LES COQUINERIES DE FANCHONNETTE
On est aimé à l’Opéra pour son argent. C’est impàmé. Il vient de s’y passer une histoire qui rappelle beaucoup celle de mademoiselle Prévost et du chevalier de Mesmes. Comme je ne puis compter l’histoire d’hier, je conte celle d’avanthier, qui sera celle de demain.
Quand je dis je conte, je me trompe; je laisse parler mon grand-oncle, avocat au Parlement, qui
savait par cœur l’histoire familière de ces belles folies, et qui a écrit celle-ci dans les Causes célèbres * Mademoiselle Prévost fut une des plus impérieuses déesses du éiel de l’Opéra. Elle mit tout à feu et à sang dans l’Olympe français, non pas
moins terrible que celui des Grecs. Elle y abusa
de son talent, mais surtout de sa beauté ; non pas que ce fût une vraie Diane ou une vraie Vénus* mais quand elle était vêtue des robes d’or semées de rubis qui la déshabillaient galamment, elle prenait tous les cœurs du parterre.
On a d’elle un portrait par Toqué et quelques pastels à demi effacés. L’histoire de l’Opéra n’a pas recueilli les faits mémorables de cette existence tapageuse. A peine si on a imprimé çà et là ce nom digne de gloire. Sans son procès scandaleux avec le chevalier de Mesmes, nous n’aurions pas à cette heure le plaisir de vous présenter chez elle ; mais, grâce à cette cause célèbre, nous allons voir face à face — sans son masque — la femme dépouillée de la déesse :
MADEMOISELLE PREVOST 49
« Le chevalier de Mesmes, qui était charmant et spirituel, vit un jour à l’Opéra mademoiselle Seize ans, que sa mère appelait Fanchonnette, et que l’Opéra connaissait sous le nom de la de- • moiselle Prévost, danser une gargouillade. Fanchonnette, jeune encore, aimait déjà les hommes qui pensent mûrement. Le chevalier la vit et lui plut ; mais elle était chez père et mère, et le ménage de cette famille indisposa d’abord le nouvel amant : il les trouva logés dans une chambre obscure, n’ayant d’autre ameublement qu’une bergame et quatre chaises de tapisserie. Fanchonnette, qui ne s’était point attendue à cette visite, fut surprise dans son état ordinaire; ce ne fut point là une néréide de la cour de Neptune, chargée des richesses des mers; c’était Fanchonnette vêtue de calmande rayée, coiffée en bonnet de nuit entortillé d’un ruban couleur de rose ; son visage était démasqué , son cou découvert ; on y distinguait librement tout le travail des muscles.
» Fanchonnette, en cet état, était au coin d’une petite cheminée, occupée à ranimer la cendre d’un cotret, vraie Cendrillon sans pantoufles.
» Le chevalier fut surpris et interdit; ce spectacle lui serra le cœur. La première visite fut bientôt faite : après quelques mauvais propos de la part du père, de la mère et de l’enfant, il se sauva confus de sa démarche, et se promit bien de ne s’exposer jamais à de pareilles aventures.
» Il ne connaissait pas encore l’enchantement du théâtre. Il retourna quelques jours après à l’Opéra, il y vit Fanchonnette métamorphosée en bergère amoureuse, dans un pas de deux qu’elle dansait avec Ballon. C’étaient des grâces timides, des regards brûlants, des attitudes nouvelles toujours plus voluptueuses. Fanchonnette sut lui donner tant d’illusions, les imprimer si profondément en lui, qu’il s’accoutuma à ne voir en elle que ce qu’elle représentait. Il l’aimait nymphe, il l’adorait bergère.
# 11 demanda à revoir Fanchonnette, et cette
MADEMOISELLE PREVOST
grâce lui fut refusée. L’amant qu’elle avait alors n’avait pas trouvé bon que le chevalier de Mesmes eût été s’asseoir sur ses chaises : il en craignit les suites, acheva dans l’intervalle de meubler la chambre, s’en rendit le maître et se lit obéir.
» Cette porte fermée fut un coup cruel ; le chevalier en fut agité, il chercha des expédients ; il fit si bien qu’il obtint un rendez-vous sur le soir, dans l'allée noire du Palais-Royal.
» Les transports du chevalier ne se croiraient pas, les récits n’en seraient pas vraisemblables : la conclusion fut, et le chevalier s’y soumit, qu’il aimerait en second, qu’il serait averti de l’heure du berger, et qu’il pourrait même prendre les heures indues où le premier ne se trouverait pas; quant aux frais, on convint qu’il se chargerait seulement du détail de la vie et des mémoires du cabaretier.
» Dès le soir, Fanchonnette s’enivre, ainsi que madame sa mère. L’amant épris lui trouva les yeux tendres et les dents aiguës. Mademoiselle
MADEMOISELLE PREVOST 13
ment doré, des meubles de toutes couleurs, des habits de toute saison, et bonne chère surtout ; à peine eut-elle l’embarras de désirer toutes ces choses. Son buffet fut garni de vaisselle, ses armoires dejinge, sa garde-robe d’habits. M. l’ambassadeur glissait tous les jours dans ses tiroirs des bijoux de toutes sortes, et prenait même plaisir à embarrasser l’esprit de cette fille, qui n’en savait point encorê l’usage.
» Cette maison devint bientôt célèbre ; ces deux amants se plaisaient à y rassembler leurs amis particuliers* et à recevoir d’eux tout l’éloge qu’ils croyaient dû à un si tendre engagement. Les uns et les autres y étaient bien reçus et se confondaient dans la maison ; gens titrés, gens d’épée, gens de robe y venaient voir M. l’ambassadeur ; on voyait pêle-mêle des fleuristes, des couturières, des coiffeuses, anciennes amies ou parentes de la demoiselle Prévost, qui lui parlaient avec respect ; filles de chœur de l’Opéra qui n’avaient pas fait le même chemin s’y rendaient et
fi LES FEMMES DU DIABLE
faisaient leur cour ; on la nommait la reine, on cherchait ses regards, on multipliait les petits soins auprès d’elle, on ne s’entretenait que de ses grâces et de ses talents. C’est ainsi que M. l’ambassadeur jouissait de ses bienfaits; il bénissait son destin, il adorait une fidèle maîtresse.
