‹ Les fiancés; roman historique (volume 2)Chapitre 13 sur 39 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

<Carnéades! Qui donc ce pouvait-il être? ruminait à part soi don Abbondio, assis sur son grand fauteuil, dans une chambre de Tétage supérieur, avec un petit bouquin ouvert devant lui, lorsque Perpétua entra lui porter l'ambassade. Carnéades! il me semble bien avoir entendu ou lu ce nom quelque part; ce devait être un savant, un grand littérateur de Tancien temps : c'est un de ces noms-là; mais qui diable était-ce donc (1)? » Tant le pauvre homme était loin de prévoir quelle bourrasque s'amassait sur sa tête!

Il faut savoir que don Abbondio prenait plaisir à lire chaque soir quelques lignes , et qu'un curé , son voisin , qui possédait un brin de bibliothèque, lui prêtait un volume après l'autre, le premier qui lui venait à la main. Celui sur lequel méditait en ce moment don Abbondio, convalescent de la fièvre de la peur, et même mieux guéri (quant à la lièvre) qu'il ne voulait le laisser croire, était un panégyrique

(1) Carnéades, philosophe grec, fondateur de la B® Académie, était né à Cyrène,vers Tandis avant J.-C. Il enseigna à Athènes, et y vécut 90 ans. Il professait une espèce de scepticisme mitigé ; il ne disait pas, comme Arcésilas, que la vérité n'existe pas, mais que l'homme ne peut la connaître, et qu'il est réduit en tout à la vraisemblance ou à la probabilité. (Note du traducteur.)

en riionneur de saint Charles Borromée , prononcé avec beaucoup d'emphase et écouté avecbeaucoup d'admiration dans la cathédrale de Milan deux années auparavant. Le saint y était comparé, pour son amour pour Tétude, à Archimède; et jusque-là don Abbondio n'éprouvait aucun embarras; Archimède a fait de si belles choses, il a tant fait parler de lui que, pour en avoir quelque notion, il n'est point nécessaire, de posséder une bien vaste érudition. Mais, après Archimède, l'orateur faisait aussi entrer Carnéades en parallèle ; et ici le lecteur s'était trouvé enrayé.A ce moment, Perpétua annonça la visite de Tonio.

« A cette heure ? s'écria aussi don Abbondio , comme c'était bien naturel.

— Que voulez-vous? Ces gens-là n'ont pas de discrétion; mais si vous ne le prenez pas au vol....

— Vous avez raison : si je ne le prends pas maintenant, qui sait quand je pourrai le rattraper. Faites-le monter... Eh ! eh ! mais êtes-vous bien sûre que ce soit lui, Tonio?

— Diable ! répondit Perpétua; et elle descendit, ouvrit la porte et dit : Où êtes-vous? Tonio s'avança; et, au même instant, parut aussi Agnese qui salua Perpétua par son nom.

— Bonsoir, Agnese, dit Perpétua : d'où venons-nous à cette heure?

— Je viens de... et elle nomma un village voisin. Et si vous saviez... continua-t-elle,jem'ysuis attardée justement à cause de vous.

— Oh ! pourquoi donc? demanda Perpétua ; et, se retournant vers les deux frères: entrez, leur dit-elle, je vous suis.

— Parce que, reprit Agnese, une de ces femmes qui, sans savoir les choses, veulent toujours parler... le croiriez- vous? s'entêtait à me soutenir que vous ne vous étiez pas mariée avec Beppo Suolavecchia,niavecAnselmo Lunghigna, parce qu'ils n'avaient pas voulu de vous. Moi, je soutenais que vous les aviez bel et bien refusés l'un et l'autre...

— Bien certainement. Oh ! la menteuse ! oh! l'affreuse menteuse! Et quelle est cette femme?

— Ne me le demandez pas, car je n'aime pas à brouiller les gens.

— Vous me le direz, il faut que vous me le disiez : Oh! la vilaine menteuse î

— C'est égal... vous ne sauriez croire combien j'ai regretté de ne pas bien connaître toute F histoire, pour la confondre.

— C'est un abominable mensonge, dit Perpétua, le plus infâme des mensonges ! Pour ce qui est de Beppo, tout le monde sait, et tout le monde a pu voir... Hé ! Tonio, poussez la porte tout contre et montez devant, si vous voulez ; je vais y aller de suite. » Tonio, de l'intérieur, répondit : « C'est bien ; » et Perpétua, tout enflammée, poursuivit sa narration. En face de la porte de don Abbondio, s'ouvrait, entre deux maisonnettes, une ruelle qui ne courait en droite ligne que juste la longueur de ces deux maisons et tournait court dans la campagne. Agnese s'y engagea, comme si elle eût voulu se tirer un peu à l'écart pour causer plus librement, et Perpétua la suivit. Lorsqu'elles eurent tourné le coin et furent en un lieu d'où l'on ne pouvait plus rien voir de ce qui se passait devant la maison du curé, Agnese toussa fort. C'était le signal convenu : Renzo l'entendit, encouragea Lucia par un serrement de bras, et tous deux, sur la pointe des pieds, tournèrent aussi leur coin, se glissèrent tout doucement, tout doucement le long du mur, arrivèrent à la porte, l'ouvrirent avec grande précaution et, se faisant tout petits et gardant le plus profond silence, ils se trouvèrent, en un clin d' œil, tous deux dans le vestibule : là étaient les deux frères qui les attendaient. Renzo fit délicatement glisser le loquet (Jans le mentonnet, et tous les quatre do gravir l'escalier en ne faisant pas même du bruit pour deux. Arrivés sur le palier, les deux frères se présentèrent à la porte de l'appartement, qui était à côté de l'escalier : les fiancés se serrèrent contre le mur.

« Beo gr atlas, dit Tonio d'une voix distincte.

— Tonio, n'est-ce pas? Entrez, » répondit la voix de dedans.

A cet appel, Tonio entr' ouvrit la porte à peme ce qui était nécessaire pour passer, lui et son frère, l'un après l'autre. L'échappée de lumière qui sortit subitement par cette ouverture et vint se projeter sur les dalles obscures du palier fit tressaillir Lucia, comme si elle eût été découverte. Une fois les deux frères entrés, Tonio referma la porte derrière lui : les fiancés demeurèrent immobiles dans les ténèbres, Toreille tendue, retenant leur haleine • le seul

bruit que Ton eût pu entendre,' c'était le battement précipité du pauvre cœur de Lucia.

Don Abbondio était, ainsi que nous Tavons dit, assis sur son vieux fauteuil, enveloppé d'une vieille houppelande, emmitouflé dans un vieux bonnet à oreillettes, comme le bonnet du pape, qui lui encadrait le visage éclairé par la. terne flamme d'une petite lampe. Deux touffes épaisses de cheveux qui s'échappaient du bonnet, deux arcades épaisses de sourcils, deux épaisses moustaches, une épaisse barbiche le long du menton, entièrement blanches les unes et les autres, éparses sur ce visage bronzé et sillonné de rides, pou-' valent être comparées à des touffes de broussailles couvertes de givre, se détachant sur les bords d'un ravin à la clarté de la lune.

« Ah ! ah ! tel fut son salut, pendant qu'il était ses besicles et les posait sur son bouquin.

