‹ Les Feuillardiers du Limousin et leurs syndicatsChapitre 1 sur 26 · RUE SOUFFLOT · texte numérisé non relu

RUE SOUFFLOT

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PRÉFACE

Je n'ai pas eu la prétention, en abordant la matière de l'industrie du feuillard et des syndicats de feuillardiers, de l'exposer d’une façon absolument complète, car il est bien difficile de juger, d’une part, une industrie qui est soumise plus que toute autre aux fluctuations les plus diverses, et d'autre part, une œuvre syndicale, qui est encore à ses débuts, et je laisse à d’autres le soin de continuer une étude qui a été pour la première fois traitée dans son ensemble, et pour laquelle j'ai dù me borner à donner une idée générale. S'il y a des lacunes, il faut les attribuer aux sources de renseignements bien imparfaits que j'avais à ma disposition, d'une part quelques rares livres, presque tous insignifiants et dans certains desquels j'ai dù relever des erreurs, et d'autre part des témoignages vivants, qui bien souvent étaient imprécis et mème contradictoires. Je n'ai pu donner les références à tous les faits que je rapporte, car il m'aurait fallu le faire trop souvent, je suis obligé de dire simplement qu'ils résultent d'enquêtes personnelles, faites sur place et auprès des personnes compétentes ; pour

Poz DE CORBIER. 1

2 PRÉFACE

les syndicats de feuillardiers, je me suis servi particulièrement des comptes rendus des réunions des syndicats qui m'ont été communiqués, ct des jugements ou des procèsverbaux de conciliation ou de non conciliation qui se trouvent dans les justices de paix, j'ai mis aussi à profit les conversations que j'ai eues avec un certain nombre d’ouvriers.

Quant au commerce du feuillard, les renseignements m'ont été fournis par les marchands de bois, les ouvriers et les propriétaires fonciers, et je m'en suis référé aux statistiques établies par l'Administration des douanes et les Compagnies de chemin de fer. Je me fais un devoir de remercier toutes les personnes qui ont bien voulu m'aider dans ma tâche, et tout particulièrement Terrasson, Brochet, Astier, Grégoire, Nonatel, Dezon, Combe, ouvriers feuillardiers, MM. Teulet, Fontanille et Autier, marchands de bois, M. du Puytison, M. Frugier, juge de paix, M. Deville, instituteur, et M. Paul Galène, exportateur.

Le Feuillard

Feuillard de bois et Feuillard de fer

Le mot feuillard s'emploie dans deux sens différents ; on désigne par là, et c’est la signification la plus ancienne que l’on trouve dans le Dictionnaire de l'Ancienne Langue Française, de Godefroy, une réunion de ramilles et de feuilles d'arbres destinés à l’alimentation des bestiaux. Il est encore aujourd’hui employé dans ce sens, et on en fait usage dans les pays pauvres en fourrages. Les feuillards les plus usités et les meilleurs sont ceux d’orme et de charme, de tilleul, d’érable, de tremble et de cormier : on rassemble les rameaux ou menues branches en fagots de 18 pouces à 2 pieds de tour, on les place en plein air pour les faire sécher, c’est l'affaire de deux à quatre jours, mais il faut éviter de laisser mouiller les fagots afin que la feuille ne noircisse pas et ne s'altère pas ; ainsi séchés, on peut les conserver une année entière dans un endroit fermé. Certains conseillaient de faire de ces feuillards avec les bois taillis, recépés tous les trois

ans au mois de juin; cela ferait un excellent fourrage, mais on userait rapidement les souches, dont les brins ne doivent pas être coupés avant 7 et 8 ans.