» Une affaire l’obligea d’aller à la cour pour quelques jours; la demoiselle Prévost s’y opposa, alarmée de son absence, et il n’obtint son congé qu’en lui promettant d’écrire : c’est précisément ce que M. l’ambassadeur ne fit point. Il est si doux de donner de ces plaisirs de surprise aux gens que l’on aime et qui souhaitent vous voir! L’incertitude, il est vrai, fait plus souffrir que l’attente, mais elle prépare une sensibilité plus vive pour le moment où l’on se revoit.
» Ce fut dans cette pensée que M. l'ambassadeur revint à Paris en pleine nujfo et qu’il entra, sans se faire annoncer, dans la chambre de son amante.
Il la surprit avec un acteur de l’Opéra. Voilà trois * personnes interdites et stupéfaites. M. l’ambassadeur fut longtemps sans croire ce qu’il voyait ; ses sens lui revinrent à la fin, il s’alluma et devint furieux. « Monsieur, dit-elle d’un ton modeste et » pourtant assuré, je n’ai que deux mots à vous » dire pour me justifier. Je suis accablée de vos » bienfaits, ma reconnaissance est inexprimable ;
» mais, plus j’en reçois de vous, plus j’ai de re- » proches à me faire. On m’a ouvert les yeux sur ».la vie que nous menons : elle est coupable en- » vers le ciel, elle scandalise les gens de bien ;
» j’ai résolu de changer de conduite et d’embras- » ser l’état de mariage pour parvenir à une fin :
» c’est un mari que vous voyez daus ma chambre,
» jamais autre n’y entrera que lui; je sacrifie,
» parce que j’y suis contrainte, tout ce que je » vous dois, sentiments d’amour et de respect, au » repos de ma conscience : je vous demande en * grâce de np la jamais troubler. — Qu’entends-je,
» ingrate? vous me quittez? Méritais-je de vous
• » trouver, à mon retour, maîtresse infidèle ou » femme sous la loi d’un mari? Puis-je vivre sans » vous, cruelle ? »
» Les plaintes et les reproches durèrent longtemps et donnèrent au rival tout le loisir de s’évader par la ruelle du lit, et la liberté d’aller ailleurs contracter et consommer de nouveau un mariage pareil; mais il n’eut rien de plus pressé, pour cette fois, que de se retirer chez lui par le plus court chemin. Il passa le reste de la nuit à rire de cette aventure et à considérer avec quelle adresse et quelle effronterie la demoiselle Prévost s’était tirée de ce pas-là.
» Ce ne fut pas tout : à force de larmes, de soupirs , de caresses, M. l’ambassadeur détermina son amante à rompre ce mariage qu’il croyait fait; il n’y entra qu’une petite condition, savoir, que M. l’ambassadeur rembourserait à l’acteur de l’Opéra les frais qu’il avait faits par avance pour cet établissement : une tenture dq serge bleue qu’on estima comme du brocart, et un lit peint
MADEMOISELLE PREVOST
qu’on estima au poids de l’or... mais un lit destiné à l’amour conjugal 1
» Les jours suivants ne se passèrent pas sans quelques reproches, et c’était M. l’ambassadeur qui les recevait.
» — Vous abusez, disait-elle, de mon innocence ; je voudrais ne me séparer jamais de vous, mais je passe ma vie à en former le dessein et à m’en repentir. Mille songes cruels viennent m’agiter tour à tour; j’ai grande foi aux songes; ma mère, une Espagnole qui avait beaucoup d’esprit, m’a appris que les songes nous étaient envoyés pour nous servir d’avertissements : j’y suis fort attentive. J’ai cru voir ma mère elle-même cette nuit, les yeux enflammés de colère, me reprocher l’amour que' j’ai pour vous : Fille indigne, m’a-t-elle dit, sonl-ce là les leçons que je vous ai données?
d — C’en est trop, reprit M. l’ambassadeur, vos inquiétudes me déchirent. Ma chère amie, soyes. à moi sans remords, reposez-vous de votre amour
sur le mien. Si j’avais les trésors des rois, je vous les offrirais, et ne croirais vous rien offrir; je m’en vais commencer par une rente annuelle de six mille livres.
» Ce fut alors que la demoiselle Prévost fit un libre usage de ses talents, qu’elle acquit des connaissances sérieuses, de nouveaux amis qui d’abord changeaient de nom. Elle se mit sur le pied de ne point paraître aux promenades ; elle s’aperçut que l’éclat du grand jour découvrait en elle mille peliles laideurs que le blanc, le rouge et les mouches ne réparaient pas assez; elle se tenait chez elle dans une tendre obscurité, et n’y était jamais sans compagnie. Là se faisait, un hombre qui se finissait en six tours. Ce qu’il y avait de plus singulier était la présence d’esprit de cette demoiselle, attentive à la fois à tenir son jeu et à occuper trois amants, ayant ses deux pieds, sous la table, posés sur ceux de ses voisins, et ses regards tournés languissamment vers le troisième ; en sorte que tous jouissaient d’une préférence
MADEMOISELLE PREVOST
qu’ils regardaient presque comme unique, et que chacun des trois riait des deux autres et les prenait pour dupes ; ce qui ne l’empêchait point de prendre du tahac de quelqu’un près d’elle qui la conseillait, d’appuyer ses doigts sur sa tabatière, de demander à un autre à voir sa manchette de point, prétexte pour lui serrer la main : tout petits riens que la contrainte fait imaginer, que le sangfroid ne conçoit point, et dont les vrais amants connaissent seuls tout le prix.