— Le seigneur curé va peut-être me dire que je viens bien tard? dit Tonio en s'inclinant; ce que fit aussi, mais plus niaisement, Gervaso.

— Bien sûr qu'il est tard : tard de toutes les manières. Le savez-vous, que je suis malade ?

— Oh ! j'en suis bien fâché ! >

— Vous l'aurez ouï dire : je suis malade ; et je ne sais pas quand je pourrai commencer à sortir... Mais pourquoi avezvous amené avec vous ce... ce garçon?

— Pour rien, seigneur curé : pour me tenir compagnie.

— Enfin, voyons.

— Ce sont vingt-cinq berlinghe toutes neuves, de celles qui ont un saint Ambroise à cheval, dit Tonio en sortant un petit rouleau de sa poche.

— Voyons, reprit don Abbondio ; il remit ses besicles, et, a^yant pris le rouleau, il le développa, en tira les berlingke, les tourna, les retourna, les compta et les trouva irréprochables.

— Maintenant le seigneur curé voudra bien me donner le collier de ma Tecla.

— C'est juste, répondit don Abbondio. » Il alla à une armoire et, ayant sorti une clef de sa poche, il regarda autour de lui, comme pour tenir les spectateurs à distance, entr'ouvrit un des battants du meuble, remplit avec son corps cette étroite ouverture, y introduisit la tête pour re-

garder et un bras pour retirer le gage; il le retira, referma Tarmoire, déploya le petit paquet, dit : Est-ce bien cela ? le replia et le remit à Tonio.

— Maintenant, dit celui-ci, ayez la bonté de mettre un peu de noir sur du blanc.

— Encore cela ! dit don Abbondio : ils les savent toutes. Dieu ! que le monde est devenu méfiant ! Vous ne vous fiez donc pas à moi ?

— Comment donc, seigneur curé ! si je m'y fie ? Vous me faites tort d'en douter ; mais, comme mon nom figure sur votre grand livre du ^côté de la dette,... et puisque vous avez déjà pris la peine d'écrire une fois, ainsi... de la vie à la mort...

— Bien, bien, » interrompit don Abbondio ; et, tout en grommelant, il tira à lui un tiroir de la table, en sortit du papier, une plume et un encrier et se mit à écrire, en répétant à haute voix les mots au fur et à mesure qu'ils tombaient de sa plume.

Sur ces entrefaites, Tonio et, à un signe de lui, Gervaso vinrent se placer debout devant la table, de manière à cacher la porte à la vue de l'écrivain ; et, comme par délassement, ils allaient froissant de leurs pieds le parquet, pour faire signe à ceux qui étaient dehors d'entrer, et pour couvrir, en même temps, par ces piétinements , le bruit dô leurs pas. Don Abbondio, absorbé dans son écriture, ne faisait attention à aucune autre chose. Au froissement des quatre pieds, Renzo prit un bras de Lucia, le serra pour lui donner courage et s'avança en la traînant après lui toute tremblante ; car, par elle-même, elle eût été incapable de mettre un pied devant l'autre. Ils entrèrent doucement, doucement, sur la pointe des pieds, respirant à peine, et vinrent se ranger derrière les deux frères. Cependant don Abbondio, ayant fini d'écrire, relut attentivement son griffonnage sans lever les yeux de dessus le papier ; puis il le plia en disant : « Serez-vous content maintenant » ? s'ôta, d'une main, les besicles du nez et tendit, de l'autre, le papier à Tonio en levant la tête. Tonio, pendant qu'il allongeait la main pour le prendre, se tira d'un côté et, à un signe de lui, Gervaso se tira de l'autre; et voilà, comme par un coup de théâtre, Renzo et Lucia apparaître au mi-

lieu. Don Abbondio entrevit, vit, s'effraya, s'étonna, s'emporta, réfléchit, prit une résolution : tout cela, pendant l6 temps que Renzo avait mis à prononcer les paroles : « Seigneur curé, en présence de ces témoins, celle-ci est ma femme.» Ses lèvres n'étaient, pour ainsi dire, pas encore refermées, que don Abbondio avait déjà laissé tomber la quittance, saisi et soulevé la lampe de la main gauche, agrippé de la main droite et tiré vivement à lui le tapis qui recouvrait la table renversant à terre livre, papier, écritoire et poudrier ; et, bondissant entre le fauteuil et la table, il s'était approché de Lucia. La pauvrette, avec sa voix douce et alors toute tremblante, avait à peine pu articuler : «Et celui-ci »... que don Abbondio lui avait brutalement jeté le tapis sur la tète et sur le visage pour Tempêcher de prononcer la formule tout entière. Puis aussitôt, ayant laissé tomber la lampe qu'il tenait de l'autre main, il s'aida aussi de celle-là pour lui empaqueter la tête avec ce tapis , presque au point de l'étouffer ; et , pendant ce temps, il criait à tue-tête, comme un taureau blessé: «Perpétua ! Perpétua ! trahison 1 au secours ! » Le lumignon mourant sur le carreau jetait une lueur pâle et vacillante sur Lucia qui, tout à fait égarée , n'essayait même pas de se dégager et ressemblait à une statue ébauchée en argile, sur laquelle l'artiste a jeté' un drap mouillé.. Toute lumière une fois éteinte, don Abbondio lâcha la pauvre fille et alla cherchant à tâtons la porte qui conduisait à une chambre plus reculée, la trouva, y entra, s'y renferma, criant toujours : « Perpétua ! trahison ! au secours 1 hors d'ici ! hors d'ici ! » Dans la première pièce, tout était confusion : Renzo, essayant de saisir le curé et envoyant les mains à tort et à travers dans le vide, comme s'il eût joué à colin-maillard, était parvenu à la porte de la seconde chambre et y cognait en criant « : Ouvrez, ouvrez ! ne faites donc pas tant de tapage!» Lucia appelait Renzo d'une voix étouffée, et lui disait d'un ton lamentable et suppliant : « Allons-nous-en , allons-nous-en , pour l'amour de Dieu ! » Tonio, à quatre pattes, allait balayant des mains le parquet pour acérocher sa quittance. Gervaso criait et bondissait deçà et delà, comme un possédé, cherchant la porte de l'escalier pour sortir de cette galère et se sauver.

LES t"JANCÉS DE MANZONI. 133

Au milieu de cette scène de désordre, nous ne pouvons cous empocher de nous arrêter un moment pour faire une réflexion. Renzo, qui avait suscité tout ce tumulte, de nuit, dany le domicile d'autrui, qui s'y était introduit clandestinement et tenait à présent le maître de la maison assiégé dans une des chambres de son appartement, a bien toutes les apparences d'un oppresseur ; et pourtant, en fin de compte, c'était lui l'opprimé. Don Abbondio, surpris, épouvanté, mis en fuite pendant qu'il vaquait tranquillement à ses affaires, semblerait être la victime ; et pourtant, en réalité, c'était lui qui causait le dommage. Ainsi va souvent le monde... je veux dire que c'est ainsi qu'il allait en ce bienheureux an de grâce mil six cent vingt-huit.

