ONZE IIEURES DU SOIR
Elmire et Maurice sont assis ou plutôt à demi couchés sur le même divan... la courtisane a la tête renversée sur la poitrine du jeune homme qui lui lait un amoureux collier de ses deux bras, pendant que leurs lèvres humides s'unissent dans un fiévreux baiser.
Le lendemain matin, vers dix heures, Elmire disait à Maurice :
— Tu me demandes comment il se fait que je t'aie aimé si vite : oh ! mon ami, le sais-je, moi ? J'ai éprouvé, à ta vue, ce que vous autres poètes, vous appelez, je crois, l'amour coup de foudre. L'orage a précédé l'éclair. Comme toi, cependant, j'avais juré de ne plus m'y laisser prendre, et je t'adore, mon Maurice !... Promets-moi seulement de m'aimer un peu, toi, de me faire ta confidente. Oh! tu verras comme je saurai te consoler de tes défaites ou applaudir à tes triomphes ! Tu me liras tes ouvrages avant de les publier : Molière faisait bien
120 LES KKMMKS DE THÉ vTlli:.
cela, lui, pour sa cuisinière, pourquoi ne le feraistu pas pour moi? Oh ! je m'y connais, va ! Mon métier d'actrice te déplaît, eh bien! j'y renonce. Tu serais jaloux de me voir, au théâtre, encensée tous les soirs par l'élite de la badauderie parisienne, et je ne veux pas. entends-tu, que tu sois jaloux : je ne vivrai plus que par toi et pour toi ! — Mais regarde donc comme le ciel est pur, un ciel de printemps ! veux-tu que nous allions à Bois-Colombe ? Ce sera une promenade charmante. Pendant que tu iras savoir des nouvelles de ton ami, je m'amuserai, dans ton petit jardin, à faire ma gerbe de marguerites : nous les consulterons ensemble, veux-tu, dis?
— Est-ce qu'il est possible de te refuser quelque chose ?
— Eh bien ! je vais faire une petite toilette bien simple, une toilette de grisette, et aussitôt après le déjeuner nous partirons. Pas de voiture: nous prendrons le chemin de fer. Je raffole des chemins de fer : j'ai l'enthousiasme de la grande vitesse !
— Je m'en suis aperçu déjà, lui dit Maurice en l'embrassant au front.
LES FhMtfbS DE TIIÉATKK. 1 il
— Vous êtes un méchant, Monsieur... — El elle lui fit encore cette moue qui vous ravissait plus qu'une ardente caresse.
Ne vous est-il jamais arrivé, chers lecteurs, d'assister, par un beau jour d'avril, au joyeux réveil de la nature? Il vous est arrivé sans doute quelquefois, dans une campagne bien ombreuse, bien solitaire, loin des rumeurs de Paris, de vous asseoir sur un tertre couvert de mousse ou sur un moelleux tapis de gazon, coude à coude avec une femme aimée. Et là, tous les deux, sous quelque dôme de feuillage, tout entiers à vos délicieuses rêveries, vous avez écouté, dans une muette extase, l'harmonieux cantique du printemps. Au-dessus de vos têtes, le léger bruissement des premières feuilles sous lesquelles les oiseaux chanteurs cherchent déjà la place où ils vont bientôt suspendre leurs nids; à vos pieds, le murmure du petit ruisseau qui semble tout heureux de voir reverdir ses rives; l'herbe naissante ondule sous les brises ; les pâquerettes, les primevères ouvrent leurs frais calices aux rayons du soleil. Puis, dans le fond bleu du ciel, l'aile blanche d'une hi-
rondelle qui s'endormira ce soir peut-être sous votre toit. Alors, en présence de cette nature souriante, au milieu de tous ces murmures qui vous viennent à la fois, vous berçant dans vos pensées les plus douces, vous éprouvez d'indicibles sensations. Vos cœurs se mettent à l'unisson de cette joie universelle, vous vous penchez avec ravissement l'un vers l'autre, et, dans une môme expansion de bonheur, vous vous surprenez à dire ensemble : « Oh ! qu'il l'ait bon vivre ainsi ! »
C'est ce que disait précisément Maurice à Elmirc, en pénétrant avec elle dans les vertes allées de son jardin de Bois-Colombe.
L'actrice était radieuse. On eût supposé, à la voir, qu'il s'était tout à coup glissé dans son âme quelques gouttes de cette sève fécondante sous l'action de laquelle arbres et fleurs renaissent. Son ivresse intérieure se traduisait, à chaque instant, par de joyeuses exclamations. Elle avait de ces étonnements naïfs qui faisaient sourire Maurice. Le poëtc s'éprenait de plus en plus de cette femme qui lui apparaissait sous un jour nouveau.
Elmire eut bientôt fait un petit bouquet de violettes.
LES FIMMES DE TDEATRE. 129
Elle le porta à ses lèvres, puis, avec un geste adorable de mutinerie enfantine, elle le jeta loin d'elle.
— Que fais-tu donc là? lui demanda Maurice.
— Tu ne devines pas ?
— Non.
— Je suis jalouse même des baisers que tu pourrais donner à ces fleurs !
— Folle ! dit le jeune homme, en soulevant avec transport Elmire dans ses bras.
Maurice introduisit ensuite Elmire dans le salon de son chalet.
— Ah ! mon Dieu ! quel horrible capharnaùm ! s'écria la jeune femme enjoignant les mains d'étonnement. Allons, allons, on voit bien que la robe d'une femme n'a pas encore passé par là. Tiens, mon ami, pendant que tu vas aller serrer la main à ce pauvre Adrien, je vais mettre un peu d'ordre là dedans; oh ! je suis, quand je veux, une excellente ménagère ! Tu m'en diras des nouvelles à ton retour qui ne se fera pas attendre, je l'espère. Je ne t'accorde que vingt minutes, une heure au plus, c'est bien entendu, n'est-ce pas? Allons, embrassez-moi, Monsieur, et à bientôt.
130 LES FEMMES Di; TlIÉlTKE.
Un quart d'heure après, Maurice était dans la chambre du malade qu'il trouva assis ou plutôt couché dans un large fauteuil, devant une fenêtre donnant sur la campagne. Le visage d'Adrien, amaigri par un mois de souffrances, était inondé des rayons de ce tiède soleil d'avril dont l'éclat caresse les paupières sans éblouir les yeux. Rachel était à ses côtés, attentive à ses moindres mouvements, lui souriant et le grondant tour à tour. Quand Maurice entra dans l'appartement, introduit par M. Lasnier, le blessé voulut se lever pour embrasser le poëte. La jeune fille s'y opposa avec une impérieuse et charmante autorité.