» Elle avait de ces amants-là, de ces hommes de hon goût, amateurs de talents, mais avides d’illusions, et dont l’imagination faisait trop de progrès, d’après les impressions que donnait celle danseuse de l’Opéra, dans les molles attitudes d’une sarabande ou dans les positions lascives d’un tambourin. Elle était toujours la même pour ceux-là, tout était théâtre pour eux. Jouant au quadrille, ils se la représentaient dansant, naïade timide, amoureuse, flottant sur le cristal des eaux, y cherchant le dieu qu’elle aime, ou,
üo LES FEMMES DU DIABLE
dryade insensible et légère, environnée de faunes, voltigeant sur la pointe des herbes au son de la flûte de Pan, et chacun se disait : « Cette nymphe est mon amante; elle charme tous les cœurs et ne veut que le mien. »
» M. l’ambassadeur trouva le cercle un peu nombreux ; il prit garde à des présents anonymes, à des tabatières, à des diamants qui ne venaient point de lui; il parla d’un ton de courroux, et donna l’exclusion de la maison aux amants les plus généreux.
» Un de ceux-là entreprit de se venger : il enleva la demoiselle de son gré, et l’emmena hors de Paris; en sorte que M. l’ambassadeur, un matin, ne trouva qu’une servante qui lui conta l’histoire.
» Nouveau lloland dans la maison de sa maîtresse, tout y ressentit sa fureur : les tapisseries, les glaces, les tableaux, son portrait même, tout y fut renversé. Peu de jours se passèrent ainsi ; le silence des bois ennuya bientôt Médor et Angé-
MADEMOISELLE PREVOST Cl
lique : il fallut revenir en celte ville où les nymphes font usage de l’argent. Le malheur était qu’ils n’en avaient ni l’un ni l’autre. Angélique alors fut pénétrée de repentir d’avoir abandonné Roland bienfaiteur, qui pouvait l’être encore; son parti fut d’abord pris : ce fut d’imposer à Médor les mêmes conditions qu’avait acceptées le chevalier de Mesmes de Fanchonnelte. Ils convinrent de ne se plus voir qu’en très-grand secret. La demoiselle Prévost n’eut pas de peine à faire le reste : on entend' son raccommodement. Elle reçut d’abord les reproches les plus vifs, mais ils firent bientôt place à d’autres sentiments. Tout fut apaisé, sous la promesse authentique de ne plus voir le Médor.
» Deux mois s’écoulèrent, la demoiselle eut tout le temps de faire sa paix et de ramener à elle un amant qui ne demandait qu’à l’aimer. Elle lui donna des preuves d’un retour sincère : soins, soupirs, caresses, tojit y fut employé; elle fut
jusqu’au point de courir les risques d’unè gros-
sesse, pour lui donner le gage d’un amour qui ne devait jamais finir. En effet, la demoiselle Prévost accoucha, au bout de sept mois, d’une fille qui fut présentée à M. l’ambassadeur, et qu’il reçut en ses bras avec des transports de joie qui ne s’expriment point. Aussi bon père que tendre amant, il entra dans tous les détails du berceau de cette enfant. Il vit croître sa fille, il la regardait, il y voyait sa mère. Elle, de son côté, soutenait que l’enfant ne ressemblait qu’à lui.
C’étaient, des deux parts, des agaceries continuelles de sentiment sur ce sujet, de petites contradictions qui finissaient par des baisers : jamais ces amants ne furent plus unis. Il se trouva une maison de campagne à vendre à Pantin : elle fut achetée et destinée à la petite, qui déjà commençait à parler et à distinguer avec finesse M. l’ambassadeur des autres hommes.
» La famille, augmentée, demandait une plus grande maison : la demoiseUe Prévost en prit une à son gré sur le jardin du Palais-Royal. Ce fut
MADEMOISELLE PREVOST
alors qu’on étala les meubles de toutes saisons, les tableaux, les bronzes, les urnes du Japon; tous les jours il y paraissait de nouveaux meubles, jamais il ne s’en trouvait assez. Les anciens amis ne laissaient pas de ^soulager M. l’ambassadeur sans qu’il le sût, soit par une tenture de toile de Perse, par le tableau d’une Bacchante, par des pots à fleurs de la Chine, des pendules, des clavecins, que sais-je? tout y trouvait place, jusqu’aux médailles et aux colifichets. Il est vrai que la demoiselle savait sur cela distinguer son monde et distribuer secrètement les récompenses méritées. Il y avait, à cet effet, une petite porte qui donnait sur le jardin, et dont on faisait l’usage convenable pendant l’absence du maître. Cette petite porte n’appartenait qu’aux privilégiés, et ne leur était pas permise à toute heure. Le zèle quelquefois y en entraînait qui avaient tout le temps de s’y morfondre et d’y essuyer la pluie,
le froid ou le chaud. Mais à quoi ne s’expose-t-on pas pour parvenir à ce qu’on aime ! la peine qu’on
souffre en ce cas occupe bien moins que le prix qu’on en attend. Quel est l’amant qui ne s’enflamme? La fureur de l’amour le prend, il triomphe d’un rival dont la maîtresse n’est infidèle que pour lui; c’est toujours la même illusion.
» Un de ceux-là languissait depuis plusieurs années dans une contrainte continuelle. Les jours lui étaient interdits; les nuits, à la longue, lui devenaient impossibles. Il paya la permission d’entrer le jour et de courir les risques d’une rencontre de M. l’ambassadeur.
» Cependant M. l’ambassadeur, tout-puissant qu’il était, se ressentait de *la conjoncture des temps. Les dettes qu’il avait contractées en partie pour élever si haut sa maîtresse ; des montagnes de meubles, de bijoux, de vaisselle, emmagasinés dans sa maison, avaient consommé d’avance son plus clair revenu. Il lui fallait prendre haleine ; la pension de six mille livres ne rendait pas les cinq cents livres par mois aussi régulièrement
MADEMOISELLE PREVOST G
que la demoiselle Prévost les demandait : quinze jours, Irois semaines, un mois de retardement l’inquiétaient. M. l’ambassadeur s’en aperçut. L’excès de sa bonté lui fit faire de nouveaux efforts; elle eut lieu d’en être contente. Il fit plus : ce fut un billet portant promesse de lui payer cette pension tant qu’il vivrait.
