CHAPITRE VI
[Suite)
« J'aime mille fois mieux avoir cru à un idéal peut-être trop élevé et l'avoir servi, que de l'avoir ignoré ou trahi, » disait M. de Montalembert. Beaucoup de personnes, au xvf siècle, ont été d'un avis différent. Elles ont jugé la religion esthétique trop frivole* ou trop mondaine-, et par-dessus tout chimérique. Les adversaires de la religion de la beauté se sont divisés en deux catégories : les uns l'ont combattue par raisonnement; les autres, par jalousie sociale et par incompatibilité d'humeur.
Les premiers, tels qu'Alberto Pio-^ ou Budé^,
i Erasme, Responsio ad Alb. Piuiii. — - Le contre-blason des faulces amours. — ^' « Qui donc a soutenu ces hommes? s'écrie Alberto Pio da Carpi; les dignitaires ecclésiastiques, et les plus élevés ! Ils ont entretenu à leur cour voluptueuse ces gens aux tendances à demi payennes, qui jettent le mépris sur tout ce qui est cher au peuple et ne visent qu'à renverser ce qui existe. >> {Lucuhrationes, p. 49.) — ■* « Nous, dit-il, nourris, pétris par le christianisme, nous n'abordons plus la pensée des choses divines et éternelles qu'avec un cœur plein de vanité, un esprit alourdi et rempli par l'amour des choses sensibles. Aux enseignements de l'Ecriture, aux réponses et aux prophéties du Fils de Dieu, il faut trouver une concordance (j'ai honte de le dire) académique... Nous
hommes éminents et respectables, repoussent l'idée même d'un rapprochement entre la philosophie et la religion, entre l'esthétique et la morale; à leur avis, la religion n'est pas faite pour satisfaire la raison, ni la beauté pour purifier la conduite. La réconciliation proposée déguise mal un retour au paganisme, et, en pratique, elle aboutit à des scandales, par exemple à la représentation de la Mandragore de Machiavel au Vatican.
Déjà quelques personnes de cette même opinion nous avaient précédemment démontré combien le raisonnement est déraisonnable, et comme il fait faillite ; elles nous avaient débarrassé là d'un gros ennui, nous n'avions plus qu'à vivre par la sensibilité. Or, voici que d'autres veulent détruire aussi cette sensibilité et ne rien nous laisser. En pensant que de la beauté naît l'amour, ceux-ci se voilent la face ; ôtez-leur cet objet qu'ils ne veulent point voir, qui n'est ni moral ni religieux!...
Certainement, dans le train des choses romaines, on ne pouvait pas tout louer, tant s'en faut ! pour critiquer, nous n'avons que l'embarras du choix. Il y eut un grand abus d'esthétisme ; c'était, par exemple, une singulière exagération de considérer la construction de Saint-Pierre de Rome comme une nécessité sociale de premier ordre, et de sacrifier une partie de la catholicité au désir de compléter le Vatican. L'Antiquité, certes, excitait un
voilà revenus à l'antique état de polythéisme ou d'athéisme, aux sentences de l'antiquité... Dans ce paradis de l'étude, il faut à chaque amant des lettres que son esprit philosophique, émigrant des pâturages de la philologie (bien agréables, mais vides en soi d'utilité et vains pour ce qui concerne le présent objet), travaille à se remplir de la nourriture de la philosophie sacrée, banquet de la céleste sagesse descendue parmi les mortels... » (Budé, De Tninsitu Uellenismi, 15 v°. — Cf. De Contemptu renim.)
enthousiasme bien exclusif, et il était singulier de voir rétat-major du christianisme s'éprendre d'une folle passion pour Pompoiiius Laetus, l'appeler « gloire du siècle ' », « César- », parce qu'il exhumait des catacombes païennes^ : non pas que la Mytliologie, telle qu'on la pratiquait, se proposât de raviver la foi ctïective aux dieux de l'Olympe ! Isis, Apollon, Vénus, sur les murailles du Vatican '' ou des églises \ ne représentaient que des symboles philosophiques, des types : Jean Bouchet les appelle fort bien « la noblesse du monde ^ ». On pensait, avec Platon, que, pour mesurer la beauté des choses'', il faut les rapporter à un type éternel^ ; comme dit Marguerite de France : u Le beau se voit en toutes les beautés^*. » De même, la morale, sans se séparer officiellement du christianisme, s'en tenait quelquefois assez loin ; pour beaucoup de personnes, la vertu consistait à avoir un bon tailleur et un bon train de maison. Montaigne*", Arétin'^, Benvenuto Cellini passèrent pour vertueux.
Protester contre ce paganisme^-, rien de mieux. Mais fallait-il interdire au christianisme de se faire apprécier rationnellement, et même de se faire aimer en nous captivant par la sensibilité ? Un indéracinable instinct porte les races latines à croire par amour : « On déchristianisera, on ne calvinisera pas l'Italie, » disait fort bien d'Azeglio.
1 Ms. lat. 8134, î" 46. — 2 Xolhac, Recherches. — ^ Rossi, hiscriptiones. II, pi. I, p. 445, 402 ; III, 2o4, 235 ; I, 4 et 1. (M. de Rossi nous paraît avoir tort de prendre au tra^àque le césarisme de La'tus.) — '* Appartements Borgia, chambre de bains de Bibbiena. — •• Mûntz, Histoire. I, 246, 249, 258-2o9. — ^ Le Parc. — ^ Burnouf, p. 57. — 8 Le Philèbe, la République (p. 14-16), le Banquet, le Timée. Voir Burnouf, p. 10, 12. — ^ Le De'ser/. Marguerite emi)runte l'expression même de Platon. — lo Liv. I, eh. xxix. Cf. Stapler, Montaigne, p. 91. — ^^ Graf, p. 142, — i- Lalanne, p. 253; Janssen, t. II.
Entourer le culte de pompes terrestres est une idée aussi profonde, aussi humaine que celle de retarder de quelques minutes l'horloge des gares de chemins de fer.
Le moyen âge, au contraire, annonçait l'heure : môme matérialiste, il élevait des cathédrales, et les bas instincts se vengeaient en accrochant aux corniches, ou môme en pleins portails, des détails d'humanité cynique. La Renaissance, même mystique, ne recherche pas l'ombre, ni les mystères des hautes voûtes que Tœil n'atteint pas : elle aime la clarté, le jour et la lumière. Elle ne bâtit que des châteaux, fût-ce en l'honneur de Dieu. Saint-Pierre de Rome est un château; l'œil n'y trouve rien d'anormal, et l'homme se sent chez lui.
Ainsi en est-il de la religion des prélats et des femmes. Elle est haute, parfois plus haute que les voûtes gothiques, mais si large, si claire, si pleine d'unité, d'une hospitalité si humaine, qu'on n'entre point dans l'inconnu ni dans le démesuré. Elle nous offre le spectacle même de la vie, mais brillante et parée; on veut, quand l'homme a accompli ses fonctions physiques, le boire, le manger, l'amour matrimonial, l'attirer à un banquet de nourriture morale et d'amour moral. C'est aux femmes à nous donner de l'esprit. En matièred'àme, les nMes sont retournés.
Or la vie des hommes se passait au milieu d'vm matérialisme * et d un sensualisme - débordant. Melinde Saint-Gelais déclarait les nudités « célestes et dignes des autels"^ ». On n'était pas difficile : « Bienheu-
1 Cf. Gauliez, p. 1 ; Gebhardt, dans V Histoire générale, IV, 38, 39. — - Voir sa lettre publiée par Ridolfi, en 1810, et souvent réimprimée .
3 « La foy sans amour est morte et endormye. Aussi l'amour sans etiect vient à rien. »
reux les gens qui n'ont affaire qu'à Dieu, s'écrie une jeune personne; vis-à-vis des hommes, il suffit de sauver les apparences i. » Pour beaucoup de personnes, la morale ne trouvait plus dans la religion qu'une sanction insuffisante ; la troisième Marguerite de France a écrit, avec une modestie malheureusement trop justifiée : « Quelques-uns tiennent que Dieu a en particulière protection les grands. » Et, d'autre part, les lois du monde n'opposent pas toujours une barrière bien solide : il est facile à une grande dame de se mettre au-dessus de ces lois. Renée de France prend un visible plaisir à rompre avec les conventions vulgaires ; il suffit que Marot ameute la foule, comme « lascif et paganisant ». pour mériter son indulgence. Elle paraît même tentée de croire une fille de France si audessus de riiumanité qu'elle ne peut avoir que des amants.
Cependant, on croit sincèrement que, pour les gens subtils et distingués, le bon ton, le bon goût rendent inoffensives bien des choses artistiques. Ainsi (pour choisir un exemple entre mille) personne ne se scandalisera que l'abbé de Maupas patronne de jolis vers oîi Gilles d'Aurigny se vante d'avoir « conquesté une blanche Marguerite ». Le doux, l'impeccable Vergerio prend très gaiement le titre (( d'évêque de lArétin ». Marguerite loue son frère de conserver la foi en péchant. Loue-t-elle le péché? pas du tout, mais elle loue le roi de ce qui est louable, de rester chrétien. Vergerio se détournerait avec horreur de certains livres d'Arétin ; mais il considère cet homme comme une force, comme valant à lui seul un diocèse, attendu que bien des bourgades épiscopales renferment autant de vices
1 Nouvelle 42, fin.
avec moins d'esprit. Et il met sa coquetterie à tirer de ce diocèse-là quelque chose de bon. Dans le même ordre d'idées, Marguerite fait traduire par Vauzelles une des œuvres dévotes d'Arétin^ Ces indulgences pratiques ne changent rien aux principes, et d'ailleurs on se garderait bien de les étendre au vulgaire. Dans le peuple, on sait très bien qu'il n'y a point de sentiment, il n'y a que des sensations, et là, par conséquent, la chaîne d'une morale matérielle retrouve son utilité. La même Gaterina Cibo, qui patronne hautement le livre de Firenzuola sur l'amour, reproche fort à l'évêque de Camerino sa mollesse dans la réforme des mœurs de son clergé, et elle finit par obtenir du pape un bref rigoureux à ce sujet.
Il arrive, dans le monde, que la sensation païenne frôle de près le sentiment chrétien : il paraît prudent, utile, politique, de ne pas trop marquer la séparation. Beaucoup de gens, en vrais gourmets, se laissent doucement ballotter entre le mysticisme et le matérialisme : peut-être vaut-il mieux ne pas les obliger à prendre parti. On l'a dit très bien : « La foi a cela de particulier que, disparue, elle agit encore : la grâce survit par l'habitude au sentiment vivant qu'on a eu-. » Les Allemands logiques allaient tirer de cet état d'âme le système de « la foi sans les œuvres ». Mais on s'en tenait à « la confiance sans les œuvres"^ ». C'est par ces considérations pratiques qu'on pouvait répondre aux objections de Budé.
D'ailleurs, Budé était un ami et ne cherchait qu'à signaler des abus. Les vrais et irréfragables adversaires de la religion du beau, ceux qui allaient Taccabler, vinrent d'en bas. C'étaient ceux qu'on
i Gauthiez, p. 86. — - Renan. — s cf. Hept., Nouvelle 51.
expulsait, les vulgaires, les superstitieux, les gens matériels ; la rue contre le salon ; bref, les hommes. Lorsque Vergerio s'en va en Allemagne parler d'amour, on lui répond sur un ton qui le déconcerte, on lui parle politique : « Je me tourmente, s'écrie-t-il, de voir la cause de Jésns-Glirist traitée avec tant d'indignité, il m'apparait que ce n'est pas aujourd'hui l'atfaire principale pour laquelle on se donne tant de peine avec tant de gens ; ce n'est assurément qu'un prétexte : le principal qui se traite sous prétexte du Christ, c'est tout simplement, je crois, l'intérêt privé de quelques personnes ^ »
Le clergé ne suivait pas l'impulsion religieuse des prélats. Toute la partie moyenne ou basse, les curés, les moines faisaient masse, les uns dans le sens matérialiste ^ les autres en illuminés, contre le groupe philosophique, la haute prélature et le sacerdoce des femmes.
Le moine est un homme d'une autre espèce. Marguerite, choyant Rabelais, ressemble, qu'on
1 Lettere vol^ari, p. 104. — - L'art d'évoquer les esprits qui flottent tout autour de nous, et d'entrer par eux en relations avec les morts ou les absents, fort répandu en France et en Allemag'ne, était tout aussi païen que la mythologie italienne. Le célèbre abbé de Spanheim, Trithemius, en a énoncé les règles dogmatiques. Beaucoup d'esprits venaient sans qu'on les appelât. Il yen avait d'aimables, simples démons domestiques, qui faisaient le service. Au moment de sa mort, Agrippa avait un démon ainsi attaché à sa personne. 11 y en avait de gênants : tels les esprits folâtres, « Massapèdes, » qui pénétraient la nuit dans l'intimité des femmes. Jean Mansel raconte l'histoire d'une malheureuse feumie tourmentée toutes les nuits par une espèce de mari indiscret, qui n'était autre qu'un démon facétieux. A la lin, excédée, elle consulte un ermite qui l'engage à lever les bras, au moment critique, vers une image sainte ; en effet, le diable s'enfuit, non sans maudire l'ermite. (Ms. fr. 56, f* 98; Molitor; Billon, p. 140 v : Jean d'Auton; Rabelais, Pantagruel, ch. xx; Jacques Lefèvre, Liber trium virorum.)
nous passe l'expression, à une poule qui couve un canard. L'homme de bure, qu'un pieux auteur voudrait appeler « le rossignol de Dieu' », est là, dans sa chaire, un poing sur la hanche, populacier, véhément, criard, prêchant d'une voix sonore des choses terribles. Entre les femmes platonistes et lui, on comprend Tantagonisme. Il ne s'inquiète ni du beau, ni de l'amour : au lieu d'un libéralisme aimable qui conviendrait à un auditoire sceptique, on dirait qu'avec ses farouches démonstrations il n'a d'autre but que de souffler sur la mèche qui fume encore. C'est plus qu'une trahison, c'est une sottise î II ne se gêne pas ; il médit des grands, des évèques : on lui parle amour, il répond salaire, travail, peines éternelles, gloires de la misère, soufl'rances de l'homme bestial. Savonarole lui-même, si chaud, si passionné, si aimé et si digne de l'être, brandit bibliquement les grandes armes populaires : la terreur, les prophéties ! En France, Olivier Maillard, Ménot, Rabelais luimême (quoique dévoyé) ont une éloquence de plein air, touffue, mêlée, pittoresque, frondeuse, prolixe, point métaphysique, le contraire du cicéronianisme officiel :
(( 11 presche en théologien; Mais pour boire de belle eau claire, Faites-la boire à vostre chien, Frère Lubin ne le peult faire -. »
Maillard en arrive à chanter en chaire des chansons de sa façon ^ ! D'autres se livrent à des facéties gênantes ^ ou de mauvais goût, dans
1 Pierre Doré, p. 141. — -CI. Marot. — ^ Rec. Montaiglon, VI, 148. — 4 Procès des femmes et des pitlces, Rec. Montaiglon, X, 60: Ser77io7ies quadrcif/esùnales.
