LA COMÉDIE CHEZ LE BOULANGER. 22J
— Monsieur Bassinoire, nous vous accompagnerons tous I . . .
— Oui, tous...
— J'accepte, messieurs, je vais vous guider...
— Ah! messieurs, un moment!... disent les femmes, avez-vous des armes?... Tous n'allez pas vous exposer sans armes contre des bandits qui doivent être armés jusqu'aux dents!... cela n'aurait pas le sens commun.
— Oui, en efiet, armons-nous... J'ai déjà chez moi deux fusils et un revolver.
— Moi, j'ai ma canne à dard...
— Prenons des pelles à four, des bâtons, des marteaux... Tout est bon contre les voleurs.
On s'arme comme on peut. Faute de mieux, un jeune homme a pris un pain de quatre livres long, très-rassis, et le porte sur son épaule comme un fusil.
On part en masse, accompagné des vœux de ces dames, qui restent sur le seuil de la boutique du boulanger.
Bassinoire conduit la colonne; il n'a trouvé, pour s'armer, qu'un grand couteau de cuisine, mais il le brandit comme une canne de tambourmajor.
Il y avait près de trois cents pas de distance de la maison que l'on quittait à sa demeure.
La nuit était noire ; cependant; en approchant de chez Bassinoire, on voit confusément différents objets devant la porte.
— Est-ce qu'ils ont un canon? dit un mitron.
— Ce n'est pas probable ; niais je crois bien qu'ils ont une voiture, sans doute pour emporter les meubles qu'ils veulent voler.
On avance encore.
Alors une odeur très-peu parfumée vient frapper l'odorat de la compagnie.
— Ah I sapristi I qu'est-ce que c'est que ça ? dit un épicier.
— Ce que c'est? Parbleu! cela se devine...
— Plus nous avançons, plus cela devient fort I
— Bassinoire, il me semble que je reconnais les boites qui sont dans cette voiture là-bas... Est-ce que vous attendiez cette nuit les employés de monsieur Richer?
Le portier se frappe le front en s'écriant :
— Ah ! mon Dieu ! je Pavais oublié !... C'est-àdire il me semble qu'ils ne devaient venir que demain... Hais non, c'était cette nuitl... Plus de doute... Oui, ce sont eux, que cette vieille folle de
LA COMÉDIE CHEZ LE BOUUI^GER. SSi
madame Trottin a pris pour des voleurs. Oh ! il n*y a plus à s'y tromper.
Toute la troupe improvisée prend le parti de rire du quiproquo, et s'en retourne gaiement, en faisant une foule de plaisanteries sur cette aventure.
Voyant que leurs maris reviennent en chantant, les dames sont bientôt rassurées ; on leur apprend ce qui a causé la frayeur de madame Trottin, et elles mêlent leurs éclats de rire à ceux de ces messieurs.
Madame Trotlin, seule,' persiste à croire que ce sont des voleurs qui se sont déguisés pour faire leur coup.
La compagnie, revenue dans la salle du spectacle, y trouve Pigeonnier, qui avait appelé en vain pour qu'on le descendit de sa chaise ; dans le tumulte on n'avait pas pensé à lui, et pendant que l'on sortait pour prendre les voleurs, il avait été forcé de rester juché sur son siège, qui était monté sur quatre pelles à enfourner.
De retour dans leui^ pénates, les époux Bassinoire avaient eu nécessairement une explication.
Elle avait été vive : suivant Tusage des femmes qui, lorsqu'elles ont tort, commencent par se fâcher, ce qui évite des explications qu'elles ne peuvent ou ne veulent pas donner, la fiére Eulalie avait dit à son mari :
— Je .vous ai fait croire que je jouais madame Benoiton, c'était pour vous habituer à me laisser paraître sur un théâtre. Vous vous opposex à ce que je suive ma vocation, à ce que je fasse fortune sur la scène ; vous êt^s un tyran ! je ne veux pas
vivre avec vous. Dès demain je vous quitte et je me retire chez ma mère.
Celle menace n'avait pas beaucoup effrayé Bassinoire ; il savait que la mère de sa femme était une pauvre paysanne qui habitait un pelit village aux environs de Paris, où elle vivait bien modestement, en vendant des œufs et du lait; il s'était dit :
— Qu'est-ce que ma femme irait faire là? Soigner les choux et les carottes de sa mère I cela n'amuserait pas Eulalie, et il n'est pas probable qu'elle quitte ses enfants et son ménage pour cette vie rustique qui n'est pas dans ses goûts.
Cependant Eulalie était partie le lendemain matin; pendant l'absence de son mari, elle avait embrassé ses enfants, en leur disant :
— Ne soyez pas inquiets de moi ; vous me reverrez bientôt; je vous apporterai de riches vête-
ments et les couronnes qu'on m'aura lancées.
Quand le portier apprend que sa femme a exécuté sa menace, il en demeure interdit, suffoqué, puis il se dit :
— C'est un coup de tête, mais elle reviendra demain. Elle veut voir si je courrai après elle ; eh bien, non, je n'y courrai pas.
Cependant le lendemain se passe et Eulalie ne revient pas.
Bassinoire est triste, car il n'est pas méchant, il regprette sa femme et se sent prêt à pleurer quand il regarde ses enfants.
Huit jours s'écoulent, point de nouvelles d'Eulalie : les enfants commencent à partager la tristesse de leur père.
Au bout de ce temps, Pigeonnier entre un matin \
chez Bassinoire, dont il ne se moque plus depuis qu'il sait que sa femme l'a quitté.
