‹ Les feuilles d'automne (volume 3)Chapitre 33 sur 48 · A CANARIS · texte numérisé non relu

A CANARIS

D'où vient que mu pensée encor revole à toi , Grec illustre à qui nul ne songe, excepté moi? D'où vient que me voilà , seul et dans la nuit noire , Grave et triste, essayant de redorer ta gloire? Tandis que là , dehors , cent rhéteurs furieux Grimpent sur des tréteaux pour attirer les yeux , D'où vient que c'est vers toi que mon esprit retourne , Vers toi sur qui l'oubli s'enracine et séjourne? C'est que tu fus tranquille et grand sous les lauriers. Nous autres qui chantons , nous aimons les guerriers , Comme sans doute aussi vous aimez les poètes. Car ce que nous chantons vient de ce que vous faites! Car le héros est fort et le poète est saint ! Les poètes profonds qu'aucun souffle n'éteint Sont pareils au volcan de la Sicile blonde Que tes regards sans doute ont vu fumer sur l'onde ; . Comme 16 haut Etna , flamboyant et fécond , Ils ont la lave au cœur et l'épi sur le front!

LES CHANTS DU CREHLSCLiLR. 207

tt puis , ce fut toujours un instinct de mon âme , Quand ce chaos mêlé de fumée et de flamme , Quand ce grand tourbillon , par Dieu même conduit , Qui nous emporte tous an jour ou dans la nuit, A passé sur le front des héros et des sages , Comme après la tempête on court sur les rivages , Moi je vais ramasser ceux qu'il jette deiiors , Ceux qui sont oubliés comme ceux qui sont morts ! Va, ne regrette rien. Ta part est la meilleure. Vieillir dans ce Paris qui querelle et qui pleure £t qui chante ébloui par mille visions Comme, une courtisane aux folles passions ; Rouler sur cet amas de têtes sans idées Pleines chaque matin et chaque soir vidées ; Croître , fruit ignoré , dans ces rameaux touffus ; Être admiré deux jours par tous ces yeux confus ; Écouter dans ce gouffre où tout ruisseau s'écoule Le bruit que fait un nom en tombant sur la foule ; Si des mœurs du passé quelque reste est debout , Se répandre en torrents, comme une onde qui bout , Sur cette forteresse autrefois glorieuse Par la brèche qu'y fait la presse furieuse ; Contempler jour et nuit ces flots et leur rumeur, Et s*y mêler soi-même, inutile rameur; Voir de près, haletants sous la main qui les pique, Les ministres traîner la machine publique j Charme embarrassée en des sillons bourbeux Dont nous sommes le soc et dont ils sont les bœufs; Tirer sur le théâtre, en de funèbres drames, Du choc des passions Tétincelle des âmes, Et comme avec la main tordre et presser les cœurs Pour en faire sortir goutte à goutte les pleurs ; Emplir de son fracas la tribune aux harangues , Babel où de nouveau se confondent les langues ; Harceler les pouvoirs; jeter sur ce qu'ils font L'écume d'un discours au flot sombre et profond; Être un gond de la porte, une clef de la voûte ; , Si Ton est grand et fort , chaque jour dans sa route Écraser des serpents tout gonflés de venins ;

Être arbuste dans Therbe et géant chez les nains; Tout cela ne vaut pas , 6 noble enfant de Tonde , Le bonheur de flotter sur cette mer féconde Qui vit partir Argo , qui vit naître Colomb , D'y jeter par endroits la sonde aux pieds de plomb , Et de voir, à travers la vapeur du cigare , Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare!

Que si tu nous voyais, 6 fils de l'Archipel, Quand la presse a battu l'unanime rappel , Créneler à la hÂte un droit qu'on veut détruire , Ou, foule dévouée à qui veut nous conduire, Contre un pouvoir pygmée agitant son beffroi , Nous ruer pèle-méle à l'assaut d'une loi, Sur ces combats d'enfants, sur ces frêles trophées. Oh ! que tu jetterais le dédain par bouffées, Toi qui brises tes fers rien qu'en les secouant. Toi dont le bras , la nuit , envoie en se jouant , Avec leurs icoglans , leurs noirs , leurs femmes nues , Les capitans-pachas s'éveiller dans les nues!

Va, que te fait l'oubli de ceux dont tu rirais Si tu voyais leurs mains et leurs âmes de près? Que t'importe ces cœurs faits de cire ou de pierre , Ces mémoires en qui tout est cendre et poussière , Ce traitant qui , du peuple infructueux fardeau , N'est bon qu'à s'emplir d'or comme l'éponge d'eau , Ce marchand accoudé sur son comptoir avide.

Et ce jeune énervé , face imbécile et vide , Eunuque par le cœur, qui n'admire à Paris Que les femmes de race et les chevaux de prix ! Que t'importe le bruit de l'Europe où tout roule, L'homme et l'événement, sous les pieds de la foule!

