‹ Les fémmes du second empire (papiers intimes)Chapitre 18 sur 24 · MADAME DE . POURTALÈS · texte numérisé non relu

MADAME DE . POURTALÈS

dernier point séduisante, ayant de Tintelligence comme de la bonté, sans aspirer, ni prétendre cependant, aux supériorités éclatantes de l'esprit Si la princesse Mathilde et la comtesse de Beailmont s'occupèrent, en réelles connaisseuses, de bel-esprit et de littérature, M"* de Pourtalès, bien qu'on la sût déjà très amoureuse d'art (1), appartenait au monde presque exclusivement.

Aux fêtes célèbres, que donnait l'ambassadrice d'Autriche, et dont on faisait grand tapage aux environs, plusieurs semaines auparavant, on eût été fort surpris de ne pas la rencontrer, chaque fois, arborant une grftce inédite, une autre merveille de toilette. Comment aurait-elle pu se dérober aux assauts étourdissants d'élégance, où celles-là mêmes, qui n'étaient point parfaitement belles, le devenaient à force d'art ?

Elle aussi recevait à grand éclat. Sa maison passait, dès lors, pour l'une des mieux montées et des mieux stylées de Paris. Elle en faisait les honneurs avec cette bonne grâce, nuancée de simplicité, qui sert d'excuse à la fortune. C'en était la note vive et particulière : l'apparat du luxe s'y mariait aux beautés de la nature, semées à profusion. On a raconté, en exagérant de beaucoup^ qu'à l'une de ses premières et plus brillantes soirées. M*" de Pourtalès répandit, en festons, en bouquets, en gerbes, en guirlandes, de la base au faite de son hôtel, pour quatre-vingt mille francs de fleurs. Car l'amour des fleurs fut toujours sa chère passion. Le prince de Sagan n'avait pas à l'apprendre, lorsque, à l'occasion d'une fête donnée en son honneur, il prodigua, dans un beau geste de galanterie fastueuse, vingt-cinq mille francs de camélias. Le détail est joli, s'il est exact ; le chiffre aussi. Je le tiens de la comtesse d'Orzegowska, qui, sans doute, oublia de le vérifier.

La médisance ou la calomnie rôdent partout oii se trouvent de jolies femmes. Quelqu'un l'a dit : c'est le frelon des belles, des jeunes et des avenantes. On lui prêta, c'était inévitable, de vagues imprudences, comme

(1) To'ite^ les peintures ornant ses salons, sa galerie, sont dea perles de coUaciions; son hôtel est un musée.

celle que raconte de M°* de Metternich et d'elle-même un historien suspect, à la page 123 de son livre sur la Cour de Napoléon lU. Non plus que d'autres grandes dames ne devait-elle échapper aux insinuations perfides d'un certain mémorialiste, le Tallemant des Réaux du Secon4 Empire, dont a trop légèrement colporté les commérages parce qu'il affirmait comme arrivé tout ce que son esprit de malice supposait imaginable. La réputation de la comtesse n'en souffrit pas. Du moins, est-ce un grand charme de savoir donner à la vertu des airs aimables. Mariée, jeune mère, très attachée k rendre facile et douce l'existence de ceux qu'elle chérissait à son foyer, on n'aurait pas songé à dire de M°* de Pourtalès, au dehors, comme de la princesse Clotilde, qu'elle était sage à faire peur.

M*" de Metternich inventait une idée par jour afin de contenter chez autrui ce besoin de changement et de diversité, dont les exigences croissent au sein des plaisirs. L'émulation était louable à la seconder. M°* de Pourtalès avait bien aussi ses échappées fantaisistes. L'une de celles-là fit naître ce qu'on appela le cercle des Loutons et des Loutonnes. Une confrérie de rieurs et de rieuses, une association de personnes du mon4e en mal de jeunesse et de gaieté, un groupement amical d'heureux oisifs pour semer de l'esprit et varier entre soi l'agrément de vivre et dont uœ chronique à jeun tira prétexte de bien des propos en l'air.

