perd en suggestions bizarres, sans fin... Et la femme dominatrice nous poursuit de son regard compliqué, ce regard qu'elles ont toutes ; il y a en elle plusieurs femmes superposées, pétries d'appétits successifs, de lassitudes combinées, de pensées accablantes, de cbair accablée. Elle tient en réserve la volupté et la raison. On a peur d'elle, car elle est trop riche, elle ne donnera rien : elle a trop d'esprit.

Et cependant nous avons tort de ne pas chercher à comprendre ces femmes ! Nous ne les comprenons pas, parce que nous les isolons, que nous nous les figurons seules, dans leur attitude défensive, sans voir l'atroce flot humain auquel elles opposent préciséaient ce regard de méfiance.

Autour d'Anne de France ou de VittoriaColonna, nous avons rencontré Michel-Ange. Mais auprès de toutes ces gracieuses prêcheuses d'amour, qui allons-nous trouver ? d'abominables désœuvrés, des ambitieux, des stupides, des adolescents à la mode ou désireux de se pousser dans le monde ^ de mauvais plaisants, des savants automnaux, toute une tourl^e de gens qui ont leurs raisons d'aimer le régime de l'eau claire, et qui, si on ne leur avait pas parlé d'amour, n'y eussent certes pas songé. Est-ce bien tromper de pareils hommes que les tromper ? Il y en a de sceptiques, comme l'excellent Montaigne, qui aiment pour se distraire de leurs soucis ; d'autres par gageure, comme Nifo, qui se faisait amoureux parce que le cardinal Pompéo Golonna le trouvait drôle. Il y a des pédants, des épilogueurs ; il y en a qui socialisent, qui subtilisent, qui parlent aussi de leur amour pour l'huma-

1 D'IIéricault, édition Cl. Marot, p. 49.

nité en bloc^ pour les choses irrationnelles 2, pour le Grand-Tout^, pour les créatures supra-humaines, pour les anges'*... Ils font une partie d'amour comme on ferait une partie de dés ou de cheval. Ils comptent sur leurs doigts les manières d aimer.

Nifo s'est amusé à cataloguer les motifs d'amour •ou « réamour » mondains; il en a trouvé quinze principaux :

1° La jeunesse; 2° la noblesse (puisque l'aristocratie vient de l'amour et l'amour de l'aristocratie); 3" la richesse, source impure, mais abondante ; 4° le pouvoir. C'est à cette catégorie que, malignement, il rapporte l'amour des princesses, le plus pratiquer de tous et le meilleur. Ambitieuses par destination, dit-il, les princesses désirent nécessairement la gloire ; elles sont donc plus accessibles que d'autres, et personne ne rend l'amour plus grave, plus élevé, plus substantiel ; 5° la beauté, facteur très encourageant, mais secondaire ; 6° le simple entraînement des sens. Hélas ! bien des femmes, et des plus hautes, lui ont dû d'indignes relations ! T*' la gloire. L'idée de se voir chantées, peintes, sculptées, analysées, dissertées, inspire beaucoup d'amour aux femmes ; elles aiment la postérité sous cette forme ; S° l'amour pour l'amour, le dilettantisme de se sentir aimée, adorée ; 9° l'amour élégant, fait de beaux pourpoints et d'écurie ; 10" l'amour obséquieux, peu amusant, mais pratique et fréquent ; un amour à petits soins, à petits cadeaux symboliques, à bals, à diners : Nifo a vu le prince Ferdinand de Salerne triompher par un bal. — Et après ces catégories principales, il y a les amours par procédés secondaires, qui, malgré la banalité, ne cessent pas de réussir :

» Nifo, ch. civ. — 2 Nifo, ch. cv. — 3 p. 108. — * Nifo, ch. cm.

les belles colères mélodramatiques, comprenant le dépit, la jalousie, la fureur, tous d'un bon placement, ou bien les moyens paisibles et élémentaires, ramusement, à condition d'avoir de l'esprit, ladulation I moyen très recommandé), la prière, encore excellente, selon la maxime de Martial : « Jamais encens ni prière n'olïensa Jupiter. » Les amateurs n'ont que l'embarras du choix, et l'avantage de ces sentiments, généralement faux, c'est que, grâce à eux, tout le monde, avec de médiocres ressources, peut s'y faire un sort : c'est le bazar de l'amour.

Et ainsi le rude individualisme, principe de l'énergie humaine, doit se transformer et tendre à un objet collectif.

Pauvres femmes! elles ne se font pas d'illusion sur Telfet superficiel qu'elles produisent le plus souvent ; elles savent que tout se bornera peut-être à une amélioration de parade, et qu'au fond l'homme restera ce qu'il est, vulgaire et personnel'. Cette pensée les confirme dans le platonisme et dans la vertu : faute de mieux, elles se disent qu'après tout elles ne perdent absolument pas leur temps, même à faire montre de simple sensibilité, que c'est déjà un mérite de polir le vice, de 1' « astiquer », de lui donner de l'hypocrisie, de gouverner les homuies et de frapper leur intelligence par un moyen même détourné ; elles trouvent l'occupation aussi intéressante que de faire empiler des draps ou de faire briller un mobilier. Elles espèrent que l'avenir justifiera leur dévouement. En somme, leur amour n'est qu'un moyen : le but est de verser dans la vie un peu de joie, un peu de baume, de la lumière, de la force, du bonheur, et de verser le bonheur partout.

1 Ilep/., Nouvelle 14.

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