Téglise la plus aristocratique ^ devant une l'eine-. Ignorants du monde et de ses finesses, les moines et curés appliquent aux consciences distinguées la casuistique des faubourgs : leur morale sent l'humanité. Elle proscrit les joies délicates : il faut être « bœuf ou àne », comme dit Savonarole '^. Ce n'est pas que les moines aient le cœur mal fait ; ils sont hospitaliers ; ils consoleront une femme mal mariée^; ils aideront une veuve à chercher la perle des gendres •'. Mais là s'arrête leur compréhension du féminisme. Autrement, ils ne voient dans la femme que l'appât satanique, les faux chignons, les parfums, tous ces attifages dont Savonarole avait fait sur la grande place de Florence un si bel holocauste ! Ils ne sauront jamais être aimables... Fra Inigo, dans une rue de Tolède, marchait derrière des dames, dont les traînes soulevaient des flots de poussière ; ces dames ont la bonté de s'arrêter pour le laisser passer. Lui, se croyant talonrouge : « Je vous baise les mains, Mesdames, marchez, je vous en prie! La poussière des brebis ne déplaît pas au loup^\ » En chaire, de même; s'ils
1 0. Maillard s'écrie à Saint-Jean-de-Grève, à Paris : « 0 femmes à la gvant gorre, pensez-y bien. Pourquoi remplir votre temps de jeux et de vanités? Il vous faudra répondre, non pas sur les conceptions dAristote, ni sur la science des idéalistes ou des réalistes, des légistes ou des médecins, mais sur votre bonne ou mauvaise vie... Elevez vos cœurs. Mesdames; êtes-vous bonnes théologiennes?... » Voilà ce qu'il trouve à dire à des femmes qui protègent et cultivent la science, à des platoniciennes pénétrées de l'idée des Indulgences de Dieu, et convaincues du ti"ès grand nombre des Elus {Sermones de adventu). Un prédicateur dépeint la Vierge au moment de l'Annonciation : « Que faisait-elle, Mesdames? croyez-vous qu'elle fût occupée à se farder, à se peindre? Non, aux pieds du crucifix, elle lisait les Heures de Notre-Dame. » {Facéties.) — - 0. Maillard, De Sancfis. — ^ Perrons, 3*^^ édition, pp. 342, 353. — * Erasme, Eloge, p. 216. — ^ //e/?/., .Nouvelle 56. — 6 Brantôme, VII, 193.
parlent des nécessités mondaines, c'est en paysans qu'ils sont : ils prêchent à bride abattue la pauvreté, la chasteté^; ils ne saisissent aucune nuance, ils badigeonnent de leurs grosses couleurs les façades les plus fines. « Êtes-vous dans l'état où vous voudriez mourir? Vous, femmes, qui étalez vos belles poitrines, votre col et votre gorge, voudriez-vous mourir dans l'état oii vous êtes ? Et vous, prêtres, voudriez-vous mourir la conscience chargée des messes que vous avez dites ? Je crois que, sur mille, on n'en trouverait pas quatre. Que la trompette du jugement dernier se fasse entendre ici, et on verra ceux qui répondront à l'appel"! »
L'esprit-moine est indélébile ; Spagnuoli -^ Antoine du Four le portent dans les cours. Adrien VI le garde au Vatican entre deux Médicis ^ ! Pendant
1 Menot, Opitsculum. — * Maillard.
3 « Nec formai contenta suœ, splendore decorem Auget mille modis mulier; frontem ligat auro Purpurat arte gênas et collocat arte capillos Arte régit gressus, et lumina tempérât arte. Gurrit utinlatebras ludens perducat amantem. » {Egloga, 4.) 4 Gantu, p. 477. « Dueil, jalousie, Puis frénésie, Puis souspessons, Mélancolie, Tours de follie, Regretz, tensons, Pleurs et chansons Sont les façons D'amoureuse chevalerie.
Mieulx vauldroit servir les massons Que d'avoir au cueur telz glassons. »
Ainsi s'exprime le bon prieur de Lire, Guillaume Alexis, chevauchant avec un gentilhomme sur la route de Rome à Verneuil. {Le ffrant Blason des faulces amours.) Il continue de même, vif, cin, glant. Eh quoi, répond son interlocuteur désagréablement surpris vous ne demandez donc qu'à travailler,
« Et de nul plaisir n'avez cure !
Tous pageaulx Sont-ils égaulx?...
L INFLUExNCE RELIGIEUSE G29
trois règnes, François de Paule lui reste fidèle à la cour de France. Déjà, en traversant Rome, il dtait arrivé à saint François d'invectiver un cardinal en somptueux équipage, et le prélat, penché à la portière, avec un courtois et délicat sourire, avait répondu qu'il fallait bien inspirer du respect aux enfants du siècle... Combien François fut Fidole des femmes, on ne saurait le dire ; dans toutes les circonstances graves, elles se réclamaient de son intercession, et cependant il ne les flattait pas ! Jamais il ne les recevait. Les femmes et l'argent, disait-il, voilà les deux fléaux de l'Eglise, surtout les femmes dévotes : il les appelait des « vipères ^ ». Comme le monde rend ces invectives ! C'est à qui, parmi les femmes et les prélats, s'égaiera de la basse moinerie'^ : de ces tondus, ces pelés, ces galeux, qui font obstacle à toute régénération intellectuelle ; gens matériels et bas, sans éducation,
... Quant on est jeune, Force est qu'on tienne Le train des autres jouvenceaulx. »
La nature parle, Gauvain, Artus, Lancelot
« Qui ne craignoyent ne froit ne chault ... Toujours estoyent amoureux.
Nous aymerons
Et chanterons
En noz jouvences :
Quant vieuLx serons,
Nous penserons
Des consciences,
Menues offenses
Et négligences.
Quelque jour récompenseront Force pardons, prou indulgences.
Le moine réplique par un long discours, pour flageller les vices des femmes et les désastres qui en résultent.
i Acta SS'^», pp. 153etsuiv. ; ms. lat. 10856, f° 10; ms. lat. 18320, f° 77 V»: Ilil. de Coste. — -' Melin de Saint-Gelais, II, 297, 2!)8.
gros, gras, sanguins, pleins crime chaleur de vitalité charnelle, essentiellement gais et prêts à pécher par là, beaucoup a plus attentifs à la vie active qu'à la vie contemplative ^ », ces chemineaux insoucieux, qui, en attendant l'éternité, « ne se fatiguent pas trop l'esprit à compulser un tas de livres, de peur que la science qu'ils pourraient y puiser ne les fasse enfler d'orgueil, comme Lucifer, et « déchoir de la science monastique ». Les pâles platonistes « cassés du harnais » les traitent de fanatiques, d'hypocrites, d'avares, de gloutons, surtout de sales, de dégoûtants! La singulière idée que celle du comte de Carpi, de se faire enterrer en robe de bure, de << se faire moine après sa mort- » ! Gela est bien passé de mode !...
Marguerite chansonne les moines. Alexandre VI les appelait des tyrans, et prétendait qu'il aimerait beaucoup mieux offenser le premier des rois que le dernier de ces mendiants^. A un carnaval de Rome, Bibbiena, en galopant sous son masque, aperçoit un moine; il fond sur lui comme l'autour sur sa proie : « Je vous connais, s'écrie-t-il tragiquement: le prévôt vous cherche pour vous arrêter, je vous sauve, je vous emporte à la chancellerie ; » et, là-dessus, il empoigne le malheureux, le hisse en croupe, tout ballottant et tout tremblant, et les voilà partis à travers les huées, les cris, les quolibets de la foule, sous une pluie d'œufs. Bibbiena, bientôt, n'était plus qu'un jaune d'œuf, et, à part lui, il accusait les gens de mal viser. Enfin, quand toute la ville eut bien ri, il daigna se rendre aux supplications de sa victime et la remettre à terre. Alors
1 Hepf., xNouvelle 23. — -^ Cl. Marot. le Coq-à-Vane. Cf. H' Estienn-', Apolof/ie poin- Hérodote, édition 1735, II, 280. — ^ Erasme à Bilib. Pirck, 2 novembre 1517; OEuvres d'Erasme, 111, ch. cclxviii
l'autre lui écrase encore quelques jaunes d'œufs, jette bas sa robe, et faisant la révérence : '< Je suis votre valet d'écurie... » Bibbiena court encore ^..
Naturellement, il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre les plaisanteries de ce temps-là contre les moines. Il y a de bons et de mauvais moines - ; €e sont les bons qu'on voit le moins '^ Mais Guy Juvénal, qui fut un actif et honnête ouvrier de la réforme monacale, conclut son enquête par un mot bien ancien, puisqu'il est de saint Augustin : (( On trouve dans les couvents le meilleur et le pire ^. »
Du reste, les adversaires mêmes des moines leur rendent justice sans le vouloir. Ainsi, les causeurs de YHeptaméron s'égaient fort à l'idée que des moines pourraient entendre leurs gauloiseries^. Quelqu'un d'Urbin trace des moines, d'après leur extérieur, un portrait qui nous laisse rêveur : gros et gras, dit-il, ce sont des hypocrites, peu macérés; émaciés et mal tenus, des perfides qui distinguent entre péchés secrets et péchés publics ; élégants, bien rasés, musqués, tout ce qu'il y a de pire et de plus anti-platonique 'M Mais alors quelle doit être leur tenue ?
ïrithemius définissait pourtant la vie monacale d'un mot bien platoniste : « Aimer, c'est savoir. » Alors pourquoi cette idée que des moines ne pouvaient pas se mêler activement à la vie du monde, puisque saint Ignace a prouvé le contraire en constituant un ordre selon l'esprit nouveau?... Les vieux couvents étaient peuplés d'intelligences distinguées : Luther, Calvin, Erasme, Jean Thenaud, André
1 Castiglione, p. 332. — 2 Firenzuola, ^Nouvelle 10. — 3 Uept., Nouvelle 22. — '' Vindiciae, p. 9 v". — •' Nouvelle 30. — ^ Castiglione, p 399.
Thevet, mille autres, viennent de ce bas clergé si décrié... Comment croire que les moines répugnaient formellement à l'esthétique, lorsque les dominicains italiens monopolisaient l'art charmant de la mosaïque de bois et presque aussi celui de la peinture sur verre, quand Saint-Marc de Florence^ tout imprégné des suaves pensées des fra Angelico, des fra Bartolomeo, nous apparaît, aujourd'hui encore, dans la modestie profonde de son abandon, comme un des plus délicieux refuges de la pensée humaine ?
Certains ordres savants visaient à la science. Et ceux-là, on les expulsait : c'est ainsi que les Jacobins furent expulsés par le cardinal d'Amboise, par le motif qu'ils vivaient hors de chez eux pour suivre des cours et qu'ils manquaient les offices ^ La même querelle- s'est répétée avec éclat au xvir siècle, entre dom Mabillon, partisan du monachisme savant, et le fougueux abbé de Rancé, qui voulait maintenir les monastères dans la simple pratique de la piété ; cette fois encore, une femme (la duchesse de Guise) s'en mêla...
Cependant, beaucoup de moines, par un saint désir du succès, s'efforcèrent de se mettre à la mode ; ils citèrent à pleine bouche les dieux de l'Olympe, Ovide, Virgile^ ; malgré les conseils de Savonarole^, ils s'ingénièrent à plaire, fût-ce aux dépens du (( divin"' )). Tel prédicateur assimile très spirituellement la Vierge à Isis ^'. D'autres dissertent sur la beauté ou la coquetterie, ses bienfaits, ses périls'. Les uns soutiennent que la Vierge n'était pas jolie,
1 Jean d'A-uton. — -' Elle a été fort bien mise en lumière parle prince Emni. de Broglie, dans son ouvrage sur Mabillon. — ^ Cecchi, pp. 284 et suiv. — * Perrens, II, 342-343. — "• La Vauguyon, Chant royal final. — *"• Bareleta, f" 90. — " Bareleta, p. 151, ch. ii.
parce qu'elle était humble et point mondaine ; les autres, au contraire, nourris du CcuitNjue des Cantiques et autres textes esthétiques, la peignent (( vêtue de soleil », selon Texpression de l'Apocalypse^ brune peut-être, en qualité de juive, pourtant admirable'^ !
Mais les moines eurent beau faire et jeter mille Heurs de mythologie ou de rhétorique, jamais ils n'acquirent la légèreté de main qu'avait le moindre faiseur de sonnets.
Rabelais débute par une polémique sur le mérite des femmes \ sujet rebattu, mais inévitable. Il aime le monde et se moque du « moine-taupe » ; il vante, au contraire, le moine « jeune, galant, bien adextre, hardi, aventureux, délibéré, haut, maigre, bien fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau dépêcheur d'heures, beau débrideur de messes..., au reste, clerc jusques aux dents en matière de bréviaire » ! Son abbaye de Thélème admet les deux sexes, sur la justification d'une beauté parfaite. Elle est lavée et parfumée, cette abbaye moderne, pleine d'or,de pierreries, de beaux habits, de musique, d'objets somptueux et confortables, de livres ; il n'y manque rien ; elle a 9.332 chapelles et un bassin unique de natation, auquel préside une statue des Trois Grâces. On n'est point gêné par la théologie !
Et cependant, Rabelais n'entend rien à l'esprit platoniste, ni aux mystiques clairs de lune : i< Femme avoir, est l'avoir à usage tel que Nature la créa... pour la délectation de l'homme. » Si on lui parle de « la dévotion d'amour », il rit et s'attable : « Bois, lui crie la Sibylle, bois''. » L'ivresse,
i Bareleta, Sabb° V° quadragesime. — -^ Bareleta, p. 135. ch. ii. — » Tiraquelli, Conmetudines. — ^ Gebhardt, Rabelais, p. 226.
c'est son mysticisme, à lui ! En quittant le couvent, il se fera médecin. Il ne prône que les sciences naturelles, et la seule qu'il n'admette pas, c'est la seule qu'admettent les femmes : l'astrologie divinatrice ^ Il devait finir curé.
Même en Italie, le moine sent toujours son couvent. Folengo passe sa vie à y entrer et à en sortir'-. Ses œuvres, aussi, ne sont qu'une perpétuelle pantalonnade. Dans sa Moschéide^ il semble peindre la conjuration des moines contre les belles dames : un complot épique de tout ce qui rampe, fourmis, punaises, araignées... contre la gent ailée des mouches, des papillons !... Le royal chef de la chancellerie, Spingard, s'en va, sur une jument efflanquée, porter de belles lettres au grand cachet du sénat, c'est-à-dire « à l'image de Liberté et de Justice », pour attirer les gens dans ime toile d'araignée-'...
Mais les moines italiens acceptent leur défaite ; ils se moquent des vieilles « subtilitez de saint Thomas », aussi bien que des visions de Dieu sans intermédiaires, et de la haine des indulgences '*. Leur consolation est une radieuse ignorance, à la napolitaine, /jjtoute épicurienne.
En Allemagne, au contraire, ils triomphent. Malgré les recommandations de Léon X et les objurgations passionnées d'Erasme ^, les Allemands se refusaient à admirer les œuvres à la mode, par exemple, les Epitres d'Eoban, oii les Saintes Femmes du Nouveau Testament étaient censées écrire en style d'Ovide. Il y a lutte absolue contre l'esthétisme et le dilettantisme ; à chaque contact avec Rome, l'ai-
1 Notice biographique de M. A.-L. Sardou, t. I, pp. 60 et suiv. de l'édition; llathery, I, p. 23. — - Luzio, Naove ricerche. — ^ p. 78, — < Cocca/e, p. 9, 1; Orlandino. — '' Janssen, II, p. 22-23.
grour ne fait que croître. Burckliardt, qui écrit chaque jour ses mémoires, à une époque spiendide, n*oublie jamais de se plaindre des pourboires : s'est-il aperçu qu'il existât à Rome un mouvement intellectuel? De la liberté, il ne voit que les scandales ; il fait son service comme un caporal méticuleux et désorienté... Erasme lui-même ne soupçonne rien en dehors des humanistes, Luther ne trouve que des horreurs. On parlait une langue trop différente ! Lorsque Hogstratten, moine allemand, poursuivit Reuchlin, qui s'était permis de défendre certains livres juifs av\ point de vue scientifique, Rome, véritablement, ne comprit rien à cette querelle d'Allemand ; elle atermoya, ne répondit pas...
