IL— ŒUVRES POSTHUMES
Le Théâtre en liberté. Paris, 1886.
La Fin de Satan, poème. Paris, 1886.
■Choses vues. Paris, 1887.
Extraits de la correspondance de Victor Hugo. Paris, 1888.
III.— CRITIQUE Parmi la foule de livres se rapportant à ^^ictor Hugo on peut
citer :
Mme Uugo.— Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Sainte-Beuve.— Cflîisenes du lundi (vi. 109-111; ix. S30-535);
Premiers Lundis (i. 164-189; "•; in.) et Portraits contemporains. Th. Gautier. — Histoire du Romantisme. Victor Hugo. Biré. — V. Hugo avant 1830.
Brm-iQtikre.— Nouveaux Essais sur la littérature contemporaine.
(V. Hugo après 1830.) L'Evolution de la poésie lyrique en
France au dix-neuvième siècle. Victor Hugo. Paul Bourget. — Études et Portraits.
Stapfer. — Racine et V. Hugo.
ÉmUe Fsignet.— Études littéraires sur le dix-neuvième siècle. Barbon.— F/c^or Hugo et son temps.
E. Mérimée. — L'École romantique et l'Espagne. Paul de Saint-Victor.— Fic/o>- Hugo.
l^arroumet.— Études de littérature et d'art, ire série et 3e série. ■G. ï^sinson.— Histoire de la littérature française. Doumic— Études sur la littérature française. Allais.— Quelques Vîtes sur l'histoire du romantisme en France. Eug. Higal.— Victor Hugo poète lyrique.
Revue des Deux Mondes, passim.
Petit de Julleville.— His/o^Ve, cliap. vi. tome vii.; chap. vin. tome vii.
Le moment politique est grave ; personne ne le conteste^ et l'auteur de ce livre moins que personne. Au dedans, toutes les solutions sociales remises en question; toutes les membrures du corps politique tordues, refondues ou reforgées, dans la fournaise d'une révolution, sur l'enclume sonore des journaux; le vieux mot pairie, jadis presque aussi reluisant que le mot royauté, qui se transforme et change de sens; le retentissement perpétuel de la tribune sur la presse et de la presse sur la tribune ; l'émeute qui fait la morte. Au dehors, çà et là, sur la face de l'Europe, des peuples tout entiers qu'on assassine, qu'on déporte en masse, ou qu'on met aux fers; l'Irlande dont on fait un cimetière, l'Italie dont on fait un bagne, la Sibérie qu'on peuple avec la Pologne; partout d'ailleurs, dans les états même les plus paisibles, quelque chose de vermoulu qui se disloque, et, pour les oreilles attentives, le bruit sourd que font les révolutions, encore enfouies dans la sape, en poussant sous tous les royaumes de l'Europe leurs galeries souterraines, ramifications de la grande révolution centrale dont le cratère est Paris. Enfin, au dehors comme au dedans, les croyances en lutte, les consciences en travail; de nouvelles religions, chose sérieuse ! qui bégaient des formules, mauvaises d'un côté, bonnes de l'autre; les vieilles religions qui font peau neuve ; Rome, la cité de la foi, qui va se redresser peut-être à la hauteur de Paris, la cité de l'intelligence; les théories, les imaginations et les systèmes aux prises de toutes parts avec le vrai; la question de l'avenir déjà explorée et sondée comme celle du passé. Voilà où nous en sommes au mois de novembre 1831.
Sans doute, en un pareil moment, au milieu d'un si orageux conflit de toutes les choses et de tous les hommes, en présence de ce concile tumultueux de toutes les idées, de toutes les croyances, de toutes les erreurs, occupées à rédiger et à débattre en discussion publique la formule de l'humanité au dix-neuvième siècle, c'est folie de publier un volume de pauvres vers désintéressés. Folie! pourquoi?