Il s'assoit dans la loge en disant :
— Eh bien, voyons, que fait-on ici? On est triste, on s'ennuie... Mais il ne faut pas ainsi se laisser
aller au chagrin, ça ne remédie à rien. C'est au- |
jourd'hui dimanche, il faut sortir avec les enfants. t
— Et ma loge? dit le portier.
— Bon I la mère Trottin la gardera ; elle prendra peut-être cette fois les charbonniers pour des croque-morts, mais ce n'est pas dangereux. C'est aujourd'hui la fête du petit village de Villetaneuse, ce n'est pas loin ; allons-y.
— Villetaneuse I s'écrie Bassinoire ; mais c'est dans ce village qu'habite la mère de mafemme !...
— Eh bien, raison de plus pour y aller. Nous | y rencontrerons peut-être ta belle évaporée, ou par I sa mère, tu auras de ses nouvelles. '
— Tu as raison ; oui, allons à la fête de Villetaneuse.
Les enfants sautent de joie. On est bien vite prêt.
La mère Trottin consent encore à garder la loge, à condition qu'on lui laissera de l'eau-de-vîe pour soutenir son courage.
Pigeonnier, qui pense à tout, achète un pflté, et Ton part pour Villetaneuse.
Vous savez assurément ce que c'est qu'une fêle» une foire de village; mais ce qu'il y a en général de plus piquant dans ces bacchanales champêtres, ce sont les spectacles improvisés par les saltimbanques, ces cabotins ambulants qui passent leur vie à courir de foire en foire, traînant avec eux leur maison, leur théâtre, leurs décorset leur personnel.
Ce sont de véritables bohèmes, et cependant, dans cette existence nomade, règne encore un certain ordre, un arrangement qui mérite d'être remarqué.
Ces artistes de foire arrivent avec une immense voiture, longue comme un omnibus, mais qui est divisée en trois compartiments, de manière à former un appartement complet.
La première pièce est ordinairement la cuisine ;
elle est pourvue d'un fourneau et d'une modesle quantité de eassêroles et de marmites.
Le second compartiment sert de vestiaire ; c'est là que sont empilés les costumes de la troupe, les instruments de musique et tous les accessoires dont on a si souvent besoin dans une pièce à spectacle.
Enfin, le dernier compartiment est la chambre à coucher, où le lit est toujours dressé.
Lorsque la troupe est nombreuse, on couche aussi dans le vestiaire, on se fait un matelas avec la tunique de Mahomet, les jupons de la paysanne alsacienne et le riche manteau de Marguerite de Bourgogne; le casque de François J*' sert d'oreiller, et pour avoir chaud aux pieds, on les couvre avec le pourpoint du duc de Guise.
Dans ce lit, fait de pièces et de morceaux, l'artiste nomade dort parfaitement, et beaucoup mieux que le richard couché sur la plume : c'est une compensation.
Au-dessus de la voiture sont entassés des décors et des pièces de bois qui servent à construire un théâtre.
Chaque acteur est tour à tour cocher. On n'a qu'un cheval, mais on le ménage. On ne va qu'à petites journées.
On a un chien, un fort chien de garde, qui veille, lorsqu'on fait dans la journée une halte et que tout le monde s'endort.
Le chien ne monte jamais dans la voiture, mais il va bien plus vite que le cheval ; il est toujours en avant, il sert d'avant-garde et aboie quand il aperçoit une habitation.
Quelquefois la troupe a deux voitures, la seconde contient alors tout ce qui sert à élever subitement un théâtre, une salle, et des décorations qui servent pour toutes les pièces : un salon et une forêt.
Mais les deux voitures annoncent alors une troupe de premier ordre, qui fait de l'argent partout où elle va, et reste parfois quinze jours dans le même endroit.
Ces troupes-là ont une musique formidable, composée de clarinettes, pistons, flûte et grosse caisse. Cinq musiciens sulTisent pour être entendus de fort loin, chacun d*eux faisant du bruit comme quatre.
Tout cela est en planches, mais il faut voir avec quelle dextérité, quelle adresse ces bohèmes élèvent une salle, qui n'a, à la vérité, qu'un parterre el un orchestre, mais peut quelquefois contenir jusqu'à cinq cents spectateurs.
Une planche indique la différence des places,
les banquettes de bois ne sont pas plus douces à l'orchestre qu'au parterre, mais on paye là cinq sous et ici dix. Vous voyez bien qu'on doit se trouver mieux à dix sous.
En dehors de la salle, on dresse une estrade, puis on accroche une immense toile, sur laquelle sont brossées différentes scènes dramatiques faites pour donner le frisson aux plus braves.
C'est sur l'estrade que se place d'abord la musique et que se fait le boniment, ou, si vous aimez mieux, la parade qui sert à attirer les curieux et qui est ordinairement beaucoup plus amusante que la pièce qui se joue à l'intérieur.
Pendant que les hommes construisent leur salle, vous voyez les femmes sortir les costumes de la voiture, les étaler, les brosser, les raccommoder.
D'autres vont chercher de leau et se mettent à laver, à blanchir le linge de la troupe ; les en&nts, car il y a toujours quelques enfants, qui pour tout vêtement n'ont, suivant la saison, qu'une chemise ou bien un petit paletot, mais jamais de bas et vont sans cesse tète nue ; les enfants font les commis* sions, ils vont chercher des litres de vin au cabaret le plus voisin.