Ulrich de Hûtten' essaie de s'italianiser à la petite cour de rarcheveque de Mayence, qui avait la prétention de copier Urbin, mais on n'arrivait qu'à jouer au billard ou à invectiver des moines par la fenêtre. 11 revient à Rome, en 1516, l'une des années triomphales; lui, lils d'un pays robuste et pauvre '^ où le seigneur commande, pille même, et où la femme reste au bout de table, lui vieil étudiant inconnu, il se voit exclu de cette cour superbe 3,
• Ulr. de IlLïtten, Opéra, 11,273: Epistobi Italije ad Maximum Ciesarem. — - Coites, De situ. — ^ « Maître Berthold, racontet-il, venu pour chercher fortune à Rome, n'a réussi, en deux mois, qu'à trouver un poste de palefrenier chez un auditeur de rote, pour soigner la mule : « Mais, lui dis-je, ce n'est pas mon affaire, moi, maître es arts de Cologne, je ne puis faire un pareil service. — Eh bien, situ ne veux pas, tant pis. — Je crois que je vais retourner dans mon pays... l)evrais-je étriller la mule et balayer l'ét.ible? Au fond, j'aimerais mieux c[ue le diable emporte tout. » Ou encore « Conrad Stryldriot » écrit : « C'est le diable qui m'a amené ici, et je ne puis reculer! il n'y a pas de bonnes sociétés comme en Allem.'igne; on n'est pas sociable: si quoiqu un s'enivre une fois par jour, on le prend mal, on l'appelle porc. Comment s'occuper?
de ces « faux dieux ^ », comme il les appelle, réduit à la société d'un financier allemand de bas étage; il n'a d'autre titre que sa naissance; c'est à peine s'il réussit à finir des études de droit. Il se venge à coups d'injures. « Mes sentiments sont humains, » écrit-il à Luther-.
Le verbe haut, la verve éclatante, il prêche la guerre nécessaire. Les apôtres de l'amour avaient appelé la guerre un brigandage. Hiitten appelle brigands ceux qui ne se battent pas, les commerçants, les avocats, les prêtres •^. Sa devise est : une belle femme, de l'or et de l'oisiveté ! Dès 1522, il prend les armes, et montre à la populace, d'un beau geste, les brillantes églises^.
Luther, lui aussi, proteste contre l'esprit philosophique : il arrête à un certain point la liberté, il défend à l'esprit de s'émanciper au delà ; de penseur, il se fait homme d'action et tend la main aux grands seigneurs.
C'est une explosion de sentiments anti-féministes, anti-libéraux, une guerre radicale. Elle se produit, comme tous les grands éclats moraux, sous l'étiquette de la religion, parce que la religion a des cadres organisés, une force toute prête et surtout d'excellents prétextes pour couvrir les luttes d'intérêts.
« Parler ménage est l'affaire des femmes, dit
Les courtisanes sont fort chères, et pourtant pas jolies. Je vous le dis en vérité, en Italie les femmes sont mal faites au-delà du possible, malgré tous leurs beaux falbalas de soie et de camelot... Elles se courlient, elles mangent de Tail, elles sont noiraudes... Si elles ont du rouge, c'est de la peinture. » [Epistolœ obscurorum virovum^ pp. 223, 248.)
1 Opéra, t. I, Pro ara coritiana, quœ est Romœ, Epigramma. — '■^ Opéra, t. L — 3 Opéra, IV, 139, 104. — "^ Cf. Zeller, Ulrich de Hiitten.
Luther, elles sont maîtresses en cela, et reines, et en revendraient à Gicéron et aux plus beaux parleurs... Mais otez-les du ménage, elles ne valent plus rien... La femme est née pour conduire un ménage, c'est son lot, sa loi de nature : l'homme, pour faire la guerre, la police, administrer et régir les Etats ^ » Plastiquement ', la femme plaît à Luther -^ mais c'est tout: il lui refuse la vigueur physique et morale ; moins elle a de force morale, plus il la félicite '*. Il est évident qu'à ses yeux les prétentions intellectuelles du féminisme constituent un non-sens et un péril. Calvin renchérit encore. Ce qui plaisait aux femmes, il le proscrit, môme les émotions esthétiques les plus inoffensives ou du caractère le plus religieux. C'est à peine s'il daigne croire que les femmes s'entendent réellement bien au pot-au-feu -^ Des dames s'étaient fait noblement entasser pour sa cause dans la prison du Châtelet; il leui' envoie des félicitations un peu sévères : « Si les hommes sont fragiles et aisément troublés, la fragilité de votre sexe est encore plus grande... Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages, les choses infirmes pour abattre les fortes, les méprisables et méprisées pour détruire celles qui sont grandes et de haut prix ^. »
Luther n'avait rien à inventer. Tout le monde désirait comme lui une réforme. Le cardinal d'Amboise et les traditionnels voulaient faire machine arrière et restaurer la discipline; les femmes philosophes, le monde romain poussaient en avant et voyaient le salut dans le rajeunissement de la foi
i Voir Tisch-Reden, édition d'Eisleben, pp. 436, 466; Vom Eliestande. — "^ P. 218. — 3 P. 216. — * P. 219. — ■• LeUres, I, 157. — ^ II, 145 (citation de saint Paul).
par la liberté K Mais ni les uns ni les autres ne se souciaient d'un schisme, surtout les libéraux romains, qui représentaient précisément Tunité et qui en vivaient, et qui d'ailleurs se désintéressaient volontiers de la pure théologie.
Luther n'inventa rien. Tout ce qu'il a dit, et même davantage, on le disait à Rome depuis cinquante ans. Il arrêta certaines idées flottantes et fixa celles qui étaient passées dans les mœurs. C'était porter la main sur le dilettantisme. Les doux prélats féministes et latinistes, si tolérants, d'intelligence si ouverte et si libre, Sadolet, ami de Mélanchton, Gontarini, l'aimable Pôle que dirigeait Vittoria Golonna -, Flaminio, Vergerio, tous déplorèrent de voir dégrader leur œuvre -^ ; ils éprouvaient le sentiment d'un peintre raphaëlesque qui retrouverait ses rêves transcrits dans une image d'Epinal. Pourtant, tout en gémissant d'un pareil usage de la liberté, ils le respectaient ; au fond, ils considéraient Zwingle, Mélanchton comme des leurs^, ils ne désespéraient pas de faire triompher la liberté par la liberté. Telle fut, on le sait, la politique de Pôle à Ratisbonne, de Vergerio à Worms ; mais, malgré l'appui de Vittoria Golonna, de Marguerite de France, de toute une lisruo enthousiaste et fervente, ils ne réussirent pas; ils furent pris entre deux feux''!
Les femmes se jetèrent dans la mêlée avec enthousiasme.
On croirait voir les Sabines du fameux tableau de David ; filles de l'x^glise romaine, filles
1 « Post tenebras ego spero liicem, » écrivait Jean Marot en 1514 (Theureau, p. 202). — - EpistoUe, III, lettre du 4 février 1541. — 3 Voir iiot. Amante, p. 221. — ^ P. Jove, Elogia virorum doctorum. — •' Cantù, pp. 123 et suiv., 203, 461 et suiv., 407.
très dévouées, très judicieuses (à leur avis, du moins) et, cependant, au nom de la liberté, prêtes à défendre et à aimer leurs adversaires.
Vittoria Golonna s'est toujours crue aussi orthodoxe que le Saint-Siège, et elle s'est ci'ue plus habile, même lorsque, dans le feu du combat, elle émettait des opinions un peu discutables ^
Elle a chanté la barque de Pierre triomphant de toutes les fanges et des malices du monde, elle a reçu les bénédictions papales. Seulement, dans la grande lutte religieuse du xvi*" siècle, elle n'a jamais pu s'imaginer qu'il y eût en jeu de véritables difficultés doctrinales; elle n'apercevait qu'une foule d'intrigues personnelles, des rivalités, des jalousies, des amours-propres aigris, des bonnes volontés maladroites ; d'excellentsjuges ont d'ailleurs partagé son impression-. Il fallut des circonstances bien nouvelles et toute l'âpreté de la bataille })our que la cour de Rome en arrivât à décliner rétrospectivement toute solidarité avec Vittoria "* ! Et pourtant les événements semblaient justifier la thèse d'amour ! une thèse qui n'était ni protestante ni étroitement catholique !
Attachées à une religion intuitive et sentimentale, les femmes visaient au salut des coupables par l'amour des innocents ; elles pratiquaient une doctrine plutôt divine que religieuse, leur programme était celui d'Henri IV : « Ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de ma religion, et moi je suis de celle-là de tous ceux qui sont braves et bons. »
Vittoria Golonna s'intéressa très spécialement à un célèbre capucin, ardent, élo(iuent, Ochino, qui avait
■ 1 P. 331. — '-^ V. Instructions et lettres. — -^ Cartef/'jio, pp. 13U,
forraé à Naples une sorte de triumvirat libéral. Lu peu enivré de sa popularité et des chaudes sympathies du clan féministe. Ochino s'emporta contre Paul III, à propos de certaines mesures de réforme qui atteignaient les capucins ^ La marquise se précipita pour empêcher un éclat ; elle lança un grand manifeste libéral adressé à Gontarini, et en même temps elle pressa Ochino de venir à Rome. Paul III sourit du manifeste, et envoya à Fauteur un passeport de pèlerinage, pour elle et pour un capucin '. Ochino, au contraire, répliqua avec virulence. Comment dire alors les soins des femmes pour ramener au bercail cette brebis qui menaçait de s'égarer ! Grâce à la franc - maçonnerie féminine, Ochino, quoique en lutte ouverte contre le pape, occupa encore avec éclat les chaires principales de Vérone, Venise, Bologne, Mantoue, jusqu'à ce que, finalement, il prit la fuite. Vittoria ne le perdit jamais de vue : à Venise, elle se faisait secrètement renseigner sur ses succès par Bembo, qui venait d'être proaiu cardinal-^. Plus tard, par des lettres anonymes % en mandant à son ancien protégé qu'elle achetait ses livres % qu'elle entrait dans ses vues, en le tlattant, en s'intitulant sa « lille très obéissante », sa « disciple », elle s'évertuait à le calmer'^ Vaine illusion! Ochino était moine,
^ Mutio (cette lettre est tellement étrange, que son authenticité a paru douteuse). — - Carter/gio, pp. 110 et suiv., 127, 131. — 3 « On ne peut rien imaginer de plus utile et de plus saint, lui écrit l'ami Bembo. Je comprends que Votre Seigneurie laime tant'. » et encore : « Notre frère Bernardino est adoré ici: hommes, femmes, tout le monde le porte aux nues... Je me réserve d'en causer avec Votre Seigneurie. » {Cariegr/io, pp. 169, 174. 183.) — * Selon la conjecture de MM. Ferrero et Mûller, qui semble très judicieuse. Carteggio, pp. 241 et suiv. — '• P. 272. — «5 P. 247, 256, 261; cf. Lettres de Calvin, I, 145.
l'influence religieuse 6U
Vitloria était grande dame ; ils appartenaient à deux mondes discordants.
Marguerite de France a voulu jouer le même rôle; mais elle se trouvait dans une situation plus embarrassante, et elle comprit encore moins, s'il est possible, l'intérêt de la lutte. Elle songeait à réformer l'humanité, et non des dogmes ; elle laissait à Dieu le soin de remporter la victoire et de faire briller « la parole de vérité^ ». Pourquoi restreindre le champ des rêveries? « L'Eglise est une voix vive, agente, qui s'explique et peut toujours de nouveau et plus s'exprimer '. » Pourquoi cette procréation de dogmes rigoureux qui ruinait l'apostolat féminin? Marguerite marchait vers la synthèse : elle voulait savoir, résumer, réussir. Briconnet lui écrivait en souriant : « S'il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul verbe abrégé, pût apprendre toute la grammaire, en outre la rhétorique, la philosophie et les sept arts libéraux, vous y courriez comme au feu ^. »
Oii donc aurait-elle cherché rillumination de l'amour et de la foi, si ce n'est dans cette philosophie religieuse vers laquelle elle a toujoui's tendu? Elle éprouve, en matière de pure foi, plus encore qu'en matière sociale, combien il est bon de s'abstraire, d'aller droit aux vérités sans s'occuper des hommes. Qu'il lui semblerait étroit d'incarner toute la théologie et toute la foi, et le paradis, et l'enfer, dans un homme, dans un prêtre ! Les hommes, elle les encourage, pourvu qu'ils soient de bonne volonté, môme s'ils font brûler les autres, comme François P', mais à plus forte raison s'ils sont brûlés ou menacés de l'être, comme ce « pauvre Ber-
' Génin, Lettres, p. 211. — '-' Charron. — =' La Ferrière, p. iOîi. Cf. les Trois Ve'rilés.
quin ^ », ou l'aumônier Michel, ou les chanoines de Bourges, ou Farel, Valable, Gérard Roussel -. Traduisez l'ouvrage thomiste, le Miroir des dames; nommez-vous Lefèvre d'Etaples, « faber ingeniorum, » ou Dolet-^; soyez libertin spirituel, comme Pocques ou Du val S n'importe ; vous avez droit à son cœur, si vous êtes bon. Elle se complaît à entendre Erasme et Luther discuter sur le libre arbitre ^. Elle assiste à ces passes d'armes avec la même satisfaction que d'autres à un tournoi. De concert avec une femme puissante, elle entraine le roi à Saint-Eustache, au sermon d'un curé tempétueux, qui prêchait la paix et le sm^sinn corda. Elle aurait voulu organiser à Paris une conférence contradictoire avecMélanchton, mais la Faculté de théologie s'y opposa '^. Au fond, le théologien suivant son cœur, c'était l'aimable prélat Nicolas Dangu, qui la suivait partout en parfait amoureux.
Un autre homme encore pouvait lui plaire; une
1 Génin, Lettres, p. 219. — - Paul Jove, Elogia virorum doctorum, p. 132; Le Franc, pp. 39 et suiv. Lavardin aussi a touché des cordes sensibles et en a été félicité par un sonnet de Ronsard; il traduisit pour la princesse un Dialogue de Marc-Antoine Natta, sur la Nature de Dieu. Il avoue qu'en réalité le sujet lui paraît inaccessible, soit qu'on prenne un vol d'aigle, soit qu'on se perde dans les profondeurs; en fin de compte, il est d'avis, pour l'incompréhensible, de s'en remettre à la foi. Mais il dédie cette œuvre en beaux vers à Marguerite :
« A quel plus propre autel pourrions-nous présenter Le sujet immortel de ce précieux livre?
... 0 perle, ô Marguerite, 0 beau fleuron royal, vostre sang très chrestien, Et toutes les vertus dont vostre grâce hérite...
Nous font foy...
Que des enfans de Dieu vous serez le soutien. »
3 Cartier et Chennevière, p. 231. — * Le Franc, Bulletin, p. 16. — •' Lettres inédites, p. 299. — '^ N. W., dans le Bulletin de la Société du Proleslanlisine frunçais, 15 juin 1897.
sorte de mage extravagant et pourtant remarquable, qui a porté la théologie féminine au degré excentrique. Guillaume Postel, ancien gibier d'hôpital, parti de rien, d'un village et d'une antichambre, mi-oriental, mi-italien, quoique français, éminent savant, esprit illuminé, belle essence d'éclectisme! Il a écrit en douze langues, sur les sujets les plus divers, avec les thèses les plus variées. Il prêcha une monarchie universelle, qu'il olïVait à François P', et une religion universelle, vraiment catholique et romaine, dont il se réservait la papauté; il Ja basait sur la doctrine de l'auiour infini (au besoin môme, sur un amour un peu sensuel) et sur une philosophie esthétique qui résoudrait tous les mystères par la formule du beau. Suivant cette religion, c'est aux femmes qu'il appartient de régénérer le monde : aussi salue-t-il avec une ardente sympathie les mères de l'Eglise qu'il voit éclore un peu partout. M'"'' Morus, en Angleterre ; l'Espagnole Isabella Rosera; la Portugaise Luisa Sigea, laquelle, à vingt-deux ans, honorait le pape Paul 111 de ses conseils en cinq langues rares ; Paul 111 répondit en latin, en grec et en hébreu, mais pour le chaldéen et l'arabe il se récusa et chargea Postel de répondre.
