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LA PRINCESSE MAT II IL H I

(D'après le buste de Carpeaux.)

critique, retenu dans son ermitage de la rue Montparnasse par le feuilleton du lundi. La princesse écoulait, souriait, et n'en appréciait pas moins à son mérite le Montaigne du siècle et de son salon. Elle aussi se disait à part soi que si l'écrivain mettait le souverain bien à savourer les jouissances spirituelles, il était de chair et de sang comme « les petits saints » qui le dénigraient devant elle, et elle passait condamnation sur le reste. Elle ne l'en, avait pas avec moins d'assurance rangé parmi les sages de la Grèce, dans la peinture à la plume qu'elle avait essayé de faire à sa ressemblance (1).

Elle songeait à lui gracieusement et sans cesse ; elle le comblait d'attentions, de prévenances ; et, pour se rappeler à ses yeux, remplissait sa petite maison de menus souvenirs et de présents aussi utiles qu'agréables (2).

Si fréquente était la communion de leurs pensées ! Quand il n'était pas à sa table, là, causant, anecdotant, il tournait à son intention, de loin, quelques-unes de ses délicieuses Lettres à la princesse effleurant des actualités brûlantes, procurant à Mathide un sensible plaisir en lui disant un peu de mal de l'impératrice, ou tenant en perfection son rôle de conseiller littéraire, dirigeant

(1) Voir en tête des Indiscrétions et Souvenirs, publiés par J. Trou bat.

(2) a Je ne puis me retourner, dans ma chambrette d'étude, lui écrivait-il le 31 décembre 1862 sans y voir un autre don, une image, ni trop marcher dans mon petit chez moi, ni même m'y asseoir un peu doucement, sans m'apercevoir que j'ai affaire de tous côtés à des objets, — souvenirs de bonne grâce et d'ingénieuse indulgence. » Les Lettres à la princesse sont criblées de remerciements exprimés en détail, pour les surprises annuelles ou occasionnelles, qu'aimait à prodiguer la bonne princesse. C'était pour une écritoire-pendule (XXII), une belle et chaude couverture artistement ouvragée (XXIII), une grande aquarelle d'elle-même d'après un tableau de Chardin iLTX), une lampe somptueuse, qui, même sans être allumée éclairait le salon sombre, une petite table d'un merveilleux dessin turc ou persan, des boutons d'or pour le maître et les servantes (XCVII), un excellent fauteuil (CXL), un médaillon pour la petite cuisinière Marie, une bague pour la gouvernante du logis, une Mm' Dufour (CLIII); — un magnifique tapis (CLXXXIV), et le reste dont nous n'avons pas connaissance.

Au xviii' siècle. Mme de Tencin, qui, par plaisanterie, envoyait à chacun de ses habitués gens de lettres, comme étrennes du nouvel an, deux aunes de velours pour se faire une culotte, n'y mettait pas tant de bonne grâce et de variété.

ses lectures, l'excitant à écrire et rectifiant, à l'occasion, les entorses de son style. Et, maintes fois, elle allait continucr la conversation, écrite ou parlée, chez lui, dans son abbaye de Thélème, simplement, en amie.

C'est dans un de ces bons moments d'effusion spirituelle que Sainte-Beuve peignit le portrait de Mathilde avec ses touches les plus raffinées et des délicatesses de pastelliste. Un éditeur anglais Gleaser, projetant de publier un volume sur la Famille Impériale, avait manifesté le désir d'en avoir des pages sous la signature de l'illustre écrivain. Sainte-Beuve tardait à lui donner satisfaction. Mais la princesse était venue dans sa campagne parisienne. Elle était allée poser chez Sainte- Beuve, comme l'eût fait une grande dame du xviir3 siècle devant La Tour ; il prenait des notes en la regardant, en l'excitant à causer; il fixait une à une les nuances de son être moral avec la sûreté de vision, qui n'était qu'à cet anatomiste littéraire. Et, par représailles d'amitié, Mathilde avait, de mémoire et d'âme, esquissé le portrait du peintre.

De temps en temps, elle acceptait de dîner chez lui. On entendait dans la rue paisible, encore sans trottoirs, tout en villas et en jardins, le roulement d'une voiture : c'était celle du prince Jérôme ou de sa sœur Mathilde qu'on attendait, en compagnie de plusieurs invités. Le nombre en était restreint comme l'espace. On n'y avait jamais été plus de cinq à six, sans crainte d'étouffement. Mais Socrate eût trouvé sa maison assez grande, pour recevoir ceux-là ! D'ordinaire, Sainte-Beuve leur faisait, à l'un ou à l'autre, la politesse de les prier de désigner le choix des convives, à leur convenance (1). C'est ainsi qu'à l'occasion du fameux dîner du 10 avril 1868, dit

U) Témoin cette lettre d'invitation, datée du 25 mai 1866 :

Princesse.

