COMMENT ON LANGE UNE FEMME
Nous sommes aux premiers jours de février, à cette époque officielle des cotillons échevelés et des bruyantes orgies. Tout ce que Paris possède de jeunesse tapageuse s'étourdit le plus follement possible dans les indescriptibles sarabandes du Carnaval. Mais, à travers les clameurs de la foule dorée qui danse, chante et cultive le médianoche; à travers les éclats de rire fêlés des vierges folles de la Maison d'Or et du café Anglais, à travers les mille bruits de la capitale en liesse, vous entendrez aussi, si vous daignez écouter attentivement, les plaintes de ceux qui ont au cœur une souffrance ou un dé-
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sespoir. Paris est un immense clavier humain, où toutes les joies comme toutes les douleurs font en même temps vibrer leurs notes. De ces notes confondues résulte un ensemble harmonieux el puissant, une sorte de symphonie universelle. Les cris de ceux qui pleurent couvrent les chants de ceux qui rient, et vice versa. C'est là ce qui explique l'attraction fascinatrice qu'exerce Paris sur toutes les âmes ouvertes à la tristesse ou au bonheur. La grande Babylonc du monde en est aussi la Thébaïde.
Dans une petite chambre de la rue Meslay, un jeune artiste, Adrien Lasnier, les coudes appuyés sur une table et le Iront dans ses mains, semble ne pas s'occuper beaucoup de ce qui se passe au dehors. Les yeux du jeune homme sont rouges et humides : on voit qu'il a pleuré.
Quelle est la cause de ses larmes ?
Nous allons vous l'apprendre tout à l'heure. Permettez-nous auparavant de jeter un rapide coup d'œil sur celui qui motive votre curiosité cl de fouiller un instant dans sa vie.
Adrien Lasnier a vingt-cinq ans. Il n'est ni laid ni
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beau; Ce qui constitue l'originalité do sa physionomie, c'est l'expression, disons mieux, le rayon d'intelligence et de franchisse cpii l'anime et la fait presque resplendir. C'est une de ces helles têtes d'artiste devant lesquelles on s'arrête sans essayer de les analyser.
Poussé par une vocation irrésistible vers le théâtre, Adrien a courageusement brisé les liens qui l'attachaient à sa famille. Au lieu de l'existence douce, calme, enviée, qu'il eût pu se faire dans le monde, il a mieux aimé vivre de cette vie de bohème où l'on dîne si souvent la veille pour le lendemain. Avouons-le, le métier de comédien est quelquefois bien triste ; mais il a l'avantage inappréciable d'offrir à ceux qui l'exercent, des émotions ignorées de ceux qui ne peuvent pas estimer le prix de l'or, parce qu'il tombe du ciel, en louis, dans leurs poches. L'or, en effet, n'a de valeur réelle qu'en raison des efforts qu'il a coûtés et des plaisirs si ardemment convoités qu'il procure. Voyez l'artiste, le poète : dès qu'ils entendent, dans la profondeur sonore de leurs goussets, le tintement céleste de quelques-unes de ces bienheureuses pièces auxquelles
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ils ont tant de fois rêvé, le monde entier ne paraît pas assez vaste pour leurs désirs. Toutes les misères, toutes les privations dune année sont oubliées en un instant. Que de projets impossibles! que d'éblouissantes visions! La nature elle-même prend, à leurs yeux, un aspect plus ravissant que de coutume. Le soleil est plus brillant, le ciel plus bleu ; les oiseaux ont de plus douces chansons et les femmes de plus joyeux sourires ! Et puis, ne de^ir sa position qu'à soi-même; se faire une fortune, un nom par son talent, cela chatouille agréablement l 'amour-propre. Je sais bien qu'il arrive plus d'une l'ois que la satisfaction personnelle se change en une légère pointe d'orgueil. Mais, en ce cas-là, l'orgueil lui-même n'est-il pas excusable ? Nous portons tous, au nez ou ailleurs, cette verrue dont parle si plaisamment Topffcr.
Revenons maintenant à notre sujet.
Le père de notre héros était un ancien capitaine de cavalerie qui avait hérité d'une belle fortune doublée par son mariage avec la mère d'Adrien, Celle-ci était morte dix ans après la naissance de son enfant. A sa sortie du collège, Adrien, privé de
l'appui et des conseils de sa mère, fut abandonné à lui-même. Son père, qui menait militairement la vie, n'était presque jamais chez lui et ne pouvait, par conséquent, veiller sur son fils.
Je te donne 500 francs par mois, dit-il un jour à Adrien, va et fais ce que tu voudras. Seulement je tç conseille de faire quelque chose. Tu es parfaitement libre de choisir la carrière qui te conviendra, pourvu toutefois que je n'aie pas à en rougir.
Adrien hésita longtemps avant de se décider à entrer résolument dans une voie quelconque. Il se fit de nombreux camarades, fréquenta les coulisses et devint même quelque peu journaliste. Mais, à la fin, sa vocation l'emporta : il monta sur les planches. Lorsqu'il apprit cette résolution à son père, celui-ci jura, tempêta, et, furieux, le chassa de chez lui en lui retirant sa rente mensuelle. Adrien se contenta de sourire de la colère de son père, signa un engagement de 1,800 francs, à un petit théâtre et se lança gaîment sur cette mer périlleuse de la célébrité.
Plein d'ardeur et de courage, comme tous ceux qui débutent, il trouva bientôt que l'on ne travaille
pas assez à Paris, où l'on joue trois mois les mêmes pièces, pour se former, et il partit pour la province. Il s'engagea à Reims pour les premiers rôles, à raison de 250 francs par mois, mais il devait fournir ses costumes. Adrien eut du succès dans cette ville. Il y rencontra une jeune actrice dont les yeux bleus et les cheveux blonds surent le charmer. Il s'éprit sincèrement de la petite Lucie et ne se gêna pas longtemps pour le lui dire. Lucie, de son côté, no fut pas lâchée de cet aveu, et un beau jour de printemps, le contrat fut signé devant... Dieu!
La saison théâtrale terminée, Adrien revint à Paris avec sa bien-aimée. Les deux amants avaient formé ensemble ces mille et un projets qui éclosenl dans les cerveaux de vingt ans comme les fleurs en serre chaude.
Inutile, sans doute, de vous dire qu'ils s'étaient mutuellement juré un éternel amour! C'est un serment facile à faire, parce qu'on n'est pas obligé de le tenir.
Notre jeune artiste retourna chez son ancien directeur, qui consentit à l'engager avec une augmentation de 50 francs par mois.
II présenta ensuite Lueie. La beauté et la jeunesse sont rarement refusées : Lueie fut acceptée, mais à des conditions plus minimes. En réunissant leurs appointements, le jeune couple se faisait 300 francs par mois, une fortune pour des amoureux qui souperaient volontiers avec des baisers.
Us avaient loué, rue Meslay, au quatrième, un charmant logement : deux amours de petites pièces et une grande cuisine. Ce fut dans ce nouveau nid que s'installèrent nos tourtereaux. Leur vie fut d'abord un enchantement. De famille pauvre, Lucie avait appris à faire bien des choses dont ces dames les comédiennes ne se doutent môme pas. Elle confectionnait elle-même ses robes, ses chapeaux, et tout cela était gracieux et lui allait à ravir. Du reste, la beauté réelle n'a pas besoin de parure : n'estelle pas elle-même une parure divine !
Pendant les six premiers mois, que de bonheur pour nos jeunes gens ! Ils étaient heureux autant qu'on peut l'être à leur âge. Et quel âge ! â vingt ans! Lucie était pleine de prévenances et d'atten- . tions délicates pour Adrien qui le lui rendait bien en affectueuses caresses et en ces mille petits riens
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charmants qui donnent à l'amour une si fraîche saveur. Il se priva, pendant un mois, d'aller au café pour lui faire cadeau d'une jolie bague, le jour de sa fête.
Quel beau jour pour eux que celui-là!... Il ne faut inviter personne, avait dit Lucie; le monde m'ennuie, vois-tu, Adrien, et quand les autres sont là, je ne puis pas t'embrasser à mon aise. — Elle avait elle-même préparé un délicieux petit repas; nos deux amoureux dînèrent comme si leur amour n'eût daté que de la veille, puis ils allèrent au théâtre.
Là, Lucie toute radieuse montre la bague à ses camarades qui partirent en chœur d'un immense éclat de rire. Et les quolibets de pleuvoir! Oh! le superbe cadeau ! la magnifique bague ! c'est éblouissant ! elle lui a au moins coûté 40 francs! pauvre petite fille ! on voit bien que tu n'as jamais rien eu! etc., etc.
Lucie eut peur de leurs sarcasmes, au lieu de les braver. Elle se prit à pleurer en cachette et n'osa pas avouer à Adrien les causes de ses pleurs. Toute la joie de la jeune fdle s'était envolée en un instant.
Elle jeta un regard d'envie sur les magnifiques
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bijoux de ses camarades, et, dans son dépit et son humiliation, elle eut un moment la pensée de jeter cette bague que tout à l'heure encore elle trouvait si jolie. Ce mouvement trahissait éloquemment le tumulte de son cœur que venait de traverser un funeste éclair.
