CHAPITRE II
L liNFLUENCE MORALE
La purification morale de la société est certainement une des conditions du bonheur ; partant, un des buts principaux du platonisme. Le xvi^ siècle, par malheur, est un des siècles les plus pervers dont notre histoire fasse mention. De cette constatation, sur laquelle tout le monde se trouve d'accord, quelques personnes tirent la conclusion que l'art en était la cause, parce que l'art, en soi, est immoral et ne constitue jamais qu' « une excitation à la débauche ». Ces esprits paradoxaux avaient déjà, au xv*" et au xvi" siècles, des aïeux qui soutenaient la même thèse et qui voyaient dans Testhétisme un effondrement de Thumanité. Ils niaient l'idée du beau ; et la pensée qu'une observation attentive trouve partout quelque trace de beauté, que même dans l'esprit d'un criminel on peut trouver trace de facultés quelquefois rares, et même belles, malheureusement tournées au mal, cette pensée-là leur semblait, comme elle leur semble encore, abominable et faite pour conduire l'huma-
nité aux abîmes ; tandis que les femmes plalonistes et le monde romain y voyaient au contraire un gage de régénération et de civilisation.
Nous avons déjà dit que le monde n'était plus à pervertir ;/on ne comprenait Famour qu'en dehors du mariage', et la seule question était de savoir si cet amour resterait matériel ou pourrait devenir intellectuel.,'
Tous les contemporains du platonisme qui regrettent « le bon vieux temps » (et, en France, ils sont nombreux), Marot, Rabelais, Gollerye, surnommé Roger-Bon-ïemps, Coquiltnrt, l'ennemi juré du monde des élégants, des « daims » comme il les appelle, tous disent pourquoi : ils regrettent l'amour « à la française », « pour de bon, » sans ambages, sans périphrases; un amour commode, sinon fort moral. Et quant aux personnes qui croient que les salons ont gâté la vertu, elles n'ont qu'à s'égarer dans les foires, banquets ou bals champêtres-, et à causer avec une ou deux filles d'auberge ou avec une veuve de village ■\ ou même à pénétrer dans quelques châteaux M En Allemagne, où les mœurs sont restées antiques, le docteur Faust avec le petit amour béquillart qui le sert^, ou bien les grosses Vénus bourgeoises de Wohlgemûth ou d'Albert Durer n'ont pas l'excuse du rêve !
Le premier contact avec l'Italie, loin de purifier ces mœurs, ne fit qu'exalter le sensualisme : un des écrivains les plus à la mode. Octovien de Saint- Gelais, sans hésiter, élève une statue à u Sensualité ». Les Français ne voyaient en Italie que le côté
• Gaston Paris. — - Sans parler des sontines de village, alors si nombreuses. Y. not. JJ. 230, f" 138 v", 141, 142 v° ; l3o, 53 v» : JJ. 231, 26, etc. — 3 y. not. JJ. 230, 162. — * V. celui du seigneur de village, voisin de Bayo-vd {le Loyal Seriuleur). — •'•Thausing. p. 158.
payen de la Renaissance, celni des Malatesta et des autres \ et, comme il arrive assez souvent dans ces contemplations étroites, ils n'apercevaient que lueurs extraordinaires, prisons, poignards, au point qu'un l)on jeune homme, Louis de Beauvau, qui avait épousé contre le gré de sa famille une jeune personne modeste, et qui s'en repentait, profita de l'expédition de Charles VIII pour se former de ville en ville une belle collection de poisons'-. Certains Italiens venus en France passèrent, de même, comme des djinns précurseurs d'anarchie morale. '< On ne peut échapper aux femmes qu'à condition de ne pas les voir, » s'écrie l'un d'eux, Andrelin-^ Du reste, la société italienne ne tarda pas à présenter réellement un lamentable spectacle de décomposition: l'âcreté montait aux lèvres, on se sentait mourir de dégoût'^ ! « C'en est trop, s'écrie Palingenius, surnommé l'Etoile de la Renaissance, laissez-moi m'enfuir sur un rivage libre, solitaire \.. »
A partir de 1515, la Cour de France marche hardiment dans la même voie, et elle y entraîne la France avec elle. « La belle ville que Paris pour y vivre, mais non pour y mourir ^î » Quel état, et quel état I x\u bout de cinq ans, Lemaire, qui avait été un des prophètes du monde nouveau, nous peint étrangement la situation ; il réclame, comme remède, une convocation des Etats généraux de l'Amour*. Ah! les beaux Etats, à quoi serviraientils? Devant cette pourriture d'hôpital, le poète officiel nous montre son jeune roi, les grosses lèvres sensuelles contractées par un rire atroce, « atteint des dames » au corps et à l'àme...
