‹ Les ferments digestifs la préparation et l'emploi des alimentsChapitre 2 sur 10 · OCTAVE DOIN, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

OCTAVE DOIN, ÉDITEUR

8, PLACE DE L'ODÉOIf, 8

LA PRÉPARATION ET l'eMPLOI DES ALIMENTS ARTIFICIELLEMENT DIGÉRÉS *

Nature de la digestion.

La digestion a été longtemps considérée comme l'attribut spécial des animaux. C'est à l'état brut que ceux-ci reçoivent dans leur canal digestif les aliments nécessaires à leur subsistance. Ces derniers y sont soumis à l'action de certains ferments, lesquels, par un processus chimique particulier, en transforment les éléments en matières assimilables. Si l'on s'en tient à ces limites restreintes, les plantes ne possèdent point de fonctions digestives, car elles n'ont ni canal alimentaire ni aucun vestige d'appareil digestif. Mais, si l'on va plus au fond de la question, on ne tarde pas à reconnaître que les plantes digèrent aussi bien que les animaux et que, dans les deux règnes de la nature, le phénomène est essentiellement identique.

1. (c The Lumieian Lectures » fuites devaut le Royal Collège cf Physicians de Londres.

Afin de mieux saisjf ce principe, posé pour la première fois par. Claude Bernard et constituant un des résultats les plus importants de ses admirables travaux i, il est nécessaire de reconnaître dans le phénomène de la digestion deux types ou formes : la digestion qui a lieu extérieurement, à la surface de l'organisme, et la digestion qui a lieu intérieurement, dans la trame même des organes et des tissus.

On appelle digestion extérieure ce phénomène commun, familier à tout le monde, qui se passe dans le canal alimentaire des animaux , phénomène au moyen duquel les aliments bruts , introduits du dehors, sont préparés pour l'absorption.

On appelle au contraire digestion interstitielle ce phénomène plus intime , au moyen duquel les réserves alimentaires, enamagasinées dans Tintérieur des plantes et des animaux, sont modifiées et utilisées pour la nutrition.

Ces deux types de digestion sont essentiellement analogues, aussi bien par leurs agents que par les phénomènes qui les accompagnent, et, quoique l'un deux soit plus développé dans le monde animal et l'autre plus largement répandu parmi les végétaux, les deux ont des représentants dans les deux règnes, ce qui nous atteste l'unité

1. Claude Bbrnard, Leçom sur leS' phénomènes de la vie, publiées après sa mort par Dastre. Paris^ 1879.

fondamentale de la nutrition chez les plantes et chez les animaux. Je ne puis qu'ébaucher à la hâte les faits et les arguments qui ont servi de base aux conclusions de Cl. Bernard.

Digestion extérieure. — Personne n'ignore que le canal alimentaire est un simple prolongement de la surfece externe ; que l'épiderme se continue sans interruption, à chacune de ses extrémités, avec la membrane muqueuse intestinale. Par conséquent, les phénomènes dont le tube digestif est le^siège sont, rigoureusement parlant, aussi étrangers au corps de Fanimal que s'ils se passaient à la surface de sa peau. Sur cette surfa>ce interne . — s'il m'est permis de m'exprimer ainsi — viennent se déverser les sucs digestifs, contenant les ferments qui sont les agents spéciaux de la digestion. C'est là la forme la plus commune, mais non la seule, de la digestion extérieure, telle qu'elle se trouve chez les animaux. Chez quelques membres inférieurs de la série animale, il n'existe point de canal alimentaire à l'état permanent. Chez l'Amoebe, toute partie de la surface externe est adaptée à recevoir les aliments. La nourriture pénètre dans ^une dépression formée sur la surface, au niveau du contact; elle est digérée par cet estomac improvisé, et le résidu non assimilable est expulsé par un anus improvisé.

