CHAPITRE X
Il y a des moments où Tâme, particulièrement celle des jemies gens, est disposée de manière qu'il suffit de la moindre sollicitation pour obtenir d'elle tout ce qui a F apparence d'une belle action et d'un sacrifice : comme une fleur à peine éclose se laisse mollement aller sur sa tige fragile, prête à abandonner ses parfums au premier souffle d'air qui vient voltiger autour d'elle. Ces moments, que l'on devrait admirer avec un religieux respect, sont précisément ceux que l'astuce intéressée épie attentivement et saisit au vol pour surprendre et enchaîner une volonté qui n'est pas sur ses gardes.
A la lecture de cette lettre, le prince*** vit aussitôt la brèche ouverte à ses anciennes et opiniâtres visées. Il envoya dire à Gertrude de se rendre auprès de lui; et, en l'attendant, il s'apprêta à battre le fer pendant qu'il était chaud. Gertrude comparut ; et, sans lever les yeux sur son père, elle se jeta à ses pieds et eut à peine la force de dire : Pardon. Celui-ci lui fit signe de se lever; mais, d'une voix peu propre à la rassurer, il lui répondit que le pardon, il ne suffisait pas de le désirer, ni de l'implorer; que c'était là une chose trop facile et trop naturelle pour quiconque a été trouvé en faute et redoute le châtiment; qu'en somme il. fallait le mériter. Gertrude demanda tout bas et en tremblant ce qu'elle devait faire. A cela, le prince (notre cœur
so refuse à lui donner en ce moment le titre de père) ne r6pondit pas directement; mais il commença à parler longuement de la faute de Gertrude : et ces paroles froissaient le cœur de la pauvre fille comme une main calleuse promenée sur une plaie vive. Il continua en disant que quand même dans le cas où jamais il aurait eu d'abord quelque intention de rétablir dans le monde, elle avait maintenant mis à cela un obstacle insurmontable ; car, en homme d'honneur qu'il était, il ne se serait jamais senti le courage de faire présent à un galant homme d'une jeune personne qui avait donné d'elle-même un pareil témoignage. La malheureuse écoutait et était anéantie : alors le prince, radoucissant par degrés sa voix et ses paroles, poursuivit en ajoutant que toutefois, à tout péché, il y avait remède et miséricorde ; que le sien était de ceux pour lesquels le remède était plus nettement indiqué ; qu'elle devait voir dans cette triste aventure comme un avertissement que la vie du monde était trop pleine de périls pour elle
« Ah oui l s'écria Gertrude ébranlée par la crainte, préparée par la honte et transportée, en ce moment, par un soudain mouvement de tendresse.
— Ah! vous le comprenez aussi, n'est-ce pas? reprit incontinent le prince. Eh bien ! ne parlons plus du passé : tout est effacé. Vous avez pris le seul parti honorable, le. seul parti décent qui vous restât; mais, puisque vous l'avez pris spontanément et de bonne grâce, c'est à moi de vous le rendre agréable en tout et pour tout ; c'est à moi de vous en faire revenir tout l'avantage et tout le mérite : et je m'en charge. » En parlant ainsi, il agita une sonnette qui était sur la table, et dit au domestique qui entra : «La princesse et le jeune prince sur-le-champ.» Se retournant ensuite vers Gertrude, il poursuivit : « Je veux aussitôt leur faire part de ma joie; je veux qu'aussitôt tout le monde commence à vous traiter comme il convient. Une courte expérience vous a fait connaître ce qu'est un père sévère ; vous saurez désormais ce qu'est un père affectueux. »
A ces paroles, Gertrude demeurait, comme abasourdie. Tantôt elle se demandait comment ce oui, qui lui était échappé, avait pu avoir une si grande signification; tantôt ell^ cherchait s'il n'y aurait pas un moyen de le retirer 014
d'en restreindre le sens; mais la persuasion du prince paraissait si absolue, sa joie si jalouse, sa bienveillance si conditionnelle que Gertrude n'osa pas proférer une parole qui pût aucunement les troubler. Bientôt survinrent les deux personnages que le prince avait fait demander; et, en voyant là Gertrude, ils la fixèrent d'un regard incertain et étonné. Mais le prince, d'un air satisfait et affectueux qui leur en commandait un semblable: «Voilà, dit-il, la brebis égarée; et j'entends que ceci soit la dernière parole qui rappelle de tristes souvenirs. Voilà la joie, la consolation df». notre famille. Gertrude n'a plus besoin de conseils; ce que nous désirions pour son bien, elle Ta voulu elle-même spontanément. Elle est résolue, elle m'a fait entendre qu'elle est
résolue »Ace moment , Gertrude leva sur son père un
regard effaré et suppliant, comme pour le conjurer de suspendre; mais il contin ua imper t ubablement : «Qu'elle est résolue à prendre le voile.