L'assiégé, voyant que l'ennemi ne faisait pas mine de vouloir vider les lieux, ouvrit une fenêtre qui donnait sur le parvis, et se mit à crier de toutes ses forces : « Au secours ! au secours ! » Il faisait le plus beau clair de lune du monde : l'ombre de l'église et, plus en dehors, l'ombre longue et effilée du clocher, s'étalaient noires, immobiles et nettement détachées sur le gazon luisant du parvis : chaque objet pouvait se distinguer presque comme eri plein jour. Mais du plus loin que le regard pouvait atteindre, on ae voyait apparaître aucune trace d'être vivant. Cepenlant, attenant au mur latéral de l'église, et précisément iu côté qui regardait le presbytère, était un petit réduit, m bouge où couchait le sacristain. Celui-ci fut réveillé par 3e cri étrange, bondit sur son lit, se leva en toute hâte, 3uvrit le châssis de sa petite fenêtre, mit la tête dehors, .es yeux encore à moitié fermés, et dit : « Qu'est-ce qu'il jra?

— Accourez, Ambrogio! au secours! il s'est introduit des ^ens chez moi î cria vers lui don Abbondio. J'y vais de suite », :*épondit l'autre. Il retira la tête, referma son châssis et, Dien qu'à moitié ébaubi et plus qu'à moitié effrayé, il eut bientôt imaginé un expédient pour porter plus de secours mcore qu'il ne lui en était demandé, sans aller lui-même se burrer dans la bagarre, quelle qu'elle fût. Il saisit à la hâte 5es braies qui étaient sur le pied de son lit, se les met sous e bras, comme un chapeau de gala, et, descendant, dégringolant, pour ainsi dire, une petite échelle en bois, il court "

au clocher, empoigne la corde de la plus grosse des deux cloches qui y étaient, et sonne le tocsin.

Don, don, don, don : les villageois, dans leur lit, se dressent sur leur séant; les domestiques, couchés dans la grange, prêtent Toreille et se lèvent debout. « Quoi? Qu'estce? Le tocsin ! Il y a le feu? Des voleurs? Des bandits? » Beaucoup de femmes exhortent, supplient leurs maris de ne pas bouger, de laisser courir le voisin : d'aucuns se lèvent et vont à la fenêtre : les poltrons, comme s'ils cédaient aux prières, se fourrent sous les couvertures : les plus curieux et les plus hardis descendent pour prendre, qui leur fourche, qui leur arquebuse, et pour courir au lieu d'où part le bruit : d'autres se contentent de regarder.

Mais, bien avant que tout ce monde-là fût prêt, avant même qu'ils fussent bien éveillés, le bruit était arrivé aux oreilles d'autres personnes qui veillaient non loin de là, debout et tout habillées ; les bravi, d'un côté ; Agnese et Perpétua, de l'autre. Nous allons d'abord raconter brièvement ce que firent ceux-là, à partir du moment où nous les avons laissés, partie dans la masure en ruine, et partie dans l'auberge. Ces trois derniers, dès qu'ils virent toutes les portes fermées et la rue déserte, quittèrent l'auberge en feignant de s'en aller au loin, firent à pas de loup une ronde dans le village afin de bien s'assurer que tout le monde s'était retiré; et, en effet, ils ne rencontrèrent âme qui vive, ni n'entendirent le plus petit bruit. Ils passèrent aussi, et. plus doucement encore, devant notre pauvre maisonnette, Içi plus paisible de toutes, puisqu'il n'y avait plus personne. Ils défilèrent alors tout droit vers la masure et firent leur rapport au seigneur Griso. Aussitôt celui-ci se couvrit la tête d'un large chapeau, se jeta sur les épaules un sarrau de toile cirée parsemé de coquilles, prit en main un bourdon de pèlerin, et dit : « Allons, en route : silence et attention aux ordres ; }> et il se -mit en marche le premier et les autres le suivirent. Ils arrivèrent ainsi en peu de temps à la maisonnette par un chemin opposé à celui par lequel s'en était éloignée notre brigade, marchant, elle aussi, à son expédition.

Griso fit faire halte à sa troupe à une petite distance de la maison, s'avança seul pour explorer et, s'étant assuré

que tout était désert et tranquille au dehors, il fit avancer deux de ses bandits, leur donna ordre d'escalader sans bruit le mur de clôture qui enfermait la petite cour et, une fois descendus à Tintérieur, de se tapir dans un coin, derrière un figuier très-touffu qu'il avait remarqué le matin. Cela fait, il frappa doucement à la porte, avec Fintention de se faire passer pour un pauvre pèlerin égaré qui demandait asile jusqu'au jour. Personne ne répond : il frappe un peu plus fort ; pas plus de réponse. Alors il va appeler un troisième chenapan, le fait descendre dans la petite cour de la même manière que les deux autres, avec Tordre de démonter adroitement le verrou en dedans, pour se ménager la facilité de l'entrée et de la retraite. Tout s'exécute avec la précaution nécessaire et avec plein succès. Il s'en va alors chercher les autres, les fait entrer avec lui, les envoie se cacher à côté des premiers, referme la porte doucement, doucement, y poste deux sentinelles à l'intérieur et va tout droit à la porte du rez-de-chaussée. Il cogne là aussi ; il attend : il avait beau attendre. Il démonte alors également la serrure de cette porte en prenant les plus grandes précautions : personne du dedans ne dit : qui va là ; personne ne se fait entendre : tout va pour le mieux. Donc, en avant : «pst», il appelle ceux du figuier, il entre avec eux dans la salle basse où, le matin, il avait si perfidement mendié ce certain morceau de pain. Il tire de sa poche de l'amadou, une pierre à feu, un briquet et des allumettes, allume sa petite lanterne, s'avance dans une seconde pièce plus reculée pour s'assurer s'il n'y aurait pas quelqu'un : il n'y a personne. Il revient sur ses pas, va à la porte de l'escalier, regarde, prête l'oreille : silence et solitude. Il laisse deux autres sentinelles, au rez-de-chaussée, se fait suivre par Grig^napoco, un bravo des environs de Bergame, à qui était réservé le rôle de menacer, d'apaiser, de commander, d'être, en un mot, l'orateur, afin que son dialecte pût faire croire à Agnese que l'expédition venait de ce côté-là. Accompagné de cet homme et suivi des autres, Griso monte lentement, lentement, lâchant en son cœur un gros juron contre chaque marche qui craque, contre tout pas de ces bandits qui fait du bruit. Finalement il est en haut. C'est là que gît le lièvre. Il pousse mollement la port@

