PRÉFACE
Dés l’année 1886. M. le Professeur Ad. Erman!) constatait que nous savions peu de chose sur les grandes festivités (Festfeiern) célébrées par les anciens Égyptiens en l'honneur de leurs nombreuses divinités.
Bien que nos connaissances en celte matière se soient, à vrai dire, sensiblement augmentées depuis cette date reculée, M. G. Foucart, au début de son copieux mémoire sur La belle fête de la Vallée}, vemarquait encore en 1924 avec raison que, malgré la richesse de la littérature religieuse de fancienne Égypte, nous ne savions encore rien de précis sur les fêtes célébrées en l'honneur de la plupart des multiples divinités de l'antiquité. pharaonique, fêtes dont l'abondance et l'éclat avaient frappé d'étonnement admiratif les voyageurs grecs. Et cette ignorance à peu près complète dans laquelle nous continuons à nous trouver, plus d'un siècle après la naissance de la science égyptologique, n'est pas seulement frappante lorsqu'on envisage les divinités d'ordre secondaire. Elle est presque aussi profonde en ce qui concerne les divinités de premier plan, comme -Ptah de Memphis, Ré d’ Héliopolis, Sebek du Fayoum, Thot d'Achmounein, Khnoumou d'Éléphantine, ou Neit de Saïs, Oubastit de Bubastis, Hathor de Dendérah, etc. Seuls
les mystères des membres de la trade Osirienne, en raison
U) Agypten und ägyptisches Leben im Altertum, p. 377 (=p. 278 de la traduction anglaise Tirard, 1894, et p. 318 de la réédition Ranke, 1923). @) Bulletin de l’Institut français d'Archéologie orientale, t. XXIV, p. 1-4,
sans doute du traité consacré par Plutarque à Isis et à Osinis, ont suscité un universel intérêt de curiosité et ont donné lieu à plusieurs travaux en diverses langues. |
Aussi, quelque temps après, en rendant compile précisément de ce travail de M. Foucart, M. H. Kees fasait-1l observer combien de pareilles études consacrées au rituel des anciennes fêtes égyptiennes devaient être l'objet de notre particulière appréciation en raison même de leur grande rareté et du peu de vogue dont elles semblent avoir joui dans l'Égyptologie moderne Ü).
I ne faudrait pas supposer que cette indifférence des épyptologues pour l'étude des fêtes divines se justifie par la rareté des documents. Bien au contraire, les monuments abondent en représentations constituant pour la connaissance des fêtes religieuses autant de précieuses sources. Je n'en veux citer ici, au hasard, que les principales : les représentations des chapelles royales des pyramides d’Abousir (V° dynastie), celles des temples de Memphis (XII dynastie) découverts par Sir Flinders Petrie, celles de la Salle des Fêtes de Thoutmôsis III à Karnak, les processions triomphales du temple de [a reine Hatchepsout à Deir el-Bahari et de la grande colonnade d’Amenophis IT à Louxor, les bas-reliefs de ce dernier Pharaon au temple de Soleb en Haute-Nubie, les grandes fêtes de Min représentées à l'époque ramesside au Ramesseum et à Médinet Habou, le jubilé d'Osorkon If au temple de Bubastis, enfin les grandes processions sacerdotales gravées à l'époque gréco-romaine dans les couloirs et les escaliers des temples d'Horus à
Edfou, d'Hathor et d'Osiris à Dendérabh.
OÙ Orientalistiche Literaturzeitung , t. XXX, 1927, col. 240.
Il serait, d'ailleurs, injuste de passer sous silence un certain nombre de précieux travaux basés précisément sur l'utilisation de quelques-unes de ces nombreuses sources. En dehors des indications données par MM. Erman et Foucart, il y a lièu de rappeler ici, avec tous les éloges dont elles sont dignes, les quelques publications suivantes.
C'est d'abord Ja réédition par M. V. Loret(}, de 1889 à 1864, avec traduction et commentaires, du curieux texte du temple d'Osiris à Dendérab, connu depuis Mariette ), qui décrit les fêtes célébrées en l'honneur de ce dieu pendant le mois de Khoïakh dans les différentes cités qui avaient le privilège de conserver une de ses reliques vénérées. Les divers épisodes des cérémonies sont retracés avec des détails si précis qu'il serait possible de les reconstituer et de jouer l'ensemble, exactement comme on jouait dans la Grèce antique les Mystères païens et dans notre France du moyen âge les grands drames du christilanisme naissant.
C'est encore la description par H. Brugsch, en 1890, de la représentation, dans une tombe de l’Assassif contemporaine d'Amenophis LIT, de la fête de l'érection du pilier osiriaque. qui constituait l'ullime épisode des festivités de dix Jours célébrées dans la dernière décade du mois de Khoiïakh en l’honneur du dieu memphite Ptah-Sokar-Osiris (),
Ce sont ensuite les deux publications de M. A. Moret, Rois el
(M Les fêtes d'Osiris au mois de Choiakh (in Recueil de travaux relatifs à la vhilologie et à l'archéologie égyptiennes et assyriennes, 1. IT, p. 43-57, t. IV, p. 21-33, el 1. V, p. 85-103.
@) Dendérah. Description générale du grand temple de cette ville, Texte, p. 272- 275, et Planches, L IV, pl. 35-39.