Il y a chez la femme, même la plus aimante, la mieux douée, un défaut pour ainsi dire originel qui étouffera toujours en elle l'expansion des sentiments les plus purs et les plus élevés : je veux parler de la coquetterie. C'est surtout au théâtre que cette passion prend quelquefois les allures d'une véritable frénésie. Il est là des femmes qui sèment l'or autour d'elles à pleines mains, parce qu'elles n'en connaissent pas le prix. Il en est qui ont souvent dans les cheveux des diamants dont la valeur ferait la richesse de vingt familles.
D'où leur proviennent-ils? vous le savez !...
Lucie était sur la pente fatale qui mène au précipice. Elle ne pouvait faire autrement que d'y tomber. Le mal exerce une implacable fascination à laquelle ne résistent que les saints ou les héros. Les uns et les autres sont si rares au théâtre qu'ils
n'y sont cités que comme une monstruosité locale. Peu à peu l'amour de la jeune fille pour Adrien se refroidit. L'ambition éteignit en elle la flamme. II y avait de la tristesse dans ses sourires el comme un regret dans sa tendresse. Elle avait de ces distractions qui sont les symptômes infaillibles d'une profonde secousse intérieure. Au milieu d un élan passionné, elle rejetait tout à coup sa belle tête en arrière, et se prenait à regarder son amant avec une expression si étrange qu'il ne pouvait s'empêcher de tressaillir. D'autres fois elle s'irritait de rien. Ne sachant sur qui déverser l'amertume de ses pensées, elle s'en prenait à tout le inonde. Puis, ces accès momentanés de nerveuse colère faisaient place à de longues heures de mélancoliques et amères réflexions. Balzac l'a déjà dit : du jour où une femme réfléchit, malheur à l'amant ou an mari ! Le pourquoi, que murmurent ses lèvres, ne tarde pas à se traduire en son âme. Et Dieu .-ait alors à quelles conséquences l'amène la solution du mystérieux problème qu'elle se pose ainsi à ellemême.
Lucie réfléchissait souvent à ceci : pourquoi n au-
rait-elle pas, comme ses amies, robes de velours, bijoux et cachemires? Pourquoi n'aurait-elle pas une élégante voiture, au lieu de salir ses jolis petits pieds dans la boue ? Pourquoi ne deviendraitelle pas, elle aussi, une des ces reines de Paris, une de ces lionnes pour lesquelles les plus nobles jeunes gens comme les plus riches vieillards se battent et se ruinent? Que lui manquait-il donc pour cela? La jeunesse? Elle avait à peine dix-huit ans ! La beauté? Un seul regard jeté dans sa glace lui disait assez qu'elle pouvait sans crainte entrer en comparaison avec les plus courues de Bréda-Street.
Un seul obstacle s'opposait à la réalisation de tous ces mirifiques projets ; il se réduisait à cette simple question : comment quitter Adrien ? Ah ! si c'était un homme comme bien d'autres, il serait facile de lui faire entendre raison. Il est, en effet, tant de gens à Paris qui spéculent sur ce titre honteux d'amant de cœur! Mais lui, Adrien, ne consentirait jamais à s'abaisser à un pareil rôle. C'est un noble cœur que toute turpitude révolte ; le jour où il se saura trompé, Lucie sera morte pour lui. Cette dernière pensée effraie la jeune fdle. Car, au fond,
elle aime toujours Adrien; elle le sent bien, et c'est là ce qui la livre à tous les déchirements de sa conscience sourdement en révolte. Aussi, bien des jours, bien des mois se passèrent avant que Lucie mît son projet à exécution. Mais sa tête travaillait toujours. Son imagination ardente chevauchait à toutes brides dans les féeriques pays des rêves. L'ange, déjà déchu à ses propres yeux, n'attendait plus qu'une occasion de déposer ses ailes : l'occasion se présenta bientôt.
Elle avait remarqué, à plusieurs reprises, qu'un des habitués de l'avant-scène tenait constamment sa lorgnette braquée sur elle. Elle s'informa. Les informations la satisfirent. Elle répondit un soir aux œillades par un sourire significatif. Le lendemain, à l'insu d'Adrien, elle eut un tète-à-tète avec lui. Le Rubicon était franchi !
D'abord, elle se contenta de s'échapper une heure ou deux dans la journée; elle inventait sans cesse des prétextes pour justifier ses absences. Mais à mesure qu'il obtenait davantage, son nouvel amanl redoublait d'obséquieuses exigences : il la voulait la nuit...
Comment faire?
Un soir, Adrien, fatigué, n'alla pas au théâtre ; Lucie se trouva donc seule dans les coulisses. Le monsieur en question lui offrit un cachemire et deux robes à choisir, si elle consentait à venir souper avec lui. Lucie hésita, puis se ravisant tout à coup : Jusqu'à une heure du matin seulement, réponditelle. Et sur ce, elle se fit cet ingénieux petit monologue : « Je dirai à Adrien que j'ai été au bal avec ces dames; il criera peut-être bien un peu, mais il ne se doutera de rien. »
Et notre pauvre jeune fdle alla souper au café Anglais.
Vous devinez maintenant pourquoi Adrien est seul dans sa chambre, en proie à toutes les poignantes angoisses du doute, de l'inquiétude et de la jalousie. Disons-le : le malheureux artiste n'a pas été sans s'apercevoir du changement opéré dans le caractère et les habitudes de Lucie. Depuis longtemps, il a compris que le jour approchait où il faudrait se séparer de sa maîtresse. Mais telle est la vivacité, telle est la force de son amour, qu'il redoute comme un affreux malheur l'heure de cette
séparation. Il était si heureux avec Lucie ! Tous les souvenirs de son bonheur évanoui passent devant ses yeux, et en adoucissant les douleurs du présent, lui rendent plus sombres encore les tristes pressentiments de l'avenir. Ces doux souvenirs d'hier, il les évoque un à un ; il leur demande une consolation, une espérance, et ils ne laissent dans son âme brisée, torturée, qu'une tristesse ou un désespoir. Quelquefois il s'évertue à rechercher les causes de la froideur de Lucie. Recherches inutiles ! Jamais il ne se rappelle lui avoir donné le moindre sujet de mécontentement. Imbécile que je suis ! s'écriet-il à la fin, elle ne m'aime plus ! voilà tout ! mais moi, moi, je l'aime toujours ! oh ! il faut que je sache tout... il faut que je connaisse l'homme qui me l'a ravie... quelque riche benêt, sans doute...
Et, sortant de l'état de prostration où Paraient plongé ses pensées, Adrien se lève, essuie les larmes qui mouillent ses yeux et se dispose à sortir. quand il entend sonner...
Ah! enfin, c'est elle, s'écrie-t-il, presque joyeux, et il va ouvrir.
C'était un petit domestique porteur d'une lettre.
M. Adrien Lasnier, dit l'enfant.
— C'est moi, merci.
Le domestique s'inclina et sortit.
Adrien tremblait : il avait reconnu l'écriture de Lucie.
En ce moment, la pendule sonna deux heures du matin.
Voici ce que contenait la lettre :
« Mon cher ami, ne m'accuse pas : la destinée
seule est coupable. La tentation a été trop forte, je
n'ai pas pu la vaincre. Je suis désormais indigne de
toi. »
Lucie.
C'est bien, dit le jeune homme en jetant le papier fatal au feu. Puis, ne pouvant maîtriser l'émotion qui le brisait, anéanti par tant de tortures, il se laissa tomber sur u fauteuil et se prit à pleurer comme un enfant qui a perdu sa mère !
Avez-vous assisté à ces nuits d'orgie qui se passent à la Maison d'Or ou au café Anglais? c'est un spectacle bien curieux. Dans un élégant salon brûlent cinquante bougies de toutes couleurs dont l'éblouissante clarté semble narguer le soleil. Partout des fleurs, des parfums enivrants. Sur les tables, des mets choisis entre mille. Dans les verres, des vins délicieux, des liqueurs nectariennes. Toutes les voix ne murmurent que de joyeux refrains; toutes les lèvres n'ont que de voluptueux sourires. Serments d'amour et baisers brûlants, tout cela se mêle au bruit d'une harmonieuse musique, tout y respire la vie, les plaisirs, le bonheur !
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Ce tableau vous .semble bien beau, bien séduisant, n'est-ce pas?
Mais si l'on vous disait : tous les jours, à la même heure, vous entrerez dans le même salon, vous goûterez aux mêmes mets, vous vous enivrerez des mêmes liqueurs, vous recevrez et donnerez les mêmes baisers...
N'est-il pas vrai que vous finiriez par vous lasser? a l'ennui, comme a dit le poëte, l'ennui naquit un jour de l'uniformité. »
Eh bien! ces filles de l'amour sont forcées d'assister à ces fêtes continuelles. C'est une des attributions de leur métier. Cela les amuse d'abord et les fatigue ensuite. On se lasse de tout, même du plaisir. Peu à peu ces traits d'ivresse ne deviennent pour elles qu'une habitude, et, si j'osais le dire, qu'un devoir qu'elles accomplissent, il faul l'avouer, avec une régularité et un entrain admirables.