MANzoNt. — Les Fiancég. I. — 10

Qui conduit dans la prenûière chambre, la porte code : il Tentre-bâille, il y présente Toeil ; Tobscurité y est profonde : il y présente Toreille pour écouter si quelqu'un, là-dedans, ronfle, respire ou remue :ricn. Donc, en avant : il se met la lanterne devant le nez pour voir sans être vu, ouvre la porte toute grande et il aperçoit un lit : il se rue sur ce lit ; mais il le trouve tout fait, bien rebondi, avec la couverture soigneusement rebordée et tendue sur Toreiller. Il hausse les épaules, se tourne vers ses compagnons, leur fait signe qu'il va aller voir dans Tautre pièce, et qu'ils aient à le suivre tout doucement. Il y va, fait les mêmes cérémonies et trouve la même chose. Que diable est-ce donc que tout cela ? dit-il alors à haute voix : quelque chien de traître nous aurait-il dénoncés? Aussitôt tous commencent, avec beaucoup moins de réserve, à regarder, à sonder dans tous les recoins, et mettent la maison sens dessus dessous. Pendant que ceux-ci sont tout occupés à cette besogne, les deux qui veillent à la porte du dehors entendent un bruit de petits pas, venant de la campagne vers le village, s'engager dans la rue, se rapprocher et devenir de plus en plus précipité. Ils se figurent que ce quelqu'un, quel qu'il soit, passera son chemin tout droit : ils restent cois et, à tout hasard, ils se tiennent sur leurs gardes. Mais voilà que les pas s'arrêtent juste devant la port^. C'était Menico qui arrivait en courant, envoyé par le père Cristoforo, pour avertir les deux femmes que, pour l'amour du ciel, elles eussent à s'enfuir aussitôt de chez elles et à aller se réfugier au couvent, parce que... vous savez maintenant le pourquoi. Il prend la poignée du verrou pour cogner, et il se la sent branler dans la main, déclouée, démantibulée. Qu'est-ce que cela signifie? pense-t-il, et il pousse la porte tout effaré : la porte s'ouvre,, il avance un pied lentement et en grand soupçon, et il se sent au même instant saisir par les deux bras, et deux voix contenues, l'une à droite, l'autre à gauche, lui dire d'un ton menaçant : Chut 1 tais-toi ou tu es mort. Lui, tout au contraire, jette un cri strident : l'un de ces deux brigands lui applique alors sa large patte sur la bouche, l'autre brandit un grand coutelas pour l'effrayer. Le pauvre garçon tremble comme la feuille et n'essaie plus de crier; mais tout à coup, en son lieu et sur un bien autre

ton, retentit ce premier coup de cloche que vous savez, et, aprê:5 celui-là, une grêle d'autres coups à la file. Qui est fautif est craintif (1), dit un proverbe milanais : il sembla à Tun et à Tautre de ces deux fripons entendre, dans ces coups répétés, leurs nom, prénom et surnom; ils lâchent les bras de Menico, retirent le leur en toute hâte, ouvrent toutes grandes la main et la bouche, se regardent en face, et s'élancent dans la maison où était le gros de la troupe. Menico alors de s'échapper et de courir à toutes jambes le long de la rue, dans la direction du clocher où, pour sûr, quelqu'un devait se trouver.

Le sinistre son de la cloche produisit la même impression sur l'esprit des autres scélérats qui bouleversaient la maison du haut en bas : ils se troublent, se débandent, s'entreheurtent, chacun cherchant le chemin le plus court pour se précipiter vers la porte. Et pourtant c'étaient tous des gens éprouvés, habitués à affronter le danger ; mais ils ne purent faire bonne contenance devant un danger vague, indéterminé, qu'ils n'avaient pas pu mesurer d'un peu loin avant de le voir fondre sur eux. Il fallut toute l'autorité de Griso pour les rallier et pour que leur retraite ne se changeât pas en une fuite désordonnée. De même que le chien qui escorte un troupeau de cochons court tantôt deçà, tantôt delà pour rallier ceux qui se débandent, en saisit un par l'oreille et le ramène dans les rangs, en pousse un autre avec le museau, aboie à un troisième qui s'écarte au même instant de la file ; de même le faux pèlerin saisit par le toupet un de ces bandits qui déjà touchait au seuil et le tire en arrière, en repousse avec son bourdon un autre , puis un autre encore qui en étaient déjà tout près ; jure contre les autres qui courent çà et là sans savoir où ; tant qu'il finit par les rallier tous au milieu de la petite cour. « Halte! halte! Les pistolets en main, les couteaux tout prêts, serrez-vous les uns contre les autrçs, et puis nous irons : c'est ainsi qu'on va. Qui voulez-vous qui ose nous toucher si nous sommes tous ensemble, tas de vauriens? Mais, si nous nous laissons prendre un à un, les paysans eux-mêmes viendront à bout de nous. Quelle honte ! Derrière moi, et serrons les rangs. >

(1) Chi è in difetio è in sospetto^

Après cette courte harangue, il se mit à leur tête et sortit le premier. La maison, ainsi que nous Tavons dit, se trouvait à Textrémité du village ; Griso prit le chemin qui menait à la campagne, et tous le suivirent en bon ordre.

Laissons-les aller, et revenons en arrière d'un pas pour aller retrouver Agnese et Perpétua que nous avons laissées là, derrière un certain coin. Agnese avait tâché d'éloigner Tautre de la maison de don Abbondio le plus qu'il lui avait été possible ; et jusqu'à un certain moment la chose avait bien réussi. Mais tout à coup la servante, s'étant souvenue de la porte qui était restée ouverte, avait voulu retourner.' 11 n'y avait pas moyen de faire à cela la moindre objection. Agnese, pour ne pas la mettre en soupçon, avait dû revenir un peu sur ses pas avec elle et la suivre, essayant toutefois de la faire surseoir chaque fois qu'elle la voyait bien animée au récit de ces certains mariages tombés dans l'eau. Elle affectait de lui prêter une grande attention, et . de temps en temps, pour lui bien faire voir qu'elle l'écoutait avec intérêt ou pour réchauffer la conversation, elle; disait : Certainement : oh 1 maintenant je comprends : c'est; bien cela : c'est clair comme le jour : et ensuite? et lui? et vous? Mais, en attendant, elle se faisait à elle-même un autre discours. — Sont-ils sortis maintenant? ou sont-ils encore là? Avons-nous eu peu d'idée tous les trois de ne pas convenir de quelque signal pour m'avertir quand le tour serait joué ! C'a été une vraie balourdise ! Mais ce qui est fait est fait : le mieux maintenant c'est d'entretenir celleci autant que je pourrai : au pis aller, ce ne sera qu'un peu de temps de perdu. — Ainsi, tantôt faisant une pause, tantôt faisant quelques pas, elles s'étaient petit à petit rapprochées de la maison de don Abbondio, sans encore l'apercevoir toutefois, toujours à cause de ce certain coin ; et Perpétua, se trouvant à un point important de son récit, b' était laissé arrêter sans faire de résistance, et même sans y prendre garde, lorsque tout à coup on entendit, venant d'en haut, fendre l'air et retentir au milieu du vaste silence de la nuit ce premier cri glapissant de don Abbondio : « Au secours ! au secours !

— Miséricorde! qu'est-il arrivé 1 s'écria Perpétua; etell voulut se mettre à courir.

— Quoi? quoi? dit Agnese la retenant par la jupe.

— Miséricorde ! n'avez-vous pas entendu ? repartit Tautre en se dégageant.

— Quoi ? quoi ? répéta Agnese, en la saisissant par le bras.

— Diable de femme !» s'exclama Perpétua en la repoussant pour s'en débarrasser : et de courir.

Au même moment, plus éloigné, plus aigu, plus instantané, retentit le cri perçant de Menico.

« Miséricorde ! » s'écria à son tour Agnese; et la voilà au galop deirière Tautre.