— C'est moi qui commande ici, entendez-vous, Monsieur, et vous devez m'obéir. Ne m'avez-vous pas mille fois juré obéissance ? — Puis, se tournant vers Maurice : N'ai-je pas raison, Monsieur? lui demandat— cllfl avec un regard d'une expression éloquente.
Le poëte s'inclina en signe d'assentiment et vint s'asseoir vis-à-vis de son ami.
Tu le vois, lui dit ce dernier avec une émotion qui décelait son bonheur, tu le vois, je suis traité parmi docteur impitoyable!...
— Je te conseille de te plaindre, en vérité ! Ah ! je voudrais bien être à ta place ! Je serais heureux de souffrir toute ma vie, si j'étais consolé par un ange comme vous, Mademoiselle...
Ce compliment lit monter le ronge de la pudeur et de l'amour an front de la jeune fille. Elle déposa la broderie qu'elle avait entre les mains sur une petite table à ouvrage, et, s'adressant ensuite au nouveau venu :
— C'est l'heure de la collation, lui dit-elle, nous ferez-vous le plaisir de la partager avec nous ? Depuis qu'Adrien est blessé, cette chambre est devenue notre réfectoire et notre salon de réception.
— En attendant qu'elle devienne ce qu'elle serait déjà peut-être, sans cette maudite blessure... reprit M. Lasnier en regardant sa jolie petite fille en dessous.
Celle-ci feignit de n'avoir pas entendu et s'esquiva.
— Excusez-moi, continua le vieux capitaine; je vous quitte pour quelques instants : vous ne serez pas fâchés l'un et l'autre, j'en suis sûr, de vous trouver un moment en tête-à-tête. Vous devez avoir plus d'une confidence à vous faire.
— Eh bien, mon cher, demanda Adrien au poëtc dès qu'ils furent seuls, menons-nous toujours la môme vie de cénobite? Ton cœur est-il toujours mort, non, endormi, voulais-je dire?
— Mon cœur! Ah! si tu savais!...
— Quoi donc ?
— Je suis pincé...
— Ah bah !
— Pour quelques jours seulement... une amourette, un feu de paille. Te rappelles-tu Elmire, une actrice du Palais-Royal?
— Je crois bien ! Ensuite?
— Elle est ici...
— Où?
— Chez moi ; c'est ma maîtresse.
— Prends garde, Maurice, prends bien garde à toi : cette femme est, dit-on, aussi dangereuse que belle...
— Fatuité à part, elle est folle de ma petite personne.
— Raison de plus pour te méfier d'elle.
— Pourquoi?
— Eh ! parbleu, c'est bien simple : si elle s'aper-
LLS FEMMES DE TflLATBE. 1 3 I
çoit que tu ne l'aimes pas, elle voudra se venger de tes dédains ; si elle s'aperçoit au contraire que tu l'aimes...
— Eh bien?...
— Eh bien ! elle ne t'aimera plus et te plantera là ! le jour où vos deux cœurs viendront à battre à l'unisson, elle te débitera deux ou trois petites phrases de cette force : Mon pauvre gros, tu as l'air de t'ennuyer. — Moi! pas du tout, mon ange. — C'est surprenant! P*** mon avant-dernier amant s'ennuyait toujours à propos : c'était un bon garçon, celui-là, et intelligent!...
— Je le serai autant que lui, Madame... — Quand me le prouverez-vous?
— A l'instant même ! — Et vous voilà séparés !
— Avoue que tu exagères un peu ; toutes les femmes ne sont pas des Lucie.
Ce nom de Lucie produisit une pénible impression sur Adrien. Maurice s'en aperçut :
— Pardonne-moi, dit-il aussitôt à son ami en lui prenant la main, pardonne-moi d'avoirétourdiment évoqué de tristes souvenirs : enterrons le passé, et parlons du présent. Quand te maries-tu?
— Dès que je serai rétabli.
— Tu aimes donc sérieusement ta cousine ?
— Elle est si bonne, si douce, si prévenante...
— Et si mignonne!... mais elle, t'aime-t-elle au moins?
— Oh! quant à cela je puis t'en répondre. Tiens, écoute : — L'autre jour, j'étais plongé dans cet assoupissement qui n'est que le prélude du sommeil. Mes yeux, à demi fermés seulement, pouvaient distinguer ce qui se passait autour de nous. Rachel était seule à mon chevet. Elle se pencha vers moi, et, me croyant profondément endormi, posa ses fraîches lèvres sur mes lèvres en feu ; je me gardai bien de m'évciller. Elle me considéra ensuite avec une indéfinissable expression de tendresse et de douloureuse pitié ; des larmes vinrent à ses paupières, elle se mit à genoux, et, à travers ses sanglots étouffés, je pus entendre ces mots qui résonnent encore à mon oreille : Mon Dieu, que deviendrai-jc maintenant, si vous le laissez mourir !...
En ce moment, Rachel et M. Lasnier reparurent ensemble, suivis d'un domestique qui portait un plateau sur lequel étaient posés des rafraîchissements.
Le vieux soldat déboucha uue bouteille de Xérès et en offrit un verre à Maurice.
— A la guérison du malade î dit ce dernier.
Le toast fut accepté avec reconnaissance. Maurice se disposa à partir.
— Quand nous reviendras-tu? lui demanda Adrien.
— Le jour de ton mariage, répondit le poëte.
— Oh ! ce sera bientôt, alors ! s'écria joyeusement M. Lasnier.
Elmire attendait Maurice sur le pas de la porte du salon.
— Eh bien! lui dit la sémillante actrice en se jetant à son cou et en lui montrant de la main les objets qu'elle avait disposés en ordre, tu le vois, j'ai fait la femme de ménage ! c'est la première fois que cela m'arrive depuis que je suis au monde. Mais pour toi, pour te plaire, que ne ferai-je pas?
Le poëte embrassa sa maîtresse à cinq ou six reprises.
— Où allons-nous dîner? demanda-t-il ensuite, à Paris ou ici?
116 LES PUMES l>E TIlÉiTRE.
— Oh! répondit Elmirc, j'ai aperçu de celte fenêtre un charmant petit restaurant.
— Où donc?
— Tiens, là-bas, à droite, au milieu de ces beaux arbres.
— Mais c'est affreux...
— Regarde bien : il y a, devant la maison, de gracieuses tonnelles.
— Des tonnelles sans feuillage ! ce n'est guère séduisant.
— Je t'en prie...