L'étrange ouvrage de Postée parut après la mort de Marguerite de France, sous les auspices de Marguerite de Savoie, Postel annonçait avoir découvert une nouvelle Eve, qu'il exaltait au-dessus de toutes les femmes, môme au-dessus de Vittoria Colonna : c'était une vieille sorcière de Venise, douée de seconde vue, qui lisait à travers le papier comme si elle avait eu à sa disposition des rayons Rontgen. Malheureusement les Vénitiens l'expulsèrent.
' Les 1res merveilleuses Vicloires, not. pp. 101, 105, 22.
En résumé, les femmes croyaient et soutenaient que, vis-à-vis du peuple, on peut parler la seule langue qu'il entende, celle de la force ; mais que, pour ] "élite, il n'y a qu'une vraie arme, et unique : la liberté ! La première des libertés est celle de déraisonner '. Il faut donc savoir supporter la liberté des autres, et même celle de ses amis.
Le résultat pratique de l'intervention des femmes fut, en France, assez médiocre.
La vieille hostilité du clergé français contre la cour de Rome- avait éclaté en si grand jour, dès le règne de Louis XII, elle se manifesta si vivement par les dithyrambes plus ou moins officiels d'Andrelin, de Villebresme, de M. de Mailly, de Gringoire, de Jean d'Auton, de Seyssel, contre la « dissolution romaine », que Léon X prit peur et, fort sagement, abandonna, dès 1515, l'objet réel des discussions, le droit de disposer des bénéfices. A partir de ce moment, l'Eglise, soudée à TEtat, devint un rouage national, et aucun argument philosophique ne pouvait plus ébranler un organisme aussi matériellement solide. Luther appliqua largement le même système en sécularisant les biens du clergé. La masse de la nation s'en remettait au pouvoir du soin de traiter ces questions religieuses : elle gardait la foi par goût pour l'ignorance •\ ou par scepticisme ; les savants se contentaient volontiers d'appeler en souriant la t!iéologie une (( poésie^ », comme des vignerons qui vendent un
1 Hept., édition de Montaiglon, IV, 69. — - Cf. Rocquain, II, p. 561 ; Proposilio oralorum d'Innocent VIII, Ms. à la Marciana, de Venise; Etats généraux de 1484, fr. 16260, f" 19; notre Hist. de Louis XII, t. III;Bouchet, U Amoureux transi. — ^ Stapfer, Montaigne, pp. 110 et suiv. Cf. la grant Nef. — ^ Montaigne, Essais, liv. III, ch. X.
certain vin fabriqué et qui entassent dans leur cave le vrai, celui qu'eux seuls connaissent parce qu'ils ont taillé le cep.
Le libéralisme n'eut donc pour lui que quelques voix timides et affectueuses, comme celle de Longueil, l'ami de Bembo et de Pôle ^, qui disait dans sa Lettre aux Luthériens : « Je suis désintéressé dans la lutte: simple citoyen delà république chrétienne, ni la reconnaissance, ni la haine, ni l'ambition ne me poussent d'un côté ou de l'autre. » Malheureusement, ce n'est pas avec ce noble langage qu'on ameute des foules !
Faut-il rappeler ce qui suivit ? en tout point, le contrepied des espérances féministes ! « Nos adversaires disent de nous, écrivait Calvin, que nous avons déclaré une sorte de guerre de Troie, à cause des femmes, niuliermn causa. » En effet, comme dans les guerres du temps passé, les femmes étaient jusqu'à un certain point redevenues Tenjeu. La religion déclarait la guerre au platonisme, comme lui-même l'avait déclarée à la virginité religieuse ; au lieu de draper les femmes dans l'inaccessible, .on se bornait à les épouser plus facilement. Cette solution était simple. Et cependant il fallut plus de temps qu'on ne l'aurait supposé pour revenir à ce solide prosaïsme. La première femme épousée par un archevêque de Cantorbéry en était réduite, paraît-il, à voyager, comme un animal, dans une caisse percée de trous, pour échapper aux lazzis du public ; la seconde alla à la cour ; mais, en la voyant, la reine Elisabeth se mordit les lèvres : « Comment vous appeler? Madame, je ne puis; Mademoiselle, je n'ose... »
1 P. Bembi, Epistolarum, lil). V, pp. 180 et suiv. : Gh. Longolii, Vita (par Pôle), à l.i suite des Lucubrationes, p. 497.
Quant au catholicisme réveillé, il ne demandait plus qu'à condamnera De l'idéal, on retombait brusquement sur la terre; c'était une bataille atroce de personnalités, une lutte pour la vie à coups de systèmes mythiques ou littéraux, lirasme écrivait déjà: « Ces interprètes du langage céleste prennent feu comme le salpêtre, ils relèvent terriblement le sourcil ! Que me veut Hûtten ? A Tautorité du pape me faut-il préférer l'autorité de Luther ? Si nous n'avions pas reçu du Christ un pape, il faudrait rinventer -. » « Ils crient, ils se démènent, ils s'injurient, » ricane des Périers, qui ne croit même plus à l'existence de Dieu '^. Bienheureux les pauvres d'esprit, conclut Agrippa, bienheureux les illettrés tels que les apôtres, bienheureux Tàne ^!
1 Agrippa, De Vanitate, ch. xcvi. — 2 Éloge de la folie, p. HT ; Zeller, p. 223. — ^ Cymhalum, p. 333. — ■* Agrippa, De Vanitate, ch. xcviii, xciv, CI, et ch. lvi à Lxni.
Il ne nous reste plus qu'à raconter la fin du rêve.
C'était bien un rêve que toutes ces projections de bonheur, qui avaient flamboyé sur des réalités sombres, comme des projections lumineuses sur la muraille d'une salle de conférences : les mers bleues, les fournaises de soleil, apparues un moment, laissaient Tombre plus noire.
iMarguerite, la grande metteuse en scène du bonheur, ne trouva pas pour son compte personnel le secret d'être heureuse. Elle termina sa vie au milieu des plus poignantes tristesses : la cour, Calvin, le peuple, tout le monde, ou à peu près, la repoussait et la traitait d'utopiste, son mari en venait à la souffleter, on lui arracha sa fille, Henri II l'exila ; plusieurs de ses amis, Ramus, Dolet, furent poursuivis, hélas ! pour des motifs assez peu nets : c'était bien ce qu'elle a appelé « les faubourgs de la mort' ». Par grâce divine, son cœur, sans cesse
1 Ch. Waddington : Le Franc, le Platonisme, pp. 26 et suiv.
ému d'inquiétudes ^ arriva ainsi à se détacher d'une vie qui n'était pas qu'amour. Elle périt, la pauvre duchesse, à son poste de vendeuse d'amour par charité, dans les tlarames, comme la salamandre î Nul homme ne l'aida, et même on ne s'arrêta pas à la pleurer. Trois jeunes filles anglaises, M'^'' Seymour, sous les auspices de sa nièce, lui élevèrent un fragile monument de vers; mais, sauf un ami dévoué, Sainte-Marthe-, dont l'oraison funèhre enthousiaste souleva du reste les plus vives critiques, les hommes gardèrent un silence remarquable. La princesse avait eu grand tort de disperser ses affections et de chercher à créer une sociologie du cœur ! Les liommes n'aiment pas aimer, ils veulent craindre et obéir !... Il n'y a d'amour vrai que l'amour individuel...
Les Saint-Gelais, les Héroët, les Salel, tous ces cœurs exquis, éperdus de sentiment au temps où un sourire de Marguerite pouvait mener à la fortune, restèrent muets; il fallut battre le rappel, et, enfin, parut un volume de regrets, subtile jeu d'esprit polyglotte ^ qui serait bien glacial sans le vigoureux rayon que Ronsard darde au milieu du fatras; un petit volume brillant, ingénieux, contourné comme l'àme de la princesse, plein de jolis vers tout pareils, habillés de môme, argentés d'une même douceur ; c'est bien l'image du clair de lune un peu fantasmagorique et irréel où se sont complu quelques femmes mystiques ; tout brille, et rien n'est chaud ni vivant. Oui,Margueriteaimaittropces choses blanches et noires ! mille bruissements sans cause lui faisaient bruir l'àme ! elle se nourrissait de cet arôme vague que répandent dans certaines
1 Brantôme. — - Montaiglon, I, 4. — - Hecato Jisticon (1550) ; le To)nbeau (1551).
nuits les haleines des vies latentes. Elle n'a jamais entendu le grand bruit de la mer dans les ténèbres, elle s'est contentée de regarder la frauge écumeuse...
Au moment où Marguerite disparut ainsi, le pouvoir des femmes en France semblait à l'apogée ; en réalité, il touchait à sa fin. C'est surtout par le côlé moral qu'on Tattaquait. A en croire les soidisant puritains tels qu'Agrippa, de l'influence féminine venait la dépression des mœurs ; et quelle dépression ! tout convergeait vers la joie des sens : les peintres ne savaient plus que peindre des scènes d'alcove, les architectes qu'ouvrir des portes ou piquer des balcons, les maris que spéculer sur les exploits de leurs femmes, Luther que recommander la lecture des histoires, quelquefois étonnantes, de la Bible i.
Ce qui est vrai, c'est que les intluences féminines, memetrès pures, semblaient molles etamollissantes. L'esprit énergique de la vieille France, d'avant François P'", se redressa tout à coup. Un petit gentilhomme rural. Du Bellay, sonna la charge - contre le cosmopolitisme romain en réclamant la France pour les Français •'. D'un coup, comme on l'a dit^. son verbe net et coloré biffa Marot, Saint-Geiais, toute l'école de Marguerite. Du Bellay aurait aimé Savonarole : il parle le langage des amis d'Anne de France '"* ; il a juré haine au platonisme édulcoré, aux langueurs du pétrarquisme : « Il n'a humé l'ardeur
1 De Vanita/e, ch. lxiiii, De Lenonia. — - Illustration (1549). — ^ O France! * mère des arts, des armes et des lois ». (II, 171, 172.) — 4 j.-M. de Ileredia. — ^ Le langage littéraire de Moulins, de Cusset, des pays d'Anne de France a de singulières affinités (que nous ne croyons pas qu'on ait encore signalées) avec le langage de la Pléiade. Nous nous bornerons à en citer comme exemple la Déploration de La Vauguyon.
qui ritalie enflamme. » Quoiqu'il ait vu Rome, Rome en décadence, il n'en a pas été atteint ; c'est à elle qu'il s'en prend, et cependant les « humbles espérans », les « bannis de liesses » et autres « épiceries » qu'il flagelle et qu'il renvoie avec la Table Ronde, étaient bien souvent français. Il a dans les veines du sang de soldat, fier et ferme. Gomme Anne de France, il adore la vérité, la franchise, la netteté.
Ronsard, lui aussi, issu d'un sang pareil *, et animé du même atavisme, prêche le vrai : « Je n'aime point le faux, j'aime la vérité. » Il bouscule de son verbe énergique tous les faux amours, « frisés et refrisés..., sans flèche- »! et la prédication platonisle, si haute en vertu et par le fait si peu vertueuse-\ et tous ces raffinements, et ces hypocrisies, et ces jeux d'esprit sur l'amour dédoublé et sans corps !
(( Aimer Tesprit, Madame, c'est aimer la sottise ^ »
A la voix de ces deux hommes, un véritable ébranlement se produit parmi un bon nombre de petits
1 II était fils d'un ami de Louis XII ; L'Hôpital était fils d'un serviteur d'Anne de France. — - Elégie XXXIII. Ils gémissent que vos yeux sont des astres, vos mains de Tivoire, vos cheveux de l'or,
« L"un meurt de froid, et l'autre meurt de chault ;
L'un vole bas, et l'autre vole hault;
L'un est chétif, l'autre a ce qu'il luy fault ;
L'un sur l'esprit se fonde.
L'autre s'arreste à la beauté du corps. »
L'un imite TibuUe, l'autre Ovide, l'autre Catulle.
« Quelque autre encor, la terre desdaignant, Va du tiers ciel les secrets enseignant, Et de l'amour où il se va baignant Tire une quinte essence... »
3 Ronsard, I, 317. — M, 308.
CONCLUSION 6ol
gentilshommes ou quasi gentilshommes, gens d'état moyen, moins sensihies aux inappréciables envolées qu a l'esprit de clarté et d'indépendance ; des {< gaillards », comme ils s'intitulent, qui aiment les femmes, comme « le soleil et le jour ^ », mais en hommes, et point du tout « pour se rendre valets d'une maîtresse - », surtout ridée, fardée ou confite en esprit.
(t De Jiinon sont vos bras, des grâces vostre sein. Vous avez de Taurore et le front et la main. Mais vous avez le cœur d'une fière lionne ^. »
Voilà leur type ! Et ils rient bien des Vadius et des Trissotins d'hier ^, de tous ces beaux roucoulements que Du Bellay s'amuse à imiter ^, airs passés du temps passé, débris fanés du bal. Quelle gaîté, lorsqu'un attardé rapporte encore d'Italie quelque Amadis •» ! Ni Olivier de Magny, ni Baïf ne prendront la lune pour le soleil ou l'amour pour un décor.
Les hommes de la Pléiade n'aiment plus le Mécénat ni le genre Médicis. Ils exècrent les Juifs. Ronsard aurait voulu une bonne Saint-Barthélémy, et ne pardonne pas à Titus d'avoir perdu sa journée ' : son cœur se soulève à la pensée qu'un Léon l'Hébreu puisse figurer parmi les docteurs du platonisme. Braves et honnêtes gens, ils se drapent
1 IV, 155, 157. — '-^ IV, 154. — » I, 148. Cf. I, 308 ; V, p. 364-365. ^ Balsac, lettre (en latin) au président Gandillaud. — •' II, 333. Cf. Il, 169. — 6 Gh. Fontaine, la Contr'amye. Paul Augier, de Carentan, lui répond : Anacréon seul trouve grâce devant Taéropage, parce qu'il pique mieux, peut-être aussi, conune Ossian, parce qu'on n'est pas très sûr qu'il ait existé ; chacun paie son tribut à « l'amour piqué par une abeille » (Ronsard, II, 270; Belleau, I, 43; II, 84; Baif, II, 18). — ' I, 418. Cf. Ilutten, VAula.
dans leur sans-gêne un peu rustique. Du haut d'un colombier, ils disent au roi : « De même peau que vous, Nature nous a faits i, » ils n'hésitent pas à écrire à une Médicis que la plus belle royauté consiste à être « roi de soi-même ^ ». C'est à qui^ parmi eux, lancera son épigramme contre la cour^ contre les salons, contre les femmes directrices-^ ; ils chantent les bois, les vallées, même la vie sauvage.
« O bienheureux le siècle où le peuple sauvage Yivoit, par les forêts, de gland et de fruitage'* ! »
Ils célèbrent la Nature, leur mère, mère non pas abstraite ni infinie, mais immense^ : on dirait que les lignes de l'horizon partent de leur cœur, et ramassent en eux, comme en éventail, toute la vie colossale. Qu'il y a loin de là aux jardins philosophiques si finement sculptés, aux vasques roses, aux Vénus frileuses^!
• Ronsard à Henri III. — 2 gaïf 4 Catherine de Médicis.
3 « ... L'homme à la femme y (à la cour) rend obéissance... L'esprit bon s'y fait lom'd, la femme s'y ditîame, La fille y perd sa honte, la veuve y acquiert blasme. . Tous y sont desguisez : la fille y va sans mère, La femme sans mary, le prestre sans bréviaire... » On ne songe « Qu'à mendier le goust d'une vaine fumée (Qui s'acquiert à grand'peine, et tost est consumée), Piaffer, se friser, à faire l'amoureux. » (Jean de la Taille, Satires,
dans notre édition, pp. 26. 35, 40 . Voir aussi le Mespris de la court,
du bon Guevara. — ^ Ronsard, Elégie VII.