Aussi doit-on plutôt les plaindre que les envier, ces pauvres créatures qui effeuillent si prestement toutes les roses de leur jeunesse ! Que de souffrances intimes sous leurs éclats de rire! que de lanm à
LES FEMMES DE TnÉATUE. * *
derrière leurs fausses joies ! C'est pour cela que vous les voyez parfois s'échapper, quitter la robe de velours pour la robe de mérinos, et grimper volontairement les six étages d'im bohème parisien! Chez lui, du moins, elles retrouvent cette simplicité, ce sans-géne dans lequel elles ont été élevées, et il leur semble alors revivre dans leur passé.
Le souper dont nous parlons était donné par quatre riches jeunes gens qui avaient invité Lucie, — une primeur pour eux, — Elmire, Julia, Jeanne et Alice, quatre actrices du même théâtre.
Ces quatre actrices devant jouer des rôles importants dans notre histoire, nous allons essayer de vous les faire connaître.
Procédons par ordre.
Celui qui voyait Elmire pour la première fois, ne soupçonnait guère ce qu'était la femme qu'il avait sous les yeux. Il y avait dans l'ensemble de ses traits quelque chose de simple et de naïf qui charmait et attirait. Son regard était doux et clair comme celui d'un enfant. Ses cheveux, soyeux et noirs, encadraient admirablement son front. Ses lèvres petites et fines ne s'ouvraient que pour lais-
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scr s'envoler une caressante parole ou s'épanouir un charmant sourire. Un peu pâle, mais de cette pâleur qui donne à la physionomie une si touchante expression de mélancolie, on l'aurait prise pour une de ces filles poétiques du nord qui errent le soir, au clair de lune; êtres ailés qui ne passent sur la terre que comme une céleste vision, sans y avoir rencontré une âme sœur de la leur, la Marguerite de Faust ou l'Ophélia de Shakspeare.
Et cependant, sous cette enveloppe charmante se cachait l'âme la plus dépravée. Une végétation superbe au dehors, et pas de sève au dedans ! Égoïste, avare, avide de célébrité, refusant dix francs à un malheureux obscur pour donner cent francs à une souscription publique, telle était Elmire.
Cette femme aurait dû être riche, car elle avait ruiné bien des gens, mais comme pour la punir de son avarice, la nature l'avait faite passionnée et capricieuse. Quand elle se toquait de quelqu'un, elle lui sacrifiait tout. Pendant quinze jours, un mojs au plus, le serpent enlaçait sa victime de ses mille et un replis. Sourires, baisers, caresses ardentes.
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dîners splendides, folies ruineuses, elle n'épargnait rien pour le fasciner. Et elle semblait mettre tant de conviction dans ses serments, tant de flamme dans ses regards, tant de volupté dans ses caresses, que, bon gré mal gré, la victime se laissait faire. Malheur à celui qui lui livrait son cœur! Elmire faisait payer plus cher le bonheur qu'elle donnait pour rien que celui qu'elle vendait !
Quant à Julia...
Souvenez-vous de ces belles esclaves circassiennes que nos grands peintres ont souvent représentées sur leurs toiles immortelles : c'était là son portrait. Regard hautain et froid, sourire dédaigneux. Quand elle rêvait, sa physionomie était morte; on eût dit une statue de marbre. Aucune fibre ne vibrait en elle. Son cœur était insensible à tout ce qui d'ordinaire nous émeut et nous charme. Ses sensations n'allaient jamais au delà de l'épiderme. Singulière nature que celle de cette Phryné moderne ! elle n'aimait rien sur la terre : pas même le luxe, pas même l'or. Poésie, art, elle n'admirait rien. Lui parliez-vous d'amour, elle vous écoutait à peine ; lui pressiez-vous la main, elle vous l'abandon-
A G I.tS FEMMtS I>K TIIÉATliE.
nait sans savoir pourquoi. Elle ne s'animait quelquefois que sous une puissante surexcitation des sens.
Ruinez-vous donc pour une pareille maîtresse !
Passons à Jeanne : son portrait ne sera pas Ion*;.
Celle-là est beaucoup moins jolie que ses camarades, mais, en revanche, elle possède des qualités que les autres n'ont pas. C'est une franche et bonne fille, donnant tout ce qu'elle a, parfois même ce qu'elle n'a pas, changeant presque aussi souvent d'amoureux que de robes, et l'avouant sans rougir comme aussi sans s'en faire gloire, compatissante au malheur et ne songeant jamais au lendemain. La devise de madame de Pompadour est aussi la sienne : « Après moi le déluge ! »
La quatrième s'appelait Alice.....
C'était une jolie blonde avec de grands yeux noirs, et qui avait quelque ressemblance avec la Cléopâtre «l'Arsène Houssayc ; du reste, je n'ai pas besoin de vous faire son portrait, puisque vous pouvez vousmême voir sa photographie eu regard du titre de notre volume.
Alice avait du cœur, elle avait de l'esprit... mais, roimiic Jeanne, elle ne voulait pas l'avouer.
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Elle rougissait de ses qualités et se créait ellemême des défauts... Elle était artiste aux Variétés, et elle aurait pu certainement s'y faire une place, mais ses rôles l'ennuyaient à la quinzième représentation...
On pouvait donc dire en parlant d'elle :
Capricieuse comme une jolie femme.
Voilà les convives féminins de ce souper que préside le gros Bayer, le nouveau protecteur de Lucie.
Puisque nous sommes en train de faire des portraits, nous allons tracer celui de ce gandin à la mode qui, certes, peut bien compter comme un type parisien.
Bayer était ce qu'on appelle vulgairement un joli garçon, gros et gras. On pouvait à peine distinguer la couleur de son teint sous les larges touffes de §cs favoris noirs du milieu desquels émergeait un nez bourbonien. Ses cheveux habilement rejetés en arrière ne déguisaient qu'à demi l'étroitessc de son front. De ses yeux profonds jaillissait un regard scrutateur mais sans rayons. Tout, dans sa physionomie, trahissait son origine juive. Bayer avait peu
de fortune, et cependant il soupait toutes les nuits, avait une voiture à lui et un train de maison.
La clef de cette énigme, la voici :
Bayer exerçait une profession peu honorable, mais lucrative, trop commune, hélas! à Paris.
Il lançait les femmes !
Ainsi, il allait au théâtre de... où il avait ses entrées dans les coulisses. Il remarquait une jeune débutante. Si elle était pauvre, ce qui arrive souvent aux débutantes, il lui donnait un riche mobilier, l'installait dans un appartement somptueux et l'attifait de pied en cap. Puis, il allait trouver les auteurs (presque tous ses amis), et lui faisait donner des rôles. Les rôles donnés, il la recommandait aux feuilletonistes du lundi. Et les articles mirobolants de pleuvoir! Deux mois après, la nouvelle actrice était la femme du jour, l'idole à la mode. Bayer semait pour récolter, car bientôt un de ses innombrables amis devenait amoureux d'elle et, pour l'obtenir, remboursait à Bayer, avec intérêts, ses avances. Ce dernier renonçait alors â celle-là el recommençait son édifiant manège avec d'autres.
Ecce liomo! je n'exagère pas.
Eh bien î cet intrigant moderne dont les honnêtes spéculations ne sont guère connues compte des amis parmi l'élite de la littérature.
C'est un des lions du boulevard, le joueur désintéressé qui perd en souriant deux cents louis dans une nuit !
Bayer avait reconnu dans Lucie une femme qui avait tout pour arriver, beauté, esprit, élégance, talent.
Aussi s*empressa-t-il de la lancer.
- La fête qu'il avait organisée en son honneur était splendide.
La jeune actrice écarquillait naïvement les yeux à toutes ces merveilles qui lui étaient encore inconnues. Elle était vraiment la reine du festin. Les attentions, les regards n'étaient que pour elle, et tous les convives buvaient à la prospérité naissante de la protégée de l'homme du siècle.
Deux heures venaient de sonner. Lucie était toujours là : elle devait cependant partir à une heure, mais les instants du plaisir sont si courts et la société si attrayante ! Pouvait-elle la quitter sans s'attirer les sarcasmes et les mordantes railleries de
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ses amies et la colère de son amphitryon ? D'ailleurs, n'était-ce pas doublement trahir Adrien «pie de se présenter à lui après s'être ainsi lâchement prostituée à un autre?
Elle se résolut donc à rompre avec son amant et lui envoya son billet d'adieu.
Allons, s'écria la jeune fille un peu étourdie par le Champagne, je jette mon bonnet par-dessus les moulins, mesdames; vous êtes les femmes à la mode, je demande à être des vôtres. Voulez-vous de moi?
Bravo, bravissimo ! vive Lucie ! crièrent en chœur tous les convives : buvons à sa fortune !
Lucie, ma mie, reprit le vicomte d'Arthol, Alice va vous débiter un speech sur la nouvelle existence que vous embrassez. Elle a de l'expérience : n'oubliez pas ses parole-.
Sans autre invitation, Alice monta sur une table, un verre de Champagne à la main.