De Paris qui s'éveille et s'endort tour k tour, Et fait un mauvais rêve en attendant le jour ! De Londre où Thôpital ne vaut pas l'hippodrome ! De Rome qui n'est plus que l'écaillé de Rome ! Et de ceux qui sont rois ou tribuns , et de ceux Qui tiennent ton Hellé sous leur joug paresseux , Vandales vernissés , blonds et p&les barbares , Qui viennent au pays des rudes Palikares , Tout restaurer, mœurs, peuple et monuments , hélai> ! Civiliser la Grèce et gratter Phidias l

Et puis , qui sait — candeur que j'admire et que j'aime ! — Si tu n'as pas fini par t'oublier toi-niéme !

Que t'importe ! tandis que , debout sur le port ,

Tu vends à quelque Anglais un passage à ton bord ;

Ou que tu fais rouler et ranger sur la grève

Des ballots que long-temps le marchand vit en rëvc;

Ou que ton joyeux rire accueille tes égaux.

Tes amis , les patrons de Corinthe et d'Argos ;

Peut-être en ce moment quelque femme de Grèce ,

Dont un bandeau païen serre la noiie tresse ,

Mère féconde ou fille avec de vieux parents,

Tourne sur toi ses yeux fixes et transparents ,

Se souvient de Psara , de Chio , de Nauplie ,

Et de toute la mer de Canaris remplie >

Et t'admirant de loin comme on admire un roi ,

Sans aser te parler, passe en priant pour toi !

spplcinbrt'! «835.

11 n'avait pas yingt ans. 11 avait abusé De tout ce qui peut être aimé, souillé, brise. Il avait tout terni sous ses mains effrontées. Les blêmes voluptés sur sa trace ameutées Sortaient, pour l'appeler, de leur repaire impur Quand son ombre passait à l'angle de leur mur. Sa sève , nuit et jour, s'épuisait aux orgies Comme la cire ardente aux mèches des bougies. Chassant l'été, l'hiver il posait au ha>ard Son coude à l'Opéra sur Gluck ou sur Mozart.

Jamais il ne trempait sa tête dans ces ondes Qu'Homère et que Shakspeare épanchent si profondcn , 11 ne croyait à rien; jamais il ne rêvait; Le bâillement hideux siégeait à son ciievet; Toujours son ironie, inféconde et morose.

Jappait sur les talons de quelque grande cliose ; 11 se faisait de tout le centre et le milieu ; II achetait l'amour, il aurait vendu Dieu.

La nature , la mer, le ciel bleu , les étoiles ,

Tous ces vents pour qui Tàme a toujours quelques voiles ,

N'avaient rien dont son cœur fût dans Tombre inquiet.

Il n'aimait pas les champs. Sa mère l'ennuyait.

Enfin, ivre, énervé, ne sachant plus que faire.

Sans haine, sans amour, et toujours, ô misère !

Avant la fin du jour blasé du lendemain ,

Un soir qu'un pistolet se trouva sous sa main ,

11 rejeta son Ame au ciel , voûte fatale ,

Comme le fond du verre au plafond de la salle !

Jeune homme, tu fus lâche, imbécile et méchant.

Nous ne te plaindrons pas. Lorsque le soc trancliant

A passé, donne-t'On une larme à l'ivraie?

Mais ce que nous plaindrons d'une douleur bien vraie ,

C'est celle sur laquelle un tel fils est tombé.

C'est ta mère, humble femme au dos lent et courbé,

Qui sent fléchir sans toi son front que l'âge plombe ,

Et qui fit le berceau de qui lui fait sa tombe !

Nous ne te plaindrons pas, mais ce que nous plaindrons,

Ce qui nous est encor sacré sous les afTronts ,

C'est cette triste enfant qui jadis pure et tendre

Chantait à sa mansarde où ton or l'alia prendre ,

Qui s'y laissa tenter comme au soleil levant ,

Croyant la faim derrière et le bonheur devant ;

Qui voit son âme, hélas! qu'on mutile et qu'on fuule,

Éparse maintenant sous les pieds de la foule ;

Qui pleure son parfum par tout souffle enlevé;

Pauvre vase de fleurs tombé sur le pavé!

Non , ce que nous plaindrons , ce n'est pas toi, vaine omlire,

Chiffre qu'on n'a jamais compté dans aucun nombre ,

C'est ton nom jadis pur, maintenant avili.

C'est ton père expiré , ton père enseveli ,

Vénérable soldat de notre armée ancienne,

Que ta tombe en s'ouvrant réveille dans la sienne !

Ce sont tes serviteurs, tes parents, tes amis,

Tous ceux qui t'entouraient , tous ceux qui s'étaient mis

Follement à ton ombre, et dont la destinée Par malheur dans la tienne était enracinée.

C'est tout ce qu*ont flétri tes caprices ingrats. C'est ton chien qui t'aimait et que tu n'aimais pas •

Pour toi , triste orgueilleux , riche au cœur infertile ,

Qui vivais impuissant et qui meurs inutile,

Toi qui tranchas tes jours pour faire un peu de bruit*,

Sans même être aperçu , retourne dans la nuit !

