RÊVERIE D'UN PASSANT
Sans cesse remué, gronde un peuple profond Dont nul regard de roi ne peut sonder le fond.
Démence et trahison qui disent sans relâche : — 0 rois, vous êtes rois! confiez votre tâche Aux mille bras dorés qui soutiennent vos pas, Dormez, n'apprenez point et ne méditez pas, De peur que votre front, qu'un prestige environne, Fasse en s'élargissant éclater la couronne! —
0 rois, veillez, veillez! tâche? d'avoir régné. Ne nous reprenez pas ce qu'on avait gagné; Ne faites point, des coups d'une bride rebelle, Cabrer la liberté qui vous porte avec elle ; Soyez de votre temps, écoutez ce qu'on dit, Et tâchez d'être grands, car le peuple grandit.
Écoutez, écoutez, à l'horizon immense.
Ce bruit qui parfois tombe et soudain recommence.
Ce murmure confus, ce sourd frémissement
Qui roule et qui s'accroît de moment en moment.
C'est le peuple qui vient 1 c'est la haute marée
Qui monte incessamment par son astre attirée.
Chaque siècle, à son tour, qu'il soit d'or ou de fer.
Dévoré comme un cap sur qui monte la mer.
Avec ses lois, ses mœurs, les monuments qu'il fonde.
Vains obstacles qui font à peine écumer l'onde,
Avec tout ce qu'on vit et qu'on ne verra plus,
Disparaît sous ce flot qui n'a pas de reflux.
Le sol toujours s'en va, le flot toujours s'élève.
Malheur à qui le soir s'attarde sur la grève,
Et ne demande pas au pêcheur qui s'enfuit
D'où vient qu'à l'horizon on entend ce grand bruit!
Rois, hâtez-vous ! rentrez dans le siècle où nous sommes,
Quittez l'ancien rivage ! — A cette mer des hommes
Faites place, ou voyez si vous voulez périr Sur le siècle passé que son flot doit couvrir!
Ainsi ce qu'en passant avait dit cette femme Remuait mes pensers dans le fond de mon âme, Quand un soldat soudain, du poste détaché, Me cria : — Compagnon, le soleil est couché.
18 mai 1830.
De todo, nsda. De todos, nadio.
Caldbron.
Que t'importe, mon cœur, ces naissances des rois, Ces victoires qui font éclater à la fois
Cloches et canons en volées, Et louer le Seigneur en pompeux appareil, Et la nuit, dans le ciel des villes en éveil,
Monter des gerbes étoilées?
Porte ailleurs ton regard sur Dieu seul arrêté. Rien ici-bas qui n'ait en soi sa vanité ;
La gloire fuit à tire-d'aile ; Couronnes, mitres d'or, brillent, mais durent peu. Elles ne valent pas le brin d'herbe que Dieu
Fait pour le nid de l'hirondelle !
Hélas ! plus de grandeur contient plus de néant. La bombe atteint plutôt l'obélisque géant
Que la tourelle des colombes.
C'est toujours par la mort que Dieu s'unit aux rois. Leur couronne dorée a pour faîte sa croix,
Son temple est pavé de leurs tombes.
Quoi! hauteur de nos tours, splendeur de nos palais, Napoléon, César, Mahomet, Périelès,
Rien qui ne tombe et ne s'efface l Mystérieux abîme où l'esprit se confond! A quelques pieds sous terre un silence profond,
Et tant de bruit à la surface!
30 juin 1830.