Enfin les femmes font la cuisine, préparent le repas, dressent le couvert sur l'herbe quand il y
en a, ou à défaut de verdure, sur une planche qui sert de table. 4
Au milieu de tout cela, le chien veille, il va et vient, il grogne si un étranger va trop près de la cuisine, il aboie après ceux qui s'arrêtent devant la marmite.
Le spectacle dure quelquefois jusqu'à minuit, parce qu'on donne plusieurs représentations dans la journée et la soirée, et que les paysans veulent en avoir pour leur argent.
Alors ces saltimbanques qui, depuis midi, ont continuellement crié en dehors, joué en dedans,
fait de la- musique, chanté et exécuté des sauts
périlleux, soupent, puis se couchent; les femmes et les enfants dans la voiture, les hommes sur le théâtre, le chien dessous.
Pigeonnier et la famille Bassinoire arrivent à Villetaneuse sur les deux heures de l'après-midi.
La fête était dans tout son éclat, et de fort loin on entendait la musique du théâtre forain; c'était le moment où l'on attirait le monde devant Testrade, on allait faire le boniment.
Dès qu'ils entendent la clarinette et la grosse caisse, M. Léandre et sa sœur disent à leur père :
— Allons par là, papa^ allons voir pourquoi on fait de la musique.
— C'est quelque spectacle en plein vent !.., — * C'esJ égal, allons voir ça.
— Autant aller là qu'ailleurs, dit Pigeonnier, et puis, ce doit être le plus bel endroit de la fête.
Les musiciens nomades jouaient une polka. Mademoiselle Zirzabelle prend son frère sous son bras et le force à polker tout le long du chemin.
On arrive sur la place, où se pressent les curieux.
Les paysans se portent en foule devant la parade, quelques villageoises se promènent, en regardant les boutiques de tourniquets, mais surtout pour faire admirer leur bonnet et leur tablier neuf.
Des habitants de Paris circulent au milieu de tout cela.
Enfin quelques jeunes gas s'obstinent à faire aller le lourniquet, dans l'espoir de gagner le beau vase qui est le gros lot, et après avoir dépensé une quarantaine de sous à jouer, gagnent un coquetier qui vaut bien dix centimes.
On approche de la parade, le premier sujet de la troupe fait alors cette annonce au public.
c< Messieurs, mesdames, habitants de ce village et des environs, nous avons Thonneur devons annoncer que vous jouirez ce soir d'un spectacle nouveau, extraordinaire.
tt Nous jouerons devant l'honorable société la première représentation de la Fille des eauXj ou rincendie du château de Satan ^ pantomime dialoguéc en treize actes, mêlée de chants» de danses, de combats au sabre et à rhnche,
a Cette pièce n'a jamais été jouée que devant des tètes couronnées, mais aujourd'hui, et pour récompenser l'accueil, que, depuis huit jours, vous avez daigné faire à nos efforts, nous n'avons reculé devant aucun sacrifice, aucune dépense, car, dans rincendie du château de Satan^ vous entendrez plus de mille pétards, sans compter ceux que vous n'entendrez pas ! . ..
« Ce n'est pas tout, une autre surprise vous est ménagée :
« Une dame américaine, artiste d'un talent consommé, douée d'une de ces voix qui font le charme des forêts vierges de TAmérique, la célèbre Criardini, qui a chante dans toutes les grandes cours de l'Europe et même dans les petites cours, est arrivée hier dans ces parages, et veut bien ce soir nous prêter l'appui de son talent, en se chargeant du rôle de la Fille des eaux, dans lequel elle intercalera adroitement plusieurs airs de la Duchesse de Gérolstein et peut-être de la Belle Hélène. . .
« Pourcette représentation, vraiment sans égale, . le prix des places ne sera pas augmenté, et messieurs les militaires pourront y amener gratis une bonne d*enfant.
« Qu'on se le dise!... Allez, la musique I... »
— Pas mauvais le boniment I... dit Pigeonnier, mais il parait que ce n'est pas le premier jour de la fête.
— Non, c'est l'octave aujourd'hui^ dit un bourgeois en poussant un soupir.
« Ah! monsieur! j'en sais quelque chose!...
« Je demeure là-bas... en face; ma maison est derrière ce théâtre forain ; aussi vous devez penser si j'entends la musique ; c'est toute la journée et toute la soirée, jusqu'à plus de minuit, un tapage infernal; j'ai continuellement dans les oreilles la grosse caisse et les cymbales!... J'en suis déjà devenu un peu sourd.
« Cette fête* là n'en est pas une pour moi I...
— Papa, tu nous mèneras voir le Château de Satan?.», dit Léandre.
— Ohl... oui, papa, et la Fille des eaux^ qui vient sans doute éteindre l'incendie du château.
— C'est bon!... nous verrons cela! dit Bassinoire, mais auparavant, je veux m'informer de madame Mathieu, votre grand'mère, chez qui ma
femme m'a dit qu'elle se retirait : cela m'intéresse plus que la Fille aux eaux.
— Tu as raison; dit Pigeonnier; allons nous informer de la mère Mathieu, après quoi nous chercherons un bouchon dans lequel nous pourrons arroser notre pâté.
On entre dans une des rues du village où Ton aperçoit un épicier, car un épicier de village doit en connaître à peu près tous les habitants.
On s'informe de la mère Mathieu ; le garçon épicier regarde dans le fond d'un cornet, comme s'il espérait y trouver ce qu'on lui demande ; puis, après avoir longtemps réfléchi, il répond :
— Est-ce une femme ou une demoiselle?
— C'est une femme âgée, puisqu'on vous dit : la mère Mathieu.
— • Je connais bien un Mathieu qui est dans les pompiers; c*est-y ça que vous cherchez?