A Mention! je commence, s'éeria-t-elle :
« D'abord, ma petite, as-tu du cœur?
— Je crois que oui, répondit naïvement Lucie.
— Tant pis pour loi, continua Alice. En M cas,
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mets-le dans ta poehe et ton mouchoir par-dessus. Le cœur, vois-tu, c'est un accessoire dont il faut savoir se passer pour être heureuse ici-bas.
Il ne vous fait faire que dos bêtises pour ces monstres d'hommes.
Et rappelle-toi que tous les hommes sonl des savoyards, qui nous adorent quand nous ne les aimons pas, et qui nous méprisent quand nous les aimons.
Je poursuis.
Il t'arrivera que bien des adorateurs t'écriront des lettres brûlantes. Ne crois pas un mot de toutes les belles choses qu'ils te conteront. Promesses et serments d'amour, connu ! c'est le répertoire de 1 ancien temps !
Mais surtout, avant de rien accorder,
Fais-toi payer :
1° Un joli mobilier ;
2° Quelques riches toilettes ;
3° Des brillantes parures.
Ensuite, quand tu seras une femme chic, quanti tu auras laquais, voiture, etc., au lieu de t'arauser à jeter tes richesses par la fenêtre, garde une poire pour la soif.
Place ton argent !
Achète des actions, spécule, spécule... les femmes sont chanceuses en diable.
Et lorsque tu n'auras plus tes vingt ans, tu pourras au moins te consoler de tes charmes perdus avec de grosses rentes à l'aide desquelles tu épouseras Monsieur n'importe qui... lequel t'apportera en dot son nom, sa jeunesse... et c'est assez !
Faisons mentir les littérateurs du siècle qui nous prédisent toujours un avenir de portières ou d'ou- \ reuses de loges.
Après avoir été des femmes légères, nous deviendrons des femmes honnêtes.
Nous finirons comme nous aurions dû commencer.
Mais, hélas ! on n'est pas de bois : tu peux aimer. Seulement, si c'est un jeune homme pauvre, aie soin déplacer toujours l'utile avant l'agréable.
Les plus jolies passions ne doivent pas durer plus longtemps que les plus belles fleurs.
Méfie-toi surtout des poètes : ces diables de petits bons hommes connaissent trop bien nos cordes sensibles... ils ont à leur service un tas de ficelles
avec lesquelles ils nous font une chaîne... ils appellent cela une chaîne de roses ! soit ; mais, tu le sais, les roses ont des épines...
Et puis ils nous cajolent, tant qu'ils ne possèdent que l'espérance... du moment où ils ont du quibus, ils nous lâchent le coude, les ingrats !
Ne nous laissant que les yeux pour pleurer et un brasier de charbon pour... nous chauffer les pieds!...
Je te le répète, n'aie qu'un but : l'argent, encore l'argent, toujours l'argent !
C'est l'argent qui gouverne, c'est le véritable, le seul roi de ce monde !
J'ai dit. »
Et d'un seul trait, la bacchante avala le Champagne qui emplissait son verre.
Son discours fut chaleureusement accueilli.
Lucie se demandait si elle rêvait. A travers les fumées del'ivresse, elle songeait quelquefois à Adrien, et ce souvenir la rendait triste.
Mais les chansons recommencèrent de plus belle. Après les chansons, les quadrilles ébouriffés.
Comme il faisait une chaleur accablante, on ouvrit la fenêtre, et la joyeuse bande se mit au balcon pour
aspirer quelques bouffées de l'air vif et frais de la nuit.
Lucie étourdie, brisée par tant d'émotions et de fatigue, s'était endormie dans un coin.
Oucl singulier aspect présente le boulevard, a rette heure ! on ne voit passer que des chiffonniers munis de leurs petites lanternes, des ivrognes attardés, quelques masques regagnant à la hâte leurs demeures, et des cochers qui battent la semelle pour se réchauffer.
Cependant un jeune homme, élégamment vêtu, se promenait de long en large, sur le trottoir précisément au-dessous du balcon occupé par nos personnages.
A ses mouvements brusques, à la contraction de ses traits, on s'apercevait facilement qu'il était en proie à une profonde agitation intérieure.
Eh! l'ami, cria Jeanne en se penchant sur l'appui du balcon, vous avez l'air plus I liste qu'un bonnet de coton ; si vous avez des peines de cœur, montez avec nous: il reste du Champagne dans les bouteilles]
Le jeune homme leva la tète.
Ah ! mon Dieu, s'écria Jeanne en se rejetant <mi arrière, qu'ai- je fait ! c'est Adrien !
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L'artiste fit signe qu'il allait monter.
Ma foi, dit Jeanne, il a pris la chose du bon côté ! laissons-le venir, ce sera drôle !
Quelques instants après, on frappa à la porte du cabinet.
Jeanne alla ouvrir.
Une fois sur le seuil, Adrien hésita avant de pénétrer dans le salon.
Entre donc vite, gros bêta, lui cria la conrtisane, tu vas rire ! Adrien entra.
Il se lit un grand silence. En cet instant, Lucie s'éveilla en sursaut et poussa un cri en reconnaissant son amant.
Le comédien s'approcha d'elle.
Rassurez-vous, Lucie, lui dit-il en maîtrisant le trouble de sa voix, je ne viens pas ici vous faire de la morale : non, je viens tout simplement boire à la prospérité de vos affaires.
11 appuya sur ces deux derniers mots. La jeune fille confuse, altcrréesous le regard de mépris de l'artiste, ne put retenir ses larmes : elle se jeta à ses pieds. Oh ! de grâce, pas de scène de mélodrame, continua celui-ci, avec un imperturbable sang-froid; je
ne veux pas être un trouble-fête. Si j'ai accepté la gracieuse invitation de ces dames, c'est que je me sentais assez fort pour me dispenser de vous faire des reproches comme aussi pour résister à l'éloquence de vos beaux yeux.
Il a raison, reprit Jeanne ; il a compris que vous ne pouviez pas éternellement vivre ensemble : on est actrice ou on ne l'est pas.
Adrien prit un verre sur la table.
A votre santé, mesdames; à la vôtre, messieurs.
— Il me botte, dit Jeanne, — puis se tournant vers Adrien : Tiens, si tu le veux, je te donne mon cœur!
— En échange de ma fortune, n'est-ce pas? c'est équivalent! — Allons, messieurs, ne cessez pas de rire et de chanter. Je veux vous imiter, et puisque c"est ici qu'on oublie tout, je veux oublier, moi aussi!... allons, à l'œuvre, messieurs, c'est moi qui paye maintenant... mon or vaut peut-être moins que le vôtre : je l'ai noblement gagné...
— Monsieur, dit le gros Bayer en se levant, vous nous insultez!
— Tiens, je ne croyais pas que ce fût possible, répliqua l'artiste.
— Monsieur, reprit Bayer, emmenez votre maitresse et sortez !
— La reprendre ! quand elle sort de vos bras ! vos caresses l'ont salie!...
Bayer jeta dix billets de cent francs sur la table :
Voilà pour la lessive! s'écria-t-il.
Pourpre de colère, Adrien se jeta sur son rival et voulut l'étrangler.
On parvint à les séparer. — Bayer, qui était tombé à terre, se releva et dit à l'acteur: Tous méritez une leçon, monsieur ; je vous la donnerai demain, si vous y consentez...
— Oh ! pas de fanfaronnades ! monsieur, répondit Adrien; tenez, voici ma carte et Dieu fasse que je purge la terre d'un misérable de votre espèce !
— A demain, monsieur...
— A demain.
Adrien sortit.
— Allons bon, voilà que ça se gâte! s'écria Jeanne, je lui croyais un meilleur caractère.
Julia n'avait pas quitté un instant des yeux le jeune comédien. « Il me plaît, se dit-elle tout bas, j'aimerais bien un amant comme lui ! »
5 S LKS rttMES Dli TIIEATltE.
Ginq heures venaient de sonner.
Les invités partirent chacun de son côté.
Lucie se refusa obstinément à suivre Bayer. Elle pria Jeanne de lui donner l'hospitalité pour la nuit ou plutôt pour la moitié du jour.
— Allons, dit le viveur à ses amis, encore un duel sur les bras!
— Est-ce que celat'cfl'raie ! demanda le vicomte.
— Non ; cela m'ennuie : je ne pourrai pas me coucher aujourd'hui.
— Dites donc, si nous allions déjeuner? La proposition fut acceptée. ,
Ouant à Adrien, les déchirantes émotions de cette nuit l'avaient brisé. Il rentra chez lui avec la fièvre, se jeta tout habillé sur son lit et finit par s'endormir.
Le matin, vers onze heures, il fut réveillé par la voix de son portier :
— Monsieur Adrien, une lettre.
Adrien l'ouvrit. Elle était de Bayer, qui lui assignait un rendez-vous pour trois heures cl demandait une répOB86<
LES FEMMES DE lUÉiTKE. 59
La réponse donnée, notre jeune artisle prit sa canne et sortit.
Sa poitrine, longtemps oppressée, avait besoin, pour se dilater, de soleil et d'air pur.