G) Thesaurus inscriptionum aegyptiacarum, V, p. 1190 et suiv.
dieux d'Égypte el Mystères évyptiens®). Dans la premiére sont
décrits la passion d'Osiris et les mystères d'Isis, tandis que dans la seconde il est traité de quelques-uns des as grands parmi les mystères divins.
Puis c'est la publication en 1904 par M. H. Schäfer de la stèle n° 1204 du Musée de Berlin, qui nous a fait connaitre les mystères d'Osiris tels qu'ils élaient célébrés à Abydos sous le Moyen Empire.
C'est enfin le volumineux travail de M. K. Sethe consacré aux textes dramatiques qui servent de commentaire à ce qu'il a appelé les Mystères (Mysterienspiele) de l'ancienne Égyple A,
Le but de Îa présente étude est d'apporter en ce domaine trop peu exploré des fêtes de l'ancienne Egypte une contribution nouvelle. J'ai choisi à dessein l’une des plus curieuses el des plus importantes parmi les nombreuses divinités du riche panthéon pharaonique, qui est restée aussi jusqu'à maintenant la plus négligée. Si nous possédons un certain nombre de travaux sur nombre de ces divinités, nous n’en avons encore aucune concernant le dieu ithyphallique de Coptos et de Pano-
« . ns La A polis, Min, en qui les Grecs ont pensé reconnaître leur Pan, l'un des plus anciens dieux de la Vallée du Nil et l’un de ceux également dont le culte s’est maintenu vivace jusqu'aux der-
() Paris, 1911.
(3 Annales du Musée Guimet, Bibliothèque de vulgarisation, fase. 37, 1912; réédités en 1913 comme publication indépendante. Nouvelle édition en 1922.
GI Die Mysterien des Osiris in Abydos unter Kônig Sesostris IIT (in Untersu-
chungen zur Geschichte und Aliertumskunde Aegyptens. Band IV, Heft 2).
() Dramatische Texte zu altaegyptischen Mysterienspielen (ibid., Band X , 1928, Hefte 1-2), ouvrage divisé en deux parties.
nières convulsions du paganisme égyptien. N'est-1l pas singulier, en effet, de constater que M. Foucart n'a pas jugé à propos de réserver la moindre place à la solennité de Min dans aucun des deux articles, pourtant s1 développés, qu'il a publiés dans la grande Encyclopaeda of Relhpron and Etlucs éditée par Hastings, l'un au volume I]T (p. 91 et suiv.), intitulé Calendar, l’autre au volume V (p. 853-859), ayant pour titre Feshvals and Fasis? |
Il m'a donc paru utile de rendre justice à ce dieu négligé en réunissant dans une étude d'ensemble les diverses mentions et représentations des fêtes que les Égyptiens célébraient en son honneur. Les cérémonies qui marquaient ces fêtes constituent nos principaux éléments de connaissance du culte rendu à ce dieu, symbole de la généralion animale et de la fécondité végélale. Divinité locale, à l'origine, de la région méridionale du désert arabique, au sud de Coptos, Min vit de bonne heure son culte s'étendre dans la direction du nord;, à la ville voisine d’Apou; la Panopolis des Grecs, la moderne Akhmim, qui fut peut-être une colonie de Coptos, puis à la capitale même des Pharaons de l'Ancien Empire, Memphis. Vers le sud, plus tard, il se fondit peu à peu avec son voisin de Thèbes, le dieu Amon. de façon à ne former avec lui, peut-être dès la XII° dynastie, qu'une seule et même divinité. Le nom de Min doit donc être entendu dans la présente étude sous son acception la plus large, englobant toutes les diverses désignations sous lesquelles nous apparaît le dieu ithyphallique de la génération. .
Il m'aurait été presque impossible, en raison des fonelions sédentaires qui me retiennent au Caire, de mener à bien ce
au
travail, sans la courtoise obligeance avec laquelle l’Institut Oriental de l'Université de Chicago, d’une part, MM. A. Moret et H. Chevrier, d'autre part, ont mis à ma disposition les photographies reproduites dans les quatorze planches hors texte ci-jointes. On voudra bien ne pas juger trop sévèrement ces photographies, dont quelques-unes ont dû être prises dans des conditions d'éclairage très insuffisantes. M. le D' H. Grapow, de Berlin, a eu l’amabilité de me communiquer la recension des représentalions de Ramesseum et de Médinet Habou exécutée par M. le Prof. K. Sethe pour le Wôrterbuch der aegyptischen Sprache.
Mon cher et vénéré maître M. V. Loret a bien voulu, ainsi que mon ami M. R. Weill, assumer la tâche peu agréable de lire mon manuscrit, et chacun d'eux m'a suggéré nombre d’aperçus ingénieux et de retouches heureuses. M. le D' L. Keimer m'a fourni le concours de ses précieuses connaissances botaniques. | Le distingué Directeur de notre Institut d'archéologie orientale du Caire, M. P. Jouguet, a spontanément accueil ce travail parmi les impeccables publications de cet établissement, et le personnel de lImprimerie, sous l’habile direction de M. G. Rampazzo, s'est, comme toujours, dépensé pour en assurer la rapide exécution; le correcteur, M. B. Hawara, dont la minutieuse attention est toujours en éveil, est parvenu à assurer à ce volume une perfection matérielle presque absolue.
Que tous ceux qui ont bien voulu me prêter leur précieux concours trouvent ici l'expression de ma vive reconnaissance!
H. GavTaier.
Le Caire, mai 1930.