L'art, et l'auteur de ce livre n'a jamais varié dans cette pensée, l'art a sa loi qu'il suit, comme le reste a la sienne. Parce que la terre tremble, est-ce une raison pour qu'il ne marche pas? Voyez le seizième siècle. C'est une immense époque pour la société humaine, mais c'est une immense époque pour l'art. C'est le passage de l'unité religieuse et politique à la liberté de conscience et de cité, de l'orthodoxie au schisme, de la discipline à l'examen, de la grande synthèse sacerdotale qui a fait le moyen âge à l'analyse philosophique qui va le dissoudre ; c'est tout cela; et c'est aussi le tournant, magnifique et éblouissant de perspectives sans nombre, de l'art gothique à l'art classique. Ce n'est partout, sur le sol de la vieille Europe, que guerres religieuses, guerres civiles, guerres pour un dogme, guerres pour un sacrement, guerres pour une idée, de peuple à peuple, de roi à roi, d'homme à homme, que cliquetis d'épées toujours tirées et de docteurs toujours irrités, que commotions politiques, que chutes et écroulements des choses anciennes, que bruyant et sonore avènement des nouveautés; en même temps, ce n'est dans l'art que chefs-d'œuvre. On convoque la diète de Worms, mais on peint la chapelle Sixtine. Il y a Luther, mais il y a Michel-Ange.
Ce n'est donc pas une raison, parce que aujourd'hui d'autres vieilleries croulent à leur tour autour de nous, et remarquons en passant que Luther est dans les vieilleries et que Michel- Ange n'y est pas, ce n'est pas une raison parce qu'à leur tour aussi d'autres nouveautés surgissent dans ces décombres,
pour que l'art, cette chose éternelle, ne continue pas de verdoyer et de florir entre la ruine d'une société qui n'est plus, et l'ébauche d'une société qui n'est pas encore.
Parce que la tribune aux harangues regorge de Démosthènes, parce que les rostres sont encombrés de Cicérons, parce que nous avons trop de Mirabeaux, ce n'est pas une raison pour que nous n'ayons pas, dans quelque coin obscur un poète.
Il est donc tout simple, quel que soit le tumulte de la place publique, que l'art persiste, que l'art s'entête, que l'art se reste fidèle à lui-même, tenax propositi. Car la poésie ne s'adresse pas seulement au sujet de telle monarchie, au sénateur de telle oligarchie, au citoyen de telle république, au natif de telle nation; elle s'adresse à l'homme, à l'homme tout entier. A l'adolescent, elle parle de l'amour; au père, de la famille; au vieillard, du passé; et, quoi qu'on fasse, quelles que soient les révolutions futures, soit qu'elles prennent les sociétés caduques aux entrailles, soit qu'elles leur écorchent seulement l'épiderme, à travers tous les changements politiques possibles, il y aura toujours des enfants, des mères, des jeunes filles, des vieillards, des hommes enfin, qui aimeront, qui se réjouiront, qui souffriront. C'est à eux que va la poésie. Les révolutions, ces glorieux changements d'âge de l'humanité, les révolutions transforment tout, excepté le cœur humain. Le cœur humain est comme la terre; on peut semer, on peut planter, on peut bâtir ce qu'on veut à sa surface ; mais il n'en continuera pas moins à produire ses verdures, ses fleurs, ses fruits naturels; mais jamais pioches ni sondes ne le troubleront à de certaines profondeurs; mais, de même qu'elle sera toujours la terre, il sera toujours le cœur humain; la base de l'art, comme elle de la nature.
Pour que l'art fût détruit, il faudrait donc commencer par détruire le cœur humain.