Adrien, arrivé au boulevard, se disposait à le traverser, lorsqu'il se cogna violemment contre un monsieur qui courait après une voiture. Une discussion allait s'en suivre, mais le nouveau venu, reconnaissant notre héros, s'écria en éclatant de vire :
— Adrien !
— Maurice! — et les deux amis se donnèrent une cordiale pognée de main.
La voiture après laquelle courait Mauriee venait de s'arrêter.
— Es-tu pressé? demanda ce dernier à son ami.
— Non !
(>l LES FEMMES DE TIIÉATKE.
— Eh bien ! viens avec moi.
— Où cela?
— Au café des Variétés; nous déjeunerons ensemble.
— Accepté.
— Adrien et Maurice montèrent en voiture. Le cocher donna un violent coup de fouet à son cheval qui courut à toutes brides.
— Maintenant, dit Adrien à son ami, m'expliqueras-tu comment il se fait que je te retrouve mis comme un prince, toi?
— C'est bien simple, répondit Maurice : j'ai l'ail un héritage; ma vieille tante a eu l'heureuse idée de mourir, me laissant possesseur de vingt-cinq mille livres de rente
— Ces bonheurs-là n'arrivent qu'à toi.
L'étonnement d'Adrien en retrouvant son ami
dans une pareille position ne doit pas nous surprendre : il y avait six mois à peine, Maurice vivait dans une affreuse misère.
Ce dernier personnage était pourtant un lils de bonne famille, mais il avait déjà dévoré deux fortunes : celle de son père et celle de sa mère. Inutile
LES FEMMKS DE TUÉATBF. (3
de vous dire qu'une fois devenu pauvre, Maurice ne trouva pas un ami pour le soulager.
Aussi, vivait-il bien tristement.
Dans une vieille maison située dans un quartier... impossible, il habitait au sixième étage une espère de grenier mansardé où il n'y avait pour tout ameublement qu'un lit de fer, un seul matelas, une table et deux chaises dépaillées.
Maurice avait cependant quelques talents : il était tout à la fois peintre et poëte... deux professions qui n'en valent souvent pas une. Si du moins il avait voulu travailler ! mais non î il était paresseux à l'excès. Le farniente était la seule volupté dont il ne se rassasiât jamais. Faisait-il beau : c'est un crime, disait-il, lorsque le bon Dieu nous donne un ciel si pur, de rester chez soi et de ne pas aller respirer l'air frais à la campagne. Le soleil était-il voilé par des nuages, il dormait grassement toute la journée, prétendant que le temps le rendait triste et nuisait à ses inspirations. Mais alors, comment vivait-il ? vous allez voir...
Depuis son enfance, Maurice fréquentait les théâtres; c'était même avec les divinités des coulisses
G k LES FEMMES I)E TnÉATIlE.
qu'il avait lestement dissipé ses deux fortunes. Lorsqu'il se trouvait sans argent, ce qui lui arrivait souvent, notre poète rimait un beau rondeau, écrivait un acte ou un scénario qu'il allait vendre à un vaudevilliste de réputation, lequel le lui achetait à prix doux.
Il voyait donc ses œuvres passer le plus souvent sous le nom des autres et avoir de vrais succès; alors il se prenait à regretter amèrement sa fortune disparue, et un profond chagrin s'emparait de lui : la nostalgie de la célébrité le rongeait au cœur.
En désespoir de cause, le malheureux se mit à boire, et, chaque jour, on le trouvait abruti, roulant sous une des tables d'un affreux cabaret.
Voilà où l'avait amené la misère !...
C'est à cette époque qu'Adrien l'avait rencontré. Vous devez vous figurer sa surprise en revoyant l'ivrogne, autrefois en guenilles, aujourd'hui habillé à la dernière mode.
— Ah ! dit Adrien à son ami, tu ne saurais l'imaginer le plaisir que j'éprouve à te retrouver en cet état.
— Oui, répondit Maurice, cela doit t'étonner;
LLS FEMMES DE TIIEATUE. C 5
mais je te jure bien que cette fois je serai raisonnable : je me rappelle ce que me disait un jour Murger : «La Bohême n'est pas une patrie, c'est une maladie dont je meurs. » Je ne veux pas mourir de cette maladie-là, moi... la misère est par trop triste : j'en ai assez. Le croirais-tu? je suis devenu rat comme un avoué. — Et toi, mon vieux, qu'as-tu fait depuis notre séparation?
— Moi ! je suis allé en province. Revenu à Paris, je me suis engagé au petit théâtre de ***, et de ce pas, je vais résilier...
— Tiens, et pourquoi?
— C'est tout un roman. Je te conterai cela, currente poculo.
La voiture s'était arrêtée en face des Variétés; les jeunes gens en descendirent et entrèrent au café.
A peine les habitués eurent-ils vu Maurice qu'ils allèrent à sa rencontre, lui prodiguant les compliments et les poignées de main. Ce dernier répondit froidement à leurs avances et fit asseoir son ami à une table solitaire où on leur servit à déjeuner.
— Quelles sont ces gens-là? demanda Adrien à son ami.
0 6 LES FEMMtS DE THÉÂTRE.
— Des auteurs, des acteurs, des journalistes; pour la plupart de faux bonshommes, qui dans le temps ne daignaient même pas me connaître.
— Ce café est le rendez-vous des gens de théâtre?
— Ah ! bon ! fît notre jeune homme étonné, lu n'y étais donc jamais venu ?
— Jamais !
— Ah ! ses voisins ne lui ont pas fait tort à celuici. Sa clientèle est restée aussi belle que par le passé. Je retrouve les habitués d'autrefois.
M. Z..., par exemple, ce grand que tu vois là-bas, qui a un nez rouge : c'est un vaudevilliste. Son histoire est une véritable odyssée; il a été aussi malheureux que moi. Maintenant qu'il est parvenu, tendrait-il la main à un ancien camarade?
A... un petit auteur de petites comédies qui éreinte constamment ses camarades et qui trouve toutes les pièces mauvaises... excepté les siennes. S'il s'était vu jouer, peut-être serait-il plus indulgent.
Ce blond que tu vois là-bas, dans ce coin, est le directeur-rédacteur en chef d'un journal de théâtre; il a le privilège des longues tartines soi-disant
LES FEMMES DE TflÉATKE. 6 7
littéraires. D'autres les font au beurre frais, lui ne les aime qu'à la moutarde. C'est un petit Yeuillot romantique, avec la conviction de plus et le talent de moins.
Quant aux autres, ce serait leur faire trop d'honneur que de te les dépeindre. Ce sont des paysages sans lumière. Maintenant, si tu le veux, parlons raison.
— Je t'écoute.
— Tu vois en moi, mon cher Maurice, un homme à la veille de se battre...
— Ah ! bah !
— Rien de plus vrai.
— Pourquoi? ou plutôt pour qui?
— Pour une femme.
— C'est bête ; n'importe ! explique-toi.
— Adrien raconta son aventure dans tous ses détails.
— Diable ! continua Maurice, c'est très-grave : on dit Bayer très-fort à l'épée; il est l'offensé et a, partant, le choix des armes... tu t'es maladroitement fourré dans une vilaine affaire. — Enfin, puisque le mal est fait, les discours sont inutiles. Sais-tu tirer?
G 8 LES FEMMES DE THEvTUE.
— J'ai six mois de salle.
— C'est trop et pas assez. Trop pour attaquer, el pas assez pour se défendre. A quelle heure, les témoins de ton adversaire?
— A trois heures.
— Où?
— Chez moi.
— Et quels sont les tiens?
— Je n'en ai pas encore.
— Je m'offre pour ton premier, mais il nous faut un second?
— C'est juste.
— Attends un peu. 11 appela le garçon, se fit apporter ce qu'il faut pour écrire et demanda un commissionnaire.
Ses ordres furent immédiatement exécutés. Un Auvergnat se présenta. Maurice lui remit une lettre, le commissionnaire partit.
— Mon pauvre Adrien, plus j'avance dans la vie, et plus je m'aperçois que les hommes sont niais. Qui diable a donc pu s'aviser do nous appeler l'animal le plus raisonnable de la création? Quel qu'il soit, celui qui a dit cela a dit une bêtise, et la
preuve, c'est que pour une femme qui n'en est pas une à mes yeux, tu vas risquer ta vie...
— Je ne tiens pas à l'existence.
— Ah ! parbleu, je serais curieux de te voir tourner au Werther ! permets-moi de te le dire, tu n'es qu'un grand enfant : n'as-tu donc pas de famille?
— Si... mon père!...
Adrien devint pensif. Ce ne fut qu'à grand renfort de gaîté et de bons mots que Maurice parvint à l'arracher à ses sombres pensées.
Au bout d'une demi-heure, un jeune homme élégamment quoique simplement vôtu, entra dans le café et alla droit à Maurice.
— Ah ! te voilà, s'écria celui-ci en se levant de table, je te présente M. Adrien Lasnier, un de mes meilleurs amis; — et à toi, Adrien, M. Gaston Darlay, ton second témoin, si toutefois il veut bien accepter cette proposition....
— Un duel est toujours une chose grave, dit le nouveau venu : avant de m'engager, je désirerais connaître les motifs qui l'ont suscité.