— Nous cherchons une vieille paysanne.
— Ah! fallait donc le dire tout de suite !.•. Je connais pas.
Les Parisiens vont s'éloigner.
Un paysan qui boit la goutte sur le comptoir les rappelle, en leur criant :
— Attendez donc, la mère Mathieu. . . c'est-y celle qui vend des œufs et qui élève des poules ?
^i LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.
— Justement ! dit Bassinoire, c'est bien la profession de la personne que je cherche.
— La mère Mathieu I qui louche de Tœil droit?
— Des deux même, c'est probable; où loget-elle, s'il vous plaît?
— Tenez, au bout de la rue, tournez à gauche, vous verrez une mare, c'est pas là.
« Après la mare, vous apercevrez un tas de fumier. . . c'est pas encore là.
« Mais plus loin il y a une laiterie, vous sentirez lodeur des vaches.
<i La mère Mathieu loge à côté des vaches. »
Sur ces indications on se remet en route : on trouve la mare, le fumier, la laiterie et enfin on aperçoit une petite maisonnette assez propre : ce doit être la demeure de la mère d'Eulalie,
On va y frapper, personne ne répond. Mais une villageoise, assise à la porte de la laiterie, dit:
— Oh ! vous frappez inutilement, il n'y a personne.
— N'est-ce pas là que demeure la mère Mathieu?
— Oui, c'est là.
— Et elle est sortie ?
— Pardi, elle est allée à la fête avec sa fille, une belle damé de Paris qui est chez elle depuis
UNE FOIRE DE YILUGE. 2i5
huit jours... il y a déjà longtemps qu'elles sont parties.
Bassinoire est très-content : du moins sa femme ne lui a pas menti, en lui disant qu'elle allait chez sa mère.
— Maintenant que tu es tranquille, dit Pigeonnier, allons dincr, car j'ai très-faim et ces enfants aussi.
«Ensuite nous nous mettrons à la recherche de la femme, et nous la trouverons , parce que ce village n^est pas immense, et qu'une femme qui est gentille n'est pas fâchée de se faire voir. »
On cherche un cabaret, et, n'importe en quelle ville, bourg ou village où vous vous arrêterez, c'est la chose la plus facile à trouver.
. On s'attable, on attaque son pâté; avec une salade et du fromage, on a un diner très-suffisant.
Bassinoire a retrouvé toute sa gaieté; Pigeonnier ne perd jamais la sienne ; les enfants sont joyeux, parce qu'ils espèrent bientôt embrasser leur maman ; on fête le piqueton du cabaret.
Lorsqu'on quitte la table, il commence à faire nuit ; mais il y a çà et là quelques lampions, quelques chandelles égarées, qui indiquent les endroits où sont établis des jeux ; enfin il y a le bal, qui est déjà en train.
On va tout visiter, dans Tespoir de rencontrer Eulalie, mais on la cherche en vain.
Tout à coup le petit Léandre s'écrie :
— Papa ! et la Fille des eaux que tu as promis de nous faire voir?
— Parbleu, dit Pigeonnier, c'est par là que nous aurions dû commencer ! Madame Bassinoire adore le spectacle, elle est probablement entrée dans la baraque des saltimbanques.
— Tu as raison, dit le portier, Eulalie aura voulu voir l'Incendie du château de Satan.
« Entrons au spectacle. »
— C'est le bon moment, messieurs et dames , crie le pitre, on n'attendait plus que votre honorable présence, la grande pièce va commencer.
Bassinoire a pris des premières places.
On entre, la salle est pleine, ce n'est pas sans peine que les nouveaux venus parviennent à trouver trois places sur un banc de l'orchestre.
On s'en contente parce que le papa tiendra son fils sur ses genoux ; cependant cela le gène beaucoup pour chercher sa femme ; il imagtbe de se lever, en tenant son fils sur ses épaules, et lui dit :
— Cherche ta mère.
Mais cette gymnastique n est pas du goût du public, qui crie :
— Assis donc ! . . . Qu'est-ce qu'il a donc celui-là à nous faire voir son petit môme!... Est-ce qu'il croit que nous sommes entrés ici pour admirer sa progéniture... Assis 1 1 1
La pièce va commencer.
Il faut bien que Bassinoire se remette sur sa banquette.
— Tu chercheras ta femme après le premier acte, lui dit Pigeonnier, et tu n'auras pas besoin de tenir ton /ils en Tair ; puisqu'il y a treize actes, tu auras beaucoup d'entr'actes et tout le temps de la chercher.
La pièce commence.
Le théâtre représente une forêt. Dans le fond on a misfune coulisse de salon pour indiquer l'entrée du château.
Les costumes sont de tous les pays. L'amoureux est en Polonais, le père en Turc, et la princesse en Écossaise.
— Où donc que l'action se passe? demande un paysan à son voisin.
— Pourquoi que tu demandes ça ?
— Parce que voilà le père de la princesse qui est Turc et la princesse est Écossaise. . . .
— L'action se passe partout, apparemment.
<c Ce que je veux voir, c'est la débutante, cette fa-
meuse Américaine, madame Criardini, qui doit faire la Fille des eaux!...
— Et qui chante comme une forêt vierge?... Ah! faut voir ! Si on nous a attrapés, moi, je me fâche. .. Elle est bien longue à venir, la Fille des eaux I...
— Si elle n*esl pas mouillée, moi je siffle.
— Pourquoi donc veux-tu qu'elle soit mouillée?
— Puisque c'est la Fille des eaux, elle doit être mouillée...