Chez les plantés, la digestion extérieure est un

fait bien moins caractérisé que chez les animaux ; il est pourtant facile d'en citer des exemples et d'en démontrer l'importance. Chez les végétaux inférieurs, — Champignons, Saprophytes, dépourvus de chlorophylle, — la digestion extérieure est probablement une fonction de première nécessité. Selon toute vraisemblance, les aliments carbonés ne sont absorbés par eux qu'après avoir subi un véritable processus de digestion. La transformation du sucre de canne ou saccharose par la levure est un exemple frappant, quoique un peu forcé, de la digestion extérieure. Le sucre de canne forme pour les plantes, aussi bien que pour les animaux, un aliment brut qui, pour être utilisé au profit de la nutrition, a besoin d'être transformé en sucre interverti (mélange, en proportions égales, de dextrose ou sucre de raisin et de lévulose ou sucre de fruit) . La levure ne forme pas une ex'ception à cette règle; placée dans une solution de sucre de canne, elle est obligée de transformer ce composé en sucre interverti, avant de l'utiliser dans les phénomènes de la fermentation. Cette transformation est effectuée par un ferment soluble, contenu dans la cellule de la levure et susceptible de se dissoudre dans l'eau. Nous aurons lieu de constater plus tard qu'un ferment semblable, destiné à un but analogue, existe dans l'intestin grêle des animaux et qu'il possède exac-

tement la même propriété de transformer le sucre de canne en sucre interverti.

Même parmi les végétaux supérieurs, la digestion extérieure n'est point un fait tout à fait inconnu. Quelque caché que soit le phénomène, on sait qu'un fluide acide, sécrété par les racines de certaines plantes, sert à dissoudre et à rendre assimilables les matières minérales qui se trouvent dans leur voisinage* Les plantes dites insectivores^ dont M. Darwin a fait une étude si intéressante, nous fournissent un exemple frappant et incontestable de ce genre de digestion. Aux rayons du soleil et baignées de rosée, ces plantes, grâce à un mécanisme spécial dont elles sont pourvues, saisissent l'insecte qui s'est posé sur leurs folioles. Un estomac improvisé, sécrétant. un suc digestif, se forme autour de la proie, qui est digérée, et le produit de cette digestion est absorbé exactement de la même manière que dans la digestion gastrique des animaux.

Digestion interstitielle. — Les plantes et les animaux emmagasinent également, dans diverses parties de leurs tissus, des réserves ou dépôts alimentaires, utilisables en cas de nécessité. Aussi ne voyons-nous ni l'animal ni la plante mourir instantanément quand on les prive de leur alimentation ordinaire, ils vivent pendant quelque temps sur leurs réserves. Mais, afin que celles-

ci puissent être utilisées pour les besoins de la nutrition, elles doivent subir préalablement une transformation, c'est-à-dire passer de Tétat inerte, le plus souvent insoluble, à l'état soluble, devenir propres à circuler dans le liquide nutritif qui constitue le milieu alimentaire des éléments protoplasmiques? Cette transformation des réserves alimentaires inertes en aliments assimilables est, dans quelques cas, ou probablement dans tous, effectuée à l'aide des mêmes agents et des mêmes procédés que ceux qui accompagnent la digestion qui s'accomplit dans le canal alimentaire des animaux ; c'est sur cette identité des agents et des phénomènes que Cl. Bernard s'appuyait pour aflBirmer l'identité fondamentale de ces deux genres de digestion.

L'emmagasinement des aliments se fait sur une plus large échelle dans le monde végétal que dans le monde animal, à cause de l'existence intermit* tente de beaucoup de plantes. Dans les semences, les tubercules, les bulbes et autres réservoirs du même genre, sont accumulées d'immenses provisions d'albumen, d'amidon, de sucre de canne et d'huiles. Destinées primitivement à raccroissement et à la nutrition de la plante ou de son rejeton, ces substances aUmentaires deviennent souvent la proie des animaux qui les utilisent pour leur alimentation. A cause de leur vitahté plus

intense, les animaux emmagasinent moins de matières alimentaires que les plantes. Pourtant ils accumulent des dépôts de graisse dans difiFérentes parties de leur corps, d'amidon animal (glycogène) dans le foie et ailleurs et de Talbumen dans le sang. Les oiseaux emmagasinent aussi dans leurs œufs une grande quantité d'albumen et de graisse. La transformation des matières alimentaires a été soigneusement étudiée pour ce qui regarde l'amidon, le glycogène et le sucre de canne. Gl. Bernard a poursuivi cette étude avec une exactitude merveilleuse et un grand succès. On savait depuis longtemps que la transformation, dans les semences germées, de l'amidon en sucre, s'opérait sous l'influence de la diastase , et qu'un ferment analogue, contenu dans la salive et dans le suc pancréatique, produisait le même effet sur les aliments féculents employés par l'animal. Il a aussi été démontré que les dépôts d'amidon, accumulés dans les tubercules de la pomme de terre et dans les diverses autres parties des végétaux, se transforment, à l'époque du bourgeonnement et de la croissance, de la même manière et sous l'action des mêmes agents. Claude Bernard 'a prouvé que l'amidon animal ou glycogène se trouve déposé en grande quantité non seulement dans le foie, mais aussi dans beaucoup d'autres endroits, et qu'on en constate invariablement un volume