L'explication fut faite, Gaston accepta.
A trois heures, les deux jeunes gens étaient chez
7 0 LES FEMME» DE J I ÉATIiE.
Adrien et recevaient les témoins de Bayer. Après une discussion assez vive, il fut convenu qu'on se battrait à l'épée, le lendemain, à Bois-Colombe, où Maurice avait une propriété.
Maurice et Gaston prirent ensuite congé d'Adrien. Ce dernier avait besoin d'être seul pour régler ses affaires. Il donna rendez-vous à ces Messieurs, le soir, à huit heures, au calé de l'école Lyrique.
Une fois seul, Adrien se mit à réfléchir. Il prit une résolution subite, celle d'aller rendre une visite à son père.
Je vais peut-être le voir pour la dernière fois, murmurait-il ; on ne sait pas comment on revient d'un duel.
Il prit une voiture et se fit conduire rue du Bac. La concierge de la maison qu'habitait son père lui dit que depuis un an M. Lasnier demeurait à la campagne.
— Où donc ? demanda-t-il.
— A Bois-Colombe, répondit la vieille femme.
— Singulière coïncidence! pensa Adrien.
Après avoir pris l'adresse, il entra dans un café et écrivit à ses témoins pour leur donner un autre rendez-vous que celui déjà assigné le matin, car il voulait passer la nuit chez son père. Puis, il monta dans un fiacre et se dirigea vers Bois-Colombe.
Pendant toute la route, il s'abandonna aux douloureuses réflexions qu'éveillèrent en son esprit les conséquences des événements que nous venons de raconter. L'atteinte portée à ses plus chères illusions par le lâche abandon de Lucie l'avait un moment étourdi. A l'étourdissement avait succédé une prostration complète qu'il essayait maintenant de secouer. Malgré l'énergie désespérée de ses résolutions, il ne parvenait qu'à peine à contenir les battements précipités de son cœur, au souvenir de son ingrate maîtresse. Il eût désiré pouvoir la haïr : il ne pouvait que la plaindre. Au fond de sa pitié il y avait même plus d'un regret. Ah ! c'est qu'il en coûte de briser à jamais l'idole qu'on s'était faite un jour dans ses reves ! il en coûte de jeter un éternel adieu à ce qu'on a le plus ardemment aimé ! de dire à la femme qui a compté vos premières palpitations amoureuses et souri à vos premiers sou-
rires : « J'avais cru trouver en toi le bon ange de ma vie, tun'en as été que le mauvais génie, va-t'en ! » A ces amères préoccupations venaient s'en joindre d'autres. Quel accueil lui ferait son père après une si longue séparation? Voudrait-il le recevoir, lui pardonner ? Bah ! un père est toujours un père !
Enfin, il arriva à Bois-Colombe.
La voiture s'arrêta devant une charmante petite maison blanche qu'on distinguait à peine, car il faisait presque nuit.
Notre jeune homme sonna; un domestique vint lui ouvrir.
— M. Lasnier ?...
— C'est ici, Monsieur.
— Je désire lui parler.
— 11 est absent en ce moment, mais si vous voulez bien me laisser votre nom.. .
— Mon nom ! Adrien Lasnier, je suis son fils.
— Oh ! alors, Monsieur, entrez, reprit le domestique en s'inclinant devant Adrien, entrez ; monsieur sera de retour à six heures. Je cours prévenir Mlle Rachel de votre arrivée.
Adrien traversa une longue allée bordée d'arbres
effeuillés, puis il pénétra dans un gracieux petit salon et s'assit.
Il resta seul un instant.
Mademoiselle Rachel ! mademoiselle Rachel ! pensa l'artiste, quelle peut être cette femme ?
Avant qu'il eût eu le temps de trouver une solution à cette intéressante question, la porte s'ouvrit.
Une ravissante jeune fille apparut dans le salon.
Adrien fut comme ébloui par cette céleste apparition.
Adrien ! s'écria joyeusement la jeune fille.
Le jeune homme tressaillit au son de cette fraîche voix, il regarda attentivement celle qui venait de le troubler ainsi et reconnut bientôt sa cousine, qu'il avait quittée toute petite et qu'il caressait tant autrefois.
— Comment! vous... toi... balbutia-t-il.
— Voyez-vous bien, le dédaigneux ! qui n'a pas encore embrassé sa petite Rachel. Eh bien ! Monsieur, moi je vais vous embrasser, fit l'enfant avec une moue adorable et en se jetant au cou de l'artiste.
Et tous les deux s'embrassèrent avec une tendre effusion.
— Oh ! le vilain ! continua Rachcl, deux ans sans donner de ses nouvelles ! ne pas venir voir son père, même lorsqu'il est malade !
— Comment !...
— Rassure-toi : il va bien maintenant. Sa petite fille, — c'est ainsi qu'il m'appelle, — sa petite fdle l'a bien soigné, va !
— Bonne Rachel ! s'écria le jeune homme ; et moi, moi qui... Oh ! mon père ne me pardonnera jamais.
— Il y a longtemps qu'il t'a pardonné, ingrat ! — Et moi... tu ne me demandes pas mon pardon? tu m'avais cependant complètement oubliée : voilà trois ans que je ne t'ai pas vu. Te rappelles-tu? c'était le jour de la distribution des prix. Je les avais obtenus tous... je te priai de m'aider à porter mes couronnes, alors tu me pris dans tes deux bras et tu me souriais pendant que je m'amusais à défriser tes moustaches... Ah ! j'étais toute petite encore, et tu étais déjà un grand monsieur...
— Tu es une femme, maintenant.
— Mais oui : j'ai seize ans !
— Et tu es jolie... comme un ange que tu es.
— Monsieur mon cousin, je n'aime pas les flatteurs.
— Mais ce n'est pas flatter que de dire la vérité.
— Vois comme nous sommes égoïstes ! nous causons là tranquillement au lieu d'aller au-devant de mon oncle qui était chez un voisin de campagne. Je viens de le faire prévenir : allons à sa rencontre. Offrez-moi donc votre bras, monsieur le distrait : je ne suis plus aujourd'hui l'espiègle poupée que vous faisiez danser sur vos genoux.
Rachel était assurément la plus délicieuse créature qu'il soit possible de rêver. Elle avait le charme indéfinissable des vierges du Gorrége, ce charme divin qui provoque l'extase sans allumer les sens. Fraîche comme une matinée d'avril, vive comme un oiseau dont elle avait le charmant babil, elle souriait à la vie comme la fleur au soleil.
La limpidité de son regard reflétait la limpidité de son âme. Inconsciente du mal et ne le soupçonnant môme pas chez les autres, la pudeur n'était encore pour elle qu'un instinct céleste dégagé de tous les hypocrites raffinements de nos conventions sociales. Sa beauté, à peine en éclosion, promettait
un splendide épanouissement. Son regard rayonnait et pétillait à la fois, sa voix caressante, harmonieuse et douce vous berçait comme une musique. Autour de son front, dont la blancheur contrastait superbement avec une luxuriante chevelure noire, resplendissait cette auréole presque palpable de grâce et de candeur qui est comme le diadème des jeunes fdles.
Sa toilette avait cette simplicité élégante et coquette dont les jolies femmes ont toutes le secret.
Reprenons notre récit.
Le gentil couple se dirigea du côté du chemin de fer. Au bout de quelques minutes de marche, on traversa un taillis. La nuit était tout à fait descendue et, en cet endroit, les ombres, épaissies par le rapprochement des grands arbres qui bordent la route, ne permettaient plus à nos jeunes gens de se voir. Par un mouvement instinctif de frayeur, Rachel se serra contre son cousin, en s'appuyant fortement sur son bras.
— Sais-tu bien, lui dit-elle, que si quelqu'un nous rencontrait, à cette heure et en un lieu pareil, je suis certaine que, ne te connaissant pas, on dirait
demain dans le pays que tu es mon amoureux, mon fiancé..., et les méchantes langues iraient leur train, car je ne sors jamais qu'avec mon oncle.
Adrien ne répondit pas. Depuis une heure ses préoccupations de la matinée s'étaient effacées de son esprit. Une lumière nouvelle venait de se faire en lui. L'expansive tendresse de Rachel l'avait séduit, sa beauté l'avait fasciné. Il éprouvait déjà ce je ne sais quoi qui précède l'amour vrai. Ce n'était pas encore une voix distincte qui parlait à son âme. c'était comme un tressaillement intérieur, comme un bourdonnement d'abeilles prêtes à élire leur reine. Sous le charme de cette nouvelle impression, il avait oublié et son duel et celle qui en était la cause.
La jeune fdle aperçut enfin une ombre se dirigeant de leur côté.
— M on oncle ! s'écria-t-ellc en frappant joyeusement des mains.
C'était, en effet, M. Lasnier.
Adrien, les larmes aux yeux, se précipita vers son père qui lui ouvrit ses bras et l'embrassa avec une affectueuse émotion. Pas un reproché ne lui prononcé : tout était oublié.
Et au milieu des mille questions qui attendaient à peine leurs réponses, au milieu de la joie que leur avaient mise au cœur les heureux incidents de cette journée, la petite famille regagna la maison blanche où les attendait le dîner.
