‹ Les feuilles d'automne (volume 4)Chapitre 32 sur 58 · PAN · texte numérisé non relu

PAN

Si l'on vous dit que l'art et que la poésie C'est un flux éternel de banale ambroisie , Que c'est le bruit , la foule , attachés à vos pas , Ou d'un salon doré l'oisive fantaisie , Ou la rime en fuyant par la rime saisie , Oh ! ne le croyez pas !

O poètes sacrés, échevelés, sublimes,

Allez , et répandez vos âmes sur les cimes ,

Sur les sommets de neige en butte aux aquilons,

Sur les déserts pieux où l'esprit se recueille,

Sur les bois que l'automne emporte feuille à feuille ,

Sur les lacs endormis dans l'ombre des vallons !

LES FEUILLES D'AUTOMNE. 1Z| l

Partout où la nature est gracieuse et belle , Où l'herbe s'épaissit pour le troupeau qui bêle, Où le chevreau lascif mord le cytise en Heurs , Où chante un pâtre assis sous une antique arcade , Où la brise du soir fouette avec la cascade Le rocher tout en pleurs ;

Partout où va la plume et le flocon de laine ; Que ce soit une mer, que ce soit une plaine , Une vieille forêt aux branchages mouvants , Iles au sol désert , lacs à l'eau solitaire , Montagnes , océans , neige ou sable , onde ou terre , Flots ou sillons ; partout où vont les quatre vents ;

Partout où le couchant grandit l'ombre des chênes , Partout où les coteaux croisent leurs molles chaînes . Partout où sont des champs , des moissons , des cités , Partout où pend un fruit à la branche épuisée , Partout où l'oiseau boit des gouttes de rosée , Allez , voyez , chantez !

Allez dans les forêts , allez dans les vallées. Faites-vous un concert des notes isolées ! Cherchez dans la nature, étalée à vos yeux , Soit que l'hiver l'attriste ou que l'été l'égaie, Le mot mystérieux que chaque voix bégaie. Écoutez ce que dit la foudre dans les cieux î

C'est Dieu qui remplit tout. Le monde, c'est son temple. Œuvre vivante , où tout l'écoute et le contemple ! Tout lui parle et le chante. Il est seul , il est un. Dans sa création tout est joie et sourire ; L'étoile qui regarde et la fleur qui respire , Tout est flamme ou parfum !

Enivrez- vous de tout ! enivrez- vous , poètes ,

Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes,

Du voyageur de nuit dont on entend la voix ,

De ces premières fleurs dont février s'étonne,

Des eaux , de l'air , des prés , et du bruit monotone

Que font les chariots qui passent dans les bois !

Frères de l'aigle ! aimez la montagne sauvage . Surtout à ces moments où vient un vent d'orage , Un vent sonore et lourd qui grossit par degrés, Emplit l'espace au loin de nuages et d'ombres, Et penche sur le bord des précipices sombres Les arbres effarés!

Contemplez du matin la pureté divine, Quand la brume en flocons inonde la ravine , Quand le soleil, que cache à demi la forêt, Montrant sur l'horizon sa rondeur échancrée, Grandit comme ferait la coupole dorée D'un palais d'Orient dont on approcherait !

Enivrez-vous du soir ! A cette heure où , dans l'ombre , Le paysage obscur , plein de formes sans nombre , S'efface , de chemins et de fleuves rayé ; Quand le mont, dont la tête à l'horizon s'élève, Semble un géant couché qui regarde et qui rêve , Sur son coude appuyé !

Si vous avez en vous , vivantes et pressées , Un monde intérieur d'images , de pensées , De sentiments , d'amour , d'ardente passion , Pour féconder ce monde , échangez-le sans cesse Avec l'autre univers visible qui vous presse ! Mêlez toute votre âme à la création !

Car , ô poètes saints ! l'art est le son sublime , Simple , divers , profond , mystérieux , intime , Fugitif comme l'eau qu'un rien fait dévier , Redit par un écho dans toute créature, Que sous vos doigts puissants exhale la nature , Cet immense clavier!

Novembre 1831.

Amor de mi pecbo, Pecbo de mi amor!

Arbol , que bas berbo Que bas becbo del flor ?