» La demoiselle, nantie de cette sûreté que lui avait acquise le nouveau serment d’une fidélité inviolable et d’un attachement éternel, se persuada bientôt que son amant premier n’était plus en droit de contraindre le second, ni les autres, ni celui par conséquent qu’elle avait déjà introduit de jour chez elle. En ellet, il y revint et plus souvent. A force de courir un danger on n’y pense plus.
» Un jour qu’ils se croyaient dans la plus grande sécurité, M. l’ambassadeur entra brusquement et reconnut là le Médor dont il a été parlé et qu’elle avait juré de no revoir jamais.
» — Monsieur, dit-elle, je consens à vous
désabuser. L’amant que vous voyez là n’a pas cessé de m’aimer depuis huit ans. J’étais convenue avec lui de vous éviter la peine de le voir ; j’y ai fait mon possible : le malheur vous guide ici i] quand je ne vous y attends pas. Vous me surpre- nez, ce n’est pas ma faute ; d’ailleurs je m’en moque : fille d’Opéra, je suis maîtresse de moi.
» — Et des autres, dit M. de Mesmes en s’en
allant.
» Il revint.
» — Rendez-moi ma fille! Mon bonheur et ma
conscience veulent. que j’en prenne soin, et que, pour la sauver de sa perte, je la retire de vos mains!
» — C’est sur quoi, repartit la demoiselle, je ne puis vous être agréable.
» — Vous me rendrez mon enfant !
» — Votre enfant, monsieur, n’est point à vous. S’il voua souvient que j’accouchai de sept mois pour vous, apprenez que j’accouchai de neuf mois pour un autre, et que cet autre est l’amant
MADEMOISELLE PREVOST
que j’ai là ; il en est le père, et ma fille est à lui. »
Grand procès; car M. l’ambassadeur refusa de payer ses billets annuels de six mille livres pour nourrir la fille d’un rival ! C’est abuser de l’or, gui est spirituel par sa nature.
Le chevalier de Mesmes redevint un homme d’esprit. Il était temps, après tant de sottises, comme disait mon grand-oncle. Il écrivit un livre curieux sous ce titre : le Commerce de l’amour; mais il fut condamné à payer ses'billets.
MADAME FAVART
Qui n’a vu, en passant sur les quais, celle belle
gravure de Larmessin, d’après Cari Vanloo, représentant madame Favart dans la Chercheuse d'esprit? Comme on voit bien que Nicette aura tout à l’heure beaucoup plus' d’esprit que celui-là qui lui en donne! Comme l’amour va la déniaiser, cette charmante ingénue assise sous l’arbre de la
science! Elle n’attendra pas que les pommes soient mûres, et elle ne les trouvera pas amères, puisque l’amour parfume Ses lèvres et aiguise ses dents.
Mais n’ayons pas d’esprit hors de propos sur madame Favart ; laissons parler le bonhomme Favart, qui était une bête. Il a lui-même raconté ainsi l’histoire de sa femme :
• Marie-Jusline-Benoite Duronceray naquit à » Avignon, le 15 juin 1727, sur la paroisse Saintt Agricol. Elle était fille d’André-René Duronce- » ray, ancien musicien de la chapelle de Sa Ma- » jesté, et depuis musicien du feu roi Stanislas, » et de Pierrette-Claudine Bied, aussi musicienne » de la chapelle du roi de Pologne. Ce prince, qui » s’intéressait au bonheur de tous ceux qui l’en- » vironnaient, eut la bonté de contribuer lui- » même à l’éducation de la petite Duronceray, » qui s’annoncait déjà par des talents prématurés; ■* les plus habiles maîtres la formèrent pour la » danse, la musique, les différents instruments et
MADAME FA VA RT
» les éléments de la langue. En 1744, sa mère » obtint un congé du roi Stanislas pour venir » à Paris. Mademoiselle Duronceray parut à l’O- » péra-Comique, à la foire Saint-Germain, sous » le nom de mademoiselle Chantilly, première » danseuse du roi de Pologne. Elle débula » par un rôle d’Agnès dans une pièce inti- » tulée les Fêtes publiques , faite à l’occasion du » premier mariage de feu monseigneur le » Dauphin. Elle eut beaucoup de succès, tant » dans la danse que dans le chant et le dia- » logue.
» Cette même année, l'Opéra-Comique fut en- » tièrement supprimé, parce que ses progrès alar- » maient les autres spectacles. Le sieur Favart, » qui était alors directeur général de l’Opéra- » Comique pour le compte de l’Académie royale » de musique, obtint une permission de donner » un spectacle pantomime à la foire Saint- Lau- '» rent sous le nom de Matheus, danseur anglais, » touj ours pour le compte du Grand-Opéra, afin
» de remplir.les engagements que l’on avait pris » avec les acteurs de l’Opéra-Comique. Mademoi- » selle Chantilly et mademoiselle Gobé en firent » la réussite par la façon dont elles exécutèrent » une pantomime en un acte, intitulée les Ven - » danges de Tempe. Sur la fin de la même année,
* au mois de décembre, mademoiselle Chantilly » épousa le sieur Favart, qu’elle suivit à Bruxel- » les, parce qu’il était chargé de la direction du » spectacle de celte ville. Ce fut là que ses talents » se développèrent, talents dangereux qui lui alti- » rèrent, ainsi qu’à son mari, les plus cruelles » persécutions de la part de ceux qui devaient les
* protéger. Ils aimèrent mieux , pour s’y sous- » traire, sacrifier toute leur fortune : ce qu’ils » exécutèrent après avoir satisfait à tousles enga- » gemenls et payé les dettes de la direction.