Ici se présente une objection d'une autre espèce. — Sans contredit, dans le moment même le plus critique d'une crise politique, un pur ouvrage d'art peut apparaître à l'horizon; mais toutes les passions, toutes les attentions, toutes les intelligences ne seront-elles pas trop absorbées par l'œuvre sociale qu'elles élaborent en commun, pour que le lever de cette sereine étoile de poésie fasse tourner les yeux à la foule? — Ceci n'est plus qu'une question de second ordre, la question de succès; la question du libraire et non du poète. Le fait répond d'ordinaire oui ou non aux questions de ce genre, et, au fond, il importe peu. Sans doute il y a des moments où les affaires matérielles de la société vont mal, où le courant ne les porte pas, où, accrochées à tous les accidents politiques qui se rencontrent chemin faisant, elles se gênent, s'engorgent, se barrent et s'embarrassent les unes dans les autres. Mais qu'est-ce que cela fait? D'ailleurs, parce que le vent, comme on dit, n'est pas à la poésie, ce n'est pas un motif pour que la poésie ne prenne pas son vol. Tout au contraire des vaisseaux, les oiseaux ne volent bien que contre le vent. Or la poésie tient de l'oiseau. Musa aies, dit un ancien.
Et c'est pour cela même qu'elle est plus belle et plus forte, risquée au milieu des orages politiques. Quand on sent la poésie d'une certaine façon, on l'aime mieux habitant la montagne et la ruine, planant sur l'avalanche, bâtissant son aire dans la tempête, qu'en fuite vers un perpétuel printemps. On l'aime mieux aigle qu'hirondelle.
Hâtons-nous de déclarer ici, car il en est peut-être temps, que dans tout ce que l'auteur de ce livre vient de dire pour exphquer l'opportunité d'un volume de véritable poésie qui apparaîtrait dans un moment où il y a tant de prose dans les esprits, et à cause de cette prose même, il est très loin d'avoir voulu faire la moindre allusion à son propre ouvrage. Il en sent l'insuffisance et l'indigence tout le premier. L'artiste, comme l'auteur, le comprend, qui prouve la vitaHté de l'art
au milieu d'une révolution, le poète qui fait acte de poésie entre deux émeutes, est un grand homme, un génie, un œil, ô<^^aA/i,os, comme dit admirablement la métaphore grecque. L'auteur n'a jamais prétendu à la splendeur de ces titres, audessus desquels il n'y a rien. Non; s'il publie en ce mois de novembre 1831 les Feuilles d'Atitotune, c'est que le contraste entre la tranquillité de ces vers et l'agitation fébrile des esprits lui a paru curieux à voir au grand jour. Il ressent, en abandonnant ce livre inutile au flot populaire qui emporte tant d'autres choses meilleures, un peu de ce mélancolique plaisir qu'on éprouve à jeter une fleur dans un torrent, et à voir ce qu'elle devient.
Qu'on lui passe une image un peu ambitieuse, le volcan d'une révolution était ouvert devant ses yeux. Le volcan l'a tenté. Il s'y précipite. Il sait fort bien du reste qu'Empédocle n'est pas un grand homme, et qu'il n'est resté de lui que sa chaussure.
Il laisse donc aller ce livre à sa destinée, quelle qu'elle soit, liber, ibis in urbem, et demain il se tournera d'un autre côté. " Qu'est-ce d'ailleurs que ces pages qu'il livre ainsi, au hasard, au premier vent qui en voudra? Des feuilles tombées, des feuilles mortes, comme toutes feuilles d'automne. Ce n'est point là de la poésie de tumulte et de bruit; ce sont des vers sereins et paisibles, des vers comme tout le monde en fait ou en rêve, des vers de la famille, du foyer domestique, de la vie privée; des vers de l'intérieur de l'âme. C'est un regard mélancolique et résigné, jeté çà et là sur ce qui est, surtout sur ce qui a été. C'est l'écho de ces pensées, souvent inexprimables, qu'éveillent confusément dans notre esprit les mille objets de la création qui souffrent ou qui languissent autour de nous, une fleur qui s'en va, une étoile qui tombe, un soleil qui se couche, une église sans toit, une rue pleine d'herbe; ou l'arrivée imprévue d'un ami de collège presque oublié, quoique toujours aimé dans un repli obscur du cœur;
ou la contemplation de ces hommes à volonté forte qui brisent le destin ou se font briser par lui; ou le passage d'un de ces êtres faibles qui ignorent l'avenir^ tantôt un enfant, tantôt un roi. Ce sont enfin, sur la vanité des projets et des espérances, sur l'amour à vingt ans, sur l'amour à trente ans, sur ce qu'il y a de triste dans le bonheur, sur cette infinité de choses douloureuses dont se composent nos années, ce sont de ces élégies comme le cœur du poète en laisse sans cesse écouler par toutes les fêlures que lui font les secousses de la vie. Il y a deux mille ans que Térence disait:
Plenus rimarum sum; hac atque illac Perfluo.
