‹ Les femmes et la guerre de 1914Chapitre 1 sur 1 · Les femmes et la guerre de 1914 · texte numérisé non relu

Les femmes et la guerre de 1914

A celles d'entre vous qui s*étonneraient à bon droit que, en cette fin de novembre 1914, j'inaugure ces conférences de llnstitut catholique, je répondrai tout simplement que, en échange de la collaboration qu'il veut bien m'accorder ailleurs, le recteur, Mgr Baudrillart, a réclamé mon concours, et qu'en vérité je lui dois trop pour pouvoir le refuser.

Voici comment s'établit cette étonnante connexion. Le jour même où la Commission administrative centrale de l'Institut décida d'organiser dans les salles de l'hôtel Thiers un hôpital

(1) Celte Conférence a été donnée le vendredi 27 novembre 1914, à rinstitut catholique de Paris» pour l'ouverture des cours supérieurs de jeunes filles.

pour les blessés et de m'en confier l'administration, je m'en allai avec- quelques-uns de mes confrères à la Société de secours aux blessés, rue François-P*", en vue de faire, vis-à-vis du président des trois sociétés, notre confrère M. de Vogué, un acte de déférence qui fût un acte d'union. Derrière le Grand Palais, je rencontrai Mgr Baudrillart ; nous sommes de vieilles connaissances, si je n*ose dire de vieux amis. Il y a quelque vingt-huit ans, lorsqu'il sortait de TEcole normale et qu'il préparait sa thèse de doctorat, ce livre sur Philippe V et Louis XIV quia assuré au premier coup sa réputation d'historien, il me fut adressé par son maître Ernest Lavisse, et il vint me consulter sur certaines parties où il m'attribuait une compétence que je n'ai pas.

Plus tard, sa vocation l'emporta. Je le retrouvai, je le suivis ; j'ai connu l'éminent disciple de Mgr Perraud, le Père de l'Oratoire, le fidèle des quais lointains de notre cher et vieux Paris ; j'ai connu le recteur de l'Institut catholique, admirable de dévouement et de fidélité à une œuvre dont il s'efforçait, avec une constance sans pareille, à attester et à produire la foi aux enseignements dogmatiques en même temps qu'à maintenir la haute culture classique.

Le jour donc où je le rencontrai, mon cœur bondit vers lui, et, si étrange que pût paraître la proposition : « Monseigneur, lui dis-je en labordant, llnstitut va ouvrir un hôpital. J'en serai l'administrateur. Voulez-vous en être l'aumônier ? »

Il accepta du premier coup et, ce jour-là, notre œuvre fut fondée.

Je sais bien que Mgr Baudrillart avait rêvé des labeurs plus brillants et plus dangereux. Il eût souhaité accompagner nos soldats sur les champs de bataille et porter sous le feu aux mourants les consolations suprêmes ; mais il était retenu à Paris par des devoirs si multiples et si pressants qu'on se demande encore comment il peut y suffire : ignore-t-on que l'admirable orateur de la chaire chrétienne, le vicaire général du cardinal* archevêque, le recteur de l'Institut catholique, est en même temps infirmier de nuit à l'Hôtel Thiers et que, par des visites presque quotidiennes, il réconforte et il console nos blessés? Dirai-je encore que l'aumônier, après avoir apporté lui-même au plus grand nombre des mourants les secours religieux, célèbre parfois l'office des morts, et qu'à pied, à tmvers la ville et les faubourgs, jusqu'au lointain cimetière de Pantin,

il suit le char funèbre que nous entourons de drapeaux et que nous parons de fleurs ? Et là, dans le froid, sous la pluie, au-devant de la fosse creusée qui évoque les tranchées de là-bas, il récite les dernières prières .

Je ne saurais séparer son image de celles qui afiluent à mon souvenir et qui me représentent toutes ces pauvres mères, toutes ces pauvres femmes, dont nous avons conduit à cette plaine désolée les maris et les fils.

Nous avons vu s'épuiser devant nous la coupe des larmes Nous avons assisté à toutes les formes que peut revêtir la douleur féminine. Nous avons vu, dans la conviction religieuse et dans la foi patriotique, des êtres se raidir et se crisper, demeurer presque sans larmes dans les attitudes désolées que savaient si bien rendre les vieux imagiers de notre France, ceux qui peuplaient la cathédrale de Reims d un monde de statues, expression et reflet de notre nation. Nous avons vu de pauvres êtres fondus en une sorte d'écrasement bestial, poussant, durant les heures que dure ce sinistre voyage, des cris qui n'avaient

plus rien d'humain. Ces cris, ils retentissent en nous, cris de Bretagne et d'Auvergne, cris de Touraine et d'Anjou, cris de Normandie et de Bourgogne, tous les cris des filles de France pleurant leurs hommes qui sont morts.

Il n'y a point de paroles qui en puissent dire la tristesse ; mais de ce chœur, qui s'élève ainsi dans une angoisse mortelle, de ce chœur d'étonnantes lamentations, je n'ai point distingué une parole de reproche, je n'ai point retenu une parole de haine. Leurs yeux, à la plupart de ces femmes, étaient secs ; leurs mains étaient agitées d'un tremblement ininterrompu ; les mêmes mots, plus ou moins pressés, plus ou moins rauques, s'échappaient sans fin de leur gorge serrée : ce n'étaient plus que des cris, montant et descendant dans une mélopée funèbre ; mais elles ne maudissaient point ; elles subissaient le sacrifice.