Elles avaient à peine, pour ainsi dire, levé les talons, lorsque la cloche sonna un coup, et deux, et trois, et une enfilade : c'eusseat été autant de coups d'éperon pour elles, si elles en avaient eu besoin. Perpétua, ayant sur l'autre une avance de quelques pas, arrive la première; et, au moment où elle veut s'élancer vers la porte pour l'ouvrir, voilà que la porte s'ouvre, par dedans, toute grande, et qu'apparaissent sur le seuil Tonio, Gervaso, Renzo et Lucia qui, ayant trouvé l'escalier, l'avaient descendu quatre à quatre, et, entendant ensuite ce terrible carillon, couraient à toutes jambes poui* s'esquiver.

— Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? demanda Perpétua tout essoufflée aux deux frères qui lui répondirent par un coup de coude et jouèrent des jambes. Et vous! Comment! que faitesvous ici?» demanda-t-elle ensuite à l'autre couple lorsqu'elle Teut reconnu. Mais ceux-là aussi sortirent sans répondre ; et Perpétua, ayant hâte d'accourir là où le besoin était plus pressant, n'en demanda pas davantage, se précipita dans le vestibule et courut à tâtons vers l'escalier.

Les deux époux, demeurés fiancés, se trouvèrent nez à nez avec Agnese qui arrivait haletante et alarmée. Ah ! vous voilà! dit-elle pouvant à peine parler. Comment cela s'est-il passé? Que signifie cette cloche ? Il me semble avoir entendu. . . .

« Allons-nous-en, allons chez nous, disait Renzo, avant qu'il n'arrive du monde. » Et ils se mettaient en route, quand voici venir, en courant de toutes ses forces, Menico qui les reconnaît, qui se place devant eux, comme pour leur barrer le passage, et qui, encore tout tremblant et d'une voix à moitié étranglée, leur dit : «Où allez-vous donc? arrière ! arrière ! par ici, au couvent.

— Est-ce que c'est toi qui?...,, commençait à dire Agnese.

— Qu'est-ce qu'il y a? demandait Renzo ; Lucia, troublée, éperdue, tremblait et se taisait.

— Il y a le diable à la maison, reprit Menico encore tout essoufflé. Je les ai vus, moi : ils ont voulu me tuer : le père Cristoforo Ta dit : et vous aussi, Renzo, il a dit que vous alliez au couvent tout de suite : oh ! mais c'est que je les ai vus, moi : c'est une providence que je vous retrouve tous ici : je vous raconterai la chose tout à l'heure, quand nous serons dehors. »

Renzo, qui avait, mieux que les autres, conservé son sang-froid, pensa que, d'un côté ou de l'autre, il fallait s'en ^ aller de là au plus tôt, avant que le monde n'arrivât ; et que le plus sûr était de faire ce que Menico conseillait ou \, plutôt commandait de toute la force que lui inspirait sa ter-' reur. On pourrait ensuite. Je long du chemin et une fois hors de la bagarre et du danger, demander au garçon une explication plus complète. Marche devant, lui dit-il : Suivons-le, dit-il aux femmes. Ils rebroussèrent chemin, se dirigèrent en hâte vers l'église, traversèrent la place où, grâce à Dieu, il n'y avait encore âme qui vive, s'engagèrent dans une ruelle qui passait entre l'église et la maison de don Abbondio, suivirent le premier petit sentier qu'ils trouvèrent, et en route à travers champs.

Ils ne s'étaient peut-être pas encore éloignés d'une cinquantaine de pas, que déjà les villageois commençaient à affluer sur le parvis ; et d'instant en instant la foule grossissait. Tous ces gens se regardaient en face les uns les autres : chacun avait une question à faire, personne une réponse à donner. Les premiers arrivés coururent à la porte de l'église : elle était fermée. Ils coururent alors par dehors au clocher, et l'un d'eux, appliquant la bouche à une toute , petite fenêtre , à une sorte de meurtrière , Cria à l'intérieur : Que diable y a-t-il donc ? Lorsque Ambrogio entendit . cette voix qu'il connaissait, il lâcha la corde et , le bourdonnement qui allait toujours en augmentant sur la place lui donnant la certitude qu'il était déjà accouru pas mal* de monde, il répondit : Je vais ouvrir. Il enfila à la hâte ce certain vêtement qu'il avait apporté sous son bras, vint par dedans à la porte de l'église et l'ouvrit.

€ Qifest-ce que tout ce tintamarre?-— Qu'est-ce qu'il y a? — Où est-ce? — Qui est-ce?

— Comment, qui est-ce? dit Ambrogio, tenant d'une main le battant de la porte et soutenant de l'autre ce susdit vêtement qu'il s'était passé si k la hâte : Comment! vous ne savez donc pas ? Des gens se sont introduits chez le seigneur curé. Allons, mes enfants ; au secours ! :^ Ils se retournent tous vers le presbytère, ils regardent, ils s'en approchent en foule, ils regardent de nouveau là-haut, prêtent l'oreille : tout y est tranquille. D'aucuns courent à la porte de la rue : elle est fermée et barrée ; ils regardent là-haut encore une fois : pas une fenêtre n'est ouverte : on n'entend pas le plus petit bruit.

« Qui est là-dedans? — Ohé ! Ohé! — Seigneur curé ! — Seigneur curé!»

Don Abbondio qui, dès qu'il se fut aperçu de la fuite des envahisseurs, s'était retiré de la feiaêtre et l'avait refermée, et qui, en ce moment, était à se quereller à demi-voix avec Perpétua qui l'avait laissé seul dans un semblable embarras; don Abbondio, s'entendant appeler par la foule, fut obligé de se remettre à la fenêtre ; et, se voyant entouré d'un si nombreux secours, il se repentit de l'avoir demandé.

« Qu'est-il arrivé? — Que vous art-on fait? — Quels sont ces gens? — Où sont-ils? — lui criaient cinquante voix à la fois.

— Il n'y a plus personne : je vous remercie : vous pouvez vous en retourner chez vous.

~ Mais qui était-ce? — Par où sont-ils passés? — Qu'estce qu'il y a eu?

— De tristes gens, des gens qui rôdent la nuit; mais ils se sont enfuis. Retournez chez vous : il n'y a plus rien : à une autrefois, mes enfants; je vous remercie de votre bon cœur. » Et, cela dit, il se retira et referma la fenêtre.

Là-dessus, d'aucuns commencèrent à murmurer, d'autres à railler, d'autres à jurer; d'autres, se contentant de hausser les épaules, se disposaient à se retirer, lorsque survint tout à coup un paysan tout épouffé, tellement que c'est à peine s'il pouvait articuler une parole. Cet individu, qui demeurait presque vis-à-vis la maison de nos femmes, éveillé par le bruit, s'était mis à la fenêtre et avait vu

dans la cour cette confusion des bravi o.u moment où Griso faisait des pieds et des mains pour les rallier. Lorsqu'il eut pu reprendre haleine, il s'écria : « Que faites-vous ici, mes amis ? Ce n'est pas ici qu'est le diable, il est là-bas, au bout de la rue, dans la maison d'Agnese Mondella : des hommes armés sont là-dedans et semblent vouloir assas* siner un pèlerin. Qui sait quel diable cela peut être ?

— Quoi! — Quoi! — Qu'est-ce? et voilà une délibération tumultueuse qui commencé. — Il faut y aller. — Il faut voir.