— Puisque tu y tiens absolument...
— A moins que cela ne te contrarie : tu sais bien qu'avec toi, je n'ai pas de volonté ; pourvu que tu me laisses t'embrasser et t'aimer à mon aise, oh! je serai toujours contente.
— Dire cependant que tu ne penses pas un mot de tout cela !
— C'est bien mal, ce que tu viens de me reprocher, Maurice... méchant que vous ôtes... tenez, Monsieur, je ne vous aime plus... Ctcs-vous satisfait, à présent?...
Le poëte fit un mouvement.
LES FiM.MES DE THÉATllK. 137
— Je ne t'aime plus... avec mes sens, reprit la sirène, je t'aime avec toute mon âme!
On alla dîner au restaurant en question. Maurice, enthousiasmé, trouva les tonnelles magnifiques.
— Fais toi-même la carte, dit-il à sa maîtresse. Celle-ci fit apporter un potage, une friture, des
légumes de la saison et une salade.
— Voilà un drôle de dîner, murmura le jeune homme.
— Un dîner comme je les aime, ajouta Elmire. Le repas terminé, Maurice appela le garçon et
demanda la carte.
En voici le détail :
Potage » 59
Friture I »
Pommes sautées » 50
Salade » C0
Dessert . » 50
Pain.. » 50
Vin » 80
Total 4 40!!!
— Allons, pensa Maurice, voilà une petite femme qui ne me ruinera pas !
Cette fois nous allons rue Blanche, au n° 80, au premier, au-dessus de l'entre-sol, faire plus ample connaissance avec un autre de nos personnages féminins : mademoiselle Jeanne, la femme pervertie par excellence, la courtisane sans pudeur, mais qui se souvient parfois, jusque dans ses orgies, qu'il est des malheureux qui pleurent pendant qu'elle chante et rit. Sa dépravation, à elle, est tout extérieure : c'est une fanfaronne du vice, rougissant en public d'une bonne action qu'elle a été heureuse de faire secrètement. En un mot, l'antithèse vivante d'Elmire.
Nous vous l'avons déjà dit : Jeanne n'est pas fon-
140 LES FUIMES DE TDÉATIIF.
cièrcmcnt belle, mais sa nature sympathique et ouverte, son expansive et continuelle gaîté, lui font pardonner les perfections qu'elle n'a pas.
Quant à l'esprit... « il faut être sourd ou aveugle, répétait-t-clle chaque jour, pour ne pas en faire sa petite provision. » Ce qui signifie qu'elle en possède peu du sien, mais beaucoup de celui des autres.
Jeanne appartenait à une famille riche. Son père s'était enrichi dans des spéculations commerciales qui lui avaient toutes réussi. C'était un homme dur et brutal. La fortune, au lieu d'adoucir son caractère, le rendit au contraire plus âpre et lui permit de lâcher la bride à ses instincts grossiers. Il avait des maîtresses qu'il entretenait, et, si sa malheureuse femme s'avisait quelquefois de s'apercevoir de ses débordements et de les lui reprocher, il ne trouvait pas de meilleure consolation à lui offrir que de l'injurier et de la battre. Un pareil régime ne convient pas à tous les tempéraments : la mère de Jeanne, une excellente et digne créature, mourut du chagrin que lui causait l'ignoble conduite de son mari.
Ce dernier ne tarda pas à convoler — style de tabellion!
LES FEMMES DE TUÉaTIÏE. 141
Notre jeune fille avait alors quatre ans ! Elle fut donc d'abord élevée par sa marâtre ; puis celle-ci, se voyant à son tour abandonnée par son mari, ne fit pas la sottise irréparable d'en mourir de chagrin. Il est toujours des accommodements avec le ciel. Elle n'adressa jamais le plus petit reproche : en revanche, on ne lui en fit jamais non plus. Les deux époux n'en vivaient qu'en meilleure intelligence, mais les pauvres petits enfants — Jeanne avait deux frères — ne s'en portaient pas mieux.
Après avoir bien bu et bien mangé, leur plus doux passe-temps était d'aller se rouler dans la boue avec les petits vagabonds de la rue.
Comme vous le voyez, c'était une éducation béarnaise. Henri IV, à leur âge, ne les eût pas surpassés en morveuse élégance.
Cependant les enfants grandirent. Les garçons furent mis au collège, Jeanne resta à la maison.
Son éducation est l'affaire de ma femme, disait souvent le père.
Son éducation ne me regarde pas : ce n'est pas ma fille, disait souvent la marâtre.
Ce fut sous cette double et prévoyante surveillance que la jeune fille atteignit sa quinzième année. Grâce à cet admirable instinct, à cette espèce d'intuition d'elle-même que la femme possède à un si haut degré, elle comprit qu'il devait bientôt s'opérer en elle une métamorphose, que la chrysalide allait briser sa coque. La coquetterie, ce premier bourgeon de tout printemps féminin, lui apprit qu'elle avait des ailes et qu'il ne tenait qu'à la chrysalide de devenir un brillant papillon.
Un jour son père, en rentrant, la surprit devant un miroir.
Notre homme était heureusement de bonne humeur.
— Tu es contente de te mirer là-dedans ! dit-il à la petite.
— Oui, mon père, répondit naïvement Jeanne.
— Le fait est que tu n'es pas trop mal tournée, mais il te manque de la toilette. Demain, rappellemoi que je t'ai promis une robe de soie longue, un beau mantelct et un chapeau comme les portent les grandes dames de Paris.
Ivre de joie, la jeune fille sauta au cou de son père
LKS FEMMES DE TOEATliE. 143
— Oh ! que je t'aime bien ! lui dit-elle en l'embrassant.
Le lendemain, Jeanne rappela à son père sa promesse de la veille. Celui-ci lui donna quinze louis, et pria sa femme d'aller elle-même faire emplette des vêtements.
A dater de ce jour, la jeune fille se fit femme. Elle n'alla plus courir dans la rue; elle chercha et trouva dans le travail un adoucissement contre ses peines. Elle comprit vite qu'elle ne devait désormais compter que sur elle-même.
Comme toutes les fillettes de quinze ans, Jeanne avait ses moments de rêverie. A Paris, le rêve d'amour mène lestement à la réalité.