C'est maintenant le lieu de répondre à la question des personnes qui ont bien voulu demander à l'auteur si les deux ou trois odes inspirées par les événements contemporains, qu'il a publiées à différentes époques depuis dix-huit mois, seraient comprises dans les Feuilles d'Automne. Non. Il n'y a point ici place pour cette poésie qu'on appelle politique et qu'il voudrait qu'on appelât historique. Ces poésies véhémentes et passionnées auraient troublé le calme et l'unité de ce volume. Elles font d'ailleurs partie d'un recueil de poésie politique, que l'auteur tient en réserve. Il attend pour le publier un moment plus littéraire.
Ce que sera ce recueil, quelles sympathies et quelles antipathies l'inspireront, on peut en juger, si l'on en est curieux, par la pièce XL du Hvre que nous mettons au jour. Cependant dans la position indépendante, désintéressée et laborieuse où l'auteur a voulu rester, dégagé de toute haine comme de toute reconnaissance politique, ne devant rien à aucun de ceux qui sont puissants aujourd'hui, prêt à se laisser reprendre tout ce qu'on aurait pu lui laisser par indifférence ou par oubli, il croit avoir le droit de dire d'avance que ses vers seront ceux d'un homme honnête, simple et sérieux, qui veut
toute liberté, toute amélioration, tout progrès, et en même temps toute précaution, tout ménagement, toute mesure; qui n'a plus, il est vrai, la même opinion qu'il y a dix ans sur ces choses variables qui constituent les questions politiques, mais qui, dans ses changements de conviction, s'est toujours laissé conseiller par sa conscience, jamais par son intérêt. Il répétera en outre ici ce qu'il a déjà dit ailleurs ^ et ce qu'il ne se lassera jamais de dire et de prouver: que, quelle que soit sa partialité passionnée pour les peuples dans l'immense querelle qui s'agite au dix-neuvième siècle entre eux et les rois, jamais il n'oubliera quelles ont été les opinions, les crédulités, et même les erreurs de sa première jeunesse. II n'attendra jamais qu'on lui rappelle qu'il a été, à dix-sept ans, stuartiste, jacobite et cavalier; qu'il a presque aimé la Vendée avant la France ; que si son père a été un des premiers volontaires de la grande république, sa mère, pauvre fille de quinze ans, en fuite à travers le Bocage, a été une brigande, comme Mme de Bonchamp et Mme de La Rochejaquelein. Il n'insultera pas la race tombée, parce qu'il est de ceux qui ont foi en elle et qui, chacun pour sa part et selon son importance, avaient cru pouvoir répondre d'elle à la France. D'ailleurs, quelles que soient les fautes, quels que soient même les crimes, c'est le cas plus que jamais de prononcer le nom de Bourbon avec précaution, gravité et respect, maintenant que le vieillard qui a été le roi n'a plus sur sa tête que des cheveux blancs.
' Préface de Marion de Lorme Paris, 24 novembre 1S31.
Data fata secutus. — Devise des Saint-John.
Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul déjà, par maint endroit,
Le front de l'empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole, 5
Jeté comme la graine au gré de Tair qui vole,
Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
Si débile, qu'il fut, ainsi qu'une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère, 10
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre.
Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre.
C'est moi. —
Je vous dirai peut-être quelque jour 15
Quel lait pur, que de soins, que de vœux, que d'amour, Prodigués pour ma vie en naissant condamnée. M'ont fait deux fois l'enfant de ma mère obstinée, Ange qui sur trois fils attachés à ses pas Épandait son amour et ne mesurait pas ! 20
Oh! l'amour d'une mère! amour que nul n'oublie ! Pain merveilleux qu'un dieu partage et multiplie!