Combien sont-ils? — Combien sommes-nous? — Qui sontils ? — Le consul ! le consul !

— Me voici, répond le consul, du milieu de la foule : Me voici ; mais il faut que vous m'aidiez et que chacun m'obéisse. Vite : où est le sacristain? A la cloche, à la cloche. Vite, vite quelqu'un qui coure à Lecco chercher du renfort. Venez ici tous.... »

Les uns accourent, d'autres se glissent adroitement hors de la foule et s'esquivent. Le tumulte était déjà grand, lorsque arriva un autre villageois qui les avait vus partir en toute hâte, et qui se mit à crier, à son tour : Venez vite, mes enfants : des voleurs ou des bandits qui se sauvent avec un pèlerin : ils sont déjà hors du pays : Sus! mes amis! à la rescousse! Sur ce nouvel avis, sans attendre les ordres du capitaine, la foule s'ébranle, et tous se précipitent pêlemêle le long de la grande rue du village. A mesure que la troupe s'avance, bon nombre de ceux qui sont à l'avant-garde ralentissent le pas, se laissent devancer et se fourrent dans le corps de bataille ; les derniers poussent en avant : l'essaim désordonné arrive finalement au lieu indiqué. Les traces de l'invasion étaient encore fraîches et patentes : la porte de la rue toute grande ouverte, les verrous démontés ; mais les envahisseurs avaient disparu. On entre dans la cour, on va à la porte de la maisonnette : ouverte, elle aussi, et la serrure démontée. On se demande : Et Agnese etLucia? et le pèlerin? Où est-il ce pèlerin ? C'est Stefano qui l'aura rêvé, le pèlerin. — Non, non : t^arlandrea l'a vu aussi. Ohé! pèlerin! —Agnese! Lucia! Personne ne répond. On les a enlevées! on les a enlevées ! Il y en eut alors qui, élevant la voix, proposèrent de poursuivre les ravisseurs ; que c'était une horreur; et que ce serait une honte pour le

LES FIANCÉS DE MANZONI. Î4â

pays, SI le premier brigand venu pouvait ainsi impunément venir enlever les femmes, comme le milan les poussins d'une basse-cour mal gardée. Nouvelle délibération et plus tumultueuse encore; mais il y eut quelqu'un (et Ton ne sut jamais bien qui ce fut) qui répandit dans la foule le bruit qu'Agnese etLucia s'étaient mises en sûreté dans une autre maison. Le bruit se propagea rapidement de bouche en bouche, on y ajouta créance, il ne fut plus question de donner la chasse aux fuyards, et la foule s'éparpilla, chacun prenant tranquillement le chemin de son logis. C'était un bourdonnement, un tapage, des coups de marteau frappés aux portes, des grincements de battants qui s'ouvraient, des lanternes apparaissant à droite, d'autres disparaissant à gauche, de tous côtés des femmes questionnant de leur fenêtre, des hommes répondant de la rue. Une fois celle-ci redevenue déserte et silencieuse, les discours continuèrent dans les maisons et s'éteignirent dans les bâillements, pour ensuite recommencer le lendemain. Il ne survint toutefois aucun nouvel événement, si ce n'est que, dans la matinée de ce lendemain, le consul étant dans son champ, le menton appuyé sur ses mains, les mains sur le manche de sa bêche à moitié entrée en terre et un pied sur le fer de son outil; étant, dis-je, à ruminer dans son esprit les mystères de la nuit passée, et à calculer la raison composée de ce qui lui incombait et de ce qu'il était de son devoir de faire, il vit venir vers lui deux hommes d'assez gaillarde prestance, chevelus comme deux rois des Francs de la première race, et en tout semblables, pour le reste, à ces deux qui, cinq jours auparavant, avaient abordé don Abbondio, si tant est que ce ne fussent pas les mêmes. Ces deux personnages, avec des manières encore moins respectueuses, intimèrent au consul d'avoir à bien se garder de faire aucun rapport au podestat sur les événements de la nuit, ni de dire la vérité au cas où il serait interrogé là-dessus; et d'avoir à bien tenir sa langue et à ne pas encourager les commérages des paysans, pour peu qu'il caressât l'espérance de mourir de sa belle mort.

Nos fugitifs cheminèrent quelque temps d'un bon pas, gardant le plus complet silence et se retournant, tantôt l'un, tantôt Tautre, pour regarder si personne ne les poursuivait^

tous brisés par la fatigue de la fuite, par ragitation et Taiixiété où ils s'étaient trouvés, par le chagrin de leur mauvaise réussite et par la vague appréhension de ce danger nouveau et inconnu auquel leur fuite avait pour objet de les soustraire. Et ce qui venait encore augmenter leur terreur, c'était d'entendre, pour ainsi dire, à leurs trousse^ ce tintement continuel de la cloche qui, tout en devenant de plus en plus sourd et plus vague à mesure qu'ils s'éloignaient, semblait prendre, en même temps, je ne sais quel ton plus lugubre et plus sinistre. Finalement le carillon cessa. Se trouvant alors dans un champ éloigné de toute habitation, et n'entendant plus autour d'eux le moindre bruit, ils ralentirent leurs pas ; et Agnese, ayant repris haleine, rompit la première le silence pour demander à Renzo comment la chose s'était passée, et pour savoir de Menico ce que c'était que ce diable qu'il avait vu dans sa maison. Renzo, en deux mots, lui raconta sa triste histoire; puis tous trois se tournèrent vers le garçon qui leur rapporta plus clairement l'avertissement du père et leur fit le récit de ce que lui-même avait vu et des risques qu'il avait courus; ce qui, hélas! ne confirmait que trop l'avertissement. Les auditeurs en comprirent davantage que Menico n'avait su leur en dire. A une telle révélation, ils furent saisis d'un nouveau frisson : tous trois s'arrêtèrent un moment au milieu du chemin, échangèrent entre eux un regard d'épouvante; puis aussitôt, d'un mouvement unanime, ils posèrent tous trois une main, qui sur la tête, qui sous le menton, qui sur l'épaule de l'enfant, comme pour le caresser et le remercier tacitement de ce qu'il avait été pour eux un ange tutélaire, pour lui exprimer l'attendrissement qu'ils éprouvaient et presque pour lui demander pardon des angoisses qu'il avait subies et du danger qu'il avait couru pour les sauver.

« Maintenant retourne-t'en chez toi, afin que tes parents ne soient pas plus longtemps en peine sur ton compte, lui dit Agnese; et, se souvenant des deux parpagliole qu'elle lui avait Dromises, elle en tira quatre et les lui mit dans la main, en ajoutant : Je ne puis t'en donner plus pour le moment ; mais prie le bon Dieu que nous nous revoyions bientôt, et alors... "» Renzo lui donna une berlinga toute neuve,

et lui recommanda bien de ne rien dire à personne de la commission qu'il avait reçue du père capucin. Lucia le caressa de nouveau, lui dit adieu d'une voix émue et touchante, et le garçon, tout attendri, les salua et retourna sur ses pas.