La vérité, c'est que la mélancolie avait été bannie de ce cercle et qu'on s'y entr'aidait, avec une complaisance toute juvénile, à l'en tenir éloignée.

Un trait, une anecdote simplette, qui me vint^ longtemps après, d'une mémoire fidèle.

On donnait, chez M°" de Pourtalès, en son hôtel de ia rue Tronchet, un dîner suivi de réception. Maints personnages officiels y étaient priés. Les flambeaux étaient allumés. Les équipages se succédaient. Des deux côtés de l'escalier, siu* chaque marche, des val-^ts de pied en culotte courte et perruque poudrée staUon^ naîent en parade. D'un degré à l'autre ils s'entrejeU iaient les noms des visiteurs, qu'il, fallait au premier

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étage annoncer. Des noms brillants, pompeux, célèbres, qui, pstr un malencontreux hasard, n'arrivaient presque jamais à leur destination sans avoir été déformés en route. « Le comte Walezowski )>, disait quelque valet maladroit en tournant la tête vers son voisin de gauche, qui le répétait tant bien que mal. Au vestiaire, le service' avait paru dénué de style. Le ministre n'avait pu s'empêcher de glisser à cet égard une allusion discrète : (( Oui, ditrelie en souriant, nous avons eu du changement dans le personnel. C'est un peu de patience à prendre. » Mais, vive, impétueuse, entre au salon la princesse dé Mettemich, qu'on vient d'annoncer : « Madame de Materna », et dont un laquais au geste lourd tout à la minute empaquetait, comme une mante vulgaire, le superbe manteau fraîchement sorti des mains de Worth lui-môme, a Ah I ça, ma chère Mélanie, que se passe-t-il dans votre domestique ? Et de quels gens vous ôtes-vous donc embarrassée ? » M~* de Pourtalès s'excuse de nouveau. Cependaht, tout le monde est arrivé. Le moment aussi de passer à table. Les portes de la salle à manger sont ouvertes à deux battants. Mais quelle n'est point la stupéfaction des convives I Tous ces valets de pied, à la culotte écarlate, aux cheveux poudrés de blanc, ont pris les devants sur la brillante compagnie. Assis à l'aise, ils sont en train de mettre les plats au pillage.

L'audace est grande. Pas si grande, cependant. On a reconnu ces messieurs de la livrée. Tous du oercle, tous des Loutons attendant leurs aimables Loutonnes...' le duc de..., le marquis de... Chacun s'était fait une tête, et tout le monde y fut pris. La scène était bien }ouée. Les habits furent échangés, comme dans les Précieuses de Molière, mais dans le sens inverse des personnages dé la comédie, et la soirée s'acheva le plus gaie* ment du monde.

Quand revenaient, en novembre, les « Compiègnes n de llmpératrice, décidément classés, reçus parmi les obligations d'étiquette, M~ de Pourtalès était du groupe favorisé, qui, tout à l'aise* a ayant fait son nid », pouvait voir arriver, bieû curieuse en ses alliages, la foule dés=

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invités de circonstance. Ces Compiègnes, quand elle y parut, se ressentaient de Tinfluence un peu lumui^ tueuse de M™ de Metternich, Un goût de mondanité artiste et fantasque s'y était introduit où, par moments, l'étiquette s'en allait à vau-l'eau. Sauf les rares journées de grande vénerie, où les dames chasseresses faisaient merveille, où tant de seigneurs honorés du « bouton », tant de piqueurs, de valets, de chiens, s'élançaient à là poursuite du cerf de meute et triomphaient à grand tapage, en ces belles parties de massacre organisé, le théâtre et les représentations du château étaient la distraction préférée. Tous les huit ou dix jours, on y mandait officiellement des artistes de la Comédie- Française et du Gymnase. Bacciochi suggérait à l'impératrice le choix des pièces. On alternait, du moins mal, au programme, comédies et vaudevilles. L'empressement à s'y rendre était extraordinaire. Moindre était la ferveur de ce brillant auditoire à goûter le talent dépensé par les écrivains et les artistes. Je dirai môme que les choses se passaient assez froidement. Des raisons étrangères au spectacle eii primaient l'intérêt, dans l'esprit des invités. On n'écoutait qu'à peine. L'attention n'était pas le moins du monde à la pièce ; les regards allaient ailleurs, vaguaient de côté et d'autre, et se tournaient surtout dans la direction de la loge impériale. Le spectacle était moins sur la scène que dans la salle : on avait trop à s'occuper des personnages marquants, des favorites du jour, des toilettes, de mille choses, de mille détails, qui n'avaient rien à voir avec les jeux du théâtre.