On ne saurait dire que, sur Tinstant, elles comprissent que c'était la patrie qui avait commandé : bien des choses se confondent en leur esprit, et on ne leur a point dit assez ce qu'est l'envahisseur, ce que font ses piques contre les neutres, contre les femmes et les enfants, quels projets il avait sur nous et sur nos champs, et que c'est ici le renouvellement de ces invasions qui, débouchant

des pays du Nord où la vie est misérable et pauvre, jetaient sur les contrées lumineuses et riches des millions dêtres affamés dont la brutalité ne pouvait être assouvie qu'après des générations. Alors, c'étaient,comme c'eût été sans nos soldats, l'éviction du vaincu par le vainqueur, la mise en servage et en exploitation de l'ancien possesseur du sol par le nouveau, la spoliation complète de celui-là par celui-ci.

Elles ne comprennent pas tout cela que très peu de gens comprennent, ne voyant pas comment l'infiltration pacifique et cosmopolite avait préparé l'agression militaire et avec quelle méthode, vraiment prodigieuse de suite et d'invention, avaient été ouvertes les voies qui devaient mener le barbare au cœur du pays ; mais, peu à peu, se lève devant elles l'image sacrée d'une patrie idéale, d'une patrie qui s'incarne en une figure devenue sacrée : celle de Jeanne d'Arc. L'effort de dévotion qui s'est produit autour de la Vénérable contribue à la dévotion envers la patrie : Tune et l'autre se confondent, l'un et Tautre

s'accroissent, et il y a là comme un miracle de plus.

L'étonnante pastoure de Domremy semble avoir repris l'épée à sainte Catherine de Fierbois, C'est dans ce paysage où se décida sa mission que fourmille l'ennemi. C'est autour de la ville où elle fut prise et où on la vendit que Ion se bat tous les jours ; c'est la cathédrale où elle mena pour le sacre son gentil Dauphin que bombardent ceux qu'elle n'eût point hésité à appeler les Boches, elle qui n'appelait les Anglais que les Godons.

Oui, cette figure de Jeanne les hante, les pauvres femmes ; elles se la représentent, hélas ! telle que nous voyons son effigie dans la plupart des églises, statues sans flamme, sans intérêt, sans noblesse, statues à la grosse, moulées en plâtre ou en béton sur un modèle fourni au rabais par un modeleur de rencontre ; où les anachronismes rivalisent avec le mauvais goût. Dans le chœur de l'admirable cathédrale de Senlis, échappée par une grâce singulière aux obus des Allemands et à leurs pastillesincendiaires, sur un haut socle qui coupe la ligne merveilleuse des colonnes, s'érige une de ces statues de pacotille. Comment croire que ce vilain spécimen d'imagerie religieuse

produise une émotion ? C'est pourtant là ce qui arrive, car depuis le sac de la ville, toutes les femmes se pressent chaque jour pour prierautour de la statue.

Cela montre assez que les raffinés ne se rencontrent que bien rarement avec les simples.

Qu'importent à ceux-ci la science et l'art de Frémiet, l'inspiration de Paul Dubois, cela, cette Jeanne d'Arc brandissant un drapeau à la moderne auquel il ne manque que d'être tricolore, suffît à leurs rêves ; si elle est peinturlurée de couleurs bruyantes, c'est mieux encore. Telle quelle, elle est entrée dans leurs yeux, s'est installée dans leur esprit, et son histoire, bien plus simplement que ne le raconta Anatole France, est incrustée dans la mémoire.

Jeanne d'Arc, pour nos femmes, est inséparable de la France ; elle est la France même et n'est-ce point qu il lui sied d être incarnée en la vierge guerrière, vengeresse de l'injustice, martyre de la fidélité, championne du droit éternel ?

Ce n'est là qu'un des mille mouvements que l'âme française, l'âme féminine, éprouve en ces

jours-ci, mais tous convergent au même but. Il n'est pas possible, lorsque Ton vit dans un hôpital de blessés comme je fais depuis trois mois, lorsque l'on cause tous les jours avec des femmes et des mères qui viennent s'informer d'un fils, d'un mari blessé, il n'est pas possible de ne pas être frappé de l'ardeur de leur foi.

Je ne parle pas d'eux, les blessés, et de ce cri que poussent certains avant même d'être étendus dans leur lit : « Un prêtre ! Amenez-moi un prêtre ! »

Ce sont des mères que nous avons vues préparant leur fils à recevoir les sacrements, et ce n'est point là une des moindres beautés qu'elles nous révèlent. Ce sont les mères qui, lorsque j'ai commencé une campagne pour ouvrir aux aumôniers les portes des hôpitaux laïcisés, m'ont encouragé par des centaines de lettres ; je n'avais pas besoin qu'elles me poussassent. J'avais, dès nos premiers enterrements, reçu de prêtres du Béarn. de Normandie et de Bretagne, des lettres pressantes où ils me disaient : « Dans Tépouvantable douleur que subit telle famille, elle attend comme une consolation que vous lui disiez si son chef a reçu les sacrements. » Et, à chaque fois, j'avais pu répondre : Oui, il les a reçus, et il a été consolé.

A défaut de savoir à qui s'adresser, les familles font écrire par le curé de leur paroisse à la plus éminente autorité du diocèse de Paris, et voici comme preuve une lettre qui me fut confiée et que je vous livre. Elle fut envoyée d'un village du département du Nord, non loin d'Orchies qui fut détruit de fond en comble par les Allemands, sans motifs, sans prétexte, pour rien, pour le plaisir.