i Pontanus, p. 322. — 2 jj, 034. 38 v°. — ^ Epistola, V. — ^ A. Graf. p. 20. — •'• Ch. x. — <>Rabelais, Pantagruel, liv. III, ch. vu. Cf. Garin; Bouchet, lesRegnai's... — ' Traictez singuliers, f" B, 2 v°.
L'amour libre fleurit. Le mot :
« En cas d'amour, c'est trop peu d'une dame ', »
répond à l'axiome authentique : « Souvent femme variée » Les plus nobles dames se déclarent « lieutenantes de Vénus-' ». C'est l'amour le plus bas, commercial, industriel, glacial ; rien ne lui manque de ce qui peut l'avilir : les maris diplomates'*! les femmes, « marchandise royale'', » mais une marchandise qui s'otï're elle-même ! On prétend que déjà le caduc Louis XII ne savait, en Italie, comment défendre sa vertu, à laquelle il tenait*'. L'excellente Marguerite de France s'étonne qu'une jeune fille de bonne maison ne s'empresse pas de s'immoler à un caprice de son frère ^. Il n'y a plus ni jeunes^ ni vieux''. On voit des femmes inventer des procès, pour le plaisir de corrompre des magistrats! D'autres, plus avenantes, courent au favori, au ministre du jour 10; d'autres, plus nombreuses, courent à l'argent, comme le fleuve à la me/ '^ On n'imagine pas quels expédients honteux recouvrent certaines existences, très brillantes, faites de musique, de réceptions,
^ « En cas d'amour, c'est trop peu d'une dame, Car si un homme aime une honneste femme, Et s'il ne peut à son aise l'avoir, II fait très bien d'autre accointance avoir. »
(Melin de Saint-Gelais, I, 309.)
- M. Lalanne (p. 208) a montré qu'on avait eu raison d'attribuer à François 1" rinscri[)tion de Chambord. Quant au dicton, il n'était pas nouveau. Jean Bouchet a dit de même : « Et est celluy fol... qui s'y fye. » (Les Rerjnars.) — ■'' Melin de Saint-Gelais, 11, 73. — * II. Estienne, Apologie, ch. xn. — '• Bonne responce, p. 67, 20 [alias, une marchandise de tare). — *' Seyssel, Histoire, p. 47. — ^ Hept., Nouvelle 42. — § La g trait Nef des folz. — ^ Guevara, liv. I, p 164. — i"^ Guevara, le Favori, pp. i;)2, i'î[< \ Nifo, De Muliere aiilica, \. III, ch. vu. — i' Dolce, Dialor/o indifesa, p. [iV: Hécatomp/tile, p. 96;Eust. de Beaulieu, itondeau LXXVI.
de jeu *, ni quelle étrange population interlope, soubrettes, comparses, entremetteuses de tout rang, assiège l'honnête homme,
« Piteulx comme ung beau crucifix ^ ! »
Le vice est partout le même, sauf de légères nuances. Si un Italien'' et un Français^ racontent la même histoire, d'une honnête dame séduite moyennant finance, ils ne varient guère que pour le tarif: ritalienne exige mille écus et tient mal sa promesse ; la Française, pour cent seulement, se montre pleine de probité. Quand le fait se découvre, le mari italien traite le complice avec égards, mais empoisonne la dame; le mari français se botne à la rendre pendant quelque temps à ses parents^.
Gela ne signifie pas que nous ne croyons plus qu'il existe d'honnêtes femmes : au contraire, il en reste beaucoup. La seule difficulté est de les trouver, parce qu'elles se cachent, ou tout au moins elles dédaignent trop d'exercer une influence.