•' Multa tegit sacro involucro Natura ; neque ullis Fas est scire quidem mortalibus omnia ; multa Admirare modo, necnon venerare. neque illa Inquires quae sunt arcanis proxima.
6 Cependant, Ronsard et ses amis commirent l'erreur de croire que le langage devait être aristocratique, et qu'il appartenait aux écrivains, non au peuple, de le former ou de le réformer.
CONCLUSION 6b3
Lorsque, sous un ciel romain très pur, Du Bellay promène son oisiveté agréable parmi le beau luxe des prélats connaisseurs et dans la sérénité des villas; lorsque, comme un fond de tableau, derrière ces carrosses, ces lauriers, ces élégantes femmes, ces nobles statues, il voit rougir dans une poussière de feu la forêt des tours, des frontons, des obélisques et Saint-Pierre superbe, gloire du monde, que lui dit son cœur :
« Quand reverray-je, hélas! de mon petit village Fumer la cheminée ' ? » ,^ -- -"
Tel est le sentiment de la Pléiade.
La philosophie sociale a changé d'un seul coup. On s'est fatigué de Tidée du beau, et désormais le vent va souffler vers le scepticisme : non plus un scepticisme léger, cicéronien, superficiel, celui de Gardano, oud'Erasme,jargonneurde latin, moqueur de moines, souvent plus fou que les fous dont il se moquait, mais un mâle scepticisme, très affirmé, qui ne croit plus à rien du monde, pas même à l'amour ; ce scepticisme-là ne croit pas non plus à l'autre monde, ni à l'immortalité de l'àme ; toutefois il éprouve une « impression » de l'au-delà : privé d'idéal ici-bas, il lui faut, bon gré mal gré, en supposer un autre hors des créatures, et ainsi, à tâtons, par besoin, il fait un pas, sans le savoir, du côté du Christ-.
Et alors ceux qui raisonnent encore parmi le siècle farouche rient -^ ou pleurent. Quel rire navrant et dur que celui de Boistuau, qui avait été
1 II, 182 ; cf. 176. — 2 Tahureau, 1" (lialogue : Du Bellay, II, 201 ; Charron; Stapfer, la Famille et les Amis de Montaif/ne. — -"Tahureau.
6b4 LES FEMMES DE LA RENAISSANCE
pourtant un ami de Marguerite ! Boistuau nous parle d'amour, et il nous dit que c'est une maladie mentale, très fâcheuse, caractérisée par des phénomènes tumultuaires et extravagants, qui use tous les ressorts, physiques et moraux. (3n entend les malades gémir et laisser tomber les mots « corail, albâtre, roses, lys » : ils n'ont plus aucun individualisme ; ils pleurent, ils s'humilient, ils quémandent. On ne sait à quoi attribuer cette maladie : les uns parlent de magnétisme, les autres de microbes, d'autres d'intluences astronomiques ^
C'est ce genre de scepticisme qui devait nous mener à la moralité de la cour de Charles IX.
On vit alors combien avait été funeste la maladie de la sensibilité, et l'affadissement profond qui résultait de voluptés Imaginatives, du mirage auquel étaient soumises les choses de la vie, depuis que les femmes avaient entrepris de tout interpréter par le cœur. C'avait été une bien grande erreur de créer un art de la sensibilité ! La sensibilité sert à attirer les hommes, mais elle ne sait ni les retenir ni les diriger. Les femmes croient à la sensibilité, parce qu'elles considèrent toujours le cœur d'un homme comme un réservoir de force morale ; au contraire, la plupart du temps, les hommes pèchent par faiblesse : c'est ce qui les rend variables et méchants. Ils gagneraient en bonté et en stabilité, si les femmes, moins timides et plus énergiques, avaient de la force plutôt que de la ténacité, et une énergie réelle sous une douceur apparente.
On essaya, mais trop tard, de montrer que l'esprit féministe pouvait également se montrer énergique.
Un certain Almanque Papillon proposa une nouvelle formule d'amour inédite, plus robuste que le
1 p. 93 et siiiv. Il a écrit uq autre traité en l'honneur de Thomme.
CONCLUSION osr.
platonisme, et qui devait, selon lui , rendre véritablement les hommes « vertueux, non féminins ». Un secrétaire du roi, François Billon, en errant un soir parmi les ruines de Rome, se sentit touché aussi de la grâce. 11 rêva d'écrire un livre intitulé Je Fort inoxpugnahle du sexe féminin; il aperçut et salua dans l'ombre des femmes pleines de vigueur, Catherine de Médicis et Jeanne d'Albret, valeureuses comme pas un homme, MM""^' de Berry et de Nevers, ensorcelantes d'esprit, Anne d'Esté, duchesse de Guise, l'éloquence de la chair. Billon fit son livre, mais non sa fortune. Sous les Valois, beaucoup de femmes ne se souciaient plus d'être trop défendues.
Ronsard et Du Bellay triomphent donc, et cependant on dirait qu'ils sont gênés de leur triomphe ; qu'ils regrettent certaines des idées qu'ils vont détruire, qu'ils se défient d'eux-mêmes, de leurs amis, de leurs principes ; Ronsard a un admirable génie, mais il hésite entre des verdeurs très voulues, dans le but de satisfaire le naturalisme populaire, et une soif instinctive de spiritualisme aristocratique. Il suit le mouvement plutôt qu'il ne le dirige': lui et Du Bellay, malgré leurs énergies réelles de campagnards, restent très sensibles, plus qu'ils ne veulent bien l'avouer, au charme de l'art classique et à la douceur des salons'.
Et puis, une femme éminente brida la Pléiade et lui montra que la douceur n'était pas nécessairement la fadeur, qu'il y a des cœurs de femme à la fois chauds et fermes, qu'on peut garder le sens pratique
' 1, 147. — - Ils voulaient surtout réagir contre un alanguissement trop évident et rendre un peu les hommes à eux-mêmes. « Un homme fait beaucoup, quand seulement il oze ! » (Ronsard, Elégie xxxni.)
de la vie tout en « s'élevant totalement es choses spirituelles 1 ». Cette femme était la nièce et la filleule de Marguerite de France, sa fille intellectuelle, la fidèle gardienne de sa mémoire '-^, la seconde Mar£:Lierite de France, duchesse de Berrv et ensuite duchesse de Savoie'^.
Elle suivit un tout autre procédé que sa tante. Elle abandonna la philosophie, les intuitions, les professions de foi mystiques : au lieu de s'habiller en noir, elle fut élégante, elle porta des bijoux, des étofTes à couleurs vives; ainsi (qu'on nous pardonne ce détail), elle se servait de mouchoirs en soie cramoisie, cela faisait partie de sa psychologie. Sa maison était montée sur un pied très princier '' et dirigée par la grave M""' de Brissac, laquelle ne se déplaçait pas sans emporter un monceau de robes et surtout un terrible grand lit, qui représentait à lui seul la charge de plusieurs mulets ; dès qu'on s'arrêtait, il fallait installer, avec dinfmies précautions, le lit de M""^ de Brissac, comme un reliquaire. On juge si bien des gens, entre autres le trésorier, maugréaient \ mais la princesse était si bonne 1
Avec ce système de simplification morale et de complexité extérieure, Marguerite de Savoie capta
1 J. Bouchet, Lahyrinth de fortvne, liv. II. — - Brantôme, VIII, 125; V, 74. — ^ Née en 1523. Journal d'un boui'f/eois, p. 167. — ^ Cette maison comprenait 12 dames et demoiselles : M"" de Brissac. gouvernante ; Arthuze de Vernon, demoiselle de Theligny ; Anne de Gossé, demoiselle de Surgères; Barbe de Yuarty, demoiselle de Montigny : Marguerite d'Oyron, demoiselle de Bâtisses ; Anne le Porcher, demoiselle de Richebourg ; M"' Anne d'Etouteville ; Renée de Bonneval, Claude de Vizon, Isabelle de Hauteville, Françoise de Vuarty, Loyse de Piennes, Catherine delà Salle dite Chacincourt ; 6 femmes de chambre, 4 femmes de service, 2 aumôniers, 2 chapelains, 1 clerc de chapelle, 4 maîtres d'hôtel, 2 pannetiers, 2 échansons, 2 valets tranchants, 1 trésorier général, 1 lecteur et secrétaire Joachim Iluguet, 4 autres secrétaires, et un nombreux personnel inférieur. — ••Comptes inédits de 1350.
extraordinairement les cœurs. Elle avait pris pour emblème une branche d'olivier détendue par des serpents, et pour devise cette légende : « Sagesse, gardienne des choses ! » Elle ressemblait, nous dit un poète, à un » bouton de rose, nourri de la rosée céleste ^ », elle se faisait surnommer Pallas '. C'était bien la femme qu'il fallait pour gouverner des hommes vigoureux ; une femme de goût et d'esprit, ([ui avait la passion, elle aussi, de se faire aimer, mais avec beaucoup de largeur et de dignité, et sans recourir aux épreuves intellectuelles et physiques do sa tante. Son secret, elle n'avait pas été le chercher bien loin, elle l'avait pris simplement dans son cœur de femme; son machiavélisme consistait dans une bonté poussée à la perfection, intelligente, active, ingénieuse, une bonté fine, qui s'étendait des riches aux misérables. Des Périers lui-même ne peut s'empêcher d'en parler sur un ton ému et respectueux, tout à fait inédit-^; Brantôme a peint cette princesse d'un seul mot, vraiment superbe : u C'était la bonté du monde '^ »
Il faut dire aussi que la vie ne lui avait pas ménagé les leçons. La pauvre femme aurait voulu, avant tout, s'enraciner dans desatTections de famille, ot ces alfections lui avaient été arrachées une à une, arjachées avec son sang. Son père, François l", s'occupait d'elle aussi peu que possible, et même ne l'appréciait guère '\ Elle perdit assez misérablement son frère Charles...: à cette époque, il n'était pas trop d'usage de ramasser les blessés ni les morts;
• Eust. de Beaulieu, Rondeau LXXXIX. — - Et. Perlin ; Billon. p. 63 ; Taliurenu, p. 14 ; Brantôme. — ^l, pp. 72, 75. — '• Hrantônie, passini; Buttet ; Bouchet, Labyvinth; M. de Saint-Gelais, I, 1G3. — ^ Brantôme, VIII, 63.
Co8 LES FEM3JES DE LA REI^A1SSA^XE
cependant Marguerite s'occupa avec sollicitude des serviteurs qui restaient sans emploie Son cœur s'était appareillé, et, pour ainsi dire, confondu, avec celui de sa sœur Madeleine : Madeleine voulut une couronne ; elle alla en Ecosse -, et, six mois après, on recevait la nouvelle de sa mort. Marguerite en fut si douloureusement frappée qu'elle resta défaillante, et pendant un certain temps on se demanda si sa santé résisterait à l'épreuve ; il fallut (ces détails intimes peuvent seuls peindre des choses si intimes), il fallut que sa tante Marguerite intervint pour l'obliger à se soigner, et pour lui imposer de longues promenades matinales dans la foret de Fontainebleau ^.
Ainsi, au lieu de « manger son cœur », selon le mot si énergique de Pythagore, cette noble princesse fit de l'existence une chanson de passion grave et chaude, et non plus une chanson d'amour.
Elle n'éprouva pas, il est vrai, moins de mécomptes, puisque c'est la loi de la vie que le cœur soit trompé dans ses attentes, comme la raison ; mais elle trouva moins d'amertumes, et plus de douleur ; le contact salutaire de la vraie douleur, en lui donnant la vraie puissance du sentiment, l'arracha à l'abus du monde, à Tabus de l'esprit, et lui valut cette pei'fection de douceur, à laquelle personne ne résista, car le monde lui-même aime à être traité de manière sérieuse.
La passion que Du Bellay éprouva pour elle ne ressemble en rien ni au beau ramage usité jusqu'alors autour des princesses, ni aux gauloiseries du genre de Marot : c'est une passion ferm?, sincèi'e,
' Ms. IV. 303o, f" 91. — - Journal d'un bourgeois, p. S7. — 3 Sept. 1537. G(''nin, Lettres inédites, p. 360.
durable ; en revenant (ritalie, Du Bellay s'écrie avec la même émotion qu'au dépari :
« Alors, je m'aperçus ([iri«^'iioran( son mérite J'avois, sans la connoislre, admiré Marguerite, Comme, sans les connoislre, on admiro les cieux ! »
Et ce ne sont pas là de simples mots. Bien des années après, lorsque ce sera le lour de Marguerite de partir, le pauvre poète, sans doute déjà frappé des pressentiments d'une mort imminente, pleurera de vraies larmes, « les plus vraies que je pleurai jamais ^ ».
Le grand sens de vérité et de fermelé ([lu; Marguerite portait dans les choses du cœur, elle l'appliquait aussi aux choses de l'esprit. Iille a montré, comme Anne de France, à quel point on calomnie les femmes, et combien elles se calomnient ellesmêmes, en se jugeant incapables d'un eilort véritable : au lieu d'écrire et de parlei' à foison, comme sa tante, et de se lier à sa pure impressionnabilité, elle aborda, avec toute la force d'une belle santé intellectuelle, ce que la discipline d(^ la véi'ité comporte de plus austère. Bien des érudits de profession n'auraient pas poussé aussi loin qu'elle le souci de la vérité presque méticuleuse ; ainsi, elle t'ait acheter à Paris, par son lecteur, trois éditions dilférentes du Dp Officiis de Cicéron : elle lit à la fois les Ethiques d'Aristote " en grec et dans une traduction latine ; elle compare entre (mix six commentaires d'Horace '.
Quoique purement Française ', el bi(Mi plus j]ue sa tante, elle tint tète à la réaction un p mi trop
' .") octobre 1559. — -' On mnir.|iiera celte réap;)iii;inii d Aris- ♦titc. — •' Comptes inamiscrits. — ' Dm l^cllay, I. 2i2.
vive qui se dessinait contre l'Italie: comme jadis le bon Louis XII, elle estimait qu'il y avait beaucoup à prendre en Italie et dans les classiques ; tout en lisant Aristote, elle proclamait Urbin « Tescolle de sçavoir », si bien que Du Bellay dut s'amollir et confesser lui-même, sous la main lésrère de cette femme, le charme qu'il ne ressentait pas spontanément ; outre ses traductions de Bembo et de Naugerius, il alla jusqu'à convenir qu'aucun siècle n'éteindrait la mémoire de Boccace, et que les lauriers de Pétrarque verdoieraient éternellement^.
Elle fit plus (car les mots d'esthétique et de patrie couvraient, en réalité, des questions infiniment plus petites, et plus grandes, de jalousies personnelles), elle eut le courage de garder auprès d'elle un Italien, Baccio del Bene, enthousiaste de (( la perle d'Occident », et qui disait avoir été sauvé par ses beaux yeux, « ses étoiles, » du pire des naufrages-. Ronsard se chargea, contre vents et marées et contre ses propres thèses, de réhabiliter ce vestige du temps passé, et de proclamer que, depuis deux siècles, Del Bene était le seul Italien digne d'intérêt.
Marguerite resta très longtemps « la vierge » tutélaire \ la fière « génisse », courant <( oii son pied libre a guidé son courage », sans se soucier des « aiguillons d'amour ^ ». Quoi qu'en ait dit l'inévitable malignité humaine \ c'était un parfait type de platonisme, ravie des amitiés d'homme qui l'entouraient si chaudement, et fort peu pressée de se marier. Trop attachée à la France pour s'en éloigner, trop princesse pour épouser un sujet de son frère, elle avait jeté son dévolu sur l'héri-
1 I, 241. — 2Couderc, p. 35. — ^ Ronsard, II, 302. — * Le Bocage royal. — •' V. Lalanne, t. IX, p. 83, de l'édition de Brantôme.
tier de la Savoie. A un certain moment, elle n'hésita pas à aller à Nice, avec sa tante, pour se présenter elle-même, au mépris des règles élémentaires de l'étiquette ; mais, comme la politique, fléau des princesses sentimentales, se mit à la traverse, elle attendit patiemment; elle attendit vingt et un ans ! Elle se maria en 1559.