considérable chez rembryon. Simultanément avec le glycogène, se trouve un ferment diastasique, ayant la propriété de transformer le glycogène en sucre de raisin, élément indispensable aux phénomènes de la croissance et de la nutrition.

Les provisions de saccharose accumulées dans la racine de la betterave et de la canne à sucre sont transformées ou digérées de la même manière en sucre interverti, au moment où ces végétaux entrent dans la seconde phase de leur existence, celle de la fleuraison et de la fructification. Ici encore, l'agent de la transformation est un ferment soluble, le même ferment que sécrète, comme nous l'avons déjà dit, la cellule de la levure, le même qui existe dans l'intestin grêle des animaux, où il joue un rôle analogue.

La transformation des matières protéiques et des corps gras n'a pas encore été étudiée avec le même succès que celle de l'amidon et de la saccharose. Mais l'analogie aussi bien que les faits déjà acquis indiqueraient que les provisions des matières albuminoïdes et graisseuses, accumulées dans les semences, dans les bulbes et dans les autres réservoirs des végétaux, sont élaborées par la digestion, avant d'être utilisées dans le mouvement nutritif dont la plante est le siège, et que les transformations ainsi obtenues sont de la même nature et produites par l'action des mêmes agents

que dans la digestion des corps protéiques el des corps gras, dans le canal alimentaire des animaux.

Je crois en avoir dit assez pour indiquer le caractère des faits et des analogies dont Claude Bernard a tiré des principes généraux d'une grande portée et qu'à mon tour j'ai essayé de résumer dans les propositions suivantes :

1® La digestion, ou procédé au moyen duquel les matériaux nutritifs sont transformés en aliments assimilables, est une fonction d'une importance capitale pour tout être vivant.

2° Cette fonction s'exerce, en partie sur les matériaux nutritifs placés dans le voisinage immédiat de la surface de l'organisme (digestion dite extérieure, habituellement intestinale), en partie sur les réserves alimentaires emmagasinées dans l'intérieur de l'organisme (digestion interstitielle).

3** Les principaux agents de cette fonction et leur mode d'action sont essentiellement identiques, que l'organisme soit une plante ou un animal, ou bien que les phénomènes se passent dans la trame des tissus ou dans la cavité générale ou intestinale.

Caractères généraux et prùpriétés des ferments digestifs.

L'œuvre essentielle de la digestion s'accomplit à l'aide d'un groupe remarquable d'agents, désignés sous le nom de ferments solubles ou inorganiques. Ils se trouvent en dissolution dans divers, sucs digestifs ou sécrétions, qui viennent se déverser sur le trajet parcouru par les aliments le long du canal alimentaire. Les opérations physiques et mécaniques par lesquelles la nourriture passe dans la bouche et dans l'estomac ne sont que des actes préparatoires , destinés à faciliter l'œuvre essentielle de la digestion. Celle-ci consiste dans l'action exercée par les ferments digestifs sur les principes alimentaires.

Le nombre des ferments distincts, servant à digérer les aliments si variés de l'homme, n'est pas exactement connu, mais on en compte sept ou huit au moins. Le tableau suivant présente un schéma général des diverses sécrétions digestives ou sucs et des ferments qu'ils contiennent, avec une indication de l'action exercée par chacun de ces derniers sur les divers principes alimentaires.

TABLEAU DBS SUCS BIOESTIFS ET LEURS FBimEKTS

sucs DIGESTIFS

Salive .

Suc gastrique . . . |

Sac intestinal. .

FBRHBNTS

qu'ils contiennent

Diastase sflitvaire ou.ptyalkie.

Suc pancréatique.

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