LA PENTE DE LA REVERIE
Ouvrait dans l'ombre au loin des vallons de lumière, Ainsi qu'un coup de vent fait sur les flots troublés Blanchir l'écume, ou creuse une onde dans les blés.
Bientôt autour de moi les ténèbres s'accrurent, 125
L'horizon se perdit, les formes disparurent,
Et l'homme avec la chose et l'être avec l'esprit
Flottèrent à mon souffle, et le frisson me prit.
J'étais seul. Tout fuyait. L'étendue était sombre.
Je voyais seulement au loin, à travers l'ombre, 130
Comme d'un océan les flots noirs et pressés.
Dans l'espace et le temps les nombres entassés.
Oh ! cette double mer du temps et de l'espace
Où le navire humain toujours passe et repasse,
Je voulus la sonder, je voulus en toucher 135
Le sable, y regarder, y fouiller, y chercher,
Pour vous en rapporter quelque richesse étrange,
Et dire si son lit est de roche ou de fange.
Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu,
Au profond de l'abîme il nagea seul et nu, 140
Toujours de l'ineffable allant à l'invisible.
Soudain il s'en revint avec un cri terrible.
Ebloui, haletant, stupide, épouvanté,
Car il avait au fond trouvé l'éternité.
Mai 1830.