— Que l'es bête !... au théâtre on fait toujours semblant. Ce n'est jamais vrai!
— Bah I et dans les pièces où on mange ?
^- Ils font semblant, mais ils ne mangent pas.
— Tais-loi ! voilà la Fille des eaux î L'acirice annoncée parait : elle a un costume
tellement bigarré, qu'il est impossible de le définir, et sur la tête une couronne en pissenlits qui sont censés représenter des roseaux.
Elle manque son entrée parce qu'elle glisse sur un noyau de cerise oublié sur le théâtre ; elle est obligée de se retenir au Turc, qui se retient au Polonais, qui se retient à une coulisse, qui manque de tomber sur le publie.
Deux spectateurs sautent sur le théâtre et soutiennent la coulisse ; on la remet en place et in pièce continue.
Cependant Bassinoire examine la Fille des eaux.
A force de s'écarquiller les yeux et de chercher le visage de ractrice, qui est ombragé par les pissenlits, il dit à pigeonnier :
— Ai-je la berlue?... Cette Fille des eaux, il me semble bien que c'est Eulalie 1 . . .
— Oui, pardieul c'est ta femme. Chutl... ne dis rienl... laisse-la jouer, il faut voir comment elle s'en tirera. •
— Mon épouse jouer avec des bateleurs!... ô indignité!...
— Tais-toi donc !... tu vas te faire mettre à la porte et ce public-là ne badine pas!...
— Papa, on dirait maman, cette déguisée-là.
— Taisez-vous, mioches I
Eulalie, car c'est bien elle qui, sous le nom de Ciardini, fait son début sur le théâtre de la foire, débite fort mal la partie parlée de son rôle.
D'abord elle dit trop bas; on lui crie : a Plus hauti »
Alors elle se fait une voix de serinette fort peu agréable aux oreilles.
Le public, déjà mal disposé par l'entrée en glissade de l'actrice, commence à murmurer et à dire :
— Drôle d'actrice!... elle ne sait pas parler. Pour que sa débutante gagne la faveur du pu-
blic, le directeur 9 qui joue le Turc, fait un signe à ses musiciens, qui font entendre la ritournelle de Tair :
Voilà le sabre de mon père !
Eulalie s'empresse d'entonner son air favori.
Mais comme ses nouveaux camarades ne savaient pas ce qu'elle disait dans son air, on avait oublié de lui donner un sabre ; dans le trouble d'un début, madame Bassinoire n'a pu penser à en demander un, ce n'est qu'au moment où elle entame son air que, s'apercevant trop tard qu'elle n'a point de sabre, elle arrache un pissenlit de sa couronne et le présente au Polonais en lui chantant :
Voilà le sabre de mon père //... etc.
Cette innovation n'est pas du goût du public, qui croit qu'on se moque de lui. Il trépigne, siffle, crie :
— Elle veut nous faire passer un pissenlit pour un sabre !...Ala chienlit !... à bas la chanteuse!—
Eulalie s'arrête, elle est troublée, embarrassée. Le directeur prend la parole et s'adresse au public :
— Messieurs, ceci n'est pas du tout la faute de la célèbre Criardini ; c'est la personne chargée des accessoires qui a oublié de lui donner un sabre et que, pour cette faute grave, je vais mettre à Pamonde de cinq cents francs.
« Pour réparer cet échec, madame Criardini va vous chanter le grand air du superbe opéra de Galatée.
— Non, la Belle Hélène^ dit à demi-voix Eulalie au Turc.
— Mes musiciens ne le savent pas.
— Je ne suis pas si sûre de Galatée...
— De Taplomb I ça ira toujours.
Quoi qu'en ait dit le directeur, Pair de Galatée va mal, Eulalie se trompe, chante faux, se reprend souvent. Elle a déjà répété six fois :
— Verse encore! encore, encore!...
— Non, en voilà assez I crie-t-on du fond de la salle. Ne verse plusl ne verse plus I .. .
— A bas la chanteuse I elle se moque de nous. . •
— Tiens, voilà pour la Fille des eaux !...
Au même instant, une pomme est lancée avec force sur la débutante par un lourd paysan et, malheureusement, ce n'est pas une pomme cuite.
Celle-ci a frappé en plein sur l'œil gauche d'Eulalie, qui pousse un cri déchirant et tombe sans connaissance.
On s'empresse autour d'elle; mais déjà Bassi^ noire a quitté l'orchestre, ainsi que les enfants et Pigeonnier.
— (i est ma femme, c'est ma pauvre femme!
s'écrie Bassinoire, en courant relever Eulalie. Elle a voulu jouer la comédie malgré moi... voilà les couronnes qu'elle a recueillies ! . . .
« Quant à celui qui lui a jeté la pomme, si je le connaissais, je lui flanquerais mon pied quelque part 1 »
Mais personne ne répond à cette menace.
On laisse Bassinoire emmener sa femme.
Celle-ci, revenue à elle, est bien surprise de se voir entourée de son mari et de ses enfants.
Son mari ne lui adresse aucun reproche, car elle ne voit plus de son œil gauche, qui la fait horriblement soufîrir.
Avec l'aide de Pigeonnier, on se procure une voiture, qui ramène tout le monde à Paris.
On entre chez un pharmacien, on court chercher un oculiste.
L'homme de l'art examine Pœil blessé et secoue la tête en disant :
— 11 faut que cette pomme ait été lancée avec une force exlrémel
« Je crains bien que vous ne restiez borgne toute votre vie. »
— La leçon est roide, dit Pigeonnier, mais il y a tout à parier qu'elle lui profilera.
sous m ESCALIER. ^ 25
sous UN ESCALIER
Quelques semaines se sont écoulées.