Avant que mes chansons aimées, Si jeunes et si parfumées , Du monde eussent subi l'affront , Loin du peuple ingrat qui les foule , Comme elles fleurissaient en foule , Vertes et fraîches sur mon front î

De l'arbre à présent détachées , Fleurs par l'aquilon desséchées , Vains débris qu'on traîne en rêvant , Elles errent éparpillées , De fange ou de poudre souillées, Au gré du flot, au gré du vent.

Moi , comme des feuilles flétries, Je les vois, toutes défleuries, Courir sur le sol dépouillé; Et la foule qui m'environne , En broyant du pied ma couronne, Passe et rit de l'arbre effeuillé !

septembre 1828.

Toi, vertu, pleure si je meurs

ANDRÉ Cil EN 1ER.

Amis , un dernier mot ! — et je ferme à jamais Ce livre, à ma pensée étranger désormais. Je n'écouterai pas ce qu'en dira la foule. Car qu'importe à la source où son onde s'écoule? Et que m'importe , à moi , sur l'avenir penché , Où va ce vent d'automne au souffle desséché Qui passe , en emportant sur son aile inquiète Et les feuilles de l'arbre et les vers du poète ?

Oui, je suis jeune encore, et quoique sur mon front, Où tant de passions et d'oeuvres germeront , Une ride de plus chaque jour soit tracée , Comme un sillon qu'y fait le soc de ma pensée,

Dans le cours incertain du temps qui m'est donné, L'été n'a pas encor trente fois rayonné. Je suis fils de ce siècle! une erreur, chaque année, S'en va de mon esprit, d'elle-même étonnée, Et, détrompé de tout, mon culte n'est resté Qu'à vous , sainte patrie et sainte liberté !

Je hais l'oppression d'une haine profonde.

Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,

Sous un ciel inclément , sous un roi meurtrier ,

Un peuple qu'on égorge appeler et crier;

Quand , par les rois chrétiens aux bourreaux turcs livrée

La Grèce, notre mère, agonise éventrée,

Quand l'Irlande saignante expire sur sa croix ;

Quand Teutonie aux fers se débat sous dix rois;

Quand Lisbonne, jadis belle et toujours en fête,

Pend au gibet , les pieds de Miguel sur sa tête ;

Lorsqu'Albani gouverne au pays de Caton ;

Que Naples mange et dort ; lorsqu'avec son bâton ,

Sceptre honteux et lourd que la peur divinise ,

L'Autriche casse l'aile au lion de Venise;

Quand Modène étranglé râle sous l'archiduc;

Quand Dresde lutte et pleure au lit d'un roi caduc ;

Quand Madrid se rendort d'un sommeil léthargique ;

Quand Vienne tient Milan; quand le lion belgique,

Courbé comme le bœuf qui creuse un vil sillon ,

N'a plus même de dents pour mordre son bâillon ;

Quand un Cosaque affreux , que la rage transporte ,

Viole Varsovie échevelée et morte;

Et souillant son linceul, chaste et sacré lambeau,

Se. vautre sur la vierge étendue au tombeau ;

Alors, oh! je maudis, dans leur cour, dans leur antre,

Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre !

Je sens que le poète est leur juge ! Je sens

Que la muse indignée, avec ses poings puissants,

Peut , comme au pilori , les lier sur leur trône ,

Et leur faire un carcan de leur lâche couronne ,

Et renvoyer ces rois qu'on aurait pu bénir,

Marqués au front d'un vers que lira l'avenir!

Oh ! la muse se doit aux peuples sans défense. J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance, Et les molles chansons , et le loisir serein , Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain !

Novembre 1834

LES CHANTS

DU CREPUSCULE

Les quelques vers placés en tète de ce volume indiquent la pensée qu'il contient. Le prélude explique les chants.

Tout aujourd'hui, dans les idées comme dans les choses, dans la société comme dans l'individu, est à l'état de crépuscule. De quelle nature est ce crépuscule? De quoi sera-t-il suivi? Question immense , la plus haute de toutes celles qui s'agitent confusément dans ce siècle où un point d'interrogation se dresse à la fin de tout. La société attend que ce qui est à l'horizon s'allume tout à fait ou s'éteigne complètement. Il n'y a rien de plus à dire.