Ce curé disait : « Monseigneur, hommage de profond respect. Je confie cette lettre à un fuyard, puisse-t-elle vous arriver. Des habitants de la paroisse ont reçu une dépêche ainsi libellée : « Fenain (Jean-Baptiste) mort à Maison Santé Saint-Maurice, Seine. » Les parents désolés le sont d'autant plus qu'ils ignorent si leur fils a. été administré Notre paroisse est très chrétienne, et on considère comme un grand malheur de ne pas recevoir les derniers sacrements. La mère me supplie de faire des recherches en vue de savoir s'il y avait au moins un aumônier à la Maison de Santé de Saint-Maurice (Seine). Puisque c'est le diocèse de Paris, permettez-moi, Monseigneur, de m'adresser directement au père du diocèse ! »

Et, je le sais, la réponse fut faite, et bien faite.

tÊÊÊmtÊm

Assurément, pour refouler, ne fût-ce que pour le temps de la guerre, le sectarisme impénitent et toujours agressif, ce ne fut point chose facile ; mais il fallut bien pour cette fois qu'on écoutât le chœur plaintif de ces femmes désolées, et qu'on rendît aux blessés, fût-ce même dans les hôpitaux de l'Assistance publique et dans les hôpitaux militaires, le droit de mourir selon les traditions de leur race, selon les préceptes de leur religion, selon leur volonté.

Ailleurs, dans la plupart, sinon dans tous les hôpitaux auxiliaires, les mères et les femmes trouvent chez les infirmières de la Croix-Rouge de précieux auxiliaires. Il n'a pas fallu longtemps pour que s'éliminassent d'elles-mêmes les femmes qui étaient entrées dans les organisations des diverses sociétés par snobisme, par attitude ou par ambition mondaine. La plupart ont été emportées par cette panique qui a soufflé sur Paris — et la banlieue — dans les premiers jours de septembre, et qui, avec la rapidité de l'éclair, a transporté un si grand nombre de messieurs et de dames sur les contreforts des Pyrénées. Biarritz»

en effet, est charmant en septembre. Tout n'alla point qu'à Biarritz, de même tout ne venait point que de Paris. Certaines ambulances se trouvèrent du jour au lendemain démunies de leurs éléments les plus décoratifs, et le malheur voulut que ce fussent les ambulances les plus exposées, celles où quelques jours plus tard d'humbles ambulancières et d^s sœurs de la Charité tombaient sous les obus.

Des centaines d'ambulances, dans les villes de Test et du nord, se sont trouvées brusquement dans la zone dangereuse. H y eut des déserteuses (elles ont rendu ce triste mot-là français), mais combien peu en comparaison de celles qui restèrent et qui offrirent pour les blessés le sacrifice de leur vie ! Combien de femmes résolues à tout endurer s'immortalisèrent ainsi et méritèrent d'être portées à l'ordre général de l'armée ! Combien seraient dignes, elles aussi, du ruban rouge - si c'était pour le ruban rouge qu'elles travaillent ! Il y a là dans l'histoire de nos ambulances un réservoir d'immortalité.

Laissons de côté les défaillances, pourvu qu'au retour de leur voyage celles qui partirent dans l'affolement d'une panique sans exemple ne paraissent point redoubler d'arrogance,- ne pré-

tendent point à tout régir, à accaparer, en vertu de droits régaliens, les malheureuses petites œuvres qu41 nous fallut bien improviser en leur absence, tout en demandant pardon de la liberté grande. En ce temps-ci, il faut donner ce qu'on a et ce qu'on n'a pas : et je retiens ce mot de la présidente de société de secours aux blessés, que je ne louerai point, car il lui déplairait autant d'être louée que d'être nommée : « Celle de nos Sociétés qui ne sera pas ruinée à la fin de la guerre, a-t-elle dit, aura failli à son devoir et trahi la France. » Espérons que Ton ne sera ruiné qu après la complète victoire, et qu'on portera jusque-là le lourd fardeau : tout de même, à ce moment-là, on aura des histoires à conter.

Laissons de côté les brebis qui, d'elles-mêmes, ont sauté du vaisseau qui portait Panurge et sa fortune ; tournons-nous vers l'immense troupeau, la troupe magnifique des femmes françaises qui ont voulu être infirmières et qui se sont montrées d'un dévouement, d'une générosité, d'une abnégation que jamais rimagination la plus fertile n'eût pu formuler.

Comment se figurer les besoins auxquels il faudrait parer ? Comment réaliser qu'une armée française de près de quatre millions d'hommes se battrait constamment depuis bientôt quatre mois ? Comment calculer d'avance un tel nombre de blessés ? Comment rêver qu'à des centaines de milliers de blessés français, il faudrait joindre, sinon en nombre égal, au moins dans une proportion presque approchée, des blessés belges, des blessés anglais, des blessés allemands ? Et de toutes les maisons hospitalières, où l'on eût accueilli tous ces blessés, l'esprit sectaire, l'odieux esprit de persécution et de haine, avait chassé les religieuses qui, dans toutes les guerres précédentes, et surtout en 1870, avaient été, avec les Frères des écoles chrétiennes, les plus précieux auxiliaires du Service de santé.

Durant ces dernières années, il avait été de mode pour les dames et les demoiselles de passer, après quelques vagues conférences, un examen qui n'avait ni valeur ni sanction. Elles avaient appris à faire, sur le bras d'un mannequin bien sage, un pansage correct et bien tiré qui réjouis* sait l'œil par sa blancheur et sa propreté. Quelques dames avaient été jusqu'à feuilleter des planches d'anatomie, mais cela leur avait tourné sur

le cœur. Un peuplas instruites étaient celles qui, admises à faire un stage dans certains hôpitaux, avaient au moins vu palpiter la chair humaine et avaient appris des internes comment ils faisaient un pansement. Seules, avaient une expérience des blessures de guerre, les rares infirmières diplômées qui, cédant à une vocation admirable, cherchant parfois l'oubli et la consolation dans une charité héroïque, avaient accompagné nos soldais au Maroc et leur avaient prêté leurs soins avec une inlassable bonne volonté. Elles avaient affronté les maladies surtout, mais au moins savaient-elles soigner et savaient-elles ce que c'est que soigner.