Notre pauvre délaissée fit bientôt la connaissance d'un jeune homme, artiste statuaire en herbe, charmant garçon de dix-huit ans, riche... de toutes ses glorieuses espérances, croyant aussi fermement à l'amour qu'à son avenir. Ce jeune homme avait pourtant un défaut capital : la paresse ! Oh ! il faut lui rendre cette justice : il poussait le culte de la paresse jusqu'au fanatisme. Il prétendait qu'une
Ht LES FEMMES DE TIIEATltE.
trop grande activité ne peut que nuire à l'économie de notre organisme. Appliquez une lame de couteau sur une meule, se plaisait-il à répéter, et faites longtemps tourner la meule, il ne vous restera bientôt plus que le manche. Cet ingénieux petit raisonnement suffisait à lui prouver qu'il avait raison. Et pourtant, quand le besoin d'argent l'aiguillonnait trop vivement, il se mettait à l'œuvre avec une véritable furie. Cela durait deux ou trois jours par semaine, puis il retombait dans sa somnolence habituelle.
Ce garçon-là s'appelait Henri Repos : un nom prédestiné !
Comment Jeanne le rencontra-t-elle ? C'est ce que je ne vous dirai pas. Ce que je vous dirai, c'est qu'au bout de deux mois la jeune fille annonça qu'elle allait devenir, mère ! ce que cet aveu lui coûta de larmes, vous pouvez aisément vous le figurer. Henri la consola de son mieux. Il aimait sincèrement la jeune fille. Une preuve irrécusable de cet amour, c'est qu'il lui jura de travailler sans relâche ! — Un jour vint où il fut impossible de déguiser la grossesse : le père de Jeanne et sa marâtre furent tout
IFS FEMMES DE TUÉATM. 1 4 î
joyeux de trouver un si beau prétexte pour s'indigner ensemble de cette honteuse conduite et la chassèrent, avec force madélictions, de la maison. Ils avaient pourtant l'un et l'autre, ces époux indignés, leurs petits péchés mignons sur la conscience !
La jeune fille se réfugia chez Henri.
La paresse est la mère de tous les vices, dit la sagesse des nations, et la sagesse des nations n'énonça jamais un apophthegme plus vrai que celui-là.
La paresse mène fatalement à l'ivrognerie, l'ivrognerie à la luxure, la luxure à la débauche et la débauche à la honte !...
Henri monta ou plutôt descendit rapidement les degrés de cette triste échelle dont l'extrémité s'enfonce dans la boue. Jeanne s'en effraya : elle eut recours aux affectueuses remontrances : les remontrances furent vaines. Alors, elle essaya de l'éloquence des pleurs. En la voyant pleurer, le jeune homme eut d'abord l'air de la plaindre, puis sa pitié fit bientôt place à une brutale et incessante raillerie. Ce n'était pas assez des sarcasmes les plus amers : il lui arriva plus d'une fois, dans un accès
14 G LES ECHUES DE THÉATUE.
de colère ou de mauvaise humeur, de frapper cette enfant qui s'était donnée à lui comme à son seul protecteur sur la terre. Et pourtant, la jeune fille s'attachait plus que jamais à celui qui l'abreuvait si lâchement d'humiliations et de souffrances. Incompréhensible et sublime mystère de l'amour chez la femme ! son dévouement ne se lasse pas et revêt toutes les formes. Son sacrifice lui est une âpre et mordante volupté. La victime est fière, est heureuse de s'immoler. Elle gravit son calvaire la tête haute et le front radieux ! Si lourde que soit sa croix, si faibles que soient ses épaules, elle repousserait d'un sourire le Cyrénécn qui lui offrirait un peu de sa force : elle n'en a pas besoin. Elle portera seule son fardeau, dût à la fin son fardeau l'écraser ! Le Christ a été crucifié pour la rédemption de tous; la femme se crucifie elle-même pour la rédemption d'un seul !
Et puis, vous le savez, Jeanne était à la veille d'être mère !
Cette circonstance qui, dans le cœur de tout autre que dans celui d'Henri, eût éveillé de si chaudes émotions, le laissa froid et insensible.
LES FEMMES DE TIIÉàTUE. 147
Un soir, il rentra ivre en fredonnant une obscénité rimée.
Jeanne sanglotait dans un coin de la chambre. Henri, luidit-elleen lui pressant les mains, aie pitié de moi, je souffre, va chercher un médecin...
L'ivrogne ricana entre ses dents.
— Un médecin ! un médecin ! murmura-t-il, j'aime mieux aller boire !
— Henri, je t'en supplie...
— Laisse-moi tranquille, ou sinon...
— Mais tu n'as donc pas de cœur !
— Va-t'en au diable avec tes jérémiades ! — Et il la repoussa avec une telle violence, que la jeune fille chancela et alla se heurter contre un angle du lit.
— Le choc lui fît éprouver une secousse intérieure qui fut pour elle une foudroyante révélation : elle se releva, pâle, haletante, superbe d'indignation :
— Tout est fini entre nous ! s'écria-t-elle, vous avez tué mon enfant ! . . .
L'amour de la jeune fille venait de s'ensevelir dans l'immense désespoir de la mère.
Trois mois après ces événements, Jeanne était une des lionnes de Paris.
Comment était-elle parvenue à cette haute position sociale ?
Eh ! chers lecteurs, ai-je besoin de vous le dire !
Il y a dans Paris quelques centaines de vieillards et de jeunes gens — les vieillards sont les plus nombreux — Russes, Anglais, Français, Espagnols, voire même Gascons, qui ne trouvent pas de meilleur emploi à faire de leur fortune que delà transformer en hameçons dorés auxquels viennent se prendre étourdiment nos ablettes enjuponnécs. C'est un spectacle des plus édifiants !...
150 LES FEMMES DE lilEATht:.
Jeanne, que la misère et les rudes privations avaient afl'amée, se jeta avec joie sur l'hameçon que lui tendit un noble boyard, vert galant archi-millionnaire qui n'avait pas vu moins de soixante-cinq hivers et qui s'ingéniait, de la façon la plus amusante du monde, à faire fondre la neige que ces longs hivers avaient amassée sur son vénérable chef.
Un jour, c'était, je crois, un dimanche de décembre, notre boyard, dont je ne vous dirai pas le nom, de peur d'estropier son orthographe russe, notre boyard, après avoir baisé notre jeune fille au front, un baiser de père ! — lui tint à peu près ce langage :
— Jeanne, ma mie, le jour de l'an s'approche ; que veux-tu pour tes étrennes ?
— Ce que vous voudrez, répondit-elle.
Cette réponse nous prouve que Jeanne connaissait déjà à fond son protecteur, et qu'en ne lui demandant rien, elle était sûre d'obtenir beaucoup.
Une voiture attendait nos deux personnages, le vieillard pria Jeanne d'y monter.
