‹ Les feuilles d'automne (volume 4)Chapitre 11 sur 58 · A UN VOYAGEUR · texte numérisé non relu

A UN VOYAGEUR

Ami, vous revenez d'un de ces longs voyages

Qui nous font vieillir vite et nous changent en sages

Au sortir du berceau. De tous les océans votre course a vu l'onde, Hélas î et vous feriez une ceinture au monde

Du sillon du vaisseau.

Le soleil de vingt cieux a mûri votre vie. Partout où vous mena votre inconstante envie,

Jetant et ramassant , Pareil au laboureur qui récolte et qui sème , Vous ave/ pris des lieux et laissé de vous-même

Quelque chose en passant

Tandis que votre ami , moins heureux et moins sage , Attendait des saisons l'uniforme passage

Dans le même horizon; Et comme l'arbre vert qui de loin la dessine , A sa porte effeuillant ses jours, prenait racine

Au seuil de sa maison !

Vous êtes fatigué tant vous avez vu d'hommes ! Enfin vous revenez, las de ce que nous sommes,

Vous reposer en Dieu.

Triste, vous me contez vos courses infécondes, Et vos pieds ont mêlé la poudre de trois mondes

Aux cendres de mon feu.

Or, maintenant, le cœur plein de choses profondes, Des enfants dans vos mains tenant les têtes blondes,

Vous me parlez ici , Et vous me demandez, sollicitude amère!

— « Où donc ton père? où donc ton fils? où donc ta mère

— Ils voyagent aussi!

Le voyage qu'ils font n'a ni soleil ni lune ; Nul homme n'y peut rien porter de sa fortune,

Tant le maître est jaloux !

Le voyage qu'ils font est profond et sans bornes; On le fait à pas lents , parmi des faces mornes ,

Et nous le ferons tous!

J'étais à leur départ comme j'étais au vôtre.

En diverses saisons, tous trois, l'un après l'autre,

Ils ont pris leur essor.

Hélas! j'ai mis en terre, à cette heure suprême, Ces têtes que j'aimais. Avare, j'ai moi-même

Enfoui mon trésor.

Je les ai vus partir. J'ai, faible et plein d'alarmes, Vu trois fois un drap noir semé de blanches lai mes Tendre ce corridor.

J'ai sur leurs froides mains pleuré comme une femme. Mais, le cercueil fermé, mon âme a vu leur âme Ouvrir deux ailes d'or î

Je les ai vus partir comme trois hirondelles

Qui vont chercher bien loin des printemps plus fidèles

Et des étés meilleurs.

Ma mère vit le ciel et partit la première, Et son œil en mourant fut plein d'une lumière

Qu'on n'a point vue ailleurs.

Et puis mon premier-né la suivit, puis mon père, Fier vétéran âgé de quarante ans de guerre ,

Tout chargé de chevrons.

Maintenant ils sont là, tous trois dorment dans l'ombre Tandis que leurs esprits font le voyage sombre ,

Et vont où nous irons!

Si vous voulez , à l'heure on la lune décline , Nous monterons tous deux la nuit sur la colline

Où gisent nos aïeux.

Je vous dirai, montrant à votre vue amie La ville morte auprès de la ville endormie :

Laquelle dort le mieux !

Venez ; muets tous deux et couchés contre terre , Nous entendrons, tandis que Paris fera taire

Son vivant tourbillon , Ces millions de morts , moisson du fils de l'homme , Sourdre confusément dans leurs sépulcres , comme

Le grain dans le sillon!

Combien vivent joyeux, qui devaient, sœurs ou frères, Faire un pleur éternel de quelques ombres chères !

Pouvoir des ans vainqueurs!

Les morts durent bien peu : laissons-les sous la pierre ! Hélas! dans le cercueil ils tombent en poussière

Moins vite qu'en nos cœurs!

Voyageur ! voyageur ! Quelle est notre folie î

Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie

Des plus chers, des plus beaux?

Qui peut savoir combien toute douleur s'émousse, Et combien sur la terre un jour d'herbe qui pousse

Efface de tombeaux !

Ml

Causa langor ab omni.

ov i u .

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