Le mot feuillard a un autre sens, qui nous intéresse plus spécialement, et c’est celui-là qui va retenir notre attention : on désigne ainsi des lamelles de bois ou de fer de différentes dimensions, qui servent principalement à la confection des cercles de barriques et de futailles de toutes sortes. L'usage de cette expression pour ce genre de marchandises s'est surtout répandu à partir du xix° siècle, principalement avec l'emploi du feuillard de fer; auparavant, c'est un mot que l'on ne rencontre presque jamais dans les ouvrages de sylviculture ou touchant à la tonnellerie. Cependant, au xvur° siècle, le mot était usité pour le feuillard de bois, car il se trouve entre autres dans un Mémoire de M. Malpeyre du Saillant, adressé en 1766 au Bureau de Brive, sur les avantages qui résulteraient pour le Limousin de la canalisation de la Vézère et de la Corrèze jusqu'à la Dordogne, où il fait remarquer que « les taillis de châtaignier servent à faire du feuillard pour les cerceaux de barrique ».

Il y a deux sortes de feuillards, le feuillard de bois et le feuillard de fer. Le premier fut seul connu pendant longtemps, et 1l était alors question le plus souvent de cercle ou de cerceau, mais non de feuillard. 1 se fait presque exclusivement avec le bois de châtaignier, on en fait aussi un certain nombre avec le coudrier, et quelque peu avec le charme, le ülleul, le merisier, le saule et le bouleau. Le meilleur est

certainement le feuillard de châtaignier, dont la fente est

INTRODUCTION o

facile et le bois résistant : c’est une lamelle dont un des côtés est plan, et l’autre convexe et pourvu d'écorce, $es dimensions varient beaucoup en longueur, largeur et épaisseur, ainsi il y à vingt longueurs de feuillard allant de 4 pieds jusqu'à 18 pieds, et de 2 à 5 centimètres de large. Ceux de 4 et 5 pieds et au-dessus de 13 pieds sont peu usités, on fait surtout des feuillards de 6 à 9 picds qui servent à la confection des cercles de pièces et demi-pièces de vin. Le feuillard possède à ses deux extrémités un « onglet », qui consiste en un évidement de longueur variable pour permettre la ligature des cercles ; on le destine aux cercles de barriques de toutes sortes, cuves, cuviers, barils, pièces, demi-pièces, feuillettes, muids, demi-muids, etc... Il sert aussi aux cercles de futailles que l’on emploie pour emballer certains produits alimentaires, tels que les graisses, beurres, fromages, harengs, etc..., et certains produits chimiques : pour ce genre de futailles on fait usage de « dagues », qui sont des feuillards de petites dimensions généralement, que la France exporte surtout en Angleterre, elles sont dépourvues d’ «onglet », et leur façon n’est pas aussi soignée que celle du feuillard ; on utilise pour leur fabrication les perches de châtaignier les moins jolies et les moins droites.

L'emploi du feuillard de fer s’est beaucoup développé depuis une cinquantaine d’années, vers 1860, par suite de la baisse des prix du fer à cette époque : dès lors, on cercla beaucoup les tonneaux avec le fer, mais la consommation du feuillard de bois, pendant une quinzaine d'années, de 1865 à 1880, n'en continua pas moins à être très impor-

tante et les prix élevés. Cela provenait de l’extension du commerce des vins à cette époque, mais lorsque vers 1880 sc produisit la crise viticole due au phylloxera et, d'autre part, le prix du fer diminuant toujours, il y eut un ralentissement énorme dans le commerce du feuillard de bois, dont les prix cependant ne baissèrent pas, car on put limiter sa fabrication aux besoins. La concurrence faite par le feuillard de fer au feuillard de bois se fit sentir de façon très sensible de 1880 à 1900, car le cercle de fer était beaucoup plus avantageux que le cercle de bois : ainsi, durant cette période, le cercle de fer de 8 pieds par exemple, non posé sur la barrique, revenait environ à O0 fr. 20 et le même cercle en bois à 0 fr. 10, mais le premier dure quatre fois plus que le deuxième, et davantage même. Aujourd'hui, les conditions ne sont plus les mèmes par suite de l’augmentation du prix du fer et de la baisse des prix du feuillard de bois; depuis trois ou quatre ans, en effet, le même cercle de fer de 8 pieds revient à 0 fr. 25 environ, alors que celui en bois ne coûte que 0 fr. 06. Les variations des prix du feuillard de fer ont en effet été très nombreuses depuis 1860 jusqu'à aujourd'hui, et on peut facilement se rendre compte des fluctuations qu'ils ont subies par les statistiques douanières de la France :