— Oh ! la jolie voiture, s'était perfidement écriée
LES FEMMES DE TIIEATKE. I r, I
la jeune iille, la belle livrée ! A qui donc ce beau coupé ?
— A toi, mon enfant...
— A moi ! à moi !
— Oui.
Elle se précipita dans l'intérieur comme une petite folle.
— Et où allons-nous ?
— Rue Taitbout.
La voiture partit ; en quelques minutes, on arriva à destination.
Le boyard fit monter la jeune fille au second étage d'une magnifique maison, et, lui glissant une clef entre les doigts, la pria d'ouvrir elle-même. La porte ouverte, un valet se présenta devant elle et la salua jusqu'à terre. Elle pénétra ensuite dans des appartements dont le luxe et la richesse l'éblouirent.
— Où sommes-nous donc? demanda-t-elle.
— Chez toi...
Ces deux mots d'un laconisme si éloquent produisirent un effet magique sur la jeune fille. Elle considéra de nouveau les merveilles qu'elle avait
1b2 LES FEMMES DE THÉÂTRE.
sous les yeux, puis son regard sembla interroger le vieillard qui souriait de l'étonnement de la gentille créature :
— Oh ! que vous êtes bon, lui dit-elle enfin, en se jetant à son cou.
Ce témoignage d'expansive tendresse rendit le vieillard radieux.
— Oh ! tu n'as pas encore tout vu ! lui murmurat-il doucement.
Il ouvrit alors une armoire où s'étalaient une dizaine de robes de soie, de velours, de toutes couleurs. Puis, du linge, des dentelles, des chapeaux, des cachemires, des parures. En présence de cette magnifique exhibition, Jeanne n'avait pas assez de ses deux yeux pour admirer, et de ses deux lèvres pour embrasser le vieillard, sa joie tenait du délire ! Et voilà comment la maîtresse d'Henri devint une femme du jour !
Elle eut des maîtres de chant, de piano, de français. Elle fit en tout des progrès rapides qui ajoutèrent au charme de sa jeunesse et de sa fraîche beauté. S'il lui arrivait quelquefois de se rappeler le passé, ce n'était que pour mieux apprécier le con-
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traste qu'il lui présentait avec le présent. Hier la misère, aujourd'hui l'opulence ! Et cependant, se disait tout bas la jeune fdle, j'aimais mieux Henri avec ses défauts, que mon Russe avec ses qualités! Pourquoi? Elle le savait bien, mais elle ne voulait plus se l'avouer. De peur de se comprendre, elle s'étourdissait jusqu'à l'oubli d'elle-même et des autres. De chute en chute, elle parvint à réussir' au delà même de ses désirs.
Quand elle fut bien repue de plaisirs, elle eut soif de célébrité. Une de ses amies lui proposa de se mettre au théâtre. Jeanne accueillit avec enthousiasme cette proposition. Mais le boyard y consentirait-il, lui? Là était la question, mais bah! ce que femme veut, le diable le veut. Donc, le diable aidant, la courtisane sut aplanir toutes difficultés.
L'amie dont nous venons de parler devait donner une représentation, à son bénéfice, à l'École-Lyrique. Jeanne voulut y faire ses débuts.
Le boyard répondit à cette demande par une grimace. Jeanne la renouvela par un sourire. Elle gagna sa cause, à la condition expresse, toutefois, qu'elle ne jouerait que cette fois-là seulement. Son
154 LES FEMMES DE TIIÉaTUE.
protecteur loua une partie de la salle et invita tous ses amis.
Jeanne débuta dans le rôle de Mimi, de la Cord sensible, et, soyons juste, elle s'en tira à peu près convenablement.
On lui fit une ovation : ce furent des applaudissements enthousiastes, des trépignements frénétiques. Elle sortit de scène sous une pluie de Heurs.
C'était bien le moins qu'on pût faire pour la maîtresse d'un boyard !
Ce succès, dû à la bienveillance et à la flatterie bien plus qu'à son talent, l'encouragea à persévérer dans cette voie qui ouvrait à son orgueil de si riantes perspectives. Le prince finit par prendre lui-même au sérieux les triomphes de la jeune fille, et n'apporta plus d'obstacles à ce qu'il croyait être une vocation. Le talent de l'actrice mettrait un rayon de plus au front de la jeune fille et une nouvelle saveur à l'amour de la courtisane. Tout en favorisant de la sorte les projets ambitieux de sa maîtresse, le prince avait soin de se réserver la part du lion.
LES FEMMES PK IDÉATUE. 135
Jeanne devint bientôt l'étoile la plus lumineuse de l'École-Lyrique.
Un soir qu'elle jouait la Dame aux Camélias, le hasard amena Henri à ce théâtre. Grande fut sa surprise de reconnaître en la Marguerite Gauthier du drame, éblouissante de parure et de bijoux, celle qui l'avait jadis tant aimé. Il voulut la revoir, lui parler. Il attendit la fin du spectacle, mais elle était . tellement entourée, à sa sortie, qu'il lui fut impossible de l'approcher. Il la suivit du regard et la vit monter seule dans une voiture qui partit au galop.
Après une course de vingt minutes, le coupé s'arrêta. Le jeune homme, le front en sueur, se précipita sur la portière et l'ouvrit.
La tenue du statuaire était loin d'être élégante; Jeanne fut presque effrayée de cette apparition inattendue. Elle se rejeta vivement dans le fond de la voiture.
— C'est moi, dit le jeune homme en avançant la tête.
— Qui? moi?
— Henri !
— Ah ! fit l'actrice. Elle tira de sa poche une
bourse et la tendit à son premier amant. Celui-ci l'accepta sans hésiter.
— Toujours le môme ! murmura tristement la jeune femme, puis, s'adressant tout haut à Henri : Veuillez fermer la portière, lui dit-elle. Le jeune homme obéit.
— Ah! c'est égal, répétait-il en s'éloignant, elle a encore meilleur cœur que je ne pensais! Je vais me régaler crânement à sa santé !
— Quand je songe que j'ai été folle de cet hommelà! se disait Jeanne de son côté; est-on assez bête quand on aime !
L'actrice a aujourd'hui vingt-trois ans; elle est veuve depuis longtemps de son boyard. Elle a eu le courage de porter le deuil du digne homme. Il est vrai que le noir lui va à ravir, et que le veuvage n'a pas été long!...
Il est dix heures du matin. Jeanne vient de se lever, elle a ouvert la fenêtre.
Pas un nuage au ciel, un soleil splendide !
