XV
Ce livre errant qui va l'aile brisée , Et que le vent jette à votre croisée Comme un grêlon à tous les murs cogné ,
Hélas! il sort des tempêtes publiques.
Le froid, la pluie, et mille éclairs obliques
L'ont assailli , le pauvre nouveau-né.
Il est puni d'avoir fui ma demeure.
Après avoir chanté, voici qu'il pleure; Voici qu'il boite après avoir plané!
l>.ïo u:s chants du crépuscule.
En attendant que le vent le remporte , Ouvrez, Marie, ouvrez-lui votre porte.
Raccommodez ses vers estropiés!
Dans votre alcôve à tous les vents bien close, Pour un instant souffrez qu'il se repose, Qu'il se réchauffe au feu de vos trépieds.
Qu'à vos côtés, à votre ombre, il se couche, Oiseau plumé, qui, frileux et farouche, Tremble et palpite , abrité sous vos pieds !
Janvier 1832.
Anacréon , poète aux ondes erotiques Qui filtres du sommet des sagesses antiques , Et qu'on trouve à mi-côte alors qu'on y gravit , Clair, à l'ombre, épanclu sur l'herbe qui revit, Tu me plais, doux poète au flot calme et limpide Quand le sentier qui monte aux cimes est rapide , Bien souvent, fatigués du soleil, nous aimons Boire au petit ruisseau tamisé par les monts !
Aoiit *s:t:i
L'aurore s'allume , L'ombre épaisse fuit ; Le rêve et la brume Vont où va la nuit ; Paupières et roses S'ouvrent demi-closes ; Du réveil des choses On entend le bruit.
Tout chante et murmure , Tout parle à la fois , Fumée et verdure , Les nids et les toits ; Le vent parle aux chênes , L'eau parle aux fontaines; Toutes les haleines Deviennent des voix !
Tout reprend son âme, L enfant son hochet , Le foyer sa flamme, Le luth son archet; Folie ou démence , Dans le monde immense , Chacun recommence Ce qu'il ébauchait.
Qu'on pense ou qu'on aime , Sans cesse agité , Vers un but suprême , Tout vole emporté ; L'esquif cherche un môle , L'abeille un vieux saule , La boussole un pôle , Moi la vérité !
Vérité profonde!
Granit éprouvé Qu'au fond de toute onde Mon ancre a trouvé î De ce monde sombre Où passent dans l'ombre Des songes sans nombre , Plafond et pavé!
Vérité, beau fleuve Que rien ne tarit !
Source où tout s'abreuve!
Tige où tout fleurit !
Lampe que Dieu pose Près de toute cause !
Clarté que la chose Envoie à l'esprit !
'23û LES CHANTS DU CRÉPISCLIJ'
Arbre à rude écorce, Chêne au vaste front , Que selon sa force L'homme ploie ou rompt ; D'où l'ombre s'épanche; Où chacun se penche, L'un sur une branche, L'autre sur le tronc !
Mont d'où tout ruisselle !
Gouffre où tout s'en va !
Sublime étincelle Que fait Jéhova !
Rayon qu'on blasphème!
Œil calme et suprême Qu'au front de Dieu même L'homme un jour creva !
O terre, ô merveilles Dont l'éclat joyeux Emplit nos oreilles, Éblouit nos yeux!
Bords où meurt la vague, Bois qu'un souffle élague, De l'horizon vague Plis mystérieux !
Azur dont se voile L'eau du gouffre amer, Quand, laissant ma voile Fuir au gré de l'air, Penché sur la lame, J'écoute avec l'âme Cet épithalame Que chante la mer !
Azur non moins tendre Du ciel qui sourit, Quand, tâchant d'entendre Ce que dit l'esprit, Je cherche, ô nature , La parole obscure Que le vent murmure .
Que l'étoile écrit !
Création pure!
Être universel !
Océan, ceinture De tout sous le ciel !
Astres que fat naître Le souffle du maître, Fleurs où Dieu peut-être Cueille quelque miel !
O champs! ô feuillages!
Monde fraternel ! Clocher des villages Humble et solennel !
Mont qui portes Faire!
Aube fraîche et claire, Sourire éphémère De l'astre éternel !
N'êtes-vous qu'un livre Sans fin ni milieu , Où chacun pour vivre Cherche à lire un peu ?
Phrase si profonde Qu'en vain on la sonde !
L'œil y voit un monde, L'âme y trouve un Dieu !
Beau livre qu'achèvent
Les cœurs ingénus ;
Où les penseurs rêvent Des sens inconnus; Où ceux que Dieu charge D'un front vaste et large Écrivent en marge .
Nous sommes venus !
Saint livre où la voile Qui flotte en tous lieux , Saint livre où l'étoile Qui rayonne aux yeux , Ne trace , ô mystère !
Qu'un nom solitaire, Qu'un nom sur la terre, Qu'un nom dans les deux!