Un courant plus chaud circulait, une galté plus franche et plus expansive mettait en communication acteurs et public, lorsqu'on jouait à Compiègne la comédie de société. C'était un goût nouveau. Il ftorissait dans la plupart des grandes résidences mondaines. Les châteaux de Chenonceaux, de Valençay, de Brissac, avaient été dotés de véritables théâtres. En maints lieux, ao temps des vacances automnales, les serres, lés orangeries ou d'autres dépendances étaient promptement accommodées à Tillusion d'une métamorphose passa-

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gère. En 1862, le comte Léon de Béthune donnait, dans les vastes dépendances de l'hôtel Seillière, en bordure de Tesplanade des Invalides, une représentation d'Henri /// par une troupe d'a^îate^^s, dont Tinterprétatibn parut merveilleuse. La jeune comtesse Edmond de Pourtales, qui remplissait là le rôle assez effacé de la dame d'atours, avait produit un effet d'apparition et de costume surprenant.

A Compiègne, c'était le plaisir d'excellence ; c'était, sous la direction entrfiînante de la princesse de Metternich, un mouvement, une agitation, une véritable fièvre. Longtemps ava^t le lever du rideau s'en mettait en peine la chronique du château. On en jasait par toutes les chambres, et sous tous les bosquets. Les remarques, les commentaires anticipés allaient bon train. N'était-on pas en pays de connaissance? N'aurait-on point à se juger, à s'applaudir, à se critiquer entre soi ? La curiosité, d'ordinaire sympathique, un tantinet jalouse et dénigrante, montait au plus haut.

M"* de Pourtales s'était portée vaillamment à la suite de M"' de Metternich, avec moins de brio, sans doute, mais avec sincérité, gaieté. Que dis-je? Elle aussi collaborait, agissant, fournissant des idées, ajoutant une imagination, un trait de fantaisie à la revue dont on parlait sans cesse et qui devait être le clou de la série. En isœ, on s'était donné un mal infini pour ces Commentaires de César, déjà nommés, qui ne furent joués que deux à trois fois, et firent beaucoup plus de bruit dans le monde que bien des pièces promises aux honneurs de la centième. A l'instar de la princesse de Metternich, de la baronne Laure de Rothschild, ou de la marquise de Galliffet, M"* de Pourtales sentait le besoin^ par instants, au cours de répétitions plus ou moins irrégulières, d'exprimer à l'auteur, en des lettres vives et spirituelles, soit des transes d'artiste pas trop sûre d'elle-même, soit des incertitudes, des doutes au sujet d'un bout de rôle, ou sur l'effet d'un costume, enfin tous les menus soucis qu'inspiraient le plaisir et la crainte de ces parties de spectacles.

<( Votre lettre, lui écrivait-elle, at couru après moi, et

je ne la reçois qu'à l'instant. Je pars pour Munich, ot serai de retour à la Robertsau, le 2 octobre. Adressez-y, le l*f, tous les rôles. Suis-je vraiment en état de les accepter tous deux? Pour vous, mon vieil ami» il y a bien des choses que je ferai et que j'accepterai de faire.; mais, ménagez toujours mon amour-propre. Voua le savez, je suis une bien triste actrice, excepté peut-être dans Madame Bouillabaisse et encorQ.,. Enfin, je ferai ce que je pourrai, et ce que je ne pourrai pas je le ferai encore... pour vous, mon bon Massa, . « Je vous serre au galop la main.

« Nous partons pour la chasse. Notre dernier jour, hélas 1 ;. '

^ « Tous vos couplets sont adorables.

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