Les trois pauvres voyageurs se remirent eh route tout pensifs, les femmes devant et Renzo derrière elles, comme pour leur servir d'escorte. Lucia se tenait serrée au bras de ga mère et évitait adroitement et avec douceur d'accepter l'aide que le jeune homme lui offrait dans les pas difficiles de ce voyage hors de tout chemin battu; rougissant en son cœur, même au milieu du grand trouble où elle était, d'avoir déjà osé demeurer si longtemps seule avec lui, et si familièrement, lorsqu'elle s'attendait d'un moment à l'autre à devenir son épouse. Maintenant, après le douloureux évanouissement de ce beau rêve, elle se repentait d'avoir été si loin ; et, comme si elle n'avait pas déjà assez de sujets d'alarmes, elle s'alarmait aussi pour cette pudeur qui ne prend pas sa source dans la triste connaissance du mal , mais pour cette pudeur innée qui s'ignore elle-même, semblable à la frayeur de l'enfant qui tremble dans les ténèbres sans savoir pourquoi.

<c Et la maison?» dit tout à coup Agnese. Mais, quelque légitime que fût le souci qui lui arrachait cette exclamation, personne ne répondit, par la bonne raison qu'aucun des deux n'était en mesure de lui donner une réponse satisfaisante. Ils poursuivirent leur marche en silence, et peu après ils débouchèrent finalement sur une petite place qui était devant l'église du couvent.

Renzo s'approcha de la porte de l'église et la poussa tout doucement. La porte s'ouvrit effectivement aussitôt, et la lune, pénétrant par l' entre-bâillement, illumina le pâle visage et la barbe argentée du père Çristoforo qui se tenait là, debout, dans l'attente. Voyant que personne ne manquait à l'appel, « Dieu soit l©ué ! » dit-il; et il leur fit signe d'entrer. A ses côtés était un autre capucin, le frère lai sacristain, que par des prières et des raisonnements il avait décidé à veiller avec lui, à laisser la porte entr' ouverte et à s'y tenir en faction pour accueillir ces pauvres persécutés; et il n'avait fallu rien moins que l'autorité du père et sa

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réputation de saint pour induire le frère lai à condescendre à cette infraction aux règlements, déjà fastidieuse par elle- ♦ même et, par surcroît, non exempte d'un certain danger. Dès qu'ils furent entrés, le père Cristoforo referma la porte tout doucement. Alors le sacristain n'y tint plus ; et, ayant tiré le père à l'écart, il lui murmura : Mais, mon père! de nuit... dans l'église... avec des femmes... fermer... La règle... mais, mon père ! Et il hochait la tête. Tandis qu'il articulait ces quelques phrases entrecoupées, — Voyez un peu ! pensait le père Cristoforo, s'il s'agissait de quelque brigand poursuivi, frère Fazio ne lui ferait pas la plus petite difficulté; et une pauvre innocente qui échappe aux griffes du loup.... — « Omnia munda mundis (1) », dit-il ensuite en se retournant soudainement vers frère Fazio, oubliant que celui-ci ne comprenait pas un mot de latin. Et ce fut justement cet oubli qui fit effet. Si le père avait entrepris de discuter au moyen de raisonnements, frère Fazio aurait indubitablement trouvé d'autres raisonnements à lui opposer ; et Dieu sait quand et comment la chose aurait pu prendre fin. Mais, en entendant ces paroles pleines d'un sens mystérieux et proférées d'un ton si résolu, il lui sembla qu'en elles devait se trouver renfermée la solution de tous ses scrupules. Dès lors il s'apaisa et dit : « C'est très-bien : vous en savez plus long que moi. — Oh ! vous pouvez vous en rapporter à moi,» répondit le père Cristoforo ; et, à la vague clarté de la lampe qui brûlait devant l'autel, il s'approcha des réfugiés qui restaient, en attendant, plongés dans une douloureuse incertitude, et leur dit : Mes enfants, rendez grâces au Seigneur qui vous a sauvés d'un grand danger. Peut-être en ce moment... »Et, là-dessus, il se mit à leur expliquer l'avertissement laconique qu'il leur avait envoyé parle jeune messager; car il était loin de se douter qu'ils en savaient plus que lui, et se "^ figurait que Menico les avait trouvés tranquillement retirés dans leurs maisons respectives, avant l'arrivée des bravi. Personne n'osa le détromper, pas même Lucia, qui toutefois éprouvait un secret remords d'une semblable dissimulation envers un tel homme ; mais c'était la nuit aux intrigues et aux feintes.

(1) Toute action est pure qui part d'une intention pure.

€ D'après cela, continua-t-il, vous voyez bien, mes enfants, que ce pays ne vous offre plus, pour le moment, aucune sûreté. C'est pourtant votre pays, il vous a vus naître, \ vous n'y avez fait de tort à personne ; mais Dieu le veut ainsi. C'est une épreuve, mes enfants : supportez-la avec patience, avec foi, sans rancune, et soyez certains que le jour viendra où vous vous estimerez heureux de ce qui vous arrive aujourd'hui. J'ai songé à vous trouver un abri pour ces premiers moments. Bientôt, j'espère, vous pourrez rentrer chez vous sans danger; mais, à tout événement, Dieu pourvoira à vos besoins pour le mieux; et moi, je m'efforcerai , soyez-en sûrs , de ne pas me rendre indigne de la grâce qu'il me fait en me choisissant pour ministre dans cette œuvre de secoursr qu'il veut vous prêter, à vous, ses pauvres chers affligés. Vous, continua-t-il en se tournant vers les deux femmes, vous pouvez vous arrêter à ***. Là, vous vous trouverez suffisamment à l'abri de tout danger et, en môme temps, vous ne serez pas trop éloignées de votre maison. Informez-vous là de notre couvent , demandez le père gardien et donnez-lui cette lettre : il sera pour vous un second père Cristoforo. Et toi, mon bon Renzo, toi aussi, tu dois, pour le moment, te soustraire à la rage d' autrui et à la tienne. Porte cette lettre au père Bonaventure de Lodi, à notre couvent de la porte Orientale d,e Milan. Il te servira de père, il te donnera la marche à suivre, il te trouvera du travail, jusqu'à ce que tu puisses revenir vivre tranquillement ici. Allez-vous-en à la rive du lac, près de l'embouchure du Bione, ce torrent qui est ici à peu de distance du couvent. Là vous verrez un bateau amarré ; vous direz : Barque ! il vous sera demandé : Pour qui ? répondez : San Francesco. Le bateau vous accueillera, vous transportera à l'autre rive où vous trouverez une charrette qui vous conduira directement jusqu'à ***.»

Celui qui i manderait comment le père Cristoforo avait pu avoir si promptement à sa disposition ces moyens de transport par eau et par terre, prouverait qu'il n'a aucune idée de ce que pouvait alors un capucin, et surtout un capucin que tout le monde tenait en odeur de sainteté.

Il restait maintenant un dernier souci : c'était de pourvoir à la garde des deux maisons. Le père en r^-qut les clefs

i48 LES fian:cks de manzoni.

et se chargea de les remettre aux personnes qui lui furent indiquées par Renzo et par Agnese. Celle-ci, en remettant la sienne, poussa un grand soupir, se souvenant que sa pauvre maison était en ce moment toute grande ouverte, que le diable avait passé par là, et se demandant ce qui pouvait bien y rester encore à garder.