Le roi de France commanda un superbe trousseau, « tout pareil à celui de Madame de Lorraine, » des robes d'or, des dentelles, des bijoux^; il choisit pour la toilette de noce une robe de satin jaune à corsage d'or, un manteau royal garni de dentelles d'un pied de haut, un manteau de nuit en toile d'argent fourré de loup-cervier-. Il ordonna de grandes fêtes. Ou n'ignore pas ce qui suivit: Henri II blessé à mort dans le tournoi de parade, ce mariage, si désiré, béni à minuit, près d'un lit d'agonie '. Vraiment, voilà quelque chose d'étonnant et d'aflreux ! avec la moindre superstition, on aurait pu attribuer à la princesse le )naF occhio.
Elle ne l'avait pas, certes, on le savait !
Si elle était aimée, c'est qu'elle avait le don, très rare, d'aimer ses amis.
A peine en Piémont, il semblerait qu'elle ne pensât qu'à eux : elle écrit à Catherine de AJédicis pour lui recommander Ronsard, et le poète, ému, s'empresse de répondre par un noble salut à la Maison de France, « heureuse et féconde..., mère de tant de rois '' ».
De temps immémorial, la France et le Piémont jouent, dans le monde, le rôle, un pou ingrat, d'amants brouillés. Marguerite, en vraie femme,
' Dix robes de toile d'or ou d'arjarenl, douze robes cousues d'or, deux robes de dentelles, des parures de bijoux, des tapisseries. — '■^ Fr. 3119, 1° 55. — 3 De Ruble, p. 327. — ^ VIII, 13 ; églogue I.
éclaircit celte brouille: de son vivant, il n'y eut pas de querelle. Bien plus, chaque Français qui passait à Turin se sentait doucement prévenu par une protection invisible : présenté à la duchesse, souvent logé et hébergé à ses frais, il lui arrivait encore, par surcroit, de recevoir une bourse de voyage anonyme ^
Nous ne perdîmes donc pas complètement Marguerite; mais elle sema en Savoie la douceur d'Urbin, avec le pétillement français : aux portes de Genève, elle fit fleurir la plus parfaite paix religieuse ; c'est là que naquit François de Sales. Sans jeter au vent, comme sa tante, les lambeaux de son cœur et de son esprit, nous la voyons, dans un coin de ce violent xvi*" siècle, toute rayonnante de bonté et de lumière, entourée de témoignages de gratitude, qui lui font un cortège modeste et glorieux. Elle a souvent reçu des remerciements, à l'heure suprême où l'on dit la vérité. Mourant, Du Bellay pleure pour elle ; un ambassadeur de France à Constantinople lui lègue sa fortune; l'Hôpital déclare, par son testament, lui devoir toute sa carrière-. Elle-même, sur son lit de mort, elle emporte pour ainsi dire le dernier souffle de l'esprit féministe :
« R ne resloit rien d'entier de la France, De pur, de saint, d'une antique bonté.
Que Marguerite, humaine déité ". »
El maintenant, tout est dit. Les odieuses bacchanales du xv!*" siècle s'étaient déchaînées î Çà et là, dans la tourmente, quelques faibles germes du platonisme continuèrent à se montrer^ sous forme de
' Brantôme. — -' Branlôine, V, 68; III, 318. — ^ Desportes. — ^ Le xvr siècle a été le plus grand des siècles, pour l'éducation féminine.
préciosité on de rémiiiisnie liltéraiie, jusqu'à l'hotel lie Rambouillet'. On vit encore d'énergiques femmes^. Mais il fallait qu'un sauvage enfantement jious donnât le xvn^ siècle, magnifique et tout masculin 3. La crise fut rude et justifia la prophétie de F //^7>/r(ç;?i^>o/i ; (( Les meilleures choses sont celles, quand on en abuse, dont on fait plus de ' maux'' 1 » ^(Juel spectacle que celui de la cour des Valois^ I toutes ces femmes déniaisées, tenant des propos à faire rougir les niéines de leurs aïeules'', courant après les hommes qui n'en veulent plus' !... (Combien peu la troisième Marguerite de France, première femme de Henri IV, ressemble à ses devancières ! Elle était aussi bien douée, plus jolie, <iussi instruite, aussi spirituelle, aussi enchanteresse, aussi noble, aussi princesse, et mêaie tellement princesse qu'elle se croyait absolument le droit d'aimer des tziganes et de dédaigner les préjugés. D'ailleurs, blanche comme lys, frottée, refrottée, baignée et parfumée! Elle constatait simplement la faillite de l'amour platonique, et de l'autre elle disait : « Rien ne se trouverait de si doux, si ce n'était si court ^. »
Môme en Espagne, le platonisme se perdit, ou plutôt il s'élança vers Dieu avec une saveur capiteuse, souvent digne du Cantique des Cantiques ^ :
I Knôrich. — - Brantôme, X, 420. — ^ Où les femmes ne • evaient plus que « distinguer un pourpoint d'un haut de chausses. » — ^ Nouvelle li. « Corruptio optimi pessima. » — ■' « Vénus a pris les (lames en ses lacs, et Dieu se lasse! » (V. Uec. Montaiglon, XIII, 8o.) Tavannes demande qu'on ferme la bouche aux fennnes (p. 137). Cf. Montluc, 137; Marconville, p. 74 v, 47. — '' Lalannc, [ip. 246, 247. — 7 Lalanne, p. 243. — » La Ruelle, p. 21. p. xii. — '■'Sainte Thérèse va à ces mots du Cantique des Cantiques: * Le lait qui coule de vos mamelles est plus délicieuv cpie le vin, et il en sort une odeur qui surpasse celle des parfums les plus excellents. » Ou à ceci: « Je me suis assise à l'ombre de celui (pic
(( Un amour dégagé de toutes choses terrestres et qui n'a que Dieu pour objet, s'écrie sainte Thérèse^ est comme une tlèche que la volonté tire à son Dieu avec tout l'effort dont elle est capable ^ » Ou bien il passa par la fenêtre. Quand la cuisinière et la nièce de don Quichotte y jettent les Ainadis et autres illustres annales d'amour pur et de généreux exploits, le bon curé espagnol, qui assiste à l'autodafé, hésite un peu devant un volume qui porte le nom d'Arioste : il l'ouvre, pour le brûler si c'est une traduction espagnole, pour le baiser si c'est le texte italien. 0 débris de la vieille Espagne ! 0 fils du Gid !...
En Italie, la crise ne pouvait pas prendre une tournure tragique, comme en Allemagne, mais on éprouvait le besoin de revenir à l'anonymat, au calme du cœur, à l'amour sans phrases : « Les savants se sont tellement acharnés après l'amour, écrit Nelli, ils l'ont tellement pilé, mâché, autopsié, que lui-même ne se reconnaît plus. » On blasphémait Pétrarque; c'était à qui le traiterait de beau rhéteur, à qui ricanerait de sa pureté prétendue-; aux soupirs de princesse et aux romances sentimentales, on déclarait préférer l'amour franc •^^ et net d'une chiffonnière •^.
Adieu, le songe ! Il se finit par une crise religieuse. Rome même, désenivrée, n'existait plus comme conservatoire de philosophie sentimentale et libérale institutrice de l'espèce humaine.
« La paix et le bon temps ne régnent plus icy ;
La musique et le bal sont contraints de s'y taire'''. »
j'avais tant désiré trouver, et rien n'est plus délicieux que le fruit dont il lui a plu de me faire goûter. »
1 II, pp. 2.^3, 27, 31. — - Graf, p. 69. — 3 Fr. Sansovino, cité par Graf. — ^ Du Bellay, 11, 208.
Attaqué, le catholicisme s'était fait autoritaire, défcnsit ; il se batlait pour la vie, il ne visail qu'à élaguer et à purilier'. Une bonne àme se dévouait à spiritualiser les écrits de Bembo -.
Les douces imaginations d'art disparurent. L'heure arrivait, pour l'art lui-même, de revenir à des scènes de bon sens domestique, comme en Hollande, ou de pure raison, comme en France. La seule impression de Brantôme devant le Golisée, c'est que, dans ce monument, la ruine s'accentue d'abord par en haut, comme chez les femmes.
Le déboire aurait été moindre si l'on ne s'était pas attendu réellement à trouver le bonheur, et si l'on avait commencé, comme on le fit ensuite, ])ar se mettre en face des réalités douloureuses ; le xvn^ siècle laisse la philosophie aux philosophes "\ il croit à la souffrance comme à un don divin ^; l^ascal, froidement, ne recherche que le secret des misères qui nous tiennent à la gorge ; aussi cet admirable temps de vigueur et. de patience nous menait-il à la philosophie.
La douceur platoniste aboutit au nihilisme^. Et alors, quel triste spectacle que le désert des âmes! Et combien, dès que les femmes ont disparu, on comprend qu'elles avaient raison de se croire nécessaires ! Notre grand Montaigne, qui se dresse à ce moment, glorifie splendidement le froid de la vie et son caractère morne. Il est bien le fils parfait de cet honnête pays français, où la sagesse consiste à s'établir dans une bonne neutralité, sans haïr, sans aimer: grâce à cette vie, libre et désa-
1 Dejob. — 2 Cian, Un Deceimio, p. 46, 158. — :'• Mutio Justinopolitano, dit Yerno, dans Atanagi, 1, p. 504. — ^ Jules Lemaître, .Journal des Débats, 6 avril 1896. — •'' Les sans-culottes de 1193 jouaient au.x cartes avec Platon et Brutus, en guise de rois.
biisée, il ne reste plus, n'est-ce pas? qu'à mourir.
Montaigne, calme et plein de bon sens, se plaît à hacher par le menu tout ce qui a fait la foi, i'en- Hhousiasme et la raison d'être des femmes.
Le cœur ! quel dangereux viscère, essentiellement bon à lier ! Mieux vaut lui passer une sottise qu'une victoire.
L'amour ! après Lavoir bien quintessencié, distillé, après avoir découvert « trois, quatre ou cinquante degrés de choses » supérieures, susceptibles de le produire en dehors de nous-mêmes, ne se trouve-t-il pas que la sagesse consiste à ne s'occuper que de ses intérêts, à aimer le moins possible, à aimer ses enfants peut-être, mais encore avec assez de tranquillité pour « vivre commodément après leur perle ^ » ?
La bonté ! elle n'existe pas à l'état pur, elle contient toujours quelque « teinture vicieuse », un peu de « mixtion humaine », que Platon aurait du apercevoir: u L'hoQime n'est que rapiècement et bigarrure. »
La recherche du beau, du joli ! quelle convention !
' On connaît ce beau passage : « L'àme, par son trouble et sa faiblesse, ne se pouvant tenir sur son pied, va quêtant de toutes parts des consolations, espérances et fondements, et des circonstances étrangères où elle s'attache et se plante. Et pour légers et fantastiques que son invention les lui forge, s'y repose plus sûrement qu'en soi et phis volontiers... C'est pour le châtiment de notre fierté, et instruction de notre misère et incapacité, que Dieu produisit le trouble et la confusion de Tancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grâce, ce n'est que vanité et folie. L'essence même de la vérité, qui est uniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abâtardissons par notre faiblesse... qui nous tiendrait, si nous avions un grain de connaissance.... » {Apologie de Raymond de Sebonde.)
Ne parlez plus de Bembo ou d'Equicola ! « Quand j'écris, je me passe bien de la compagnie et de la soutenance des livres ! »
La gloire ! une réputation fragile et sans cesse vacillante, qui s'évanouit sous nos yeux, avant notre mort! La gloire ! pour des livres, pour des idées, (jui disparaîtront fatalement, comme tout a disparu ! pour un nom qui change et qui passera à d'autres !
Le charme de la pensée libre ! ah ! la sotte prétention de vouloir s'élever au-dessus des opinions courantes, du sens commun, et de se croire « capable de toutes choses » ! C'est sur ce cliapitrelà qu'il faut entendre Montaigne ; il ne s'illusionne pas plus sur la raison que sur le cœur : il s'anime, c'est avec des accents shakspeariens ^ qu'il célèbre l'immensité du vide humain.
Et a-t-il tort, lorsqu'il dit que nous nous en imposons à nous-mêmes? que nous ne voulons pas avouer notre ignorance, pour ne pas faire peur aux enfants? « L'extrémité des sciences est vicieuse, comme en la vertu. Tenez-vous, de tout point, dans la route commune ! il ne fait bon être si subtil et si tin... Evitez la nouveauté et l'étrangeté... Toutes les voies extravagantes me fâcbent... De mon temps, ceux qui ont quelque rare excL'llence au-dessus des autres, et quelque vivacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous débordes en licence d'opinions et de mœurs... On a raison de donner à l'esprit humain les barrières les plus contraintes qu'on peut-. »
Le traître! comme il se moque bien de lui-même et de ses amis ! Au fond, il est tils des fenmies-' et de l'amour, mais il a perdu les femmes et l'amour. Le
' Sir William Bailoy. — - Apologie; liv. Il, cli. xvi, \x : liv. 111, eh. V, X, XL. — 3 « Nain vere sumus omnes de inuliere » {Facetus).
loger épicurisme, qu'on pourrait reprocher à sa doctrine, était aussi le côté faible du féminisme, qui déjà nous avait montré quelle folle et fausse idée c'est d'encombrer de fatigue, de tribulations, de vanités, les quelques années que nous avons à passer sur la terre. Et cependant, tout en héritant de ce besoin de vivre doucement par Timpression, Montaigne s'insurge vivement, personnellement, contre les femmes, parce qu'il appartient à une génération désillusionnée, qui éprouve un besoin de vengeance personnelle contre les personnes qui confondaient la religion de la beauté avec la religion du bonheur. La religion consiste à accepter le malheur, et, quant à la beauté, elle n'a en réalité avec le bonheur qu'un lien assez lâche. Un gardien de musée, qui passe sa vie au milieu des chefsd'œuvre, peut, à la rigueur, y être très malheureux. Et puis, perché dans sa rustique tourelle, entre quelques livres et une grande basse-cour, Montaigne est un de ces campagnards paisibles et triomphants, qui ne sont point arrivés à comprendre pourquoi on s'est donné tant de peine, ni comment les femmes pouvaient passer pour des prêtres ou des médecins. Il les considère comme un objet utile, même nécessaire aux hommes, mais, socialement parlant, il chante leur De prof midis ^. Sa bile s'émeut, rien que de voir au palais ducal de Florence la Grande Duchesse tenir le haut bout de la table ! Le voilà furieux ! « Elle a enjôlé le prince ; » est-ce par son « visage agréable et impérieux », par sa belle poitrine?... Ne lui parlez pas d'idéal... Regardez, dans ce cabinet de toilette : des pots de fard, un râtelier, des appâts d'occasion, des parfums comme le musc empruntés
1 Liv. m, ch. V ; Lalanne, p. 21 ; d'Ancona, p. 367, 174.
CONCLLSION 669
« à la décharge d'animaux », cela et le reste : voilà l'idéal dont vous prétendez faire l'axe de la vieî Pour lui (qu'on nous passe le mot vulgaire, mais exact), le platonisme est l'art de faire prendre des vessies pour des lanternes.
Pourtant le môme Montaigne, goguenard, a comme aide de camp une sim|)le jeune lille. M"' de Gournay, et, en somme, tout son système se résume en ceci : que nous ferions bien d'être des femmes, plus que des femmes, des enfants ; et que le mieux serait de vivre comme l'oiseau sur la branche, sans autre souci que celui des saisons.