» Madame Favart vint donc à Paris, et débuta » au Théâtre-Italien, le 5 août 1749. Il n’y a point » eu d’exemple d’un plus grand succès; mais les » persécutions se renouvelèrent et l’empêchèrent
MADAME FAVART
y> de continuer ses débuts ; enfin elle en triompha, » et, l’année suivante, elle reparut sur le même » théâtre, le 18 janvier, avec encore plus d’avan- » tage ; elle fut reçue d’abord . à part entière (fa- » veur assez rare et qu’elle ne devait qu’à ses » propres talents). Une gaieté franche et naturelle » rendait son jeu agréable et piquant : elle n’eut » point de modèles, et en servit. Propre à tous les caractères, elle les rendait avec une vérité sur- » prenante. Soubrettes, amoureuses, paysannes, » rôles naïfs, rôles de caractère, tout lui deve- » nait propre ; en un mot, elle se multipliait à » l’infini, et l’on était étonné de lui voir jouer, le » même jour, dans quatre pièces différentes, des » rôles entièrement opposés. La Servante mat- » tresse, Bastien et Basticnne, Ninelte à la cour, les » Sultanes, Annette et Lubin,la Fce Urg'ele, les Moisb sonneurs, etc. , ont prouvé qu’elle saisissait » toutes les nuances, et que, n’étant jamais semb blable à elle-même, elle se transformait et pa- » raissait réellement tous les personnages qu’elle
» représentait; elle imitait si parfaitement les » différents idiomes et les dialectes, que les per- » sonnes dont elle empruntait l’accent la croyaient » leur compatriote.
» Ce fut elle qui, la première, observa le cos- » tume ; elle osa sacrifier les agréments de la » figure à la vérité des caractères. Avant elle, les b actrices qui représentaient des soubrettes, des » paysannes, paraissaient avec de grands paniers, b la tête surchargée de diamants, et gantées jusb qu’au coude. Dans Bastienne , elle mit un habit » de laine, tel que les villageoises le portent, une b simple croix d’or, les bras nus et des sabots. » Cette nouveauté déplut à quelques critiques du » parterre ; mais Voisenon les fit taire en disant : » Messieurs, ces sabots-là donneront des souliers b aux comédiens. »
, b Dans la comédie des Sultanes, on vit, pour la b première fois, les véritables habits des dames » turques; ils avaient été fabriqués à Constantin » nople, avec les étoffés du pays. Cet habillement,
MADAME FAVART
s tout à la fois décent et voluptueux, trouva en- » core des contradicteurs.
« Lorsqu’on donna la parodie des Indes galantes » à la cour, il fallut que madame Favart y parût » sous le costume ridicule et fantastique que l’u- » sage avait établi. Cependant, quelque temps » après, on y représenta l’opéra de Scanderbeg , et » l’on emprunta l’habit de sultane de madame » Favart pour en faire sur ce modèle. Mademoi- » selle Clairon, qui eut aussi le courage d’in- » troduire le véritable costume à la Comé- » die-Française, fit faire un habit à peu près » sur le môme patron, dont elle se servit au » théâtre.
» Dans l’intermède intitulé les Chinois , repré- » senté aux Italiens, elle parut, ainsi que les au- » 1res acteurs, vêtue exactement selon l’usage de » la Chine : les habits qu’elle s’était procurés » avalent été faits dans ce pays, de môme que les » accsssoires et les décorations, qui avaient été » dessinés sur les lieux. En un mot, elle n’épar-
» gnait et ne négligeait rien pour augmenter le » prestige de l’illusion théâtrale.
» Au mois de juin 1771, la maladie dont elle » est morte se déclara; sa fermeté n’en fut point » ébranlée ; et, quoiqu’elle connût que son état » était désespéré, elle continua de jouer pour » l’intérêt de ses camarades jusqu’à la fin de » l’année 1771. Elle s’alita le jour des Rois, en- » voya chercher des notaires pour son testament, » qu’elle fit avec une présence d’esprit, une tran- » quillité d’âme et un enjouement qui étonnèrent. » Quelques jours après, elle eut une crise vio- » lente; sa garde, qui la croyait expirante, se jeta » à genoux en disant: « Courage! courage, ma- » dame; ce n’est rien ; je vais faire toucher des » linges à la châsse de la bienheureuse sainte » Geneviève. » Madame Favart, qui avait repris » ses sens, lui répondit : « Je ne donne point dans » les mômeries ; mais je sais que telles et telles b personnes sont dans le besoin : qu’on leur » donne de ma part de quoi les soulager ; les
MADAME FAVART
» bonnes actions valent mieux que les prières. » d Et tout de suite elle demanda les secours de » l’Église, qui lui furent administrés; elle les
b reçut avec une entière résignation, mais sans b rien perdre de son caractère. Elle fit elieb môme son épitaphe, qu’elle mit en musique b dans les intervalles des plus cruelles dou- » leurs.
» Madame Favart a eu effectivement part aux
» pièces où l’on a mis son nom, pour les sujets,
b le choix des airs, les pensées, les couplets
» qu'elle composait, et différents vaudevilles dont
b elle faisait la musique ; son mérite en ce genre
b était peu connu, parce que sa modestie l’empê-
d chait d’en tirer avantage. Isolée, retirée dans le
b sein de sa famille, elle ne cherchait pointa faire
» sa cour, elle s’occupait de sa profession; saharpe,
» son clavecin, la lecture, étaient ses seuls amu- /
» sements : tout au plus cinq ou six personnes reb commandables par leurs mœurs formaient sa » société. Telle fut madame Favart.
» Voici les vers que l’on a faits pour mettre au » bas de son portrait :
« Nature un jour épousa l'Art;
» De leur amour naquit Favart,
• Qui semble tenir de son père » Tout ce qu'elle doit à sa mère. »
Ainsi parle M. Favart sur madame Favart.