Dans un hôpital bien tenu, ce sont les chirurgiens, les médecins, les doctoresses, qui font les pansements. Il est rare que les infirmières pansent et jamais les grands blessés. Pour qu*on leur abandonne une opération si délicate, d où dépend la vie d'un homme, il faut des garanties qu'un bien petit nombre peut ofi'rir ; il faut des éludes médicales déjà avancées, un stage prolongé dans les hôpitaux, une préparation technique singuliè-

rement longue, et une habileté manuelle qui est un don.

Sans doute est-il des femmes n'ayant aucune habitude de douter d'elles-mêjnes, auxquelles il prend un matin de panser les blessés, les grands blessés, pas moins I Leur aplomb et leur audace leur tiennent lieu de diplômes. D'ailleurs leur génie suffit. A elles peut-être, mais point aux patients ! Le pis est qu'on les laisse faire. Est-il vrai qu'il est, en province surtout (car à Paris, il faut espérer que l'Inspection du Service de santé y pourvoit), des hôpitaux où l'on tient pour constant qu'un pansement est une chose sans importance que tout le monde peut faire, avec n'importe quels pansements, sans outillages, sans pinces, en bandant le linge sale avec des mains sales ?

Peut-être croit-on remplir ainsi vis-à-vis des blessés un acte de charité : on les tue. Si l'on échappe aujourd'hui — presque entièrement — aux contagions qui, voici un demi-siècle, raflaient en quelques heures la population entière d'un hôpital, médecins compris, c'est grâce à cette minutieuse antisepsie qui exige à tous moments une attention sans défaillance. Pour apprendre à certaines femmes comme elles doivent tenir la boîte à compresses, et pat quels gestes saisir avec

une pince antiseptisée le linge qu'elles présenteront à la pince antiseptisée du docteur, il faut des semaines et des mois. Encore n'est-il pas dit qu'elles aient toutes compris !

Non ! On ne s'improvise point infirmière au sens que dans le monde on donne à ce mot-là, et si Ton connaissait quelles responsabilités on assume, sans doute reculerait-on : mais certaines femmes apportent là cette terrible inconscience avec laquelle, au moral, elles font souffrir et elles tuent les hommes dont elles ont fait leurs jouets.

J ai dit le mot et je ne le retire pas : certaines femmes seraient disposées à faire joujou avec les blessés.

Cela pour elles, a remplacé le thé de cinq heures, et quelques-unes y trouvent vraisemblablement autant de plaisir qu'à un flirt... avancé. Elles n'y mettent ni le sérieux ni la magnifique indifférence qui ne se puisent qu'à deux sources : la foi ou la science. Portées par la science les femmes qui ont étudié et qui sont doctes voient la blessure et ne voient plus le blessé. Portées par la foi et par son émanation directe, la charité»

d'autres femmes, en plus grand nombre, les religieuses de toutes les congrégations au premier rang, ne voient point Ihomme, mais la souffrance.

Celles-là n'innovent pas, celles-là ne s'avisent de panser que si elles savent et avec quelles inquiétudes, quelles précautions, quelle méticuleuse attention ! mais elles soignent, et soigner, ce n'est point égal à panser dans la hiérarchie qui semble en vigueur dans certaines associations : c'est tout de même l'essentiel. Celui qui panse peut, en moins de deux heures, panser dix blessés ; celle qui soigne doit être là tout le jour et toute la nuit ; elle doit rendre au blessé tous les services qu'elle rendrait à son enfant : le faire manger, adoucir et endormir ses douleurs, lui faire accepter la souffrance, le consoler, l'apaiser, tenir ses mains dans ses mains lorsqu'il souffre, qu'il agonise et qu'il meurt.

Celle qui soigne est la servante du blessé : elle se fait telle, quelquefois par humilité, toujours par charité. Rien ne lui répugne ; nulle besogne vulgaire et si malpropre qu'elle paraisse ne la rebute, et plus cette besogne est basse, plus, il me semble, celle qui l'accomplit grandit et s'élève. Mais pour cette besogne de salut, il faut que la

charité ait aboli Tindécence ; il faut que la pudeur ait disparu.

Voici une question embarrassante à certains égards, mais elle est trop discutée en ce moment pour que je me soustraie à en parler. On s'est demandé si la place des jeunes filles était dans les hôpitaux de blessés. Si ces jeunes filles comptent faire leur profession de soigner les malades, car il n'y a point tant de blessés en temps ordinaire qu'on puisse espérer trouver dans les pansements l'occupation de son existence ; si elles éprouvent une vocation scientifique qui les porte à étudier la médecine ; si elles cèdent à une vocation religieuse qui les décide à donner leur vie aux pauvres et aux souffrants, cela est admirable et il n'est que de s'incliner. Pourvu que, d'un côté comme de l'autre, la vocation soit franche et qu'elle n'aille pas brusquement se démentir sur une rencontre fortuite, rien n'est plus digne de louanges.

Mais il s'agit de jeunes filles qui comptent rentrer dans le monde pour y porter avec l'aplomb des femmes savantes leur incompétence

affirmée et leur pudeur détruite, en vérité je ne vois pas ce qu'elles auront gagné à fréquenter rhôpital, mais je sais fort bien ce qu'elles y auront perdu.

Peut-être est-ce là le préjugé d'une génération arriérée qui ne trouve point que le réalisme de la vie doive être substitué chez la jeune fille à la poésie qui la parait jadis et qui l'enveloppait d'une chasteté chrétienne. Sans doute les formes habituelles de la toilette, de l'éducation, des sports, ont été si profondément modifiées que nos mères ne comprendraient plus rien aux actes ni aux idées de leurs arrière-petites-filles. En trois quarts de siècle, les jeunes filles françaises — au moins certaines — ont fait tant de chemin qu'elles ont complètement perdu la notion de ce qui passait jadis pour leur fonction, leur mission, leur vertu, de ce qui faisait leur charme, leur attirance et leur mission sociale.

