‹ Les feuilles d'automne (volume 2)Chapitre 29 sur 38 · SOUVENIR D'ENFANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIR D'ENFANCE

— « Vois, mon fils! cette terre immobile à tes yeux, Plus que l’air, plus que l’onde et la flamme, est émue, Car le germe de tout dans son ventre remue.

Dans ses flancs ténébreux, nuit et jour, en rampant, Elle sent se plonger la racine, serpent

Qui s’abreuve aux ruisseaux des séves toujours prête:, Et fouille et boit sans cesse avec ses mille têtes. Mainte flamme y ruisselle, et tantôt lentement Imbibe le cristal qui devient diamant,

Tantôt, dans quelque mine éblouissante et sombre, Allume des monceaux d’escarboucles sans nombre, Ou, s’échappant au jour, plus magnifique encor,

Au front du vieil Etna met une aigrette d'or. Toujours l’intérieur de la terre travaille.

Son flanc universel incessamment tressaille.

Goutte à goutte, et sans bruit qui réponde à son bruit, La source de tout fleuve y filtre dans la nuit.

Elle porte à la fois, sur sa face où nous sommes,

Les blés et les cités, les forêts et les hommes.

Vois, tout est vert au loin, tout rit, tout est vivant. Elle livre le chêne et le brin d’herbe au vent.

Les fruits et les épis la couvrent à cette heure.

Eh bien! déjà, tandis que ton regard l’effleure,

Dans son sein, que n’épuise aucun enfantement,

Les futures moissons tremblent confusément.

« Ainsi travaille, enfant, l’âme active et féconde

Du poëte qui crée et du soldat qui fonde.

Mais ils n’en font rien voir. De la flamme à pleins bords Qui les brûle au dedans, rien ne luit au dehors.

Ainsi Napoléon, que l'éclat environne

Et qui fit tant de bruit en forgeant sa couronne,

Ce chef que tout célèbre et que pourtant tu vois, Immobile et muet, passer sur le pavois,

Quand le peuple l'étreint, sent en lui ses pensées,

Qui l’étreignent aussi, se mouvoir plus pressées.

Déjà peut-être en lui mille choses se font,

Et tout l'avenir germe en son cerveau profond. Déjà, dans sa pensée immense et clairvoyarte, L'Europe ne fait plus qu’une France géante, Berlin, Vienne, Madrid, Moscou, Londres, Milan, Viennent rendre à Paris hommage une fois l’an, Le Vatican n'est plus que le vassal du Louvre,

La terre à chaque instant sous les vieux trônes s'ouvre, Et de tous leurs débris sort pour le genre humain Un autre Charlemagne, un autre globe en main. Et, dans le même esprit où ce grand dessein roule, Les bataillons futurs déjà marchent en foule,

Le conscrit résigné, sous un avis fréquent,

Se dresse, le tambour résonne au front du camp, D'ouvriers et d'outils Cherbourg couvre sa grève, Le vaisseau colossal sur le chantier s'élève, L’obusier rouge encor sort du fourneau qui bout, Une marine flotte, une armée est debout!

Car la guerre toujours l’illumine et l’enflamme,

Et peut-être déjà, dans la nuit de cette âme,

Sous ce crâne, où le monde en silence est couvé, D'un second Austerlitz le soleil s’est levé! »

Plus tard, une autre fois, je vis passer cet homme, Plus grand dans son Paris que César dans sa Rome. Des discours de mon père alors je me souvins.

On l’entourait encor d'honneurs presque divins,

Et je lui retrouvai, rêveur à son passage,

Et la même pensée et le même visage.

Il méditait toujours son projet surhumain.

Cent aigles l’escortaient en empereur romain.

Ses régiments marchaient, enseignes déployées ; Ses lourds canons, baissant leurs bouches essuyées,

Page 1