Julien, qui sait quel a été le résultat de Tentrevue de sojfi père avec Robertin, ne se plaint pas et s'est borné à dire :
— J'attendrai.
Mais un matin, M. Droguin reçoit une lethc qui vienl d'Angleterre.
Il se hâte de la décacheter, car il a reconnu l'écriture de sa fille.
Mademoiselle Iphigénie apprend à son père qu'elle est malade et sans argent, M. de Ravinette ayant jugé a propos de partir sans elle pour la
Californie et onblio de payer leur compte à l'hôtel, où on lui retient tous ses effets jusqu'à ce qu'elle ait soldé sa dépense et celle de ce M. de Ravinelte.
La lellre se termine naturellement par une demande d'argent et la promesse d'élre plus sage à l'avenir.
Le suisse pousse un gros soupir ; il est forcé de se dire que son fils avait raison.
Mais comme il ne peut pas abandonner sa fille et la laisser exposée à être emprisonnée pour dettes, en Angleterre, il ramasse ses économies, fait argent de tout, et porte même au mont-depieté son argenterie, en se disant :
— Je ne mangerai plus devant le monde, j'avalerai ma choucroute avec une fourchette d'étain;.. et cela pour payer les dépenses faites par M. le comte de Ravinelte, ou plutôt, comme dit mon fils, par cet escroc qui se dit grand seigneur I Mais il le faut I je ne puis laisser Iphigénie exposée au plum-pudding à perpétuité ; et encore est-il bien sûr qu'on lui donnerait du plum-pudding I
Dans le ci-devant hôtel de YiHagier, le grand escalier, qui se trouvait a droite sous le péristyle, formait à son début un angle aigu, sous lequel était comme une cavité assez profonde pour que
sous UN ESCALIER. 255
Ton pût y déposer difTërents outils avec lesquels toutes les semaines on nettoyait la cour.
C'est là que Robertin mettait ses balais, ses brosses à frotter et son cirage anglais.
Quand on était dans ce recoin, on se trouvait caché à tous les yeux et cependant on pouvait entrevoir les personnes qui entraient ou sortaient par la porte, cochère.
Une après-midi, Robertin venait de porter quelque chose dans ce réduit, le concierge était rêveur ; malgré lui, il pensait sans cesse à ce jeune homme qu'il avait vu montant dans Pescaliér, qui connaissait les dames de Marsanne et qui pourtant ne revenait pas les voir, bien qu'il se fût écoulé trois semaines depuis qu'elles l'avaient engagé à leur rendre visite.
Robertin se disait :
— Ce jeune homme avait l'air souffrant et malheureux; il est peut-être tombé malade... C'est bien singulier, il m'a toujours parlé avec dureté, avec un air de mépris, et malgré moi, je sens que je m'intéresse à lui... il y a des moments où je me reproche de ne pas avoir donné une chambre dans la maison & ce M. Saint-Clair que, cependant, je ne connais pas.
Comme Robertin s'abandonnait à ses pensées.
celui dont il s'occupait entre dans la maison et se dirige vers Tescalier sans même regarder la loge du concierge, qui est resté dans son réduit ^ t n'a pu être aperçu par le jeune Saint-Clair.
Celui-ci va pour monter Tescalier, mais il s'arrête sur la troisième marche, car une personne le descendait, et cette personne » qui se trouve presque aussitôt devant lui, est la charmante Adrienne.
— Monsieur Saint-Clair I s'écrie la belle demoiselle/Âh I c*est bien heureux, monsieur, que vous vous soyez enfin décidé à venir nous voir.
« Savez-vous qu'il y a au moins trois semaines que nous vous avons rencontré? vous nous aviez dit alors que vous reviendriez bientôt. •• C'est trèsvilain d'abandonner ainsi son élève.
a Mais venez , montez vite, que ma tante vous • gronde.
— Ah I mademoiselle ! un moment, de grâce puisqu'un hasard inespéré me fait vous rencontrer seule. Je m'en trouve si heureux !.. .Je vous en prie, permettez-moi d'en profiter, car ce bonheur ne se représentera pas de bien longtemps peut-être.
— Mon Dieu, monsieur, puisque cela vous fait plaisir, je le veux bien.
a Vous avez donc à me dire des choses que vous ne voulez pas que ma tante entende? »
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La voix d'Adrienne était devenue. tremblante en prononçant ces dernières paroles.
Le jeune hpmme y répond avec feu :
— Mademoiselle, je ne sais pas si avez lu dans mes yeux tout l'amour que j'éprouve pour vous, mais cet amour est mon bonheur, ma vie, bien que je sache qu'il est sans [espérance, car dans la position où je suis, il ne m'est pas permis d'aspirer à votre main.
« Non. Je sens que cela est impossible... Mais, de grâce, permettez-moi de vous aimer et pardonnezmoi d'oser vous le dire...
ffPardonnez-moide vous jurer que jamais une autre femme ne fera battre mon cœur.
« Je ne viens pas vous voir. Ah I si vous saviez combien je souffre, combien je suis malheureux de me priver de voire vue !... Mais, en vérité, dans le costume que je porte, je rougis de me présenter devant vous, devant madame votre tante.
« Les élèves que j'ai ne m'ont pas encore donné le prix de mes leçons.