Pourquoi ne pas ajouter foi à un brave homme de mari faisant l’apologie de sa femme, des grâces de sa femme, des vertus de sa femme? Cela n’est pas si commun; les maris se contentent, le plus souvent, de faire une épitaphe, laissant aux Bos- ■ suets de leurs paroisses les soins de l’oraison funèbre. Si Favart ne fut pas toujours un mari content, il eut toujours les joies conjugales du cœur, soit en face du maréchal de Saxe, soit en compagnie de l’abbé de Voisenon, ce faiseur de contes qui passait pour faire les comédies et les
madame favart
enfants de Favart. Mais au lieu de rapporter les opinions délicates de ceux qui ont sondé ce mystère, il faut lire l’histoire de Favart.
Favart lui-même avait commencé à l'écrire :
« Je suis originaire d’une des plus honnêtes » familles bourgeoises de la ville de Reims; mon » aïeul était secrétaire de l’intendant de Soissons. » Sa place et plusieurs charges et offices dont il » était pourvu l’avaient mis à son aise. Le mieux » est l’ennemi du bien : il voulut augmenter sa » fortune, il la perdit. Des entreprises dans les- » quelles il avait mis ses fonds réussirent mal, il » essuya des banqueroutes ; le chagriu abrégea ses » jours. Sa veuve, réduite avec deux enfants à un » revenu très-modique, n’ayant plus le moyen de » subvenir aux frais de leur éducation, fit appren- » dre un métier à mon père.
i Dès qu’il fut en état de l’exercer, il épousa la » fille d’un bon fermier de Goussainville , près » Gonesse; je fus le premier fruit de leur ma- » riage.
» Je naquis à Paris, sur la paroisse de Saint- » Jean en Grève, le 13 novembre 1710. Mon père » et ma mère se chargèrent seuls du soin de mon b instruction pendant les premières années de b mon enfance. En très-peu de temps, sans le b concours des livres d’alphabet, ils m’apprirent » à lire et à former des caractères par un moyen » ingénieux qu’ils avaient imaginé pour m’insb truire en m’amusant. Mon père avait un esprit » vif et une gaieté franche ; il faisait des chansons b avec facilité; il ajustait sur des airs de vauded ville les principes de morale et les autres préb ceptes qu’il voulait m’inculquer : je ïbs retenais » aisément en chantant avec lui. De son côté, ma b mère, d’un caractère plus sérieux, et qui avait » l’esprit plus orné, développait insensiblement b mes idées et formait mon cœur en me racontant » différents traits d’histoire ou de la fable mis à » ma portée.
b A sept ans, je fus mis en pension chez un » maître ès-arts : j’en sortis trois ans après pour
MADAME EAVART 81
» entrer au collège Louis-le-Grand. J’eus le » bonheur de m’y distinguer ; mais n’ayant pas » de répétiteur, mon travail devenait plus pé- » nible. Une application trop forcée dérangea ma » santé; je tombai malade pendant les vacances.
» Mon père, alarmé, me fit quitter mes études » pour embrasser sa profession. Le temps que » mon obéissance lui sacrifia ne fut pas entière- » ment perdu pour moi : j’eus occasion de con- » naître le célèbre abbé Nolet, alors précepteur d du fils d’un cordonnier nommé Péraut ; il me » prit en amitié et se fit un plaisir de m’instruire » lui-même.
» Tous les goûts à la fois entrèrent dans mon o âme ; ma mère favorisait mon goût pour la lit- » térature , elle me fournissait en secret les livres » dont j’avais besoin ; je m’en procurais d’autres » avec l'argent de mes menus plaisirs, et je me » formai une petite bibliothèque composée des » meilleurs auteurs.
» Mon père aimait le spectacle ; il me menait
)> souvent à la comédie, mais de préférence à » l’Opéra-Comique, dont le genre était plus ana- » logue à sa gaieté. Je composai, pour lui faire ma » cour, une pièce en vaudevilles, dont il fut si » enchanté, qu’il ne me gêna plus dans mes occu- » pations littéraires, et qu’il me permit de repren- » dre mes études, à condition néanmoins que je » ne renoncerais pas à sa profession, et que je » serais à ses ordres toutes les fois qu’il aurait » besoin de moi.
» Je retournai donc au collège de Louis-le- » Grand, où je fis ma troisième. Je mettais en » vers français la matière que l’on donnait pour » les vers latins, jugeant, d’après’ Boileau, que, » s’il était difficile de faire de bons vers en notre » langue, on ne pouvait pas se ilatter de mieux » réussir dans la poésie latine. Mon régent m’ap- » prouva. Après un intervalle de six mois, que » j’employai à suivre les leçons de M. Kollin au » collège Royal, j’entrai en rhétorique sous les » PP. Porée et La Santé.
MADAME FAVART
» Ils eurent des bontés particulières pour moi ; » mais je n’en pus profiter longtemps. La mort » de mon père mit fin à mes études classiques.
» Je devenais absolumentnécessaire àmamère; » je lui donnai tous les soins et tous les secours » qu’elle attendait de mon devoir et de ma ten- » dresse pour elle. Le système nous avait ruinés ; » mon père laissait des dettes. Je brochai une » douzaine d’opéras comiques,... »
Jusque-là, Favart faisait ses opéras comme ses brioches, avec les distractions et les hasards de la jeunesse. Le sel manquait quelquefois de part et d’autre ; mais le pâtissier-poète se faisait pardonner à force de bonne volonté et de belle humeur.
Il débuta par un petit poème, la France délivrée
par la Pitcelle d'Orléans, qui lui valut la violette à l’Académie des jeux floraux. C’était une œuvre pavée de bonnes intentions, mais écrite en mauvais vers. Favart eut le bon esprit, dans l’effervescence de la passion poétique où le poète n’était pas né encore, de ne pas abandonner le four paternel, devant lequel son père avait rimé luimême des couplets sans nombre, tout en suivant des yeux les belles teintes dorées qui se répandaient sur les gâteaux. Favart s’imagina longtemps qu’en fin de compte ses opéras ne seraient bons qu’à allumer son four. Quand il avait écrit le dernier couplet, il ne manquait jamais d’ajouter au bas de la page : Bon à mettre au four.