€ Avant que vous ne partiez, dit le père Cristoforo, prions tous ensemble le Seigneur afin qu'il soit avec vous durant ce voyage et toujours; et surtout afin qu'il vous accorde la force, qu'il vous accorde le désir de vouloir ce que lui-même a voulu. » Cela disant, il s'agenouilla au milieu de l'église, et tous firent de même. Après qu'ils eurent prié quelques instants en silence, lui, d'une voix grave, mais distincte , prononça ces paroles : « Nous vous prions aussi, ô mon Dieu, pour ce malheureux qui nous a conduits à cette extrémité. Nous serions indignes de votre miséricorde, si nous ne l'implorions pas aussi pour lui du fond de nos cœurs : il en a tant besoin ! Nous, dans notre tribulation, nous avons une consolation, c'est que nous sommes dans la voie que vous nous avez tracée : nous pouvons vous offrir nos peines, et elles deviendront pour nous un mérite auprès de vous. Mais luil il est votre ennemi. Oh! l'infortuné! il est en révolte contre vous ! Seigneur, ayez pitié de lui : touchez son cœur, faites-le rentrer dans votre grâce et accordez-lui tous les biens que nous pouvons désirer pour nous-mêmes. »

Se levant ensuite comme quelqu'un qui est pressé, il dit: «Allons, mes enfants, il n'y a pas de temps à perdre : que Dieu vous garde, et que son bon ange vous accompagne : allez. > Et, tandis qu'ils se mettaient en marche remplis de cette émotion qui ne sait trouver de paroles, mais qui s'exprime sans elles, le père ajouta d'une voix tout émue : «Mon cœur me dit que nous nous reverrons bientôt. >

Sans doute, le cœur, à qui lui prête l'oreille, a toujours quelque chose à dire sur ce qui adviendra. Mais que sait-il, le cœur? A peine quelque chose de ce qui est déjà arrivé.

Sans attendre de réponse, le père Cristoforo se retira à grands pas ; nos voyageurs sortirent, et frère Fazio ferma la porte en leur disant adieu d'une voix altérée par l'émotion qui l'avait gagné, lui aussi. Eux s'acheminèrent lentement vers la rive qui leur avait été indiquée; là ils virent

le bateau et, ayant donné et échangé le mot d'ordre, ils y entrèrent. Le batelier, faisant effort d'une rame contre la rive, s'en détacha; ramassant ensuite Fautre rame et voguant des deux bras, il prit le large en se dirigeant vers la rive opposée. Il ne soufflait pas la plus légère brise : le lac dormait calme et uni, et aurait pu paraître immobile, n'eussent été le tremblement et les légères ondulations de la lune qui s'y mirait du haut des cieux. On n'entendait que le flot sourd et lent se briser sur le gravier de la rive, le bouillonnement plus lointain des eaux brusquement resserrées entre les piles du pont, et le son cadencé de ces deux rames qui fendaient à la fois la surface azurée du lac, en sortaient à la fois dégouttantes et s'y replongeaient aussitôt. L'eau fendue par le bateau, en se rejoignant derrière la poupe, traçait un sillon ridé qui allait toujours en s'éloignant de la rive. Les passagers silencieux, le visage tourné en arrière, contemplaient les montagnes et le paysage éclairé par la lune et coupé çà et là par de grandes ombres. On distinguait les villages, les maisons, les cabanes : le manoir de don Rodrigo, avec sa t )ur carrée, dominant les masures entassées au pied du promontoire, ressemblait à un malfaiteur qui, debout, dans les ténèbres, au milieu d'une bande d'hommes gisant à terre endormis, veille en méditant un crime. Lucia le vit et frémit; elle parcourut ensuite du regard le penchant de la montagne jusqu'à son village, regarda fixement à l'extrémité, aperçut sa maisonnette, aperçut la tête touffue du figuier qui dépassait l'enceinte de la cour, aperçut la fenêtre de sa chambre ; et, assise comme elle était au fond du bateau, elle appuya son coude sur le bord, pencha la tête sur son bras, comme pour dormir, et se mit à pleurer en secret.

Adieu montagnes qui émergez des eaux et dressez vers le ciel vos cimes inégales si connues à quiconque a grandi parmi vous! il en porte l'image aussi profondément gravée dans l'esprit que les traits de ses amis les plus chers : adieu torrents dont il distingue et reconnaît le mugissement autant que le son des voix domestiques : adieu blancs et gracieux villages épars sur les flancs des montagnes, semblables à des troupeaux de brebis disséminés dans de verts pâturages : adieu! Que la séparation est déchirante pour celui qui, étant

né et ayant grandi parmi vous, est forcé de vous quitter! Celui-là môme qui s'en éloigne volontairement, séduit par r espoir de faire fortune ailleurs, voit , en ce pénible moment, perdre de leur éclat ses rêves dorés de richesse; il s'étonne lui-même d'avoir pu se résoudre au départ et serait prêt à retourner sur ses pas, s'il no songeait à la possibilité de revenir un jour opulent. Plus il s'avance dans la plaine, et plus son regard se détourne las et ennuyé de cette immense uniformité ; l'air lui paraît lourd et sans vie; il pénètre morne et distrait dans les villes bruyantes, et les maisons ajoutées aux maisons, les rues aboutissant aux rues semblent lui ôter la respiration ; et, devant ces édifices qui font l'admiration de l'étranger, il pense avec un désir inquiet au petit champ de son village, à la maisonnette sur laquelle il a déjà depuis longtemps jeté ses vues et dont il espère, lorsqu'un jour il retournera riche à ses montagnes, pouvoir se rendre acquéreur.

Mais que dire de celle qui n'avait jamais porté au delà de ces cimes même un désir fugitif; qui avait encadré dans leur horizon tous ses plans d'avenir, et qui s'en trouve tout à coup jetée bien loin par une force perverse? de celle qui, arrachée en même temps à ses plus chères habitudes et troublée dans ses plus douces espérances, abandonne ces monts pour aller en quête de personnes étrangères qu'elle n'a jamais désiré connaître, et ne peut pas, même par l'imagination, entrevoir le moment fixé pour le retour? Adieu, maisonnette, tendre berceau, où, livrée au travail, mais agitée intérieurement par une pensée secrète, elle apprit à distinguer du bruit des pas de tout le monde le bruit des pas d'une personne attendue avec une émotion mystérieuse ! Adieu, maison encore pour le moment étrangère, maison qu'elle a si souvent, en passant, regardée à la dérobée, et non sans rougir, et où son esprit se complaisait à pressentir un séjour tranquille et durable d'épouse ! Adieu, église, où son âme s'était tant de fois réconfortée en chantant les louanges du Sei.<.neur ; où avait été promise et préparée la célébration

un rite ; où les secrètes aspirations de son cœur devaient être solennellement bénies, et l'amour lui être ordonné et sanctifié! Adieu ! Mais celui qui vous inspirait tant de joie est partout, et il ne trouble jamais le bonheur de ses eû^

fants, que pour leur en préparer^un plus grand et plus durable.

Telles étaient, à coup sûr, ou à peu près telles, les réflexions de Lucia; et guère différentes ne devaient être celles des deux autres voyageurs, pendant que la barque allait les approchant de plus en plus de la rive droite de TAdda.

Manzoni. — Les Fiancés*

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