Mais non ! impossible ! Il n'y a pas de saisons pour nous, nous n'avons pas le droit d'attendre des saisons! Ou plutôt nous n'avons qu\m été, la vie; qu'un hiver, la mort ! Et cet hiver nous guette, nous attend ! En sorte que la science de la vie, c'est la science de la mort ! « Le continuel ouvrage de notre vie, c'est de bâtir la mort. » Puisqu'il n'existe ni beauté ni amour, c'est-à-dire pas de vie, nous sommes des cadavres animés : notre vie plonge dans la mort, elle en sort, et elle y rentre; nous vivons de la mort, comme une tulipe vit dans son eau, ou le blé dans son fumier. Et puis, comme la tulipe et le blé, nous faisons le passage inverse : « Votre mort est une des pièces de l'ordre de l'univers, une pièce delà vie du monde ; » de votre chair désagrégée, le mouvement vital va ressortir et s'en ail er dans la larve, dans le suc des plantes, pour mourii' encore et alimenter à nouveau le papillon ou l'oiseau ou le bœuf, et continuer ainsi son indéfinie migration. Sans héler la mort au passage comme les mystiques, Montaigne y pense sans cesse, et l'a (( en particulière affection », puisque c'est la seule conclusion certaine, et que tout le reste est chimère. Où qu'il
aille, un spectre ricanant semble le précéder pour lui marquer la route. Que pèsent les quintessences convenues, à coté de cette vue, claire et nette, d'un chevet » entouré de médecins et de prêcheurs, de personnes étonnées et transies, de valets pâles..., et la chambre sans jour, les cierges allumés » I c'est bien cela ! et le « saut à faire tète baissée, stupidement..., dans une profondeur muette et obscure »... Oui, c'est cela, c'est ce que disaient (en y ajoutant simplement le mot d'immortalité et d'espérance !) ces humbles moines du commencement du siècle, si violemment exclus de la religion philosophique ; on se bouchait les oreilles pour ne pas les entendre : et voici qu'on revient durement à leur morale, qui s'impose comme un cercle de fer ! Ménot le disait :
« Nous mourons tous, et, comme l'eau, nous rentrons dans la terre et nous ne revenons plus à la surface. Oui, Seigneur, nous allons tous à la mort. L'eau de la Loire ne cesse de couler, mais est-ce Teau de la veille qui passe aujourd'hui sous le pont? Le peuple qui est aujourd'hui dans cette ville, n'y était pas il y a cent ans. Maintenant, je suis ici : l'an prochain, vous aurez un autre prédicateur. Où est le roi Louis, naguère si redouté, et Charles, qui, dans hi lleur de sa jeunesse, faisait trembler l'Italie? Hélas! la terre a déjà pourri son cadavre. Où sont toutes ces demoiselles dont on a tant parlé? N'avez-vous pas le roman de la Rose, et Mélusine, et tant d'autres beautés célèbres ? Voilà que nous mourons tous, et, comme les eaux, nous euti-ons dans la terre pour ne plus revenir à sa surface^ ! »
Mojitaigne a raison. Bon gré mal gré, il nous faut vivre en contact avec l'ennemi, c'est-à-dire avec la
' Menot, sermon 12, post Cineres, i" 18.
réalité. Seulement, est-il vraiment nécessaire de jeter sur la réalité un coup d'œil aussi farouche et de ne lui demander que des impressions noires? Tous les ennemis de la foi soutiennent que la foi doit être sombre et douloureuse, faite pour les douleurs; il semble qu'en se rendant aimable et en parlant d'un Dieu d'amour la religion mentirait et leur ferait tort, (ju'elle empiéterait sur leur domaine, qu'elle sortirait de son rôle qui consiste dans l'expiation et le sacrilice. La jouissance matérielle, voilà leur Symbole; et, en même temps, ils croient ([ue c'est une grande erreur de vouloir gouverner le monde par l'amour ; on ne contient pas les hommes par des procédés intellectuels ; on les achète, on les écrase, on les opprime, ou on les violente.
i^^urtant, tout n'était pas faux dans le délicieux rêve des prélats, des femmes, des platonistes. L'amour pur seiait une chose trop exquise ; elle ne peut exister en ce monde. Mais c'est le fait de femmes d'y tendi'e et de montrer que nous en avons besoin. L'idée n'était pas mauvaise de départager le monde, de laisser les corps aux hommes, et les âmes aux femmes. Les hommes sont pai't'ois trop philosophes, les Femmes ne le sont jamais assez.
Les crises qui ont éclaté chaque fois (|ue les hommes ont voulu prendre leur revanche des l'emmes, au xvi*" siècle, au xvin% n'arrivent pas à nous convaincre que le pur emploi de la force soit l'idéal de la politique. Quel est l'être hunuiin, mémo ayant arraché toute sensibilité, qui n'éprouve une soit' inextinguible de bonheur? les nalions ont soif aussi. Non, on ne peut pas dire que tout soit 'Miueredans le besoin du honheui' : c'est un besoin léol, vrai, impérieiix, nalnrel. nu besoin
moral et physique, qui nous possède tout entier, en qui tout se résume, le besoin dont nous vivons et nous mourons.
Nous en vivons et nous en mourons ! Il faudrait n'être pas arrivé à âge d'homme, ou fermer étrangement les yeux, pour ne pas voir tomber autour de nous les victimes du spleen de rexistence, frappées par la philosophie de Montaigne, aussi sûrement, aussi clairement que par un coup de poignard.
Un proverbe dit qu'on ne meurt pas d'amour : peut-être, mais ce que nous savons de science certaine, ce qui salfiche partout en lettres de feu et de sang, c'est qu'on meurt de l'absence d'amour, on meurt du vide.
Voilà pourquoi il sera toujours nécessaire de remonter à ce qui donne la vie, de nous y rattacher étroitement, c'est-à-dire de nous nourrir de beauté. Ce mot beau et le mot vie sont deux termes philosophiquement synonymes, nous l'avons dit et nous ne cesserons pas de revenir sur cette pensée, parce qu'elle nous paraît évidente de clarté et salutaire ; toutes les définitions quon pourra donner du beau s'appliquent à la vie, c'est une seule et même chose. ^
Le beau et la vie produisent l'amour et naissent eux-mêmes de l'amour, en sorte que l'auiour ne fait que forger les anneaux de l'immense chaîne de la beauté et de la vie. Et ce qu'on appelle le bonheur, c'est la parfaite jouissance de la vie.
Pourquoi ont-elles échoué dans leurs projets d'amour et de paix, ces timides femmes du xvi** siècle, qui avaient tout ce qu'il fallait pour réussir, un cœur, vrai océan de bonté, sans fond et sans limites, un esprit admirable, et souvent la science,
la beauté, l'argent? Il leur a manqué la hardiesse d'être elles-mêmes, la passion. Au lieu de s'imposer, elles sont retombées à obéir, comme des dilettantes, prises dans leurs propres rets. Pourquoi?...
Le christianisme du moyen âge n'était pas hostile à l'idée du beau, mais il l'avait trop négligée par ce motif, purement scolastique et traditionnel, qu'on ne trouvait pas, à proprement parler, de théorie du beau dans l'Evangile.
Non, on n'y trouve pas de théorie du beau. Mais, certes, la Renaissance avait le droit de dire qu'on y trouve des assurances de vie. Et combien d'assurances d'amour ! le christianisme est pétri d'amour et d'espérance. L'amour crie à chaque page de ses enseignements primitifs, et à chaque heure de son histoire. La Madeleine, saint Augustin et tant d'autres n'ont-ils pas jalonné la route du ciel? Saint François de Sales, Fénelon, ne devaientils pas encore rasséréner par le cœur les victimes de la raison pure?
La Renaissance accomplit donc un très grand progrès lorsqu'elle institua, avec l'aide de Platon, la religion du beau, et, sous ce rapport, on ne peut certainement pas reprocher aux platouiciens du xv" siècle d'avoir pris une mauvaise direction. Ils ont eu raison de croire que le bonheur et la paix ne s'obtiendront efficacement que si l'on peut déterminer les hommes à tourner leurs regards vers le beau, à le prendre comme phare de leur vie, à croire par amour, à agir par amour, à vivre par amour. C'est là vraiment la substance commune du christianisme et du platonisme.
Mais alors comment expliquer ce que nous constatons ?
Platon est admirable comme théorie et comme
langage ; pourquoi sa doctrine aboutit-elle à des résultats négatifs chaque fois qu'elle se produit ? pourquoi lui-même n'a-t-il pu en tirer qu'une socio- \oo[e émaillée de quelques utopies ? Pourquoi ceux qui vivent familièrement avec lui et de lui se sentent-ils tourmentés du sentiment du vide, comme on le vit au xvi^ siècle, et comme on peut le voir encore ?
Le platonisme de la Renaissance a eu un étrange succès ! Il prit une société en pleine vigueur, et, à part quelques personnalités d'élite, il a fini partout tuer ; comme philosophie, il aboutit au parfait scepticisme, comme panacée sociale aux guerres de religion; il tue l'art, il tue la littérature par l'idée de chercher la beauté en soi, c'est-à-dire par l'académisme, par l'art pour l'art ; l'utopie esthétique à côté de l'utopie philosophique ! Et bien plus encore, au lieu des femmes délicieuses, enthousiastes, chaleureuses, adorables, qui étaient les reines du monde, il pousse en avant peu à peu des femmes sans action, sans activité, cuirassées de l'idée d'un bonheur égoïste, il laisse après lui comme une semence de coquettes, de précieuses, ou bien d'enjôleuses et de sensuelles... La femme au cœur vigoureux et irradiant, celle qui versait autour d'elle la vie et le bonheur, a disparu. — Et enfin nous constatons que, même au moment de la plus grande gloire de Platon, peu de femmes ont suivi fermement la voie du bonheur : pour les unes, la bonté s'est perdue dans la faiblesse, pour les autres l'intelligence dans le raisonnement. Elles devaient nous sauver du sensualisme et de la métaphysique, et elles ont été se heurter aux deux écueils. Combien on le leur a reproché ! On leur a fait l'extrême honneur de s'en prendre à
elles et à leurs idées, de tout ce qui est arrivé de fatal ; il semblait que ce fût exclusivement leur fait. Comme s'il n'eût pas été permis, après tout, de joindre à l'esprit de bonté et d'amour le bon sens !
S'il y a eu alors, comme toujours, des femmes ridicules, ou dévergondées, suceuses de moelle, pourquoi s'en prendre au platonisme et surtout aux seules femmes?
Certains personnages de ce temps-là, et des plus marquants, n'admettent pas le partage des responsabilités. Pour eux, tout ce qui est arrivé devait arriver : l'origine est claire, 1515 ; lorsque des femmes de haut parage, admises à la cour, voulurent bien se consacrer en personne à l'apostolat de lamour, la France entière prit le ton, en sorte qu'à force de descendre, l'idée d'amour, déjà issue d'une source insuffisamment philosophique, ne gagna rien et ne devint pas du cristal'. Il est fort curieux de trouver cette argumentation sous la plume de Brantôme, qui ne prêche généralement pas la vertu, et qui a même émis cet axiome fort courtisanesque : <( Les restes des grands rois ne sauraient être que très bons. » D'après Brantôme et ses amis, les hommes ont subi un entraînement irrésistible, ce n'est pas leur faute : ainsi, dit-il, personne ne traitera François P' d'Héliogabaie, et ne l'accusera d'avoir employé la violence : c'est une victime. Tous sont des victimes. Il est bien vrai que l'effrayante démoralisation du xvi" siècle vint de la cour, qui en donna l'exemple, et qui entraîna constamment la nation. Mais on nous permettra de penser que François l*"" et les autres victimes de son entourage, sans être des Héliogabales, n'étaient pas non
1 Brantôme, III, 128, 129; Lalanne, pp. 301 et suiv.,288, 140.
plus des anachorètes ; ce qui pourrait se démontrer. En tous cas, il nous paraît bien difficile de qualifier de platonisme les faits et gestes de la cour : le platonisme était, au contraire, une barrière, et on ne peut lui reprocher que d'avoir été sautée.
Mais la vraie question n'est pas de savoir s'il^ eut à la cour de France des femmes de moyenne ou basse vertu, et si elles ont donné le ton à d'autres. Il faut savoir si des femmes comme Anne de France,^^^^^^^ Vittoria Colonna, Marguerite de France, Marguerite '^e Savoie et leurs semblables ont eu tort de viser au  culte des choses hautes, et si elles ont fait ce qu'il
fallait pour réussir. Cette question est beaucoup plus délicate que la première, parce quelle touche réellement au platonisme et quelle montre par où il s'est perdu.
Les femmes peuvent revenir du sensualisme ; leur sensibilité forcément délicate, le rôle passif qu'elles jouent, la disparité des avantages et des inconvénients, les amènent facilement au dégoût. Mais du mysticisme, elles ne reviennent pas à l'amour. L'Evangile ne nous cite pas de conversion de juives par mysticisme, tandis que la Madeleine, la Samaritaine, la Femme Adultère trouvent leur chemin de Damas en plein sensualisme. Les hommes, au contraire, reviennent parfois du mysticisme, parce que leur instinct ne les y attache guère et que d'ailleurs bien des réalités ne se chargent que trop de les rendre à la terre.
Or, Platon, même rendu pratique par la théorie des deux amours, qui autorisait de curieuses concessions, représentait l'algèbre du beau ; mais on ne se nourrit pas d'algèbre.
Les femmes les plus distinguées, et surtout celles-
là, vécurent avec Platon comme en ballon : plus de communication réelle avec le monde, plus d'action vraiment pratique, plus de flamme chaude! le cable était coupé : rien que l'atmosphère singulière et claire d'une altitude de plusieurs milliers de mètres. Quelle chimère, et qu'elle est désastreuse ! Au lieu d'élever le monde, comme c'est le vrai moyen de l'abandonner à lui-même ! et combien cette éthérisation fait apparaître de visions étranges !
D'abord, la prétention de vivre en tôte-à-tete avec l'absolu, et de mettre l'absolu dans la vie! orgueil de la pensée la plus vaine !... Autant vaudrait, selon la comparaison de saint Augustin, enfermer l'Océan dans un trou de sable !... comme dit Musset : « Mon verre est petit, mais je bois dans mon verre... » Les espaces ne fournissent pas l'amour substantiel, et il est assez fâcheux de laisser cet amour-là traîner sur la terre.
Et puis, avec ce mysticisme supra-naturel, le platonisme développa la contemplation exclusive de soi-même, autre abus regrettable. Nous vivons en vertu d'un échange continuel : les lois physiologiques le prouvent, et les lois morales également. Dieu seul peut se flatter de vivre et d'être heureux par lui-même ; pour nous, notre condition est d'être heureux par échange ; il nous faut tout recevoir, mais aussi tout donner. A chercher le bonheur au dedans de soi, il n'y a ni enthousiasme possible, ni extension de la vie, ni par conséquent vie ; on se dessèche comme un arbre qui défendrait à ses racines de pomper le suc de la terre, et à ses branches de respirera
1 Un éininent professeur, qui a consacré l'un de ses cours de la Sorbonne à l'étude de la théorie du bonheur d'après Platon,
Les pauvres et chères femmes, une fois isolées dans les espaces de leur esprit, s'évaporèrent, se tourmentèrent mille fois trop, elles perdirent le don précieux de la simplicité, qui leur était si naturel, en leur qualité de grandes dames ; cette bonne, cette sage simplicité d'esprit, qui nous assigne notre place dans renchaînement énorme, selon les volontés de Dieu ! Elles planèrent trop au-dessus des réalités, elles généralisèrent, elles voulurent trop embrasser, elles s'agitèrent, ce qui les rendit la proie des intrigants : leur sensibilité n'avait aucun contrepoids ! Pour entraîner Thumanité, il fallait d'abord entraîner les humains qu'elles avaient sous la main. Tant que leur apostolat resta individuel, privé, concret, intime, il produisit des résultats satisfaisants. Que d'hommes elles ont transportés avec elles sur les hauteurs I Mais quand elles voulurent agir sur l'humanité globale, ce fut fini. A force d'entraîner tout le monde, elles n'entraînaient plus personne. Ainsi Vittoria Golonna a donné à son cher Michel-Ange des forces dont il a fait un emploi admirable ; mais, dans ses efforts abstraits de régénération publique, elle a échoué.