C'est donc à mercredi prochain ma fête. J'écris un mot à M. de Nieu werkerke. Je préviens aussi M. de Girardin, mais c'est à vous, princesse, qu'il appartient de l'inviter en forme. J'ai, hier, dit un mot à M. Giraud. Le nombre six est atteint, le petit salon, heureux et comblé, me crie : C'est assez !

Je suis à vous, princesse, avec bien du respect et de l'attachement.

Sainte-Beuve.

du Vendredi saint, qui avait été demandé par le prince Napoléon, à la veille de son départ pour Prangïns, furent inscrits sur la liste : Flaubert, Taine, Renan, Charles Robin, About, tous amis de Jérôme. En ces grandes circonstances on mettait tout en mouvement dans la petite maison. Et Sainte-Beuve, par une coquetterie qui lui était particulière, prenait le soin de répandre sur le parquet de sa chambre de travail de l'eau de Cologne, pour chasser l'odeur d'encre, disait-il. La petite cuisinière Marie faisait entrer ces hôtes illustres dans la salle à manger, où se dressait « comme le dîner monté d'un curé recevant son évêque ». Et la conversation commençait au potage. Je laisse à penser quelle elle pouvait être, avec des partenaires tels que ceux-là, et Nieuwerkerke, le docteur Veyne, le chirurgien Phillips — le casseur de pierres — comme se gratifiait luimême ce grand opérateur de vessies malades, Giraud, Mme Espinasse, les Goncourt, dont l'esprit plus que les dents s'apprêtait à mordiller. Jérôme-Napoléon, qui témoignait à Sainte-Beuve une grande amitié, n'aimait nulle part, comme chez lui, à laisser déborder le trop plein de son intelligence. Quant à Mathilde elle arrivait toujours fort gaie, et comme si elle se fût promis de bien s'égayer dans une partie de garçon.

Tels avaient été les rapports de vive sympathie et de parfaite amitié entre l'écrivain Charles Sainte-Beuve et la princesse Mathilde. Mais, un jour, et tout à coup, cette belle entente s'était brisée à grand tapage. Les causes de la brouille furent exclusivement politiques. Depuis quelque temps la princesse voyait avec humeur Sainte-Beuve, recevoir dans l'intimité des ennemis irréconciliables de l'empire, tels que Scherer, Nefftzer, Hébrard. Sa contenance au Sénat, ses discours, ses tendances libérales de plus en plus déclarées, sa conversion à gauche, sa rupture en un mot avec le fond des idées napoléoniennes avaient révolté l'impérialiste de race qu'elle était. Un article publié dans le Temps précipita la crise. Il y eut une scène violente dans le cabinet de Saint-Beuve, où elle était accourue, en un état de surexcitation et de colère indescriptible ; des paroles

furent prononcées là et chez elle, des paroles tombant de sa bouche, très dures, sans l'être autant que voulurent bien les rapporter les Goncourt en leur récit fantaisiste. Il y eut des éclats indignés, et des récriminations d'ingratitude, et des mots d'amertume regrettables. Cet accès de fureur d'une amitié, qui se croyait trahie, eut son terme. Mathilde s'efforça de n'y plus songer. Sainte- Beuve demanda des consolations à la philosophie sur l'inconstance humaine.

Cependant, il souffrait dans son être physique et approchait de sa fin. La même année s'aggrava cruellement la maladie, qui le minait depuis des mois. Elle le sut, et se ressouvint de l'ami du passé qu'elle allait perdre irrévocablement. Oublieuse de ses griefs, fondés ou non, elle fit demander des nouvelles au dévoué secrétaire, confident et ami de Sainte-Beuve, Jules Troubat. Sur sa réponse toute médicale, inspirée et transmise par le docteur Veyne, elle écrivit. On vint apporter à Sainte-Beuve cette lettre où perçait un sentiment inquiet, ému. Il répondit. Sur son lit de mort, il dicta pour elle à Jules Zeller ses dernières lignes. Il mourut, réconcilié avec la princesse, le 13 octobre 1869.

Que nous sommes loin d'avoir épuisé la série des visages de connaissance dans le cercle en continuelle transformation de la princesse Mathilde !