Table toujours servie au paternel foyer! Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier !
Je pourrai dire un jour, lorsque la nuit douteuse 25
Fera parler les soirs ma vieillesse conteuse,
Comment ce haut destin de gloire et de terreur
Qui remuait le monde aux pas de l'empereur,
Dans son souffle orageux m'emportant sans défense,
A tous les vents de l'air fît flotter mon enfance. 30
Car, lorsque l'aquilon bat ses flots palpitants,
L'océan convulsif tourmente en même temps
Le navire à trois ponts qui tonne avec l'orage.
Et la feuille échappée aux arbres du rivage.
Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé, 35
J'ai plus d'un souvenir profondément gravé.
Et l'on peut distinguer bien des choses passées
Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.
Certes, plus d'un vieillard sans flamme et sans cheveux.
Tombé de lassitude au bout de tous ses vœux, 40
Pâlirait, s'il voyait, comme un gouffre dans l'onde.
Mon âme où -ma pensée habite comme un monde,
Tout ce que j'ai souffert, tout ce que j'ai tenté.
Tout ce qui m'a menti comme un fruit avorté,
Mon plus beau temps passé sans espoir qu'il renaisse, 45
Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse.
Et, quoique encore à l'âge où l'avenir sourit.
Le livre de mon cœur à toute page écrit.
Si parfois de mon sein s'envolent mes pensées,
Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées; 50
S'il me plaît de cacher l'amour et la douleur
Dans le coin d'un roman ironique et railleur;
Si j'ébranle la scène avec ma fantaisie,
CE SIECLE AVAIT DEUX ANS ii
Si j'entre-choque aux yeux d'une foule choisie
D'autres hommes comme eux, vivant tous à la fois 55
De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s'allume,
Jette le vers d'airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D'où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux; 60
C'est que l'amour, la tombe, et la gloire, et la vie.
L'onde qui fuit, par l'onde incessamment suivie,
Toutsouffle, tout rayon, ou propice ou fatal.
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal.
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j'adore 65
Mit au centre de tout comme un écho sonore.
D'ailleurs j'ai purement passé les jours mauvais.
Et je sais d'où je viens, si j'ignore où je vais.
L'orage des partis avec son vent de flamme
Sans en altérer l'onde a remué mon âme. 70
Rien d'immonde en mon cœur, pas de limon impur
Qui n'attendît qu'un vent pour en troubler l'azur.
Après avoir chanté, j'écoute et je contemple,
A l'empereur tombé dressant dans l'ombre un temple.
Aimant la liberté pour ses fruits, pour ses fleurs, 75
Le trône pour son droit, le roi pour ses malheurs;
Fidèle enfin au sang qu'ont versé dans ma veine
Mon père vieux soldat, ma mère vendéenne !
Juin 1830.
Lyrnessi domus alta, solo Laurente sepulcrum. — Virgile.
Louis, quand vous irez, dans un de vos voyages, Voir Bordeaux, Pau, Bayonne et ses charmants rivages, Toulouse la romaine, où dans des jours meilleurs J'ai cueilli tout enfant la poésie en fleurs, Passez par Blois. — Et là, bien volontiers sans doute, 5
Laissez dans le logis vos compagnons de route, Et tandis qu'ils joueront, riront ou dormiront. Vous, avec vos pensers qui haussent votre front, Montez à travers Blois cet escalier de rues Que n'inonde jamais la Loire au temps des crues; 10
Laissez là le château, quoique sombre et puissant. Quoiqu'il ait à la face une tache de sang; Admirez, en passant, cette tour octogone Qui fait à ses huit pans hurler une gorgone; Mais passez. — Et sorti de la ville, au midi, 15
Cherchez un tertre vert, circulaire, arrondi. Que surmonte un grand arbre, un noyer, ce me semble. Comme au cimier d'un casque une plume qui tremble. Vous le reconnaîtrez, ami, car, tout rêvant. Vous l'aurez vu de loin sans doute en arrivant. 20
Sur le tertre monté, que la plaine bleuâtre, Que la ville étagée en long amphithéâtre, Que l'église, ou la Loire et ses voiles aux vents. Et ses mille archipels plus que ses flots mouvants. Et de Chambord là-bas au loin les cent tourelles 25
Ne fassent pas voler votre pensée entre elles.