Enfin il se décida à en appeler au public de tous ses auto-da-fé ; on donna la première représentation des Deux Jumelles.
Ce mauvais opéra eut un vrai succès. Favart, enthousiaste de lui-même, courut chez sa mère pour lui raconter son triomphe.
— C’est toujours cela, lui dit sa mère avec des
MADAME FA VA HT 85
larmes dans les yeux; mais, comme un bonheur ■ n’arrive jamais seul, on est venu tout à l’heure de chez la duchesse me commander, pour ce soir même, tout un souper en pâtisserie. Allons, mon ami, il faut mettre la main à la pâte.
Favart passe la main sur son front, comme pour effeuiller la couronne idéale dupoëte; sa mère lui apporte le bonnet de coton et le tablier blanc. Favart se met à l’œuvre : le voilà pétrissant le chaos de pur froment pour y créer tout un monde de pâtés, de meringues et de fanfreluches. On entend piaffer des chevaux ; c’est un carrosse qui s’arrête à la porte. Madame Favart fait trois révérences , et s’enfuit dans l’arrière-boutique pour s’attifer un peu; Favart dégage ses mains, et s’avance bravement à la rencontre du nouveauvenu.
— Je viens, dit l’homme qui descendait de carrosse, pour parler à M. Favart, l’auteur de l’opéra comique que je viens d’applaudir au théâtre de la Foire.
Favart, pour la première fois de sa vie, ne fut pas un homme d’esprit. Quelle bonne fortune pour lui, en effet, que son équipage en face de celui du fermier-général 1 II aurait dû lui répondre bravement :
— Je suis M. Favart ; voulez-vous des couplets ou des brioches? Est- ce au poète ou au pâtissier que vous voulez parler?
Mais, au lieu de prendre bravement son parti, d’être un bon fils, travaillant pour sa ipère avec tout le talent de son père, il se déroba à lui-même comme au bal masqué.
— Monseigneur, dit-il au fermier-général, je vais prévenir M. Favart, car je ne suis que son garçon de boutique.
Voilà Favart en pleine comédie. Il monte précipitamment dans sa chambre pour changer d’habit et de coiffure; mais le fermier-général, qui s’ennuyait sur la scène, regarda ce qui se passait dans la coulisse. La chambre de Favart ne prenait son jour que par la boutique; on le
Digltized by Goog le ]
MADAME FA VA R T
voyait passer el repasser à travers les légers rideaux de la fenêtre. Favart redescend avec un certain air de marquis endimanché, secouant la farine, qu’ai-je dit! le tabac répandu sur son jabot et ses manchettes.
— Monsieur ( il avait supprimé le Monseigneur), je suis à vos ordres; je rentre à l’instant même du théâtre de la Foire.
Mais le fermier-général ne s’y méprit pas; il reconnut que le maître et le garçon ne faisaient qu’un.
— Monsieur, lui dit-il en lui prenant la main, vous avez voulu garder l’incognito... ’
Favart pâlit et pense à ses meringues interrompues.
Le fermier-général continua :
— Vous avez voulu garder l’incognito, mais le directeur du théâtre de la Foire m’a dit que l’auteur des Deux Jumelles n’avait pas d’argent; comme je suis l’argent en personne, je viens à vous : il faut bien que la fortune se trompe quel-
quefois de porte. J’ai été moi-même longtemps brouillé avec elle ; mais, depuis qu’elle est sous mes ordres, je m’amuse à lui montrer quelquefois son chemin.
Ainsi parla le fermier-général. Favart aurait pu lui dire :
— Peste! monsieur, vous avez de l’esprit comme si vous n’aviez pas d’argent! mais il n’était préoccupé que de son second incognito. Le fermier-général poursuivit :
— Rassurez-Yous, monsieur, je ne viens pas vous offrir de l’argent à brûle-pourpoint; je respecte trop pour cela votre talent et votre personne. J’ai une fête à donner demain à ma femme ou à ma maîtresse, car c’est la fête de l’une ou de l’autre; je vais, si vous voulez, vous emmener dans mon carrosse pour que vous veniez diriger la fête ; vous me ferez quelque parade, une bonne scène de comédie, beaucoup de couplets; en un mot, tout ce qu’il vous plaira.
— C'est impossible ! dit Favart en pensant au
MADAME KAVART
souper de la duchesse et en jetant à la dérobée un coup d’œil sur son four.
— C’est impossible, dites-vous ! Est-ce que vos garçons ne pourraient pas gouverner votre boutique? Par exemple, celui qui était là tout à l’heure m’a l’air d’un gaillard bien entendu...
— Ohl pour celui-là, s’écria Favart en jetant le masque, c’est encore moi.
— A la bonne heure donc ! voilà qui est bien parlé 1
Et le fermier- général embrassa Favart avec l’effusion d’un père.
— J’avais tout vu, ajouta-t-il; je vous conseille, mon ami, de faire des comédies ; mais je ne vous conseille pas de jouer la comédie, surtout si vous avez toujours la main à la pâte.
Favart monta en carrosse pour accompagner le fermier-général. Oublia-t-il, en soupant avec lui et ses convives habituels, le souper inachevé de la duchesse? Qu’importe? le sort en était jeté. Ainsi va le monde, ainsi va la destinéel
Favart était né" pour faire des opéras comiques.
Il devint bientôt la providence du théâtre de la Foire. A la réouverture, il fut chargé d’un prologue qui obtint les applaudissements de la haute critique.
Mais son vrai génie était de chanter; témoin cette chanson :
Ain : V’ia ce que c’est que d’aller au bois.
Ma mère aux vaignes m’envoyit ;
Je n' sais comment ça se fit.
En partant, elle m'avait dit :
« Travaille, ma fille ;
Vendange, grappille, •
Malgré moi, Colin m’amusit;
Je n' sais comment ça se fit.