Les honnêtes femmes sont souvent passives, négatives, ou tout au moins résignées. . . Nombre d'entre elles, nourries du vieux principe de sujétion et d'abnégation, ne demanderaient qu'à fermer les yeux, les oreilles '', avec la quasi-béatitude de momies fixées dans un éternel rêve, et qu'à ne pas croire au mal. Il est là, sous leur toit, ce mal, il les serre de près, il les blesse ! n'importe, elles sourient encore, et veulent paraître couronnées de roses, elles s'ingénient à se figurer qu'elles sont heureuses"^.
iGoquillart. Cf. Contrediclz de Songe creux, f° 57. — - Goquillart. 3 Masaccio, Nouvelle 4j. — ^ Nie. de Troye, le grand Parangon des Nouvelles nouvelles. — •' G. Paris, Journal des Sava7its. — — ''' Bill on. — ' Hep t., Nouvelle 8.
Quel beau raisonnement que celui-là, et qu'il est cher aux femmes faibles, aux timides, (|ui voudraient ne jamais lutter et aimer toujouis !
Vittoria Colonna, par exemple, fait semblant de dormir, une nuit que sou mari, à cote d'elle, se livre aux incartades les plus pénibles. Nifo nous raconte, avec sa parfaite sérénité d'homme égoïste, une histoire qui lui est arrivée personnellement. Il s'était enfermé dans son cabinet pour écrire une T/iessérologie astronomique ; au bout d'un certain temps, sa femme finit par s'inquiéter et recourut à toutes sortes de stratagèmes pour le tirer un peu de cette claustration. N'y réussissant pas, pauvre femme! elle alla elle-même chercher, chapitrer, et, enfin, elle amena une jeune voisine dont elle savait que son mari était épris ; elle les enferma ensemble, heureuse cette fois, comme un chien fidèle, et pensant bien avoir trouvé le mot de l'énigme... Mais non, Nifo restait figé dans sa Thessérologie. Alors la bonne femme perdit la tête, se voua à mille saints, multiplia pèlerinages et ex-voto... Trois mois après, Nifo, lorsqu'il eut écrit sa dernière ligne, sortit tranquillement du tombeau, et daigna, à ce qu'il assure, i*essusciter sa femme.
Il parait que ce genre de dévouement n'était pas rare chez les femmes d'autrefois ; il y avait même une historiette classique qui passait de main en main, celle de M""" de Varambon ; M. de Varambon était, dit-on (il faut au moins lui rendre cette justice), un homme économe, et sa femme souffrait de le savoir mal installé chez sa maîtresse ; elle finit par aller veiller elle-même à l'installation, en grand secret. Cette anecdote, chaque fois qu'on la raconte, excite l'hilarité des hommes ; les
448 LES FEMMES DE LA REiNAISSANCE
uns traitent M""" de Varambon de vieille hypocrite, les autres de vieille dévote^ ; et voilà tout le fruit de sa vertu.
Outre cette propension des femmes à se soumettre et à s'enfermer chez elles, il faut tenir compte aussi d'une espèce de ligue, peu chevaleresque, des Français contre les femmes « qui font parler d'elles ». Si on parle d'une femme, il semble que ce doive être nécessairement en mal, et par le simple fait qu'une dame acquiert une notoriété quelconque, même fort honorable, tout le monde se croit le droit de la dauber. C'est là un des phénomènes qui nuisent le plus à la bonne influence morale des femmes.
Bref, il semble à beaucoup de personnes que la vertu doive rester étroite, prosaïque, ennuyeuse, ou n'être pas : qu'elle consiste, pour les femmes, dans le simple culte d'un idéal familial (où pourtant elles ne trouvent pas toujours le bonheur, et que la religion n'a pas toujours réussi à parer, car les affections familiales sont terrestres et ne survivront sans doute pas à la terre). Les maris soutiennent cette thèse, qu'ils trouvent commode. Le vice et la vertu sont cantonnés dans leur brutalité (la vertu a sa brutalité) : chacun son métier, et on n'admet aucun accommodement-, aucune nuance, aucun degré; s'il s'agit de la vertu, Titien-^ et autres '% avec sévérité et malveillance, nous la représentent engoncée, désagréable ; et, en face d'elle, ils représentent la vraie femme comme une caresse de chair.
1 Hepl., Nouvelle 38. — - La grant Nef des folz, f° 115: Stultifera navis (Bàle, 1498), f" 130 v». — 3 Lafenestre, p. 27. — '^ Cf. le tableau de Luini, an. coll. Sciarra : Otto van Veen, au Musée de Cologne, etc. ; Bouchet, Labyrinthe de Fortune^ liv. II.