La courtisane reste un instant accoudée sur l'appui de sa croisée. Son regard erre, avec une délicieuse rêverie, dans le cercle étroit de son horizon. Les rayons solaires glissant sur les toits des maisons voisines et se brisant en prismatiques reflets; les brouillards de la nuit qui se dispersent dans l'azur en mille flocons blancs et roses; le bruit des volets qui s'écartent en laissant apercevoir de fraîches figures de jeunes filles ou des têtes blondes de chérubins à demi éveillés, les caresses parfumées
des premières brises printanières, le cri joyeux d'une hirondelle saluant le nid retrouvé, l'aspect lointain de quelques grands arbres reverdis ou de quelques branches de lilas en fleurs, tout ce que la nature met de grâce ineffable et de céleste coquetterie dans son éternelle et virginale toilette, tout cela éveille en l'âme de la jeune femme une indescriptible série d'émotions dont la fraîcheur et la suavité ramènent le sourire de l'amour sur ses lèvres et la sérénité de l'espérance sur son front.
— Où pourrais-je bien aller aujourd'hui? se demanda-t-elle tout à coup, en sortant de son extatique contemplation. Elle ouvrit son carnet, et, sur la première page, aperçut le nom d'un jeune et pauvre auteur pour lequel elle avait eu un caprice.
— Oui, celui-là, murmura-t-elle.
Elle appela sa femme de chambre.
— Madame est déjà éveillée ! quelle robe faut-il lui donner?
— Oh! la plus simple de toutes... Personne ne m'attend ?
— Pardon : mademoiselle Lucie...
— Lucie ! mais il fallait la faire entrer !
LES Fr-MMES DE '1HÉATKK. 159
— J'ignorais...
— Bien, bien, je comprends; qu'elle vienne.
— Bonjour, chère petite, s'écria Jeanne quand Lu- <-ie fut introduite, quelle douce surprise ! Eh bien ! qu'est-ce donc? comme tu es pâle ! aurais-tu pleuré?
— Beaucoup...
— Gomment ! tues aussi sotte que cela! Ah! j'y suis... le duel d'Adrien!... As-tu de ses nouvelles?
— Oui : Adrien est sans danger.
— Pourquoi pleurer, alors?
— 11 ne m'aime plus!...
— Vrai?
— 11 se marie !
— Ah bah ! que veux-tu, ma chère Lucie, tu devais t'attendre à cela. Le mariage, vois-tu, c'est une manie dont les hommes ne se corrigeront jamais... heureusement pour nous...
— Que faire?
— Belle question ! ne pas plus songer à lui qu'à l'an quarante !
— C'est facile à dire, cela !
— Et bien plus facile à faire !... Veux-tu que je te donne un conseil, oh! mais, là, un bon conseil : eh
bien ! étourdis-toi, enterre-toi jusqu'au cou dans tes rôles, abonne-toi aux journaux, prends une voiture, fais comme moi, en un mot...
— Et je serai heureuse?
— Dame ! je ne te réponds pas positivement de cela, seulement je puis te certifier que tu ne seras pas malheureuse. — Tiens, aujourd'hui je vais faire l'école buissonnière, comme à quinze ans! viens-tu avec moi?
— Où?
— Oui, ma gentille, je veux, moi aussi,
Déposer un instant l'orgueil du diadème !
Je veux aller, dans la mansarde d'un poëte, oublier les ennuis de mon petit palais...
— Quel poëte?
— Anatole Morval, un philosophe sans pédantisme, une muse sans azur, un génie sans orgueil, un homme d'esprit sans méchanceté et un joli garçon sans fatuité.
— Mais c'est un véritable prodige, ton poëte !
— Justement ! voilà pourquoi il ne réussit pas. Jusqu'à présent, son esprit ne lui a procuré que des
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amis qui s'en servent... pour eux, et des ennemis qui le dénigrent. Tu l'apprécieras toi-même, du reste : il est d'une gaieté entraînante et d'un aplomb superbe. Il a eu les femmes les plus belles, les a adorées toutes et n'en a aimé aucune. Il occupe, pas bien loin d'ici, un modeste logement qu'il partage avec Léon Normand, une manière de Desgenais, grognant toujours, mais ne mordant jamais. C'est le chien du logis : il se ferait, au besoin, tuer pour son ami. Il travaille pour celui qui rêve.
Ces garçons-là se chérissent comme deux frères.
Ainsi, c'est décidé, tu m'accompagnes?
— Ils trouveront peut-être étrange...
— Allons donc ! ces messieurs seront enchantés de te voir; plus on est de fous, plus on rit.
— Je te suis.
Pendant que ces dames s'habillent, passons, sans plus de cérémonie, dans le modeste logement occupé par nos deux jeunes gens. Une vive discussion vient de s'élever. Écoutons.
— Je te dis que tu as tort, mille fois tort, crie Léon à tue-tête.
— C'est possible, cœur de bronze, réplique Anatole, mais je voudrais bien te voir à ma place, possédant une adorable petite femme, douce, bonne, honnête et qui vous aime ! Oh ! tu as beau hausser les épaules : je te jure qu'elle m'aime.
— Raison de plus pour la quitter. L'amour, voistu, mon pauvre Anatole, ne peut être qu'un obstacle à ton avenir : il te dérobe les précieux moments que tu consacrerais à tes œuvres. Tu ne voudras sans doute pas le nier : depuis que tu fréquentes cette petite Geneviève, tu négliges tout, ton amante exceptée. L'amour ! l'amour ! c'est magnifique, je le sais bien, mais la misère, c'est diablement lugubre. Et cette femme-là nous y plongera, dans la misère, car elle te coûte de l'argent...
— Peut-on dire !...
— Eh ! c'est clair comme bonjour : puisqu'elle est honnête, tu seras, bon gré, mal gré, forcé de l'entretenir! comment ferait-elle autrement?
— C'est presque vrai.
— Tu te résous donc à faire séparation de corps et... de bien...
— Puisque c'est nécessaire ! . . . chère Gcne-
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viève ! elle est capable d'en mourir de douleur.
— Fat, va ! — si tu savais comme elles oublient vite, ces charmantes créatures ! tu peux t'en rapporter à moi sur parole : j'ai fait de sérieuses études là-dessus. — Dorénavant, je t'en supplie, aie dix maîtresses à la fois, si cela te convient, mais jamais une seule.
— Le Seigneur parle par ta voix !..
— Et le diable s'agite dans notre bourse... il ne nous reste que trois francs : juste de quoi déjeuner. Cela nous mènera jusqu'à ce soir : j'ai deux tableaux à livrer.
— Au même prix que les deux derniers? demanda Anatole en souriant.