Rachel faisait les honneurs de la maison avec une aisance et une grâce qui émerveillaient le jeune homme.
— Avoue franchement, ditM. Lasnieràsonfils, que tu ne t'attendais pas à me trouver en si bonne compagnie. Ah! tu le vois, mon pauvre vieux, j'ai pris définitivement ma retraite. Nous vivons isolés, dans ce petit coin de terre, moi et ma charmante petite fille. Tu me permets bien, n'est-ce pas, de l'appeler ainsi? — Et nous y sommes heureux comme coqs en pâte : n'est-il pas vrai, Rachel?
La jeune fille fit un signe de tête affirmatif en regardant malicieusement son cousin.
8 2 LES FEMMES DE TnÉATJ.i:.
— Voyons, Adrien, reprit le vieux soldai, que diton, que fait-on à Paris? sois notre chroniqueur. Nous autres, pauvres ermites, nous vivons dans une ignorance complète de tout ce qui se passe là-bas. Il faut bien le confesser aussi : nous ne nous en inquiétons guère. Nous sommes peu à peu devenus d'une indifférence étonnante à toutes les rumeurs du dehors. C'est à ne pas y croire. Les promenades au soleil, la culture de nos belles fleurs, les causeries du soir, devant le foyer ou sous les charmilles, les variations atmosphériques, quelques lectures attrayantes et parfois un peu de musique : voilà de quoi se composent les plaisirs de notre existence quotidienne. Mais c'est une existence sans émotions, dois-tu penser, et nous devons souvent bayer aux corneilles. Eh bien! détrompe-toi. Cette vie si calme, si sereine, si monotone en apparence, a ses charmes : on s'y habitue au point de ne pouvoir plus s'en passer. On est presque tout heureux de recommencer le lendemain ce qu'on a déjà fait la veille. Ce sont tous les jours les mêmes distractions, et cependant ces distractions vous semblent tous les jours nouvelles. Au milieu de cette limpide quié-
tude, les mois, les ans s'en vont avec une telle rapidité, que vous êtes tout surpris, un beau matin, d'apercevoir des rides sur votre front et des cheveux blancs sur votre tête. A Paris, c'est autre chose ; je le sais par expérience. Il n'y a pour ainsi dire pas de transition entre la jeunesse et la vieillesse. Vous avez aujourd'hui vingt ans, demain vous en avez soixante. C'est effrayant, en vérité. J'espère que tu as encore tes vingt ans, toi, Adrien? Le jeune homme ne put s'empêcher de rougir.
— Je ne sais trop si je les avais tout à l'heure, répondit-il, mais je les ai maintenant.
Et il embrassa de nouveau son père.
— Eh bien, garçon, dit en riant M. Lasnier, et Rachel, tu l'oublies donc?
Rachel pencha, en minaudant, sa jolie tête vers le jeune homme, puis elle la releva vivement : le baiser d'Adrien avait brûlé son front!
Ah ça ! continua M. Lasnier, sais-tu que tu as failli, sans t'en douter beaucoup, devenir mon héritier? Il s'en est peu fallu, mon ami, que je n'allasse me promener 8m" les sombres bords, ce qui ne m'eût souri que très-médiocrement. C'est à cet
ange que tu dois de revoir aujourd'hui ton père. Pendant ma longue maladie, elle n'a pas un instant quitté le chevet de mon lit. Si tu avais vu avec quelle douceur, avec quelle sollicitude elle me soignait ! Je n'avais pas encore exprimé le moindre désir, qu il était déjà exécuté : elle lisait dans mes yeux. Et puis, elle me parlait de toi. Oh ! tu peux la remercier, va ! C'est elle qui m'a fait te pardonner tes erreurs. C'est elle qui m'a appris, par son exemple, à être doux et bon. La métamorphose ne s'est pas faite sans difficulté, je t'assure ; mais elle n'est que plus complète pour avoir été moins hâtive. Oh! oui : Rachel, c'est le bon ange du foyer, la Providence de cette maison, le portrait de ta noble mère, en un mot! Chère Louise! tu ne l'as pas connue, toi, mon pauvre garçon : tu n'as pas pu apprécier tout ce que Dieu avait mis de tendresse et d'amour en son âme. J'ai sevré ton enfance dises caresses, je t'ai éloigné d'elle malgré ses prières et ses larmes. Cette séparation l'a tuée avant l'heure. Elle est morte martyre de son amour maternel, et, mauvais père que j'ai été, je ne t'ai pas même laissé le triste bonheur de recevoir son dernier baiser et
LES FEMMES DE Tnf.ATttE. 8)
sa bénédiction! Je le savais cependant : la bénédiction d'une mère, c'est la bénédiction de Dieu !... Et dans un jour de colère, dans un moment d'aveugle rage, j'ai osé te chasser, toi, mon pauvre enfant, j'ai osé, je crois, te maudire... Oh! tiens, Adrien, c'est à toi maintenant à pardonner à ton père : ton pardon fera taire mes remords !
— 0 mon bon père! murmura Adrien, en prenant les deux mains du vieillard dans les siennes, pendant que Rachel entourait son cou de ses jolis bras.
— Eh bien ! lui dit la charmante jeune fille, voilà encore que vous nous faites de la peine : ce n'est pas bien, cela, entendez-vous... allons, embrassezmoi, embrassez Adrien et ne songeons plus au passé.
Il y avait tant de douceur, tant de sympathique effusion dans les paroles de Rachel, que l'ancien capitaine, habitué jadis à commander à des escadrons, s'inclinait toujours devant les ordres de sapetite fille. Il est vrai que ses ordres étaient d'une exécution si facile !
— Puisque vous le voulez, ne parlons plus de tout
8 6 LES FEMMLS DE XIIÉA'IKE.
cela. Parlons de toi, mon garçon. Quelle a été ta vie pendant ces longs mois d'absence?
Adrien, sans fausse honte comme sans forfanterie, leur raconta les curieuses péripéties de son existence. Il se garda bien toutefois de leur apprendre son amour pour Lucie et les fatales conséquences de cet amour.
Le récit de son odyssée terminé, on servit le café. M. Lasnier alla s'asseoir sur le canapé et appela près de lui Rachel et Adrien.
— Maintenant, dit le vieillard aux deux enfants, écoutez-moi : toi, Adrien, tu dois déjà avoir assez de cette vie d'artiste, si brillante à la surface, mais si triste au fond. Tu possèdes une fortune raisonnable : tu prends donc la place d'un pauvre diable qui en aurait besoin pour vivre. Tu le vois, en renonçant à ton métier, tu feras acte d'abnégation et de charité. Il ne dépend que de toi d'être bientôt le plus heureux des hommes. Tiens, regarde ta cousine : qu'en penses-tu? n'est-ce pas qu'elle es! gentille?...
Rachel devint toute rouge. La pudeur, en colorant ses joues, la rendit plus ravissante encore.
LES FfcMSllS IE TDÉAT1SE. 8 7
Je n'ai pas besoin de te dire qu'elle est aussi bonne que belle, continua M. Lasnier, tu la connais aussi bien que moi. — Évidemment, tu serais bien difficile, si, avec tous ses avantages, elle ne te convenait pas ! — Et toi, Rachel, comment trouves-tu ton cousin? C'est un beau gaillard, n'est-ce pas, et un excellent cœur malgré ses fredaines. Te plaît-il? allons, parle sans crainte...
— Mais... mon oncle... balbutia la jeune fille.
— Très-bien, très-bien, je conçois : tu as peur d'avouer aux autres ce que tu es si contente d'avouer à toi-même.
— Rien ne me prouve que, de son côté, mon cousin...
— Tu as, ma foi, raison, petite : eh bien ! attaquons franchement. Faisons une charge de cavalerie, cela me remémore le bon temps.
Monsieur mon fils, seriez-vous heureux si je vous donnais pour femme...
Rachel posa subitement ses doigts sur les lèvres du vieillard et l'empêcha d'achever.
En ce moment, on entendit sonner.
Trois voisins de campagne venaient faire leur
fr8 LLS FEMMES D£ THÉ.Vrill .
partie habituelle avec M. Lasnier qui leur présenta son fils. Ce dernier prétexta bientôt les fatigues de la journée et demanda l'autorisation de se retirer. M. Lasnier se pencha à son oreille : « Je te donne jusqu'à demain pour réfléchir, lui dit-il à voix basse.
Une fois seul, Adrien fut assailli par mille réflexions. Il pensa aux dernières paroles de son père; à Rachel qui allait sans doute devenir sa femme ; à Lucie dont le souvenir l'obsédait sans cesse, preuve irréfutable de l'amour qu'il avait encore pour elle, puis enfin à ce duel où il pouvait bien succomber. Cette pensée l'accablait, sa morl troublerait les derniers moments de ce vieillard si fier, si heureux d'avoir retrouvé son fils; elle assombrirait à jamais l'avenir de sa fiancée, de cette adorable jeune fille dont le sommeil était peut-être visité, à cette heure, par des songes d'amour...