Ajoutons que les femmes françaises eurent une mission beaucoup plus difficile à remplir que les Italiennes. Hypnotisées par l'exemple de l'Italie, elles ont cru que ce qui avait réussi là-bas devait réussir ici, et elles n'ont même pas vu (tant le goût du factice aveugle) qu'elles arrivaient trop tard, qu'elles importaient chez nous l'imitation d'une décadence, l'imitation de l'imitation, un simili-amour, une simili-curiosité, un simili-programme. Il aurait fallu
M. Brochard, nous exprime un avis à peu près semblable. 11 n'est pas très sûr que Platon ait développé, pour ce monde, un programme de bonheur.
inspirer des œuvres robustes, faire jaillir, n'importe d'où et n'importe comment, des idées belles, saisissantes, originales, enthousiasmantes ; elles ont raffiné, subtilisé, compliqué, elles se sont ingéniées à rechercher qui était le plus esthétique, de la poésie ou de la peinture ; la complication leur a paru l'art, et non l'apprentissage de l'art : elles n'ont pas atteint à cette noble logique, qui est l'art même. Lésâmes vraiment fortes savent bien qu'on ne peut nourrir le monde simplement de sucreries, qu'il faut dans la vie une volonté nette, et que le beau se confond avec le vrai, quand le vrai a toute sa puissance. Heureux ceux qui, bravement, de la vérité dégagent l'amour ! le laboureur qui aime son sillon, le pauvre qui aime sa pauvreté, la jeune fille qui aime sa candeur !... Nous trouvons parmi les femmes beaucoup d'âmes solides, de la trempe d'Anne de France, qui savent ainsi se saisir de la \'ie. Quant à celles qui se laissent égarer par l'obsession d'un idéal abstrait et trop élevé, elles meurent.
Le platonisme a donc marqué un grand pas vers l'idée du beau, mais il n'a pas fait faire de notables progrès à l'idée du bonheur, et Nifo n'avait pas absolument tort de pronostiquer qu'avec la doctrine des deux amours, l'un céleste, immatériel, bon et désirable, l'autre terrestre et charnel, on aboutirait au néant, en plaçant les hommes dans une alternative impossible, entre un colloque d'anges, ou, comme dit M. France, un colloque de chimpanzés. On peut regretter notre condition, comment y échapper? La loi naturelle (c'est-à-dire divine) nous dit de ne dédaigner aucun des dons de Dieu et de tircrde chacun sa beauté. Le bonheur consiste réellement à aimer ce qui nous entoure, en y prenant ce
qu'il y a de beau et de sympathique, en nous rapprochant affectueusement de la Nature sans la violenter, pour nous nourrir de ses forces intellectuelles et physiques, pour nous assimiler ses élans et son harmonie universelle.
De notre temps, John Ruskin a été, sous cette forme, un des apôtres du bonheur, et, quoiqu'on puisse difficilement définir sa doctrine, il a, en somme, poussé plus avant l'idée du platonisme,, suivant le mot de Platon que nous avons déjà cité ; « Ceux qui savent ont des impressions. »
Les impressions, dont il a vécu, ont été souvent contradictoires, et encore plus souvent nébuleuses, on pourrait presque dire musicales. On lui a reproché son défaut apparent de logique, bien que les miroitements de sa pensée, par leur éblouissement même, masquent souvent une logique assez réelle. Mais surtout il a trop négligé le côté intellectuel de la nature, notamment l'àme humaine. Si Ton ne peut nier l'existence du corps ou l'utilité des biens terrestres, il est bon et nécessaire aussi, pour le bonheur, de maintenir au second rang le corps et les biens matériels. Le corps est essentiellement localisé, la richesse est limitée, tous deux s'usent en se donnant ; l'âme seule peut se donner sans cesse et s'enrichit à se donner. De sorte que le bonheur social résulte, pour ainsi dire, du socialisme des âmes.
Ruskin appartient à l'ancienne école vénitienne, matérialiste et païenne; son cœur a résonné aux harmonies physiques, et un certain socialisme matériel ne lui déplairait pas. Du reste, il a bien montré ce que nous devons ressentir dans la conversation avec la nature, il a célébré le culte de la beauté et du bonheur, qui consiste à deviner Dieu, à le voir,
CONCLUSIOIS 681
à l'acclamer dans la beauté des montagnes comme dans la beauté d'un cœur plein de douceur et de charité, dans tout ce qui est beau, et beau pour nous. Son idée essentielle est que ce qui nous entoure produit sur nous son impression, et que nousmêmes nous nous devons à ce qui nous entoure. Les jardins ne sont plus un cadre, ils vivent. Ruskin va jusqu'à préconiser l'idée du sacrifice de soi-même pour la postérité : planter des forets à l'ombre desquelles puissent vivre nos descendants, bâtir des villes que de futures nations pourront habiter.
Il y a loin de ces théories ondoyantes, mais généreuses, à la jouissance égoïste du moi, et il est bien certain pourtant que c'est à les pratiquer dans une mesure raisonnable que se trouve le bonheur.
Voilà essentiellement la morale que doivent enseigner les femmes, elles qui sont nées pour l'impression, pour le dévouement, pour la générosité, pour l'élan.
Malheureusement, Ruskin, peu au courant de l'amour et tout à fait ignorant des affections domestiques, ne s'est jamais montré dans sa vie privée très bon appréciateur du rôle des femmes, et il ne l'a pas moins méconnu au point de vue doctrinal. A part quelques phrases retentissantes oii il leur a recommandé d'être des reines, mais des reines soumises à leur mari, ou bien de faire de bonne économie sociale avec leurs couturières, on peut dire qu'il n'a pas compris le charme des femmes et qu'il n'a éprouvé pour leur beauté particulière aucun entraînement. Quand il parle de la beauté, soit à propos des peintres modernes ou à propos des Grecs, c'est toujours d'une manière général<î.
sans indiquer en quoi que ce soit que l'expression féminine du beau ait pour lui un sens particulier. Il lui arrive même, dans son enthousiasme pour l'esthétique du moyen âge, d'admirer surtout la beauté masculine : son type est alors la beauté d'un chevalier robuste ^
M. Bourget, par exemple -, a plus exactement ressenti et traduit la nécessité de l'accord avec la Nature ; ses sensations ou ses sentiments se rapprochent de la philosophie de la Renaissance, et reflètent J 'esprit de douceur pénétrante que les femmes avaient entrepris de développer.
« L'acceptation sincère de l'inévitable suppose, dit-il, l'amour de cet inévitable, le sentiment, et non pas simplement l'idée que cet obscur univers a une signification mystérieuse et bienfaisante. Un besoin subsiste indestructible dans les profondeurs de notre sensibilité, que ce monde ait en lui de quoi satisfaire à notre cœur, puisque ce cœur en est issu ; et les hommes absolument inofTensifs et purs, dont la silhouette, toujours jeune et tendre, se des-
i M"* Bengesco. qui a étudié John Ruskin sous cet aspect avec beaucoup de pénétration, veut bien nous communiquer l'observation suivante: « Dans l'extrait intitulé : Faux Idéal (p. 423), dans lequel il Tormule avec le plus de précision et d'ordre ses idées sur la beauté dans l'art, il en parle en termes généraux en ce qui concerne les deux sexes. Un seul mot direct à l'adresse de la femme lui échappe (p 120) à propos d'une peinture de WillamHunt, la fille du pauvre fermier: «Elle brille comme une étoile au ciel. » Il ne s'arrête pas à définir son genre de beauté, son admiration va plus au peintre qu'à la jeune fille. 11 s'adresse encore une fois aux femmes (p. 296), mais c'est pour les sermonner et leur apprendre comment elles doivent agir avec les couturières pour faire de la bonne économie politique. Ruskin n'a jamais parlé avec enthousiasme de la beauté de la femme, parce qu'il n'a jamais pu éprouver de passion pour elle. — - Lamartine a admirablement compris la force active de l'amour platonicien et le rôle de la nature. Gomme l'a dit de lui M. Ziromski, « l'univers n'est que la forme extérieure que prend l'nme du poète ».
CONCLISION C83
sine à travers les âges, François d'Assise, Savonarole, ceux qui ont cru à cette bienfaisance de l'univers, comme ils respiraient, comme ils vivaient, avec l'être de leur être, nous apparaissent à l'état de protestation irréfutable contre le nibilisme dont nous étoufTons. Ils deviennent les complices en nous d'une foi qui s'ignore, et qui parfois se cherche en pleurant... — Tu ne me chercherais pas, dit le Sauveur, dans l'admirable Mystère de Jésus^ si tu ne m'avais pas trouvé. — Y a-t-il loin de ce phénomène à cet autre, si mystérieux, que les vrais croyants appellent la prière ^ ? »
On peut et on doit aimer la nature, parce que Dieu l'a mise autour de nous et que le bonheur consiste à vivre avec ce qu'on aime. On aime des choses qui ne sont pas idéales, c'est-à-dire qui ne sont pas les plus belles, parce que le bonheur se présente sous un aspect essentiellement relatif et que tout le monde doit y prétendre. Il ne s'agit donc môme pas d aimer les belles choses, mais, comme nous le disions, d'aimer ce qui est beau dans les choses.
Certes, en pratique, les choses désagréables ne font pas un pli et les agréables en font mille. Pourtant, ce qui nous montre la vérité du système du bonheur par l'amour, c'est son efficacité. Autant le pur platonicien, pénétré de bel idéal, est froid, stérile et malheureux, autant celui qui ■aime se sent rempli de force et de lumière. Aimer, c'est vibrer réellement et passionnément au lieu de se renfermer dans le sentimentalisme glacial du raisonnement, ou du faux mysticisme ; c'est devenir une source de douceur, de bonté, d'activité, un des liens du monde, c'est semer des Heurs, c'est
' Sensations d'Italie^ p. 142-144.
donner le bonheur, et l'avoir. Quoique placé par sa naissance dans un milieu réfractaire, et malgré ses insuffisances, ses contradictions, ses faiblesses, ses lacunes. Ruskin a exercé une influence profonde, tandis que le platonisme de Ficin et de Bembo, dans un pays très sensible, au milieu d'artistes incomparables et de femmes admirables, a tout étouffé et s'est étouffé lui-même.
Il y a, par le monde, deux races inégales, qui se côtoient éternellement sans jamais s'entendre et sans jamais se confondre : la race de l'orgueil et celle de la vanité. L'orgueil passionne, agrandit tout ; il faudrait des femmes orgueilleuses. Malheureusement, les hommes, quels qu'ils soient, ne les aiment point et préfèrent beaucoup les faibles et les vaniteuses.
Cependant, l'effort n'a pas été totalement perdu. Les nobles femmes de la Renaissance semaient pour l'avenir : le germe subsiste !
On ne peut pas dire non plus que leur échec ait été absolu. Pour bien juger la question, il faudrait, en regard des défaillances habituellement éclatantes, pouvoir établir le compte mystérieux et caché de l'œuvre du bien, dénombrer les faiblesses viriles que rasséréna une bonne parole ou un regard de pitié et d'affection, sonder les ressources, vraiment insondables, que possède l'esprit d'amour, même quand il est pur, et qu'il possède seul. Les femmes de grande àme, les Vittoria Colonna, en ont tiré des eff'ets presque miraculeux ; et bien d'autres^ sans se lancer dans une sorte de chorégraphie céleste, ou sans se perdre dans de bas caprices, ont pu donner à supposer très légitimement, à force de travail, de sérieux, de dignité, qu'on ne verrait pas de longtemps la iin de leur utilité.
Elles ont, en somme, présidé à la révolution la plus profonde qne nous ayons jamais eue ; de Louis XI, elles nous ont menés aux boudoirs du xviii^ siècle.
On ne peut ni absolument louer leur œuvre, ni la condamner. Mais on peut louer beaucoup de ces généreuses femmes, les louer d'avoir vu et suivi leur étoile, n'eussent-elles pas reconnu du premier coup d'œil la bonne route. Môme en faisant des réserves, on se sent pris par elles, parce qu'elles sont intéressantes, sincères, dévouées, très douces, très féminines. On peut les recommander à la sympatliie de tant de nos contemporaines, qui, comme on sait, cherchent aussi leur route et même leur étoile.
Peut-être quelques-uns de mes lecteurs n'ap- \ prouveront-ils pas cette conclusion ; les uns la trou- \ veront optimiste, les autres pessimiste : en pareille \ matière, la contradiction est facile. Qu'ils me peri mettent de leur répondre d'avance que ces critiques l ne sauraient m'étonner : plus d'une fois, moi-même, \ j'ai refait ce livre, tantôt dans le sens optimiste, \ tantôt dans le sens pessimiste ; simple historien, \en contact avec des ombres subtiles, glissantes, fuyantes, avec des femmes que je cherchais à pénétrer, et d'ailleurs indépendant comme peut l'être, vis-à-vis de beautés mortes depuis trois siècles, un homme blanchi par les années et rassasié des deux grands spectacles, qui, selon Montaigne, calment l'âme : voir gouverner et voir mourir, je me surprenais encore à comprendre leurs ensorcellements, à en subir le charme, ou bien, au contraire, à détester ce charme, injustement ; et puis, au moment oii je croyais être enhn venu, avoir vu et avoir vaincu, les idées s'échappaient de
mon livre comme d'un tonneau des Danaïdes... C'est ainsi que j'ai acquis le droit d'aimer cesombres.
i^t maintenant, adieu, princesses, ne nous tentez plus trop ! continuez seulement à vivre parmi nous ! Le temps actuel est bien masculin, votre spiritualisme n'y apparaît que fort discrètement : pour mille motifs, vous avez appris ce que c'est qu'une société anonyme. Et cependant, par les grands côtés de vos âmes, vous existez toujours ! Nous avons des femmes aimables et instruites, nous en avons de vraiment aristocratiques, dont le cœur est capable d'enthousiasme et de charitéshéroïques ; il y en a eu dont le nom, même après elles, signifie esprit et bonté ; nous avonsdes Marguerite de Savoie, nous avons, en bon nombre, des femmes dont la tenue morale l'emportesur celle des hommes ; nous en avons même d'énergiques, et aussi, dit-on, de tendres. Le jour oîj elles reprendront hautement la devise : Non inferiora seciitus, et lorsqu'à leurs éminentes qualités elles joindront le don d'être elles-mêmes, la volonté de parler leur vrai langage plutôt qu'une langueempruntée, elles nous rendront parmi la chimère ce qui n'était pas chimère.
Qu'elles renoncent à la vie publique î Mais qu'elles s'emparent de la vie intime ! Au besoin, que les femmes un peu mâles se fassent médecins, que les femmes un peu femmes se fassent prêtres \ Que toutes soient philosophes, consolatrices, ministres d'amour humain et d'amour divin : qu'elles travaillent par amour, qu'elles aiment par amour ! Qu'elles aient ce qui nous manque, qu'elles valent mieux que nous, qu'elles nous éclairent, qu'elles nous réchauffent ! Et nos cœurs, latins, les béni-
ront, comme nous bénissons le soleil! La passion est un brevet de vie !
La morale de notre livre, c'est que les honnêtes femmes doivent aimer le beau, et que la vertu peut n'être pas ennuyeuse ni endormie.
Il nV a pas besoin d'avoir toujours douze ans. La vraie douceur, la vraie bonlé, le vrai amour sont faits, non de naïveté ou de faiblesse, mais d'intelligence et de force personnelle.