— Ah ! parbleu, je te conseille de plaisanter : tu places si bien tes comédies !
— Si nous mettions ma montre au clou, hein ?
— Nous avons le temps. La fortune peut frapper à notre porte d'ici à ce soir : c'est une déesse si bizarre !
— Allons, comme tu voudras. Dieu est grand ! je vais terminer mon second acte.
— Et moi, mon tableau.
164 LES FfcMMES DE THÉÂTRE.
Plume et pinceau allaient faire merveilles, quand nos artistes crurent entendre sur le palier le froufrou de robes de soie.
— Encore du sexe ! s'écria Léon en se croisant les bras, mais c'est donc une malédiction?
— Veux-tu bien te taire, insensé, c'est peut-être la fortune qui nous arrive !
On frappa discrètement.
Anatole s'empressa d'ouvrir.
— Jeanne ! exclama l'auteur.
— Eh bien ! ma visite vous surprend ? Je vous présente mademoiselle Lucie, une de mes meilleures amies. — Les jeunes gens saluèrent.
— Mais asseyez-vous donc, dit Anatole aux deux actrices. Et il leur offrit des fauteuils.
— Je gage que vous ne vous doutez même pas du motif qui nous amène? dit la jolie Jeanne en déposant familièrement son mantelet et son chapeau sur le lit tout en faisant signe à Lucie de l'imiter.
— Quelque bonne nouvelle à nous annoncer: vous êtes un messager de bonheur.
— Oui, oui, faites des compliments ! c'est bien
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de cela qu'il s'agit, en vérité ! nous venons vous demander à déjeuner !
Les deux artistes échangèrent rapidement un regard d'intelligence.
— C'est mal de nous prendre ainsi à l'improviste, dit Léon en affectant péniblement de sourire, mais tant pis pour vous : vous en supporterez les conséquences !
— Nous aurions voulu vous servir un festin de Lucullus, et, par votre faute, Mesdames, nous ne pouvons vous offrir qu'un déjeuner de garçon !
En môme temps, Anatole passa, sans être vu des deux femmes, sa montre en or à Léon qui descendit commander le repas.
— Eh bien ! dit l'auteur à Jeanne, il me semble, chère bébé, que vous me négligez un peu : voilà trois grands mois que l'on n'a eu de vos nouvelles ! et voilà que vous me tombez du ciel comme un ange qui s'ennuierait dans son paradis ! — Trois mois sans venir me voir ! oh ! pour le coup, je suis forcé de croire que vous me faites des traits... Quel diablotin de cœur avez-vous donc ? il ne peut pas rester deux jours de suite en place ! Allons,
166 LES FEMMES DE THÉAIllE.
prêtez-moi votre petite main blanche... là, trèsbien... un seul baiser, deux au plus et tout est pardonné !
— Oh ! si nous daignions régler franchement nos comptes, l'un et l'autre, je ne sais trop lequel de nous deux serait le débiteur... je vous connais, beau masque !
— Qu'est-ce ! qu'est-ce ! dit joyeusement Léon en entrant avec le déjeuner, on se dispute par ici?
— Qui se dispute s'adore, répliqua Anatole.
En un instant, le couvert fut dressé, on se mit gaiement à table.
— Oh ! oh ! s'écria Jeanne en riant, la vaisselle et le linge ont augmenté : c'est un ménage complet! auriez-vous, par hasard, séduit quelque fine lingère?
Anatole baissa la tête sans répondre. Les paroles de l'actrice venaient de remuer une fibre douloureuse de son cœur. Un nuage de tristesse passa rapidement sur son front.
— Gomme te voilà tout d'un coup devenu rêveur ! est-ce que tu souffres? questionna Jeanne en examinant attentivement le jeune homme.
— Pas le moins du monde, répondit-il, excusez,
je vous prie, cette distraction: je voyage souvent en Espagne. Je m'imaginais être en plein moyen âge : j'étais un fier paladin organisant des tournois dont vous étiez les reines...
— Vrai ?
— Aussi vrai...
— ... Que tu mens, n'est-ce pas? interrompit Léon. Tenez, Mesdames, voulez-vous que je vous dise à quoi ou plutôt à qui pensait notre fier paladin ?
— Dites.
— . Léon, dit froidement Anatole à son ami, verse à boire à ces dames, et garde tes piquantes révélations pour une autre fois. Je ne vois pas, d'ailleurs, matière à plaisanterie dans ce que tu as envie de débiter.
— Quel ton solennel, mon Dieu ! dirent les jeunes femmes.
— Ah ça! reprit Léon, tu es donc toujours malade ? et moi qui te croyais à jamais guéri ?
— Eh bien ! riez tant que vous voudrez, vous autres, riez, moi je ne le puis pas ! Oui, j'ai aimé, j'aime encore ! Et pourquoi, s'il vous plaît, rougi-
rais-je de cet amour? Oh! votre tour viendra, monsieur le sceptique, le vôtre aussi, Mesdames, si toutefois il n'est déjà venu... Vous sentirez, un beau jour, un chaud et pénétrant rayon se glisser furtivement dans votre âme où vous l'accueillerez avec joie ; mais voici que le rayon deviendra flamme ; un volcan s'allumera bientôt dans votre poitrine, et croyez-moi, c'est en vain que vous vous efforcerez de l'étouffer : la lave bouillonnante ne se refroidira que lorsque dans votre cœur, cratère desséché, il n'y aura plus que des cendres !
— Oh! oh! oh! nous sommes dans le lyrisme jusqu'au cou, s'écria Jeanne ; continue, Anatole, tu me plais avec ton volcan, ta lave et ton cratère ! le Vésuve, quoi !...
Le jeune homme ne se laissa pas décontenancer :
— Celle que j'aimais, reprit-il, m'aimait aussi. Tous les jours, on lui offrait une existence dorée, mais elle préférait partager ma misère, elle préférait ma mansarde aux somptueux appartements où il ne tenait qu'à elle de trôner avec éclat !
Le peu qu'elle gagnait au théâtre, elle me l'apportait régulièrement comme une petite fille.
Allons, dites-moi que l'amour est un luxe ruineux pour les pauvres diables comme moi ; ditesmoi que, pour elle comme'pour moi, il est nécessaire que nous nous oubliions, mais, de grâce, ne traitez pas notre amour de chimère ; si notre bonheur doit pour toujours s'envoler, laissez-m'en au moins le souvenir!... Si Dieu m'eût fait riche, je l'aurais épousée...