Ne levez pas vos yeux si haut que l'horizon, Regardez à vos pieds. . . —
Louis, cette maison Qu'on voit, bâtie en pierre et d'ardoise couverte, Blanche et carrée, au bas de la colline verte, 30
Et qui, fermée à peine aux regards étrangers, S'épanouit charmante entre ses deux vergers, C'est là. — Regardez bien. C'est le toit de mon père. C'est ici qu'il s'en vint dormir après la guerre. Celui que tant de fois mes vers vous ont nommé, 35
Que vous n'avez pas vu, qui vous aurait aimé !
Alors, ô mon ami, plein d'une extase amère,
Pensez pieusement, d'abord à votre mère,
Et puis à votre sœur, et dites: " Notre ami
Ne reverra jamais son vieux père endormi ! 40
" Hélas ! il a perdu cette sainte défense
Qui protège la vie encore après l'enfance,
Ce pilote prudent, qui pour dompter le flot
Prête une expérience au jeune matelot!
Plus de père pour lui ! plus rien qu'une mémoire! 45
Plus d'auguste vieillesse à couronner de gloire !
Plus de récits guerriers ! plus de beaux cheveux blancs
A faire caresser par les petits enfants !
Hélas ! il a perdu la moitié de sa vie,
L'orgueil de faire voir à la foule ravie 50
Son père, un vétéran, un général ancien !
Ce foyer où l'on est plus à l'aise qu'au sien.
Et le seuil paternel qui tressaille de joie.
Quand du fils qui revient le chien fidèle aboie !
" Le grand arbre est tombé ! resté seul au vallon, 55
L'arbuste est désormais à nu sous l'aquilon.
Quand l'aïeul disparaît du sein de la famille,
Tout le groupe orphelin, mère, enfant, jeune fille.
Se rallie inquiet autour du père seul,
Que ne dépasse plus le front blanc de l'aïeul. 60
C'est son tour maintenant. Du soleil, de la pluie,
On s'abrite à son ombre, à sa tige on s'appuie.
C'est à lui de veiller, d'enseigner, de souffrir,
De travailler pour tous, d'agir, et de mourir !
Voilà que va bientôt sur sa tête vieillie 65
Descendre la sagesse austère et recueillie ;
Voilà que ses beaux ans s'envolent tour à tour,
Emportant l'un sa joie et l'autre son amour.
Ses songes de grandeur et de gloire ingénue.
Et que pour travailler son âme reste nue, 70
Laissant là l'espérance et les rêves dorés.
Ainsi que la glaneuse, alors que dans les prés
Elle marche, d'épis emplissant sa corbeille,
Quitte son vêtement de fête de la veille.
Mais, le soir, la glaneuse aux branches d'un buisson 75
Reprendra ses atours, et chantant sa chanson
S'en reviendra parée, et belle, et consolée;
Tandis que cette vie, âpre et morne vallée.
N'a point de buisson vert où l'on retrouve un jour
L'espoir, l'illusion, l'innocence et l'amour ! 80
" Il continuera donc sa tâche commencée,
Tandis que sa famille, autour de lui pressée.
Sur son front, où des ans s'imprimera le cours.
Verra tomber sans cesse et s'amasser toujours.
Comme les feuilles d'arbre au vent de la tempête, 85
Cette neige des jours qui blanchit notre tête !
" Ainsi du vétéran par la guerre épargné, Rien ne reste à son fils, muet et résigné.
Qu'un tombeau vide, et toi^ la maison orpheline
Qu'on voit blanche et carrée au bas de la colline, 90
Gardant, comme un parfum dans le vase resté,
Un air de bienvenue et d'hospitalité!