9 J'attendais avec impatience cet argent pour m'acheterce dont j'ai besoin. Aujourd'hui, cependant, je n'ai pu résister au désir de vous voir, ne fût-ce qu'un moment, et je bénis le ciel' d'avoir eu celle idée, puisque j'ai pu vous rencontrer seule et
VOUS dire tout ce que je renfermais dans mon cœur... »
La nièce de la comtesse ne semble nullement offensée par Taveu qu'on vient de lui faire ; elle balbutie :
— Monsieur Saint-Clair, je ne suis pas fâchée que vous.m'aimiez... au contraire...
— Ah ! mademoiselle I . . .
— Votre redingote, qui n'est pas toute neuve, vous empêche de venir. Vous avez tort, monsieur. Est-ce que vous croyez que je m'occupe de votre toilette ? Les personnes qui nous plaisent ne sontelles pas toujours bien venues?
— Que vous êtes bonne, et qu'il sera heureux, celui que vous choisirez pour mari I
— Que je choisirai ! ... Ah ! si on me laissait choisir, alors moi aussi je serais heureuse I... Mais je dépends de ma tante, qui me tient lieu de mère.
c( Écoutez, monsieur Saint-Clair, elle n'est pas bien riche non plus, ma tante; nous vivons avec beaucoup d'économie : voilà pourquoi elle voudrait me voir épouser quelqu'un qui aurait de la fortune, tandis que moi, je n'y tiens pas du tout.
(c Mais il y fturait un obstacle bien plus grand à notre union, un obstacle insurmontable.
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— Quel est-il, mademoiselle?
— Ma tante est entichée de sa noblesse. Mon père était noble aussi, et jamais on ne me laissera épouser un roturier.
« Oh ! si j'étais la maîtresse, je vous jure que cela me serait bien égal, à moi.
— Mademoiselle, si cet obstacle était le seul qui s'opposât à notre union, il me serait bien facile de le lever.
« Je ne suis pas ce que vous croyez. Saint-Clair est un nom que j'ai pris pour cacher mon rang et mon titre, parce que mon père ne voulait pas que le nom de ses ancêtres fût porté par un pauvre maitre de dessin.
a Je suis le marquis de Villagier, je suis le petitfils de celui à qui appartenait cet hôtel et qui périt dans la révolution.
— Est-il possible I . . . Que m'apprenez-vous là I . . . Ah I j'en suis bien contente I
c< Mais pourquoi donc cacher votre nom qui est si beau ?
—Plus il est beau, mademoiselle, plus il m'aurait élé cruel de faire courir le cachet au dernier descendant des Villagier.
« En quelques mots, je vais vous faire connaître tous nos malheurs :
SOO LE GONCIEnGE DE LA RUE DTJ BAC.
« Mon grand-père, poursuivit Saint-Clair, ou plutôt pour lui rendre son véritable nom, le jeune M. de Villagier, mon grand-père, prévoyant une partie des événements que devait amener la révolution, avait envoyé son fils chez un de ses bons amis à Munich, en Bavière. Il marquait à cet ami qu'il irait dans quelque temps rejoindre son fils, mais que, s'il ne pouvait pas faire le voyage, il lui écrirait et lui enverrait une grosse somme d'argent, afin que Ton pût, en pays étranger, donner au descendant des Villagier une brillante éducation.
« Le temps se passa. On ne reçut plus aucune lettre de mon grand-père* et bientôt, à Munich, on apprit la fatale nouvelle I * . . Le marquis de Villagier avait été arrêté, puis avait péri sur Péchafaud ; ses biens avaient été confisqués, et cet hôtel, le sien, vendu à vil prix.
« Ce qui aggrava la douleur de mon père, ce fut d'apprendre que l'auteur de tous ces malheurs était un homme que le vieux marquis avait comblé de bienfaits, un certain Robertin, alors concierge de cet hôlel ; c'est lui qui avait dénoncé mon grandpère...
— Quoil ce Robertin qui est encore notre concierge, '^
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— Non , mademoiselle , c'est le père de cet homme qui futcause.de la mort de son bienfaiteur !
— Ohl c'est affreux, cela !
« Mais comment a-t-on su que ce Robertin avait commis cette infâme action?
— Mon Dieu, mademoiselle, d'après ce que j'ai entendu dire,* le concierge devint un des plus chauds terroristes de l'époque ; il ne cachait pas ses opinions, et lorsqu'on lui reprochait d'avoir fait arrêter son maître, qui cependant ne conspirait pas contre la république, il se bornait à répondre :
a J'ai fait ce que j'ai voulu, cela ne regarde « personne ! »
«Aussi, bien que cet hôtel fût en séquestre, on lui en confia la garde, et il trouva le moyen d'y conserver toujours la place qu'il occupait et qu'il a transmise à son fils.
a Maintenant, mademoiselle, vous devez comprendre pourquoi je ne puis voir celui-ci sans éprouver à son aspect un sentiment de répulsion.
— Ohl oui, monsieur, je le comprends; mais de grâce, achevez-moi l'histoire de votre père...
— Il fut élevé jusqu'à l'âge de dix-huit ans à Munich , chez cet ami auquel mon grand-père
l'avait confié. Au bout de ce temps, cet ami lui
dit : *
« Vous êtes maintenant marquis de Villagier, mais vous n'avez plus de fortune ; il faut tâcher d'en acquérir une nouvelle. Partez pour l'Amérique, je vais vous donner une lettre pour un planteur de mes amis, et par ses soins vous pourrez peut-être redevenir riche et porter dignement le nom de vos ancêtres. »
c( Mon père suivit ce conseil. En Amérique , le destin sembla lui suurire. Il épousa une jeune Américaine : je fus l'unique fruit de cette union.