— Au fait, il a raison, Mesdames, dit Léon : c'était une fée, un lutin, un ange que cette petite-là ! On en faisait ce qu'on voulait : elle était bonne jusqu'à recoudre mes boutons! Je me rétracte: c'était la perle des fillettes que Geneviève !
— Geneviève? demanda Lucie.
— Oui, soupira Anatole.
— Geneviève qui?
— Bernier... vous la connaissez?
— Je crois bien ! une camarade de pension, une mignonne créature, alors, aussi douce que bonne, vous avez pu la quitter?...
— Puisque la nécessité l'exigeait !...
Jeanne avait attentivement écouté tout ce dialogue.
— Prends garde, dit-elle à l'auteur, il ne faut pas jouer avec le premier amour d'une jeune fdle... sa première déception est toujours son premier pas vers l'infamie !
— Allons, allons, assez de papillons noirs comme ça ! s'écria Léon ; tenez, Mesdames, continua-t-il en ouvrant les croisées, voulez-vous que nous profitions de ce beau ciel pour aller voir, à la campagne, voler les papillons bleus ?
— A la campagne ! à la campagne !
Les apprêts ne furent pas longs. On fit venir une voiture et la bande joyeuse s'envola fêter les premiers soleils du printemps.
Il avait été convenu, à l'unanimité, que le pays choisi serait Asnières. On louerait un canot. Puis, la promenade faite, on assisterait à l'ouverture du Casino où l'on pincerait un modeste petit cancan.
Six heures sonnaient, quand Elmire et Maurice sortirent de Bois-Colombe.
— Où allons-nous? demanda le poëte à sa maitresse.
— Droit devant nous, dans cette grande avenue où l'on ne voit personne.
Le joli couple partit bras dessus, bras dessous, devisant de mille choses, se faisant mille agaceries charmantes, s'arrôtant à chaque pas pour s'embrasser, courant ensuite follement l'un après l'autre, comme des enfants. Après les ébats, les amoureuses rêveries.
— Oh ! que c'est bon d'aimer ! disait Elmire en
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s'appuyant nonchalamment, sur le bras de son amant ; ne remarques-tu pas comme tout, autour de nous, s'anime et devient beau ! le bruissement des feuilles vertes, le soleil couchant, les chants des oiseaux, les brises odorantes du soir, tous les rayons et tous les murmures voilés du crépuscule, qu'est-ce donc, mon Dieu! pour un cœur qui ne bat pas? Rien! à Paris, nous étouffons, chez nous, au spectacle, mais ici nous buvons l'air pur à pleine poitrine. A Paris, l'on s'ennuie partout, au bal, dans les festins, et ici, près de toi, mon Maurice, il me semble vivre dans le ciel. C'est que tu es mon Dieu, à moi, toi, mon beau poëte ! — Tiens, voilà qu'il fait nuit, et je ne me suis pas encore souvenue que nous sommes ensemble depuis hier ! Si tu savais comme je t'aime!., mais tu ne t'en doutes même pas ! non; tu ne crois pas à notre amour, à nous autres, actrices. Nos passions ne sont que des caprices, nos serments que des mensonges! Nous jouons la comédie de convention au théâtre et la véritable comédie dans le monde. Nous ne nous exerçons dans la première qu'afin de mieux réussir dans la seconde ! voilà votre opinion, Messieurs...
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Et cependant, mon Maurice, je te jure que je t'aime bien ! que je t'aime avec tout mon cœur, avec toute mon âme ! Et je suis fière, je suis heureuse de t'aimer ainsi... Voyons, tu ne dis rien, ingrat ! ah ! c'est que tu ne m'aimes pas encore, toi... mais sois tranquille : tu m'aimeras aussi, tu m'aimeras bientôt...
Elmire laissa tomber sa tête sur l'épaule de Maurice, et, prenant la main du poëte, la posa sur son sein palpitant...
— Entends-tu comme il bat, ce pauvre cœur, lui dit-elle.
L'ombre mystérieuse de la nuit, le calme de la campagne endormie, l'odeur enivrante des fleurs, les doux rayonnements des étoiles, l'ineffable harmonie de la nature, à cette heure de silence et de recueillement, tout cela secondait à merveille les projets de notre sirène. Quel homme aurait résisté aux charmes de ses paroles, à l'ivresse de ses regards, à l'attraction de sa grâce et à l'imprégnante volupté de son abandon ? Notre poëte avait beau vouloir se roidir contre ces séductions, il se sentait de plus
en plus envahir par elles. Toutes ses résolutions
d'esprit fort venaient de s'évanouir sous le baiser d'une courtisane !
Que diront ses amis ? n'auront-ils pas, à leur tour, le droit de se moquer de lui comme il s'est luimême moqué d'eux?
Eh ! qu'importe, après tout ! murmura-t-il, je n'en mourrai pas!
Et, dans un élan de tendresse passionnée, il serra avec force l'actrice dans ses bras. Les caresses de sa maîtresse achevèrent d'égarer sa raison.
— Ah! je te le disais bien, que tu m'aimerais ! s'écria Elmire radieuse ; car tu m'aimes, n'est-ce pas, Maurice ? nous ne nous quitterons plus désormais. Je laisserai le théâtre : je veux vivre avec toi, toujours avec toi ; tiens, si tu veux, nous irons bien loin, bien loin, en Italie, le pays des amoureux !...
— Et du macaroni, ajouta le jeune homme; tu as une excellente idée ; un voyage ! cela me sourit : nous partirons demain.
Puisque je suis assez lâche pour ne pas éviter cette liaison, pensa-t-il, ce sera le moyen de la cacher.
Mais Elmire, en fine mouche qu'elle était, devina l'intention secrète de son amant. Eût-il autrement
accepté avec tant d'empressement la proposition qu'elle venait de lui faire ?
Et cela n'entrait pas précisément dans ses plans. Elle voulait au contraire afficher Adrien, se faire une gloire de sa conquête...
— Ah ! tu rougis de moi, mon petit, se disaitelle tout bas, eh bien ! nous verrons !
Tout en causant, nos amoureux avaient marché, sans s'en douter ni l'un ni l'autre ; ils étaient arrivés à Asnières. Leurs regards se dirigèrent en même temps sur un canot illuminé dans lequel riaient et chantaient Léon, Anatole, Jeanne et Lucie.
Jeanne et Lucie reconnurent Elmire et lui envoyèrentun joyeux appel. Quant à Anatole, c'était un ami de Maurice.
Nos canotiers virèrent du bord et en quelques vigoureux coups de rame furent sur la rive.
Maurice et Elmire entrèrent dans le canot.