'* Un sépulcre à Paris ! de pierre ou de porphyre,
Qu'importe? Les tombeaux des aigles de l'empire
Sont auprès. Ils sont là tous ces vieux généraux 95
Morts un jour de victoire en antiques héros.
Ou, regrettant peut-être et canons et mitraille.
Tombés à la tribune, autre champ de bataille.
Ses fils ont déposé sa cendre auprès des leurs.
Afin qu'en l'autre monde, heureux pour les meilleurs, 100
Il puisse converser avec ses frères d'armes.
Car sans doute ces chefs, pleures de tant de larmes.
Ont là-bas une tente. Ils y viennent le soir
Parler de guerre; au loin, dans l'ombre, ils peuvent voir
Flotter de l'ennemi les enseignes rivales; 105
Et l'empereur au fond passe par intervalles.
*' Une maison à Blois! riante, quoique en deuil.
Elégante et petite, avec un lierre au seuil,
Et qui fait soupirer le voyageur d'envie
Comme un charmant asile à reposer sa vie, iio
Tant sa neuve façade a de fraîches couleurs.
Tant son front est caché dans l'herbe et dans les fleurs !
" Maison ! sépulcre ! hélas ! pour retrouver quelque ombre De ce père parti sur le navire sombre,
Où faut-il que le fils aille égarer ses pas? 115
Maison, tu ne l'as plus! tombeau, tu ne l'as pas! "
Juin 1830.
A PROPOS d'un roi
Praebete aures, vos qui continetis multitudine et placetis vobis in turbis nationum, quoniam non custodistis legem justitiœ, ueque secundum voluntatem Dei ambulastis. — Sap. vi.
Voitures et chevaux à grand bruit, l'autre jour,
Menaient le roi de Naple au gala de la cour.
J'étais au Carrousel, passant avec la foule
Qui par ses trois guichets incessamment s'écoule
Et traverse ce lieu quatre cents fois par an 5
Pour regarder un prince ou voir l'heure au cadran.
Je suivais lentement, comme l'onde suit l'onde,
Tout ce peuple, songeant qu'il était dans le monde.
Certes, le fils aîné du vieux peuple romain,
Et qu'il avait un jour, d'un revers de sa main, lo
Déraciné du sol les tours de la Bastille.
Je m'arrêtai ; le suisse avait fermé la grille.
Et le tambour battait, et parmi les bravos Passait chaque voiture avec ses huit chevaux. La fanfare emplissait la vaste cour, jonchée 15
D'officiers redressant leur tête empanachée; Et les royaux coursiers marchaient sans s'étonner. Fiers de voir devant eux des drapeaux s'incliner.
Or, attentive au bruit, une femme, une vieille,
En haillons, et portant au bras quelque corbeille, 20
Branlant son chef ridé, disait à haute voix:
— Un roi! sous l'empereur, j'en ai tant vu, des rois!
Alors je ne vis plus des voituresMorées
La haute impériale et les rouges livrées ;
Et, tandis que passait et repassait cent fois 25
Tout ce peuple inquiet plein de confuses voix,
Je rêvai. Cependant la vieille vers la Grève
Poursuivait son chemin en me laissant mon rêve,
Comme l'oiseau qui va, dans la forêt lâché.
Laisse trembler la feuille où son aile a touché. 30
Oh! disais-je, la main sur mon front étendue.
Philosophie, au bas du peuple descendue !
Des petits sur les grands grave et hautain regard !
Où ce peuple est venu, le peuple arrive tard ;
Mais il est arrivé. Le voilà qui dédaigne ! 35
Il n'est rien qu'il admire, ou qu'il aime, ou qu'il craigne.
Il sait tirer de tout d'austères jugements.
Tant le marteau de fer des grands événements
A, dans ces durs cerveaux qu'il façonnait sans cesse,
Comme un coin dans le chêne enfoncé la sagesse ! 40
II s'est dit tant de fois: — Où le monde en est-il?
