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PRÉFACE

Ferdinand Bac est un homme d'esprit et un peintre spirituel, ce qui n'est pas toujours la même chose. J'ai connu plus d'un peintre qui avait la main et qui n'avait pas la tête. Ce qui arrive même à plus d'un homme de lettres qui se croit un créateur quand il n'est qu'un imitateur, quelquefois moins que cela.

Ferdinand Bac s'est pris d'une belle passion pour Watteau. Dans ses heures d'inspiration il fait songer à cet adorable maître, qu'on a longtemps considéré comme un petit peintre, ce grand peintre !

Il fut plus que ceux qui font admirer leur talent, rien que leur talent, lui qui avait le génie avec le talent.

La renommée de Watteau est plus radieuse que jamais. Pas une pièce de fausse monnaie dans tout cet or du génie français. On vient de vendre à Londres Le Repos des Nymphes a la fontaine, pour le prix de cent mille francs. Cent mille francs, moins que rien, n'est-ce pas?

A ce prix-là, on vendrait à Paris un million Y Embarquement pour Cytlùre.

Dieu merci, nous ne sommes plus au temps où on donnait encore raison à David, qui avait dit d;une Fête galante de Watteau : « Otez-moi ces poupées de devant les yeux! » comme Louis XIV avait dit des Buveurs de Teniers : « Otez-moi ces magots! » Louis XIV avait peut-être regardé Teniers, mais David n'avait pas regardé Watteau.

Watteau est né de Watteau. Le premier tableau qu'il étudia fut une troupe de comédiens errants; un tableau vivant comme les siens. Avant lui, qui donc avait trouvé ces enchantements et ces féeries? Qui donc avait le secret de ces romans magiques et de ces décamérons adorables? Où est le point de départ? Où est la tradition ?

Watteau avait-il traversé la comédie de Shakspeare ? les rêves de Giorgione? le roman de Boccace? l'opéra de Lulli et de Quinault? Avait-il donc ouvert les portes d'or des Elysées? La comédie italienne l'avait-elle initié à

toutes les fêtes de Tempe? Les soupers de la Régence, au foyer de l'Opéra, quand quelque danseuse vêtue en Hébé lui versait, dans la coupe des réveils, les perles du vin de Chypre et du fin Champagne, lui donnaient-ils la force d'escalader l'Olympe un jour de mascarade?

« Oui, Watteau a créé son monde comme les Dieux de la peinture. Il s'est embarqué pour l'île des voluptés et il a abordé au rivage en criant : Terre et ciel! — C'est le monde des chercheurs d'amour, c'est le paradis retrouvé, c'est le pays du radieux. Et pourtant, cette belle comédie ne se passe pas dans le bleu : le soleil la frappe et la caresse de ses plus lumineux rayons. Ces beaux rires sont humains; ces robes des Indes dessinent le sein sans empêcher le cœur de battre; ces adorables Célimènes ont appris dans leurs miroirs de Venise l'art de la grâce attractive; elles savent toutes les poses romanesques, mais elles ne posent pas; c'est le poème de la séduction, mais ce sont toujours des femmes.

« Jamais on n'a chanté sous un plus doux rhythme la poésie des nonchalances et des ondulations, des alanguissements et des coquetteries. Toutes ces fraîches imaginations, toutes ces riantes rêveries, tous ces miracles de la palette, toutes ces féeries du pinceau , qui sont à la fois les gaietés et les mélancolies des vingt ans, Watteau les a trouvés en lui, parce que là où il y a un peintre, il y a un poète. »

Watteau est une renommée profondément française. Il est du terroir de Molière. Les jours de désœuvrement, où la couleur du pinceau se refroidit, où le soleil de l'esprit ne peut percer la nuée, Watteau allait rire au Médecin malgré lui ou pleurer au Misanthrope. Je ne doute pas qu'il n'ait compris la profondeur de Molière. Il y a entre Molière et lui plus d'un trait de famille; Alceste les rassemble par plus d'un sentiment. Tous les deux, le peintre et le poète, ont créé leur comédie, leur immortelle comédie, sans souci des poétiques consacrées; ils ont osé être Français quand tout le monde était Grec ou Romain. Et si l'on passe des grands traits de physionomie au caractère plus intime, on remarque que misanthropes et maladifs tous les deux, ils ont vaillamment raillé les médecins. Le jour de sa mort, Molière jouait le Malade imaginaire ; le jour de sa mort, Watteau terminait ce célèbre tableau où il représenta un mourant dans la robe de chambre du Malade imaginaire^ mettant le pied sur le bord d'un tombeau, au milieu de toute la Faculté en habit de cérémonie.

Oui, Molière, le philosophe Molière, aurait reconnu Watteau pour un cadet de famille, qui joue souvent à l'enfant prodigue, mais qui garde sa race en

courant les aventures romanesques. Ceux qui ne voient pas au fond des choses disent de Watteau que c'est un peintre d'opéra, que c'est le mensonge dans l'art. Mais Watteau est le peintre de la nature, mais Watteau est la vérité dans l'art comme ses maîtres Rubens et Véronèse. C'est la nature à ses jours de fête, mais ce n'est pas la nature endimanchée.

Je ne doute pas que Bac, qui m'a demandé une préface, ne me remercie pour ce salut à Watteau.

Le peintre des Fêtes Galantes est bien un peu son maître. Comme Watteau, il a eu le bon esprit de ne s'attaquer qu'aux belles choses de son siècle, à commencer par les femmes. Son crayon les connaît bien, depuis la duchesse jusqu'à la fille de marbre.

Pour l'histoire de son temps, il a tout indiqué avec une grâce charmante. L'historien trouvera chez lui tous les documents, je ne dirai pas de la vertu, je ne dirai pas non plus des sept péchés capitaux.

Il est dans le monde réel avec des échappées vers le monde des fêtes perpétuelles. On aime ces belles créatures qu'il met en scène avec une volupté plus ou moins idéale. On les reconnaît au passage, ces demi-mondaines qui ont de l'œil et du torse, ces Aspasies qui n'ont peur de rien, hormis de ce monsieur qui s'appelle l'Ennui.

Il ne se contente ni du demi-monde, ni du monde d'à-côté, il s'aventure respectueusement chez les grandes dames, prouvant ainsi qu'il aime la grâce suprême.

Je crois qu'il n'est guère de figures de haute marque qui n'aient posé devant lui à leur insu, sans compter les princesses qui ne sont pas fâchées d'être de l'immortalité d'un jour ou de plus longtemps que leur donne le peintre.

Par tous ces titres, Ferdinand Bac mérite bien que l'historien et l'historiographe accueillent gaiement dans leurs bibliothèques les jolies images tombées de sa plume et de son crayon.

Les gens du monde qui aiment à se reconnaître dans le miroir du temps, voudront aussi avoir cet album qui leur parlera d'eux-mêmes.

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