Il est fort possible que cela qui nous allriste et nous effraie, ne soit d'aucune importance, et qu'il soit aussi naturel que des jeunes filles assistent et participent à tous les actes de l'existence physique des blessés que si elles se livraient à toutes sortes d'exercices qui paraissaient jadis réservés aux hommes. Toutefois, on ne tirera

guère de Tesprit des blessés eux-mêmes que la place des jeunes filles et des jeunes femmes n'est point à leur chevet, et je tiens qu'un tirailleur sénégalais leur a dit leur fait en termes qui ont assez de verdeur pour se graver en leur souvenir. Cet homme demande le bassin, une femme jeune et jolie le lui apporte et le sauvage dit à la civilisée : « Toi, pas cheveux blancs, toi pas maman, toi dégoûtante, va-t'en I » Quel des deux avait raison ?

J'ai vu, devant des femmes, même pas très jeunes, des blessés qu'on pansait rougir, se troubler, ramener leur drap. J'en ai vu demander, exiger presque les soins d'une femme âgée, parce que celle-là n'était plus une femme et qu'elle eût pu être leur mère. Et cela, même sans qu'il se fût produit aucune mauvaise pensée, par une pudeur que gardent beaucoup plus qu'on n'imagine nos paysans de France, hommes chastes pour qui il n'y a de femme que l'épouse. Ce sont eux, comme le Sénégalais, qui donnent la leçon. On ne la comprend pas. Tant pis !

Je sais bien que lorsqu'une jeune fille obtient d'entrer dans une organisation sanitaire, on lui prépare des excuses et on la fournit de réticences. Sans doute veut-elle panser ; mais ce

sera le doigt, la main tout juste, et peut-être le bras. Peu à peu on lâche du fil ; mais aussi c'est que la jeune personne est la perle de Thôpital ; c'est elle qui sauve les blessés moribonds, elle qui ressuscite les morts ; quel bonheur qu'elle se soit trouvée là I Un tel certificat qu'on lui décerne fait passer sur le reste. Ce n'est plus une jeune fille, c'est une infirmière.

Si cette vocation d'infirmière est si fort répandue, comment ne s'en trouve-t-il plus lorsqu'il s'agit de malades? Pour les blessés, tant qu'on en veut, plus qu'on n'en veut, pourvu que le travail ne soit pas trop dur et qu'on ait au moins quelques heures de loisir. Toutefois, il faut des blessés, n'en fût-il plus au monde ! Il en faut assez, pas trop, qui soient polis et qui ne meurent pas : desblessés pour dames. On ne peut malheureusement pas les leur faire exprès.

Alors leur hôpital chôme, et elles se désolent I Mais qu'on propose de remplir de malades cet hôpital vide, c'est une indignation générale et un exode qui rappelle celui du mois de septembre. Des contagieux I pour qui nous prend-on ?

nous soignons le blessé, cela est noble ; nous pansons — ou nous nous vantons de panser — cela est scientifique ; mais les typhoïdiques, les dysentériques, fi donc !

Ils ne viennent pas moins de là-bas, les pauvres gars. S'ils ne sont pas blessés, ce n'est pas leur faute. Ils souffrent, ils vont mourir s ils ne sont sauvés par une continuité de soins délicats, d'actes de vigueur, de déploiements d énergie, qui surmènent et qui tuent linfirmière, qui rendent donc son dévouement encore plus méritoire et sa mission plus sacrée. S'ils échappent, s'ils guérissent, si on les ramène à Tarmée, ils rendront autant de service que les blessés qui retournent au front. Mais c'est décidé : le typhoïdique est indésirable, et ce sont avec les hôpitaux militaires contre lesquels on a ouvert une campagne antipatriotique, faite de mensonges et de calomnies, ce sont les Sœurs, les bonnes Sœurs qui en héritent.

Elles et les infirmières de profession héritent de bien d'autres choses : ce sont elles qui, dès qu'on le permettra, monteront dans les trains

d'évacuation ; qui se chargeront de soigner, dans tous les détails que ce raol-là comporte, les blessés et les malades ; qui, selon les prescriptions du major du train, les alimenteront ; qui leur prêteront durant le voyage le secours continuel d'une bonne volonté éduquée»

Car il faut savoir : il faut savoir prendre, remuer, lever, coucher un blessé ; il faut savoir Taider aux détails de sa vie matérielle ; il faut savoir le déshabiller, le laver, le rhabiller ;il faut savoir lui donner ce qui convient à son état et le préserver des générosités qui l'assaillent au passage;

Avec les meilleures intentions du monde, bien des personnes installent des cantines dans les gares, guettent les trains et. prodiguent aux soldats qui passent, que ce soient des malades ou des blessés, du café chaud, du bouillon chaud, du vin, des tartines de foie de porc et du fromage de gruyère, hideux mélange et déplorable générosité I Quand il n'en résulte qu'une indigestion, ce n'est que demi-mal ; mais on peut tuer un typhoïdique ou un dysentérique en le mettant à ce régime et, quant au blessé, une bonne assiette de soupe chaude lui vaudrait mieux que cette suite de méchants petits goûters

ssBàiam

froids, espacés du matin au matin, après lesquels il arrive à Ihôpital écœuré, détraqué et mourant de faim.