Que font les rois? à qui le trône? à qui l'exil? —
Qu'il médite aujourd'hui comme un juge suprême.
Sachant la fin de tout, se croyant en soi-même
Assez fort pour tout voir et pour tout épargner, 45
Lui qu'on n'exile pas et qui laisse régner !
La cour est en gala! pendant qu'au-dessous d'elle, Comme sous le vaisseau l'océan qui chancelle,
i8 LES FEUILLES D'AUTOMNE
Sans cesse remué, gronde un peuple profond
Dont nul regard de roi ne peut sonder le fond. 50
Démence et trahison qui disent sans relâche :
— 0 rois, vous êtes rois ! confiez votre tâche
Aux mille bras dorés qui soutiennent vos pas,
Dormez, n'apprenez point et ne méditez pas.
De peur que votre front, qu'un prestige environne, 55
Fasse en s'élargissant éclater la couronne !—
O rois, veillez, veillez ! tâchez d'avoir régné.
Ne nous reprenez pas ce qu'on avait gagné;
Ne faites point, des coups d'une bride rebelle,
Cabrer la liberté qui vous porte avec elle; 60
Soyez de votre temps, écoutez ce qu'on dit,
Et tâchez d'être grands, car le peuple grandit.
Écoutez, écoutez, à l'horizon immense,
Ce bruit qui parfois tombe et soudain recommence.
Ce murmure confus, ce sourd frémissement 65
Qui roule et qui s'accroît de moment en moment.
C'est le peuple qui vient ! c'est la haute marée
Qui monte incessamment par son astre attirée.
Chaque siècle, à son tour, qu'il soit d'or ou de fer,
Dévoré comme un cap sur qui monte la mer, 70
Avec ses lois, ses mœurs, les monuments qu'il fonde,
Vains obstacles qui font à peine écumer l'onde,
Avec tout ce qu'on vit et qu'on ne verra plus.
Disparaît sous ce flot qui n'a pas de reflux.
Le sol toujours s'en va, le flot toujours s'élève. 75
Malheur à qui le soir s'attarde sur la grève.
Et ne demande pas au pêcheur qui s'enfuit
D'où vient qu'à l'horizon on entend ce grand bruit!
Rois, hâtez-vous ! rentrez dans le siècle où nous sommes.
Quittez l'ancien rivage ! — A cette mer des hommes 80
Faites place^ ou voyez si vous voulez périr Sur le siècle passé que son flot doit couvrir !
Ainsi ce qu'en passant avait dit cette femme
Remuait mes pensers dans le fond de mon âme,
Quand un soldat soudain, du poste détaché, 85
Me cria: — Compagnon, le soleil est couché.
18 mai 1830.
De todo, nada. De todos, nadio. — Calderok.
Que t'importe, mon cœur, ces naissances des rois. Ces victoires qui font éclater à la fois
Cloches et canons en volées, Et louer le Seigneur en pompeux appareil, Et la nuit, dans le ciel des villes en éveil, 5
Monter des gerbes étoilées ?
Porte ailleurs ton regard sur Dieu seul arrêté. Rien ici-bas qui n'ait en soi sa vanité;
La gloire fuit à tire-d'aile ; Couronnes, mitres d'or, brillent, mais durent peu. 10 Elles ne valent pas le brin d'herbe que Dieu
Fait pour le nid de l'hirondelle !
Hélas ! plus de grandeur contient plus de néant, La bombe atteint plutôt l'obélisque géant
Que la tourelle des colombes. 15
C'est toujours par la mort que Dieu s'unit aux rois. Leur couronne dorée a pour faîte sa croix,
Son temple est pavé de leurs tombes.
Quoi ! hauteur de nos tours, splendeur de nos palais. Napoléon, César, Mahomet, Périclès, 20
Rien qui ne tombe et ne s'efface !
Mystérieux abîme où l'esprit se confond ! A quelques pieds sous terre un silence profond.
Et tant de bruit à la surface !
30 juin 1830-