Flaubert eut son couvert mis à la table des grands hommes. Il s'y montrait, fidèle à sa nature exubérante. Une après-midi il avait eu la pensée cordiale d'amener avec lui, pour le présenter à la princesse, son ami Louis Bouilhet. Quelle fâcheuse inspiration avait visité, ce four-là, à son déjeuner, le poète normand ? Il ne s'était sûrement pas nourri des pétales de la rose. Tout un omnibus du Midi, remarquait un railleur, avait dû passer dans le voisinage. Et Nieuwerkerke était remonté, épouvanté, disant aux gens d'en haut : « Il y a en bas un poète qui sent l'ail ! » Quand Flaubert allait à Saint- Gratien, c'était pour huit à dix jours.

Méry y faisait des apparitions, très spirituel en ses histoires, très curieux à suivre en ses imaginations, moins attrayant à voir, avec la vulgarité de ses traits, sa barba inculte, « ses yeux glaireux d'aveugle », comme le dépeignirent cruellement les Goncourt. Il connaissait, d'ancienne date, « la bonne hôtesse » et se plaisait à refaire, d'enthousiasme, le portrait de la fille de Jérôme adolescente, la beauté divinement ingénue de Mathilde, lorsqu'il l'avait aperçue, pour la première fois, chevauchant en amazone, à Florence, et n'ayant que quatorze ans !

Par échappées, c'était le tour d'Alfred Arago de ramasser l'attention, par sa verve un peu grosse, forçant à se taire les délicats, les incisifs. Il plaisantait, bouffonnait, poussait tout à la charge. Les causeurs étaient réduits à se taire. Ces soirs-là Mérimée gardait un silence boudeur et rentrait ses pointes.

Octave Feuillet en pleine mode, Alphonse Daudet en sa belle et productive jeunesse, Caro, étaient des coutumiers encore. Et il y avait des allants et des venants sans cesse, le moins possible d'hommes politiques, mais des intellectuels par séries, des peintres, le dimanche, entre le coucher du samedi et du lundi, des hommes de lettres, le mercredi. On réservait le jeudi à la famille, que représentaient, d'ordinaire, le comte et la comtesse Primoli ; et le reste du temps appartenait aux intimités choisies.

On parlait de toutes choses à sa table, de politique, par accident, et lorsqu'un événement actuel y rejetait forcément les esprits, de religion quelquefois, préférablement de littérature et d'art. Elle ne se contentait pas de donner le ton et d'imprimer le mouvement ; courageusement elie réclamait sa part du feu dans la bataille des mots.

En politique, comme en toutes choses, elle se prononçait par impulsion, par sentiment. Elle était femme et bien femme sous ce rapport. C'est ainsi qu'au moment de la guerre d'Orient, ses sympathies, ses relations de famille, ses attaches personnelles l'inclinant vers la Russie, elle ne pouvait pardonner à l'empereur l'alliance anglaise ; tout ce qui se faisait en Angleterre ou venait d'Angleterre lui paraissait à priori détestable.

Elle avait aussi cette particularité qu'elle détestait l'Autriche et n'aimait pas davantage Rome et les papistes. En réalité, les vues de la princesse Mathilde ne s'étendirent jamais très loin dans la zone politique. On peut le remarquer sans faire tort à sa mémoire : l'intelligence de son frère Jérôme lui était en cela de beaucoup supérieure.

Avait-elle, d'autre part, un corps de doctrines philosophiques solidement établi ? Il serait aventureux de s'en porter garant. Elle se préoccupait peu des questions religieuses. Mais personne ne prenait moins qu'elle la peine de cacher sa parfaite absence de sympathie pour le clergé. Devant ses hôtes ou ses gens de service, portes ouvertes ou portes fermées, elle daubait, comme elle l'entendait, sur les prêtres en général, le pape et le Sacré- Collège. En principe elle repoussait toute espèce de superstition, toute forme d'esclavage intellectuel. Ernest Renan, Sainte-Beuve et les causeurs à idées du café Magny auraient eu grand tort de se gêner ; elle était avec eux consentante lorsqu'ils lâchaient la bride à leur verve raisonneuse et sceptique.

Mais, artiste en personne, il lui agréait avant tout de ramener les discours sur son terrain de prédilection. Elle découvrait là encore plus d'élan que de vraie connaissance, plus de ferveur d'âme que de goût éprouvé. On s'en aperçut à la vente de sa galerie de tableaux, incomparable pour les œuvres anciennes, de valeur très mélangée, quant aux modernes (1). Elle admirait l'art italien du xvie siècle, parce qu'elle fut élevée dans cette admiration, en Italie ; sur d'autres points, son horizon paraissait borné. 11 y avait des côtés d'art, comme la gravure, qu'elle ignorait totalement. De grands talents lui demeurèrent incompris. Elle affectait

(1) Il y eut, dans cette vente, dont le total excéda un million, de grandes surprises. Un portrait d'homme ae ir'erronneau que la princesse Mathilde n'avait pas payé plus de 120 francs, en 1865, quand le xvnr siècle, était beaucoup moins en vogue, fut adjugé au comtede Camondo pour la somme de 110,000 francs. Des Porbus, des Reynolds, des Van-Dyck, provoquèrent des enchères dignes de leur gloire. En revanche, des tableaux modernes qu'elle avait grandement aimés tombèrent à une bassesse de prix incroyable.