Malgré moi, Colin m’amusit;
Je n’ sais comment ça se fit.
Si drôlement il m’abordit :
Travaille, ma fille;
Vendange, grappille.
Que pour lui mon cœur s’attendrit;
Je n’ sais comment ça se fit.
Il prit ma main et la baisit;
Je n’ sais comment ça se fit.
Mais ma vertu le repoussit :
MADAME P A VA R T
Travaille, ma fille;
Vendange, grappille;
Si rudement qu’il en lombit;
Je n’ sais comment ça se fit.
‘ Mais en tombant il m’entrainit ;
Je n’ sais comment ça so fit.
L’un ni l’autre ne se blessit :
. Travaille, ma fille;
Vendange, grappille;
Stapendant le coup m’étourdit; #
Je n’ sais comment ça se fit.
Un bon trait de vin me remif;
Je n’ sais comment ça se fit.
Eu même temps il m’endormit :
• Travaille, ma fille ;
Vendange, grappille;
Mon amant pour moi vendangit;
Je n’ sais comment ça se fit.
Si bien de sa sarpe il agit,
» Je n’ sais comment ça se fit,
Qu’avant que l’on me rdveillit :
Travaille, ma fille;
Vendange, grappille;
Mon pagnier se trouva rempli;
Je n’ sais comment ça se fit.
Pourquoi ne le suivrait-on point pas à pas, maintenant qu’il va tout seul à travers toutes les
belles folies et toutes les vertes passions de la jeunesse? Il fut bientôt surnommé le La Fontaine de l’opéra comique. En effet, il avait un peu de cette naïveté malicieuse, de cette gaieté gauloise, de ce naturel charmant qui nous séduit dans le bonhomme incomparable. Toutefois, de tous ces opéras, de tous ces vaudevilles, de toutes ces co- ' medies de la Foire, rien n’est digne aujourd’hui d’être réimprimé, si ce n’est ce chef-d’œuvre qui a pour titre la Chercheuse d’esprit , si ce n’est cette comédie galante qui s’appelle les Trois Sultanes, où, sous le nom de Soliman et de Iloxelane, Favart a osé mettre en scène Louis XV et madame de Pompadour.
On se rappelle les vers de Crébillon :
Il est un auteur en crédit,
Qui dans tous les temps saura plaire ;
Il fit la Chercheuse d'esprit.
Et n’en chercha pas pour la faire.
Il faut ajouter que Favart avait tout simplement pris l’esprit de La Fontaine. Avec cet esprit-
MADAME KAVART
là, brouillé avec le sien, il pouvait se dispenser d’en chercher ailleurs.
Favart parodiait très-gaiement les tragédies de son temps. Ces parodies n’ont laissé d’autre souvenir que l’histoire de la perruque d’un financier. Ma mie Babichon, qui jouait Phèdre à tour de bras, écoutait, avant d’entrer en scène, le jargon d’un amoureux suranné, qui, dans l’effervescence de la passion (il n’avait que quatre-vingts ans), se jeta aux genoux de la comédienne, lui offrant sa bourse et sa vie : Ma mie Babichon manqua son entrée. Quand elle entendit sa réplique, elle repoussa le suppliant et se précipita sur la scène comme il convient à une Phèdre éperdue. Elle fut accueillie par un éclat de rire olympien : la perruque du financier était aussi entrée en scène.
D’opéra comique en opéra comique, Favart arriva, tout en çhantant, jusqu’à sa quatre-vingtdeuxième année. On était en 1792 : il n’y avait plus que lui qui chantât en France. Il vivait en
grande amitié avec Goldoni et Laplace,qui étaient aussi vieux que lui. La guillotine respecta, selon une phrase du temps, les trois Nestors de la littérature.
Favart mourut le 12 mai— 1792 — de cette année de la mort, dans sa petite maison de Belleville, qu’il habitait depuis un quart de siècle ; il fut enterré dans son jardin, où l’on peut lire encore cette épitaphe, dans le style du temps :
Sous le lilas et sous la rose, Le successeur d'Anacréon, Favart, digne fils d’Apollon,
En cet humble tombeau repose.
Ainsi soit-il !
Sa vie ne fut pas toujours, comme sa mort, couronnée de roses et de lilas : il porta, lui aussi, sa couronne d’épines. Sa femme, qu’il a adorée pendant cinquante ans, lui fut disputée par le maréchal de Saxe, qui avait à sa disposition toutes les armées du roi de France et de Navarre. Le héros de Fontenoy gagna-t-il cette bataille
MADAME FAVART 65
galante? Qui le dira jamais? Le maréchal disait oui, madame Favart disait non; Favart disait comme les philosophes : « Que sais-je*? »
C’est toute une odyssée : madame Favart une autre Pénélope; Favart un aulre Ulysse, quia essuyé toutes les tempêtes avant de rentrer dans Ithaque.
* Voici comment écrivait le héros à celle dont il voulait faire son héroïne :
« Mademoiselle de Chantilly, je prends congé de vous; vous ôtes une enchanteresse plus dangereuse que feu madame Armide. Tantôt en pierrot, tantôt travèstie en Amour, et puis en simple bergère, vous faites si bien, que vous nous.enchantez tous. Je me suis vu au moment do succomber aussi, moi dont l'art funeste effraye l’univers. Quel triomphe pour vous si vous aviez pu me soumettre à vos loisl Je vous rends grâces de n’avoir pas usé de tous vos avantages ; vous ne l’entendez pas mal pour une jeune sorcière, avec votre houlette, qui n’est autre que la baguette dont fut frappé ce pauvre prince des Français que Renaud l’on nommait, je pense. Déjà je me suis vu entouré de fleurs et de fleurettes, équipage funeste pour tous les favoris de Mars. J’en frémis; et qu’aurait dit le roi de France et de Navarre si, au lieu du flambeau de sa vengeance, il m’avait trouvé une guirlande à la main? •