« Ayant amassé de quoi vivre honorablement, mon père n*avdit plus qu'un désir, celui de revenir en France. Mais ne se trouvant pas assez riche pour y tenir son rang, il convertit tout son or en marchandises, dont la vente devait tripler ses capitaux. Il en chargea un. vaisseau, sur lequel nous montâmes avec ma mère.
« Le voyage fut heureux d'abord, et nous formions les plus doux projets pour l'avenir, lorsqu'une horrible tempête détruisit toutes nos espérances I... Notre bâtiment périt, ma mère fut engloutie dans les flots avec presque tout l'équipage ; mon père et moi fûmes jetés sur un rocher ; nous y passâmes deux jours sans secours, sans vivres, i
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presque sans vêtements, car la mer nous avait terriblement ballottés.
« Au bout de ce temps, un petit navire nous aperçut, nous prit à son bord et nous débarqua à Dieppe. Mais dans quelle situation!...
« Mon père, malade, désespéré de la mort de ma mère; moi, j'avais dix-neuf ans alors, étant sans ressource pour aider mon pèrel... Des pécheurs eurent pitié de nous ; ils nous donnèrent un asile *el pendant six mois, en travaillant avec eux, je gagnai de quoi nous nourrir.
« Au bout;de ce temps, je me rappelai que l'on m'avait trouvé du talent pour le dessin ; c'était le seul art d agrément pour lequel j'avais eu de la vocation, j
« Je m'amusai d'abord à crayonner le porirait d'un de. mes'compagnons de pêche. Il en fui émerveillé, et il fallut que je fisse les portraits de tous ses camarades.
« Mon talent étant connu « j'eus pour clients des habitants de la ville, puis l'un d'eux me demanda si je voulais donner des leçons de dessin à ses enfants.
« Vous devez comprendre avec quelle joie j'ac^ ceptai; j'aimais infiniment mieux être dessinateur que pêcheur.
« Mon père ne s'opposa pas à ce que je suivisse cette nouvelle carrière, mais il y mil une condition :
« Mon fils, me dit-il, il ne faut pas qu'un marquis de Yillagier soit réduit à courir le cachet. Puisqu'il faut, pour vivre, que tu donnes des leçons de dessin, quitte ton nom, ton titre, et jure-moi de ne les reprendre que lorsque la fortune te sera redevenue favorable. »
c< Je fis à mon père le serment qu'il exigeait ; il est mort il y a un an, mais jesuis toujours fidèle à ma promesse, et voilà pourquoi, mademoiselle, je me suis présenté sous le nom de Saint-Clair.
— Ahl monsieur, si vous saviez combien votre récit m'fi^ intéressée !... comme je suis contente de savoir que vous êtes le marquis deVillagier !...
« Oh! je vous en prie, venez conter tout'cela à ma tante... Elle sera heureuse de vous entendre, de savoir qui vous êtes.
— Mademoiselle... pas encore, je vous en prie... J'attends après-demain un costume plus convenable, et vous ne voudriez pas que le marquis de Villagier se présentât sous de pareils vêlements ?
— Que vous êtes enfant!... Toujours celte question de costume I . . .
— Je vous assure, mademoiselle, que c'est une
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question très-importante dans le -siècle où nous vivons.
— Eh bien, faites ce que vous voulez... Mais vous ne m'empêcherez pas , moi , de causer de vous avec ma tante. . Je suis si contente... si joyeuse !...
(t Au revoir, monsieur le marquis... Ah I laissezmoi vous appeler ainsi la première... Cela me fait tant déplaisir I...
« A bientôt, monsieur le marquis, car cette fois vous ne manquerez pas à votre promesse, j'es- • père...?
— Mon, mademoiselle, après -demain j'aurai rhonneur de me présenter chez madame de Mar; sanne.
— Après-demain I c'est encore bien long... Enfin, venez le plus tôt possible, monsieur de Villagier. »
Et la charmante fille remonte l'escalier en adressant le plus doui sourire au jeune homme, qui la suit des yeux tant qu'il peut l'apercevoir, puis va sortir de la maison, lorsque, soi^s la porte cochère il se sent retenu par Robertin.
Le concierge n'est plus le même : son visage est transfiguré, une expression de joie, de bonheur
anime tous ses traits, ses yeux sont tout humides, il esten proie à Témotion la plus vive, etc'estd'une voix tremblante qu'il murmure :
— Monsieur... pardon! excusez-moi... mais vous m'aviez demandé à louer une chambre dans cette maison...
— Sans doute, répond le jeune homme, tout surpris du changement qu'il remarque chez le concierge.
— Ehbien, monsieur, j'en ai une... et qui vous conviendra, j'en suis sûr. Veuillez venir demain dans l'après-midi, elle sera toute prête.
— Ah ! vous en avez une !... mais, c'est que je ne vous ai pas dit... Je n'ai pas de meubles, moi, il faudrait donc qu elle eût au moins le strict nécessaire.
^ Oh I soyez tranquille, monsieur, elle aura tout ce qu'il faut... rien n'y manquera.
— Ah ! c'est très-bien, en ce cas... Et je pourrai demain en prendre possession?
— Oui, monsieur, tout sera disposé, vous serez attendu.
— A demain, alors.
Le jeune maître de dessin s'éloigne tout surpris de ce qui lui arrive, et Robertin rentre dans sa
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loge, OÙ il embrasse tendrement sa fille, en lui disant :
— Enfin !... on ne te dira plus de mal de ton père!