Quant a ce volume en lui-même, l'auteur n'en dira rien non plus. A quoi bon faire remarquer le fil, à peine visible peut-être, qui lie ce livre aux livres précédents? C'est toujours la même pensée avec d'autres soucis, la même onde avec d'autres vents, le même front avec d'autres rides, la même vie avec un autre âge.

Il insistera peu sur cela. 11 ne laisse même subsister

dans ses ouvrages ce qui est personnel que parce que c'est peut-être quelquefois un reflet de ce qui est général. Il ne croit pas que son individualité, comme on dit aujourd'hui en assez mauvais style, vaille la peine d'être autrement étudiée. Auâsi, quelque idée qu'on veuille bien s'en faire, n'est-elle que très-peu clairement entrevue dans ses livres. L'auteur est fort loin de croire que toutes les parties de celui-ci en particulier puissent jamais être considérées comme matériaux positifs pour l'histoire d'un cœur humain quelconque. Il y a dans ce volume beaucoup de choses rêvées.

Ce qui est peut-être exprimé parfois dans ce recueil, ce qui a été la principale préoccupation de l'auteur en jetant çà et là les vers qu'on va lire, c'est cet étrange état crépusculaire de l'âme et de la société dans le siècle où nous vivons ; c'est cette brume au dehors, cette incertitude au dedans ; c'est ce je ne sais quoi d'à demi éclairé qui nous environne. De là, dans ce livre, ces cris d'espoir mêlés d'hésitation, ces chants d'amour coupés de plaintes, cette sérénité pénétrée de tristesse, ces abattements qui se réjouissent tout à coup, ces défaillances relevées soudain, cette tranquillité qui souffre, ces troubles intérieurs qui remuent à peine la surface du vers au dehors, ces tumultes politiques contemplés avec calme, ces retours religieux de la place publique à la famille, cette crainte que tout n'aille s'obscurcissant, et par moments cette foi joyeuse et bruyante à l'épanouissement possible de l'humanité. Dans ce livre, bien petit cependant en présence d'objets si grands, il y a tous les contraires, le doute et le dogme, le jour et la nuit, le point sombre et le point lumineux, comme dans tout ce que nous voyons, comme dans tout ce que nous

pensons en ce siècle ; comme dans nos théories politiques, comme dans nos opinions religieuses, comme dans notre existence domestique ; comme dans l'histoire qu'on nous fait , comme dans la vie que nous nous faisons.

Le dernier mot que doit ajouter ici l'auteur, c'est que dans cette époque livrée à l'attente et à la transition, dans cette époque où la discussion est si acharnée, si tranchée, si absolument arrivée à l'extrême, qu'il n'y a guère aujourd'hui d'écoutés, de compris et d'applaudis que deux mots, le Oui et le Non , il n'est pourtant , lui , ni de ceux qui nient, ni de ceux qui affirment.

Il est de ceux qui espèrent.

25 octobre 1835.

De quel nom te nommer, heure trouble où nous sommes? Tous les fronts sont baignés de livides sueurs. Dans les hauteurs du ciel et dans le cœur des hommes Les ténèbres partout se mêlent aux lueurs.

Croyances , passions , désespoir , espérances ,

Rien n'est dans le grand jour et rien n'est dans la nuit ;

Et le monde, sur qui flottent les apparences,

Est à demi couvert d'une ombre où tout reluit.

Le bruit que fait cette ombre assourdit la pensée Tout s'y mêle, depuis le chant de l'oiseleur Jusqu'au frémissement de la feuille froissée Qui cache un nid peut-être ou qui couve une fleur

Tout s'y mêle ! les pas égarés hors des voies Qui cherchent leur chemin dans les champs spacieux ; Les roseaux verts froissant leurs luisantes courroies ; Les angélus lointains dispersés dans les cieux ;

Le lierre tressaillant dans les fentes des voûtes ; Le vent, funeste au loin au nocher qui périt; Les chars embarrassés dans les tournants des routes, S'accrochant par l'essieu comme nous par l'esprit;

La mendiante en pleurs qui marche exténuée;

Celui qui dit Satan ou qui dit Jéhova;

La clameur des passants bientôt diminuée,

La voix du cœur qui sent, le bruit du pied qui va;

Les ondes que toi seul , ô Dieu , comptes et nommes ; L'air qui fuit; le caillou par le ruisseau lavé; Et tout ce que, chargés des vains projets des hommes, Le soc dit au sillon et la roue au pavé ;

Et la barque , où dans l'ombre on entend une lyre , Qui passe, et loin du bord s'abandonne au courant, Et l'orgue des forêts qui sur les monts soupire , Et cette voix qui sort des villes en pleurant !