Le jeune homme s'aperçut alors qu'il avait fait fausse route, mais il était trop tard pour rebrousser chemin.
Il ne put dormir de toute la nuit. Si ses paupières fatiguées s'abaissaient un instant sur ses yeux, des images tour à tour effrayantes et radieuses s'agi-
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taient en foule dans son cerveau. Aussi, attendit-il le jour avec une fiévreuse impatience. Enfin le premier rayon de lumière vint éclairer sa chambre. Adrien entr'ouvrit avec précaution les volets, s'habilla à la hâte, sortit sans éveiller personne et se rendit au rendez-vous qu'il avait donné à ses amis.
Le temps était sombre : l'air était plein débrouillards grisâtres qui se dissolvaient lentement en une pluie fine et glacée et empêchaient de découvrir le ciel. La tristesse de la campagne ne fit qu'accroître la tristesse d'Adrien. C'est ce qui arrive toujours. La nature extérieure réagit malgré nous sur nos impressions. Mettez un malheureux en présence d'une nature joyeuse et belle, et vous verrez peu à peu l'espérance de jours meilleurs luire en son âme, et son front se tourner avec reconnaissance vers Dieu qui lui sourit dans un rayon de soleil ou dans le calice d'une fleur. Le contraire est également vrai.
Notre jeune homme se promena une demi-heure dans la longue allée qui servait d'avenue au rendezvous, puis il aperçut au loin une voiture.
Ce ne peut être que celle de mes témoins, pensa-t-il.
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La voiture s'arrêta, en effet, devant une propriété qui semblait être abandonnée.
Maurice et Gaston en descendirent. Adrien alla au-devant d'eux.
— Ah ! te voilà, fit Maurice, très-bien. Comme tu es pâle ! tu trembles, je crois ?
— Oui : j'ai froid.
— C'est ce que répondit autrefois ce pauvre diable de Bailly : mais lui allait à l'échafaud, et tu ne vas qu'à un duel. Je connais Bayer : il te blessera peut-être, mais ne te tuera pas : il est trop bon tireur pour cela.
— Une drôle de consolation !
— Bah ! autant celle-là qu'une autre. Au fait, tu es peut-être aussi fort que Bayer...
— Moi ! je suis d'une maladresse !...
— Tant mieux ! aux innocents les mains... heureuses ou plutôt malheureuses.
Pendant ce court dialogue, Maurice avait tiré une petite clef de sa poche et ouvert la porte de la maison où il fit entrer ses amis.
Les jeunes gens pénétrèrent dans une espèce de pièce gothique, meublée d'une façon très-originale.
Sur les étagères, des têtes de morts, des reptiles et des oiseaux de proie empaillés. A la muraille étaient suspendus des pistolets, des sabres, des épées et toute une panoplie du moyen âge.
— Oh ! diable, s'écria Adrien, mais nous sommes chez un petit-fils des brigands de Schiller ou des corsaires de Byron.
— Comme tu le dis, mon cher; il ne nous reste plus qu'une heure, il faut en profiter. Juste le temps de prendre le madère. C'est une liqueur réconfortante que je te recommande.
Maurice ouvrit une armoire creusée dans le mur et y prit une vieille bouteille dont il versa lui-même le contenu à ses amis.
— Eh bien ! continua le poëte, tu as vu ton père? que t'a-t-il dit ?
Adrien raconta à ses témoins ce que le lecteur connaît déjà.
— Maintenant, dit Maurice, prends ce fleuret et exerce-toi un peu. Cela te fera la main.
Ils exécutèrent ensemble quelques passes.
— Que me disais-tu donc tout à l'heure que tu n'avais presque jamais tiré! Tu es, en vérité,
d'une dextérité surprenante ! Il ne te manque que la pratique.
Puis, il lui donna quelques conseils qui furent approuvés par Gaston.
L'heure du rendez-vous sonna. Bayer et ses témoins ne se firent pas attendre.
— Où nous battons-nous, demanda Bayer.
— Là-bas, au fond de ce jardin ; nous avons tout ee qu'il nous faut ici : M. Gaston est médecin.
On fit les préparatifs du combat.
Bayer n'en était pas à son coup d'essai. Il s'était même acquis en ces sortes d'affaires une certaine célébrité qui le faisait redouter de ceux qui auraient pu ou auraient voulu dénoncer ses honteuses exploitations commerciales au mépris et a l'indignation publics.
Quant à Adrien, une seule idée le préoccupait : le désespoir de son pauvre vieux père et la douleur de Rachel, s'il venait à être tué.
Les témoins essayèrent une dernière fois d'arranger l'affaire.
Bayer exigeait qu'Adrien lui fit des excuses.
L'artiste avait trop de cœur pour accepter une semblable proposition.
On mesura les épées et les deux adversaires engagèrent le fer.
Le combat ne fut pas long. Adrien, dans un moment de rage, se fendit trop et s'enferra lui-même.
L'épée de son adversaire l'avait atteint en pleine poitrine.
On s'empressa de prodiguer au blessé les premiers soins. Gaston reconnut que la blessure était grave : un peu plus à gauche, elle eût lésé la région du cœur. Le transport fut jugé impossible, en cet état : on déposa Adrien sur le lit du poëte.
— Pauvre cher ami ! soupira Gaston en se penchant sur l'artiste, il faudra des soins immenses pour le sauver.
Maurice se chargea de la mission difficile d'aller trouver M. Lasnier et de tout lui apprendre.
— Une mauvaise nouvelle, dit-il à ses amis en les quittant, vaut encore mieux que le doute.
Bayer et ses amis remontèrent en voiture et reprirent le chemin de Paris où il leur tardait de raconter leur nouvel exploit et de bien déjeuner.
— Un bon déjeuner est le complément indispensable d'un bon duel, dit l'un des témoins en allumant un cigare.
— Je suis sûr que monsieur Adrien n'est pas de cet avis, ajouta l'autre.
— Vœ victis ! s'écria Bayer, en se rengorgeant brutalement dans sa fatuité, c'est la devise des braves.
— Et des bravi surtout !
Ce n'était pas une agréable mission que celle que venait de s'imposer volontairement Maurice. Aussi, balança-t-il longtemps avant de se décider à se présenter à M. Lasnier.
A son réveil, le vieux capitaine avait demandé où était son fds.
Il est sorti, au point du jour, lui répondit un domestique.
Quelque affaire l'aura appelé à Paris, pensa M. Lasnier, et, s'il n'a prévenu personne de son départ, c'est qu'il sera de retour pour déjeuner.
Rachel descendit à son tour et demanda des nouvelles de son cousin.
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On attendit en vain. Onze heures sonnèrent, et Adrien n'était pas rentré.
— Ma foi, dit le vieillard, nous déjeunerons sans lui. Ses affaires l'ont sans doute retenu à Paris.
Il pouvait être environ midi, quand Maurice, voyant l'état d'Adrien s'empirer, se résolut à aller tout apprendre à M. Lasnier.
Il se fit annoncer comme venant de la part d'Adrien.
On s'empressa de l'introduire.
— Monsieur, dit Maurice au capitaine, j'ai le regret de vous apporter une mauvaise nouvelle...
— Une mauvaise nouvelle !...
— Monsieur votre fils, qui est mon ami le plus cher, a eu un duel, ce matin.
M. Lasnier devint d'une pâleur livide... il chancelait...
— Et il est ?
— Blessé.
— Sérieusement?
— Non : mais sa blessure réclame beaucoup de soins.
— Ah ! le malheureux enfant ! s'écria le capi-
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taine, pourquoi donc s'est-il battu? il ne m'en avait rien dit. Où est-il?
— Chez moi.
— Loin ?
— A deux pas d'ici, dans cette maison retirée que vous pouvez voir, là-bas; voulez-vous m'y suivre ?
— Oh ! de suite, Monsieur. — Il demanda sa canne et son chapeau.
— Où allez-vous donc, mon oncle, interrogea Rachel en entrant tout à coup dans l'appartement, vous avez l'air tout effrayé...
— Je vais... je vais... au fait, viens avec moi; tu ne seras pas de trop : ton cousin s'est battu en duel et il est grièvement blessé.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle en tombant évanouie sur un fauteuil.
— Que je suis donc bête de lui annoncer ça à bout portant !
On fît respirer des sels à la jeune fille. Revenue à elle, elle voulut absolument suivre son oncle. Ils arrivèrent, en quelques minutes, chez Maurice. Eh bien? demanda tout bas Maurice à Gaston.
— Il vient d'ouvrir les yeux, répondit celui-ci.
— Annonce-lui la présence de son père et de sa cousine.
Lorsqu'Adrien vit venir à lui les deux seuls êtres qui l'attachassent à ce monde, il leur tendit la main sur laquelle tombèrent en même temps deux larmes.
Le vieillard et la jeune fille pleuraient!
Le lendemain, Adrien était installé dans la maison de son père. Rachel se fit sa sœur de charité. Elle puisa son dévouement dans son amour. « Je suis jaloux de lui, petite, lui disait parfois M. Lasnier en souriant, tu le soignes encore mieux que moi. »
Et le vieillard embrassait doucement celle qu'il appelait avec raison «l'ange gardien de la famille. »