En 1862 le prix du kilogramme de feuillard de fer est de 0 fr. 84

1863 — — — 0 fr. 55 186% — — — O fr. 44 De 1865 à 1870 — — 0 fr. 22

1871 à 1875 — — — 0 fr, 33

De 1876 à 1884 Le prix du kilogr. de feuillard de fer est de 0 fr. 24 1885 à 1896 — —— — 0 fr. 18 1900 à 1904 — - — 0 fr. 20

et actuellement le prix est de 0 fr. 26 (1). Le cercle de fer n'a donc pas encore fait grand tort au cercle de bois, et si son prix continuait à augmenter, la consommation de ce dernier pourrait prendre un nouvel essor vers un développement plus considérable.

Si le cercle de bois a pu conserver son importance malgré la concurrence du cercle de fer, cela tient à ce que l'un et l’autre n'ont pas la même utilité : ce dernier est surtout avantageux pour les gros fûts, comme les demi-muids par exemple, parce qu’alors il leur donne plus de solidité et de résistance ; mais les autres sont préférables pour les petites pièces de vin, les barils et les futailles de toutes grandeurs, qui servent non seulement au transport des liquides, mais aussi à celui de toutes sortes de produits. Par ailleurs on emploie les cercles de bois concurremment avec les cercles de fer pour empêcher l'usure trop rapide de ces derniers, ct protéger les füts contre les dommages causés par le roulage. Leur utilisation se fait de la façon suivante : pour les demi-muids d’une contenance de 500 à 600 litres, on emploie des cercles de fer de 320 à 3" 50 de long environ, ayant 005 à 0"09 de large, et 0*002 à 00035 d'épaisseur, il y en à huit à dix, plus quatre cercles de bois de

(4) Tableaux du commerce et de la navigation de 1862 à 1904, publiés par le Ministère des Finances,

12 pieds; pour les pipes de 512 litres à 600 et 620 litres, c'est la mème chose. Les pièces de 210 à 250 litres sont cerclées différemment suivant les pays : dans le Bordelais, elles ont six cercles de fer et huit de bois, ou huit de fer et six de bois; les premiers ont de 2" 20 à 2"30 de long, une largeur de 0" 028 à 0"032, avec 0"0015 à 00018 d’épaisseur ; les seconds ont 8 pieds de long et 0025 de large. Ce sont les pièces bordelaises qui sont les plus répandues ; on en fabrique autant que des demi-muids, et plus que des demi-pièces. Dans la Touraine et l'Anjou, on fait exclusivement usage du cercle de bois, à raison de quatorze à seize par pièce, ils ont 9 pieds de long ; de même en Bourgogne et dans le Beaujolais, où les pièces ont quatorze cercles de bois et quatre cercles de fer. Pour les demi-pièces de 105 à 125 litres et les feuillettes de 136 litres, on se sert des cercles dans les mêmes conditions, les feuillards de fer ont 1*70 de long et ceux de bois 6 et 7 pieds. Enfin, pour les barils de 25 à 100 litres, on fait usage de feuillards de fer de 1 mètre à 170 sur 0*022 à 0" 03 de large, et 0" 001 à 0" 0015 d'épaisseur, les cercles de bois sont de A pieds à 6 pieds (1).

Il était intéressant de s’arrèter quelques instants sur le feuillard de fer, afin de pouvoir le comparer au feuillard de bois et connaître ainsi l'usage, les avantages et les prix de

chacun d'eux ; mais le feuillard de châtaignier doit être pour

(1) Ces renseignements m'ont été fournis par M. Bourderon, ouvrier tonnelier, conseiller prud’homme et secrétaire du syndicat des ouvriers tonneliers de Paris,

nous l’objet d’une étude plus approfondie en ce qui concerne sa production en général et plus spécialement en Limousin, puis nous examinerons son mode de fabrication et son commerce. Nous serons ainsi amenés à parler de la corporation des feuillardiers et de leurs syndicats, en nous attachant tout particulièrement à faire connaître la situation du mouvement syndical chez les feuillardiers limousins.

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