Ce n'est certes pas que, là comme ailleurs, il ne se rencontre des dévouements admirables et d'étonnantes bonnes volontés ; mais Tordre, la discipline, l'organisation, où les trouver ? Fautil accuser celles qui s'offrent ou ceux qui ne les utilisent pas comme il conviendrait... Question, mais rien n'a plus nettement fourni l'impression et la désolation du désordre qu'une gare de la banlieue au mois d'octobre, lors de l'arrivée des trains de blessés.

J'ai vu là, dans un coin d'un hangar aux marchandises où des centaines de blessés très grièvement atteints étaient couchés sur des cadres remplis de paille, des dames vêtues de blanc qui, à la lueur fumeuse d'une petite lampe, s'efforçaient à panser un blessé debout le lobe d'une oreille arrachée. Dans l'immense cour, on débarquait, de trois trains formés de wagons à bestiaux, des blessés qui avaient fait le long voyage couchés les uns sur de la paille, d'autres à même le plancher. Des brancardiers d'occasion essayaient avec maladresse et bonne volonté, de les descendre, et alors que, au-devant des trains des

tm

tentes étaient dressées, avec les lits montés et garnis, les brancardiers laissaient les blessés sur les brancards en plein air, sous le froid déjà piquant du matin. Il est vrai que, tout à l'heure, pour déjeuner, ils s'installèrent, eux, sur les lits, et, après avoir déjeuné, ils jouèrent à la manille, ce qui les absorba totalement

Quelques dames, dans une baraque de bois ^

qui les mettait à l'abri du vent, paraissaient préparer par une conversation animée avec des jeunes gens élégants le plan d'une journée mondaine et, entre temps, donnaient un coup d'œil à trois vieilles Sœurs de la Charité, très cassées mais lestes lout de même, qui se hissaient, un broc de fer-blanc en main, sur la planche marchepied de chaque wagon et versaient du café dans les quarts que leur tendaient les blessés. D'autres Sœurs, avec une activité mécanique, coupaient du pain, enduisaient les tartines avec du foie, dépeçaient des roues de gruyère et puis bondissaient à un autre wagon, et toujours, et toujours.

Pas si facile de se tenir en équilibre sur cette planche ! une pauvre dame remplie assurément de bonnes intentions et qui dut être agréable à regarder au temps du maréchal, vêtue à peu près

de blanc, sauf qu'elle avait coiffé ses cheveux rutilants d'un petit loquet émouvant, se hissait, elle aussi, sur les marchepieds et prenait, sur un calepin de bal, avec un petit crayon doré, les noms des blessés et les adresses de leurs familles. Rien de plus gentil ; n'entendant point ou guère, la dame pencha trop vivement son buste dans le wagon, si bien que ses pieds glissèrent et qu'elle bascula, et que moitié de sa personne disparut à l'intérieur, durant que ses jambes vêtues de bleu et chaussées de jaune gambillaient éperdumént dans le vide. Ce fut pour les blessés un bon moment.

Soudain onze heures sonnèrent ; il y eut dans la cour une galopade subite des dames de l'ambulance, des dames de la cantine, des jeunes hommes (( au frac élégant », comme dit Auguste Barbier ; quelques instants après, on entendit ronfler les moteurs et disparurent vers Paris les automobiles décorés de drapeaux divers et désignés au respect des polices par des inscriptions rubicondes.

Et alors, comme libérées, les trois vieilles Sœurs, enfin seules I semblèrent se multiplier comme dans un conte de fées. On vit paraître, sur tous les marchepieds, ensemble leurs cornettes blanches ; on vit leurs mains prodiguer,

non sans excès peut-être, le foie et le gruyère ; les brocs de café se vider pour se remplir à nouveau, et Ton entendit des centaines et des centaines de blessés dire, d'un ton pénétré, un « Merci, ma bonne sœur » où il y avait du son de voix des petits gars qui sortent de lécole.

J'avais vu fonctionner une cantine de gare.

Depuis lors, ce service s'est amélioré au point qu'on garantit presque qu'il est parfait et que, parait-il, je n'y reconnaîtrais plus personne, sauf, j'en réponds, mes délicieux petits jeunes hommes, si jolis et si fragiles qu'on n'en saurait en risquer la casse. Une œuvre indépendante s'est formée, assez puissante pour ne point s'arrêter aux grognements des chiens de jardinier. Mais cette œuvre, je la voudrais militarisée, fusionnée avec l'œuvre des trains qu'elle ravitaillerait et où les aliments et les boissons ne seraient donnés que sur l'ordonnance du major.

Comme nous en avons encore pour dix mois au moins, on aura le temps de porter remède aux défectuosités et de réparer ce qui est insuffisant ou manqué dans cet outillage improvisé que

la charité et le patriotisme des Femmes de France ont créé de toutes pièces.

C'est à cela qu'il faut penser : nous autres, qu'on accuse d*avoir été les provocateurs, d'avoir voulu cette guerre et d'avoir combiné des opérations qui nous eussent assuré, par la violation de la neutralité belge, des avantages stratégiques incomparables, nous n'avions à peu près rien de prêt, et nous avons été surpris au milieu des enthousiasmes pacifistes et des optimistes convictions. Nul ne croyait au 30 juillet que la guerre fût proche, et lorsque quelqu'un se hasardait à faire part de ses inquiétudes, il était considéré comme un alarmiste, suspect pour le moins de jouer à la baisse. Et quand éclata le coup de foudre les organisations d'ambulances telles qu'elles étaient esquissées sur le papier apparurent pour ce qu'elles étaient, des fragments du pavé de l'Enfer.