C'est bien. Sors du festin sans qu'un flambeau s'efface ^

Tombe au torrent , sans même en troubler la surface !

Ce siècle a son idée, elle marche à grands pas

Et toujours à son but ! Ton sépulcre n'est pas

De ceux qui la feront trébucher dans sa route.

Ta porte en se fermant ne vaut pas qu'on l'écoute.

Va donc! Qu'as-tn trouvé, ton caprice accompli.'

Voluptueux , la tombe , et vaniteux , l'oubli !

Avril 1831.

Gerte, une telle mort, ignorée ou connue,

N'importe pas au siècle, et rien n'en diminue.

On D*en parle pas même et Ton passe à côté.

Mais lorsque , grandissant sous le ciel attristé ,

L'aveugle suicide étend son aile sombre ,

Et prend à chaque instant plus d'âmes sous son ombre ;

Quand il éteint partout, hors des desseins de Dieu,

Des fronts pleins de lumière et des cœurs pleins de feu ;

Quand Robert, qui voilait, peintre au pinceau de flamme,

Sous un regard serein l'orage de son âme ,

Rejette le calice avant la fin du jour

Dès qu'il en a vidé ce qu'il contient d'amour ;

Quand Castlereagh, ce taon qui piqua Uonaparte,

Cet Anglais mélangé de Cartbage et de Sparte,

Se plonge au cœur l'acier et meurt désabusé ,

Assouvi de pouvoir, de ruses épuisé;

Quand Rabbe de poison inonde ses blessures ;

Comme un cerf poursuivi d'aboyantes morsures.

Lorsque Gros haletant se jette , faible et vieux ,

Au fleuve, pour tromper sa meute d'envieux ;

Quand de la mère au fils et du père à la fille,

Partout ce vent de mort ébranche la famille ;

Lorsqu'on voit le vieillard se hâter au tombeau

Après avoir long-temps trouvé le soleil beau ,

Et l'épouse quittant le foyer domestique ,

Et l'écolier lisant dans quelque livre antique ,

Et tous ces beaux enfants , hélas ! trop t6t mûris ,

Qui ne connaissaient pas les hommes, qu'à Paris

Souvent un songe d'or jusqucs au ciel enlève,

Et qui se sont tués quand , du haut de leur rêve

214 LES CHANTS DU CttÉPUSCULE.

De gloire, de vertu, d'amoar, de liberté.

Ils sont tombés le front sur la société; —

Alors le croyant prie et le penseur médite!

Hélas! l'humanité va peut-être trop vite.

Où tend ce siècle? où court le troupeau des esprits?

Rien n'est encor trouvé , rien n est encor compris ;

Car beaucoup ici-bas sentent que l'espoir tombe,

£t se brisent la tête à l'angle de ja tombe

Comme vous briseriez le soir sur le pavé

Un œuf où rien ne germe et qu'on n'a pas couvé!

Mal d'un siècle en travail où tout se décompose !

Quel en est le remède et quelle en est la cause?

Serait-ce que la foi derrière la raison

Décroît comme un soleil qui baisse à l'horizon?

Que Dieu n'est plus compté dans ce que l'homme fonde?

Et qu'enfin il se fait une nuit tr^p profonde

Dans ces recoins du cœur, du monde inaperçus ,

Que peut seule éclairer votre lampe, 6 Jésus!

Est-il temps , matelots mouillés par la tempête ,

De rebâtir l'autel et de courber la tête?

Devons-nous regretter ces jours anciens et foits

Où les vivants croyaient ce qu'avaient cru les morts ,

Jours de piété grave et de force féconde ,

Lorsque la Bible ouverte éblouissait le monde !

Amas sombre et mouvant de méditations !

Problèmes périlleux ! obscures questions

Qui font que , par moments s'arrétant immobile ,

Le poète pensif erre encor dans la ville

A l'heure où sur ses pas on ne rencontre plus

Que le passant tardif aux yeux irrésolus

Et la ronde de nuit, cumme un rêve apparue,

Qui va tàtant dans lonibre à tous les coins de rue !

Septembre I83j.

Oh! nlnsultez jamais une femme qui tombe!

Qui sait sous quel fardeau la pauvre Ame succombe ! Qui sait combien de jours sa faim a combattu ! Quand le vent du malheur ébranlait leur vertu , Qui de nous n'a pas vu de ces femmes brisées S*y cramponner long-temps de leurs mains épuisées ! Comme au bout d*une branche on voit étinceler Une goutte de pluie où le ciel vient briller, Qu*on secoue avec Tarbre et qui tremble et qui lutte , Perle avant de tomber et fange après sa chute ! La faute en est à nous; à toi, riche! à ton orl Cette fange d'ailleurs contient l'eau pure encor. Pour que la goutte d'eau sorte de la poussière , Et redevienne perle en sa splendeur première , 11 suffit , c'est ainsi que tout remonte au jour. D'un rayon du soleil ou d'un rayon d'amour!

septembre 1835.

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