LA PRINCESSE MATHILDE ET SES AMIS lit

d'accabler Eugène Delacroix de son complet dédain. C'était, suivant elle, un mauvais homme, un fou, qu'il aurait fallu interdire. Il ne lui restait aucune excuse de mérite devant ses yeux prévenus.

Pourtant, elle avait la passion sincère de l'art et des artistes. Les peintres les plus célèbres faisaient cercle autour d'elle. Elle avait mis comme une chaleur de propagande à faire partager son zèle esthétique à l'empereur, qui s'efforça d'y acquérir un vernis de compétence, à l'impératrice, qui maniait les pinceaux et aquarellisait un peu. La mode de la peinture avait pris, sous sa chaude impulsion, un air de mondanité des mieux vus :

« Chacun a son artiste, maintenant, écrivait-elle. Mon avoué a son peintre, lui aussi, et c'est Corot. »

Et c'était devenu, de par elle, un genre d'imitation des plus suivis. Chacune de ces grandes dames faisait montre de ses passe-temps artistiques, comme à présent elles se piquent de littérature, contant, versifiant, rimaillant. Au dehors, toutes les Hohenzollern dessinaient (j'en vis un album entier silhouettes, croquis, paysages). La princesse de Metternich, l'universelle ambassadrice, se distrayait à cela, quand elle en avait le loisir ; et la marquise de Contades, et, nous venons de le dire, l'impératrice.

L'idée que s'était formée Mathilde de ses propres aptitudes lui tenait fortement au cœur. On n'y touchait point devant elle à contre-sens, par maladresse ou par oubli, sans qu'elle ne montât aussitôt sur ses grands chevaux. Nieuwerkerke, tout le premier, en eut la preuve. Il lui reprochait de s'être compromise en exposant deux aquarelles. Allait-elle, à présent, elle trois fois princesse, risquer d'être confondue avec la vague corporation des artistes ? Là-dessus, elle s'emporta :

« Sachez, répondit-elle vivement, que je ne suis pas de ces gens qui sont plus glorieux d'une clef de cham bellan cousue à leur derrière que d'une distinction accordée à un mérite réel ? »

La riposte était directe, car son cher ami Nieuwerkerke venait d'étrenner l'habit rouge de chambellan ; il était nommé de la veille.

Ses inclinations picturales influaient sur son langage, parce que volontiers elle prenait le ton artiste, sur sa manière de penser et d'écrire, parce qu'elle tendait à y rechercher la note vive et colorée, et jusque sur sa manière de s'habiller parce qu'elle avait en cela aussi le sens du ton, de la nuance, et que c'était son goût d'avoir des robes de coloriste.

Le naturel, la spontanéité dans le geste et la parole, on ne saurait trop le redire, étaient l'expression même de son caractère. Elle y cueillait en causant d'heureuses fortunes sans les chercher. Les saillies de la princesse, avec les hasards de brusquerie, le mélange de fermeté virile et de délicatesse féminine, qui n'appartenaient qu'à elle, faisaient la joie de son cercle. Elle ne s'y laissait pas toujours conduire d'un égal abandon. Se sachant écoutée par des gens d'esprit, elle n'échappait pas à la tentation de vouloir être trop fine, comme une après-midi où, conversant des femmes du monde, elle glissait cette remarque subtile que beaucoup d'entre elles ont des voix selon l'étoffe de leurs robes, leur voix de soie, leur voix de velours... Ce qui avait paru naturellement fort bien observé. De même, comme elle se savait regardée autant qu'écoutée, elle posait au naturel d'une manière qui cessait de l'être.

Légères absences à peine sensibles chez la personne la moins affectée du monde, chez la maîtresse de maison la moins occupée de soi, la plus attentionnée à ceux qu'elle recevait comme la plus accessible qui pût être aux franchises de la conversation.

Partout où il y a des femmes, où seulement préside une femme, les conversations dérivent aisément du côté du sentiment et de l'amour. On théorisait d'abondance sur ces sujets-là chez la princesse Mathilde. Elle avait, en ces matières, la morale facile et condescendante, selon les cas ou les personnes. Quelqu'une de ses amies, que nous connaissons bien, était à la veille de s'engager à nouveau dans les liens d'hyménée ; c'était, en l'espèce, une imprudence notoire ; r île y aventurait l'éclat de son nom, sa situation mondaine, sa fortune :

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