‹ Les feuilles d'automne (volume 3)Chapitre 40 sur 48 · A MADEMOISELLE J · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE J

Chantez ! chantez ! jeune inspirée !

La femme qui chante est sacrée

Même aux jaloux, même aux pervers !

La femme qui chante est bénie !

Sa beauté défend son génie.

Les beaux yeux sauvent les beaux vers !

Moi que décliire tant de rage , J'aime votre aube sans orage ; Je souris à vos yeux sans pleurs.

Chantez donc vos chansons divines.

A moi la couronne d'épines !

A vous la couronne de fleurs !

Il fut un temps, un temps d'ivresse, Où l'aurore qui vous caresse Rayonnait sur mon beau printemps; Où l'orgueil, la joie et l'extase, Comme un vin pur d'un riche vase , Débordaient de mes dix-sept ans!

Alors , à tous mes pas présente ,

Une chimère éblouissante

Fixait sur moi ses yeux dorés;

Alors , près yerts , ciels bleus , eaux vives ,

Dans les riantes perspectives

Mes regards flottaient égarés !

Alors je disais aux étoiles -.

O mon astre, en vain tu te voiles. Je sais que tu brilles là-haut !

Alors je disais à la rive -.

Vous êtes la gloire, et j'arrive.

Chacun de mes jours est un flot !

Je disais au bois : forêt sombre ,

J*ai comme toi des bruits sans nombre.

A l'aigle : contemple mon front !

Je disais aux coupes vidées :

Je suis plein d*ardentes idées

Dont les âmes s*enivreront !

Alors , du fond de vingt calices , Rosée, amour, parfums, délices.

Se répandaient sur mon sommeil ; J'avais des Heurs plein mes corbeilles ; Et comme un vif essaim d'abeilles , Mes pensers volaient au soleil !

Comme un clair de lune bleuâtre Et le rouge brasier du pâtre Se mirent au même ruisseau ; Comme dans les forêts mouillées, A travers le bruit des feuillées On entend le bruit d'un oiseau ;

Tandis que tout me disait : Aime !

Écoutant tout hors de moi-même, Ivre d'harmonie et d'encens,

J'entendais , ravissant mormnre , Le chant de toute la nature Dans le tumulte de mes sena!

Et roses par avril fardées , Nuits d'été de lune inondées, Sentiers couverts de pas humains, Tout , recueil aux hanclies énormes , Et les vieux troncs d'arbres difformes Qui se penchent sur les chemins ,

Me parlaient cette langue austère , Langue de Fombre et du mystère »

Qui demande à tous : Que sait-on?

Qui, par moments presque étouffée.

Chante des notes pour Orphée , Prononce des mots pour Platon !

La terre me disait : Poète!

Le ciel me répétait : Prophète !

Marche ! parle ! enseigne ! bénis !

Penche Turne des chants sublimes!

Verse aux vallons noirs comme aux eimes ,

Dans les aires et dans les nids!

Ces temps sont passés. — A cette heure, Heureux pour quiconque m'effleure , Je suis triste au dedans de moi ; J'ai sous mon toit un mauvais hôte; Je suis la tour splendide et haute Qui contient le sombre beffroi.

L'onkbre en mon cœur s'est épanchée ; Sous mes prospérités cachée La douleur pleure en ma maison ; Un ver ronge ma grappe mûre ; Toujours un tonnerre murmure DeiTÎère mon vague horizon 1

L'espoir mène à des portes closes. Cette terre est pleine de ctioses Dont nous ne voyons qu'un c6té.

Le sort de tous nos vœux se joue ; Kt la vie est comme la roue D'un char dans la poudre emporté !

A mesure que les années , Plus pâles et moins couronnées, Passent sur moi du haut du ciel , Je vois s'envoler mes chimères Comme des mouches éphémères Qui n'ont pas su faire de miel !

Vainement j'attise en moi-même L'amour , ce feu doux et suprême Qui brûle sur tous les trépieds, Et toute mon âme enflammée S'en va dans le ciel en fumée Ou tombe en cendre sous mes pieds!

Mon étoile a fui sous la nue.

La rose n'est plus revenue Se poser sur mon rameau noir.

Au fond de la coupe est la lie , Au fond des rêves la folie , Au fond de l'aurore le soir !

Toujours quelque bouche flétrie , Souvent par ma pitié nourrie, Dans tous mes travaux m'outragea.

Aussi que de tristes pensées, Aussi que de cordes brisées Pendent à ma lyre déjà!

Mon avril se meurt feuille à feuille; Sur chaque branche que je cueille Croît l'épine de la douleur,

Toute herbe a pour moi sa couleuvre; Et la haine monte à moi^ œuvre Comme un bouc au cytise en fleur !

La nature grande et touchante , La nature qui tous enchante Blesse mes regards attristés.

Le jour est dur, l'aube est meilleure.

Hélas ! la voix qui me dit : Pleure !

Est celle qui vous dit : Chantez !

Chantez ! chantez ! belle inspirée I Saluez cette aube dorée Qui jadis aussi m'enivra.

Tout n'est pas sourire et lumière.

Quelque jour de votre paupière Peut-être une larme écloral

Alors je vous plaindrai , pauvre âme !

Hélas! les larmes d'une femme, Ces larmes où tout est amer, Ces larmes où tout est sublime, Viennent d'un plus profond abtme Que les gouttes d'eau de la merl

Mars 18...

xxvn

La pauvre fleur disait au papillon céleste .

— Ne fuis pas !

Vois comme nos destins sont différents. Je reste,

Tu t*en yas!

Pourtant nous nous aimons, nous viTons sans les hommes

£t loin d'eux , Et nous nous ressemblons, et Ton dit que nous sommes

Fleurs tous deux !

Mais, hélas! Tair t'emporte et la terre m'enchatne.

Sort cruel !

Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine

Dans le eiel!

Mais non , tu vas trop loin ! — Parmi deft fleurs sans nombre

Voos fiiyez, Et moi je reste seole à Yoir tourner mon ombre

A mes pieds!

Tu fuis, puis tu reviens, puis tu t'en vas encore

Luire ailleurs.

Aussi me trouves-tu toujours à chaque aurore

Toute en pleurs !

Oh ! pour que notre amour coule des jours fidèles ,

O mon roi, Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailes

Comme à toi !

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