Et l'homme qui gémit à côté de la chose ;

Car dans ce siècle, en proie aux sourires moqueurs,

Toute conviction en peu d'instants dépose

Le doute, lie affreuse, au fond de tous les cœurs!

Et de ces bruits divers , redoutable ou propice , Sort l'étrange chanson que chante sans flambeau Cette époque en travail , fossoyeur ou nourrice , Qui prépare une crèche ou qui creuse un tombeau !

PRÉLUDE. 1w

— L'orient! l'orient! qu'y voyez-vous, poètes? Tournez vers l'orient vos esprits et vos yeux ! — « Héias! ont répondu leurs voix long-temps muettes, Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux !

Un jour mystérieux dans le ciel taciturne, Qui blanchit l'horizon derrière les coteaux , Pareil au feu lointain d'une forge nocturne Qu'on voit sans en entendre encore les marteaux !

Mais nous ne savons pas si cette aube lointaine Vous annonce le jour, le vrai soleil ardent; Car, survenus dans l'ombre à cette heure incertaine, Ce qu'on croit l'orient peut-être est l'occident !

C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore ! Peut-être ce soleil vers qui l'homme est penché, Ce soleil qu'on appelle à l'horizon qu'il dore , Ce soleil qu'on espère est un soleil couché! » —

Seigneur! est-ce vraiment l'aube qu'on voit éclore? Oh ! l'anxiété croît de moment en moment. N'y voit-on déjà plus? n'y voit-on pas encore? Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement?

Dans l'âme et sur la terre effrayant crépuscule ! Les yeux pour qui fut fait, dans un autre univers, Ce soleil inconnu qui vient ou qui recule, Sont-ils déjà fermés ou pas encore ouverts?

Ce tumulte confus , où nos esprits s'arrêtent , Peut-être c'est le bruit, fourmillant en tout lieu , Des ailes qui partout pour le départ s'apprêtent. Peut-être en ce moment la terre dit : adieu !

Ce tumulte confus qui frappe notre oreille, Parfois pur comme un souffle et charmant comme un luth , Peut-être c'est le bruit d'un Éden qui s'éveille. Peut-être en ce moment la terre dit : salut !

Là-bas l'arbre frissonne, est-ce allégresse ou plainte? Là bas chante un oiseau, pleure-t-il? a-t-il ri? Là-bas l'océan parle, est-ce joie? est-ce crainte? Là-bas l'homme murmure, est-ce un chant? est-ce un cri?

A si peu de clarté nulle âme n'est sereine. Triste , assis sur le banc qui s'appuie à son mur , Le \ieux prêtre se courbe, et, n'y voyant qu'à peine, A ce jour ténébreux épèle un livre obscur.

O prêtre! vainement tu rêves, tu travailles. L'homme ne comprend plus ce que Dieu révéla; Partout des sens douteux hérissent leurs broussailles; La menace est ici , mais la promesse est là !

Et qu'importe ! bien loin de ce qui doit nous suivre , Le destin nous emporte, éveillés ou dormant. Que ce soit pour mourir ou que ce soit pour vivre , Notre siècle va voir un accomplissement !

Cet horizon, qu'emplit un bruit vague et sonore, Doit-il pâlir bientôt? doit-il bientôt rougir? Esprit de l'homme! attends quelques instants encore Ou l'Ombre va descendre, ou l'Astre va surgir!

Vers l'orient douteux tourné comme les autres, Recueillant tous les bruits formidables et doux , Les murmures d'en haut qui répondent aux nôtres, Le soupir de chacun et la rumeur de tous,

Le poète, en ses chants où l'amertume abonde, Reflétait, écho triste et calme cependant» Tout ce que l'âme rêve et tout ce que le monde Chante, bégaie ou dit dans l'ombre en attendant!

20 octobre 1835.

LES CHANTS

DU CRÉPUSCULE

Page 1