Il y avait certainement quelques approvisionnements, quelques lits, du linge, des objets de pansements qui pouvaient servir ; il y avait deux, trois, dix baraquements qui eussent pu être utilisés ; il y avait quelques infirmières qui avaient reçu une instruction théorique, et qui pouvaient donner des soins intelligents ; mais on n'avait pas comme en Allemagne composé militairement des

escouades dressé les infirmières à l'obéissance, introduit dans chaque troupe les éléments nécessaires à sa formation : chirurgien, médecin, élèves en médecine et en pharmacie, infirmières de divers ordres, infirmiers, brancardiers ; on n'avait point fourni chaque ambulance prévue des appareils portatifs ou stables, selon le cas, de stérilisation, des quantités de pansements, du linge de lit et du linge de corps, des produits chimiques, des approvisionnements pour soutenir et remonter les blessés, tout cela étiqueté, numéroté, disposé de façon à être utilisé sans la moindre hésitation. Visitant Tan dernier avec René Bazin l'hôpital des Dames Françaises et les réserves éventuelles, j'avais été frappé sans doute des quantités d'objets de literie et de pansement que nous montrait M™* Thierry-Ladrange. Mais c'est que j'ignorais alors qu'un hôpital de moins de quarante lits a besoin, par mois, d'environ trois cents kilos de ouate et de coton cardé, de cent pièces de gaze et du reste à l'avenant. Dès lors, pour quatre mille lits, il faut par mois trente mille kilos de ouate et dix mille pièces de gaze. Je me demande dès lors pour combien de jours, pour combien de lits il y avait de pansements dans les magasins de la rue Michel-Ange ?

- :vA —

.11 est vrai que, d après les étiquettes apposées sur certains approvisionnements, on ne pouvait douter qu'en cas de guerre, la plupart des grands hôtels de la rue de Rivoli, de la rue de la Paix, de la rue de Castiglione, ne dussent être transformés en hôpitaux. Leurs noms étaient là sur de magnifiques pancartes. On y vit aux premiers jours, quand on craignait Feutrée des Allemands à Paris, flotter des drapeaux à Croix-Rouge dont le moindre eût servi de serviette à Gargantua. Depuis lors ces hôtels-hôpitaux sont entrés vraisemblablement dans le sommeil, et ils sont comme les peuples heureux, sans histoire. On a donc pu sans faire tort à qui que ce soit — au contraire — disposer de leur approvisionnement prévu et non utilisé.

Dans une autre des Associations, « la plus ancienne et la plus noble », comme dit mon vénéré confrère qui en est le président, la plus riche, peut-on ajouter, et la mieux fournie de dons et de legs, on avait sans doute réuni des approvisionnements plus nombreux, Ion disposait d'un matériel somptueux que Ton avait fait

admirer aux diverses expositions, en France ^t à l'étranger; mais combien avait-on réuni de ces baraquements types, de ces tentes modèles, de ces lits primés, de ces appareils couronnés ?

Sans doute en avait-on fait un petit, tout petit essai et avait-on fort bien réussi lorsqu'il s était agi d'une guerre comme au Maroc, où l'on opérait avec cinquante, soixante, à un moment, très court, cent mille combattants, exposés à des blessures de balles ou d'arme blanche, une guerre où Ton n'avait point à s'inquiéter des blessés de l'ennemi, et où, dans un climat sec et chaud, les plaies se cicatrisaient rapidement. On y avait aussi fait l'épreuve des maladies, mais la typhoïde même n'y avait point le caractère qu'elle prend à présent ; on ne connaissait presque pas les congestions pulmonaires et les affections de poitrine.

Et l'on se trouva subitement obligé de pourvoir aux blessures causées, dans une armée de deux à trois millions d'hommes, par les balles, à coup sûr, mais aussi par l'artillerie la plus formidable qu'un peuple européen ait mise en ligne, par des explosifs qui projettent à des distances incroyables les menus njorceaux d'acier, de fer ou de fonte ; les risques ne sont point multipliés

de 1 à 2, comme on pourrait le penser d'après les effectifs, mais de 1 à 200, comme on doit le déterminer d'après les armes.

Alors, quoi? C'était la banqueroute ? Nos blessés allaient rester sans soins f* Le gouvernement, qui avait laissé à l'initiative privée la charge presque complète du service, allait, là comme ailleurs, prouver son impuissance, le manque de préparation, l'absence de prévoyance? Eh bien ! non. Là comme ailleurs, tout fut sauvé par le miracle français. Ailleurs, c'étaient les hommes, depuis les petits gars de dix-huit ans jusqu'aux grands-pères qui ont passé la cinquantaine. Ici, ce furent les femmes depuis vingt-cinq jusqu'à soixante; à soixante, il en est qui tombent de fatigue ; mais le bel âge, c'est de trente à cinquante.

Quittant leur foyer où, quand elles étaient occupées dans leur ville, elles ne rentraient que pour quelques heures, elles devinrent en quelques jours, sous l'autorité efficace des médecins, pourvu que ceux-ci eussent de la poigne, des gardes parfaites, d'une activité, d'une intelligence, d*un dévouement, d'une obéissance au-dessus de tout éloge. Elles s'acharnèrent au salut de leurs blessés : elles y mirent une passion maternelle

qui ne leur permit plus d'autre conversation.

Ça et les nouvelles de la guerre ! les bonnes, car ce n'est point des hôpitaux que parlent ces paroles d'inquiétude et de doute par qui les amis de nos ennemis s'efforcent à terroriser les timides et font le jeu des traîtres. Elles sont avec les blessés confiantes et résolues, et ce ne sont point elles, filles et femmes de notre Paris qu'a intimidées le bluff prussien. Elles sont restées à leur poste, et, s'il fût arrivé que Tennenii fût entré dans notre Paris livré, il les eût trouvées à leur poste, impassibles et déterminées, défendues seulement par la Croix-Rouge sur leur voile et sur leur blouse.

Et qu'elles les gâtent, leurs blessés ! Elles s'ingénient, si peu riches qu'elles soient, à leur apporter des gâteaux, des sucreries, des fruits, du bon vin.

Au surplus, sont-elles les seules? Le cœur des Parisiennes est partout le même: au dehors des hôoilaux comme au dedans. Il n'est pas de jour où quelque commerçante du quartier n'apporte aux blessés des poulets, des oies, d'admirables

Digïtized by VjVJOVIV:

dindons» je ne sais quoi, du raisin, des oranges, des biscuits. Et puis des livres, et puis des tricots, et puis du linge, et puis des pantoufles, des couvertures, des robes de chambre ; et timidement elles arrivent, elles refusent leur nom : « C'est pour vos blessés, » disent-elles, et elles se sauvent.

D'aulres les visitent, surtout lorsqu'elles ont des pays, Bretons ou Basques qui ne parlent pas français, Basques surtout ; une fraternité intime unit sur les deux versants des Pyrénées les descendants des Ibères, race admirable de vaillance, fidèle à ses traditionnelles espérances comme à sa foi atavique, race dont les sujets autochtones, intègres et nets, sont peut-être les plus nobles spécimens d'humanité. On vient donc causer basque, et des gens qui ne s'étaient jamais vus s'entretiennent familièrement dans la ruelle des blessés.

Et puis il y a celles, plus pitoyables encore peut être, qui attendent à la sortie le corbillard qui doit vers le lointain cimetière emmener le mort de la veille. Elles sont du quartier la plupart, elles apportent des fleurs ou des couronnes ; elles suivent vers l'église le char funèbre décoré de drapeaux; elles raccompagnent ensuite, au moins un bout de chemin. Elles lui font, comme on dit,

un pas de conduite. Sans doute les cortèges étaient plus nombreux quand il ne gelait pas ; et puis les heures de l'après-midi étaient plus favorables ; mais il s'en trouve tout de même des suiveuses, et, au passage, les marchandes de fleurs prennent à pleines mains, de leur étalage ou de leur petite voiture, des bottes de chrysanthèmes, et elles les portent à ce mort inconnu qui passe escorté de soldats, suivi de femmes en deuil.

Et lorsqu'on arrive à ce lugubre coin de terre, là-bas, à Pantin ou à Bagneux, où, depuis deux mois, les fosses, lune à côté de l'autre, se creusent méthodiquement comme les alvéoles d'une immense ruche; où, tant que s'étend la vue, on ne voit que des croix noires, parées de rubans tricolores et garnies de palmes et de couronnes, alors, sans qu'on sache d'où elles sortent, des femmes se pressent, elles entourent la bière, — cette bière de peuplier mince comme une feuille de carton, — elles font à la veuve, à la mère du mort comme une famille.

Elles essaient d'arrêter ces cris qui déchirent, de calmer cette douleur; elles soutiennent, elles étreignent, elles embrassent, et elles aussi elles pleurent ! Sainte fraternité qui s'éveille devant la mort I Saint patriotisme qui s'émeut à ces trois

couleurs devenues un linceul de gloire ! Sainte communion dans la douleur qui élève les âmes, les purifie, y verse pour quelque temps au moins un dictame surnaturel I Qu'il est beau, notre pays, et comme il faut laimer, ce peuple producteur de tant de vaillance, ce peuple producteur de tant de pitié 1

Certes, nous Taimions, de toute la puissance de notre atavique tendresse ; nous reportions sur lui, nous qui nous vantons que notre race n'a subi aucun mélange et que nous navons aux veines que du sang français, nous lui consacrions toute la respectueuse admiration que nous vouons aux ancêtres; mais à des heures, devant certains spectacles, devant ces pénétrations étrangères qui en dénaturaient le caractère, devant Tinvasion des gens de plaisir qui provoquaient aux mœurs dépravées, aux spectacles obscènes, aux livres infâmes, devant ces entrepreneurs de joies tarifées, accourus de tous les points d'Europe et déguisés en Français, parfois nous doutions de nos frères et de nous-mêmes.

A force de voir autour de nous cette corruption étalée, glorifiée, triomphante, nous arrivions à croire qu'elle était française. A présent, elle est partie, elle s'est enfuie avec ses hôtes de passage

qui nous déshonoraient avec leurs complices qui se nationalisaient chez nous pour les agréments qu'ils en tiraient et pour les facilités qu'ils y trouvaient de nous vendre.

Tout cela a disparu, et de ces néo-Français combien combattent dans les rangs ennemis ou attendent au chaud sur quelque côte d'azur le moment où ils reprendront, sous une nationalité nouvelle, leurs fructueuses spéculations.

Mais les uns comme les autres, tous les autres, qu'ils soient bénis pour leur départ !

Une lumière s'est levée sur noire pays qu'on peut bien dire surnaturelle. A cette lumière nous nous sommes regardés au visage entre Français et nous nous sommes reconnus. Nous nous sommes réconciliés dans la haine de l'envahisseur, dans l'amour de la Patrie ; nous nous sommes embrassés dans la justice, et comme une fleur merveilleuse, dans les cœurs des soldats et dans les cœurs des femmes, la foi s'est épanouie.

J'ignore ce que cela durera, mais jamais un tel spectacle ne fut donné à Thumanité, et c'est beau que ce soit notre France qui le donne.

Poitiers. - Société française d'Imprimeriei

RETURN TO the circulation desk of any

University of Caiifornia Library

or to the

NORTHERN REGIONAL LIBRARY FACILITY BIdg. 400, Richmond Field Station University of Caiifornia Richmond, CA 94804-4698

LY

ow.

ALL BOOKS MAY BE RECALLED AFTER 7 DAYS 2-month loans may be renewed by calilng

(415) 642-6753 1-year loans may be recharged by bringing books

to NRLF Renewals and recharges may be made 4 days

prior to due date

Page 1