—Brava ! bien ! » s'exclamèrent à la fois la mère et le fils ; et, l'un après l'autre, ils donnèrent l'accolade à Gertrude qui accueillit ces démonstrations d'amitié avec des larmes qui furent interprétées comme des larmes de bonheur. Alors le prince s'étendit en longs développements sur ce qu'il comptait faire pour rendre le sort de sa fille aussi heureux et aussi brillant que possible. Il parla des distinctions qu'elle aurait au monastère ainsi que dans le pays; qu'elle y serait comme une princesse, le représentant de la famille; qu'aussitôt que l'âge le permettrait, elle serait élevée à la première dignité; qu'en attendant, elle ne serait sujette quR de nom. La princesse et le petit prince renouvelaient à tout propos les félicitations et les applaudissements : Gertrude était comme possédée par un songe.
. « Il faudra ensuite fixer le jour où nous irons à Monza faire la demande à l'abbesse, dit le prince. Comme elle va être contente! Et puis ai-je besoin de dire combien tout le monastère saura apprécier l'honneur que lui fait Gertrude?
Au fait pourquoi n'irions-nous pas aujourd'hui même?
Gertrude prendra volontiers un peu l'air.
— Eh bien 1 allons, dit la princesse
— Je vais donner les ordres, ajouta le petit prince,
— Mais., proféra tout bas Gertrude.
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— Doucement , doucement , reprit le prince. Laissons-la elle-même en décider : peut-être aujourd'hui ne se sentelle pas assez bien disposée, et aimerait-elle mieux attendre jusqu'à demain. Dites, voulez-vous que nous allions aujourd'hui ou demain?
— Demain, répondit d'une voix faible Gertrude, à qui il semblait encore gagner quelque chose en gagnant un peu de temps.
— Demain, dit le prince d'un ton solennel : Elle a décida qu'on ira demain. En attendant, je vais aller demander au vicaire des religieuses de me fixer un jour pour l'examen. »
Aussitôt dit, aussitôt fait : le prmce sortit, et se rendit effectivi^ment (ce qui ne fut pas un petit honneur) chez le vicaire en question ; et il en eut promesse pour le surlendemain.
Pendant tout le reste de cette journée, Gertrude n'eut pas deux minutes de répit. Elle aurait désiré pouvoir reposer son esprit de tant d'émotions, laisser, pour ainsi dire, s'éclaircir ses pensées ; se rendre compte à elle-même de ce qu'elle avait fait, de ce qu'elle avait à faire; savoir ce qu'elle voulait; ralentir un moment cette machine qui, mise à peine en mouvement, prenait déjà sa course d'une manière si précipitée ; mais il n'y eut pas moyen. Les occupations se succé daient sans trêve, elles s'engrenaient, pour ainsi dire, les unes dans les autres. Après ce solennel entretien, elle fut conduite dans le cabinet de la princesse pour y être, sous sa direction, parée et ajustée des mains de sa propre camériste. On n'avait pas encore terminé de mettre la dernière main à sa toilette, que l'on vint annoncer que la table était servie. Gertrude passa au milieu des révérences des domestiques qui lui donnaient des marques de congratu- 1 lation pour son rétablissement, et se trouva ensuite en pré- 1 sence de quelques-uns de ses parents les plus proches qui ' avaient été conviés en toute hâte pour lui faire honneur et ; pour se féliciter avec elle des deux heureuses nouvelles, celle i de son retour à la santé et celle de la manifestation de sa > vocation.
La jeune épouse (c'est ainsi que l'on appelait les jeunes ! personnes qui étaient sur le point de prendre l'habit; et tout le monde, dès son apparition, salua Gertrude de ce nom), la
jeune épouse eut assez à faire pour répondre à tous les compliments qui lui étaient adressés. Elle sentait bien que chacune de ses réponses était comme un nouveau consentement, une nouvelle conlîrmation ; mais le moyen de répondre autrement? Peu après le repas, vint Fheure de la promenade. Gertrude monta dans line calèche avec sa mère et avec deux de ses oncles qui s'étaient trouvés au nombre des conviés. Après le tour usuel, on vint aboutir à F avenue Marina qui traversait alors F espace aujourd'hui occupé par les jardins publics, et était le lieu de rendez-vous où les seigneurs venaient en équipage pour se récréer des fatigues et des ennuis de la journée. Les deux oncles parlèrent beaucoup à Gertrude, comme les convenances F exigeaient en ce jour; et Tun d'eux, qui, mieux que l'autre, paraissait connaître chaque personne, chaque équipage, chaque livrée, et avait à tout instant quelque chose à dire du seigneur un tel et de la signera une telle, s'interrompit tout à coup et, se tournant vers sa nièce : Ah l petite espiègle, lui dit-il ; vous donnez un coup de pied à toutes ces niaiseries : vous êtes une rusée, vous ; vous nous plantez là, dans les embarras, nous autres pauvres mondains, et vous allez mener une bienheureuse vie, et monter au paradis en carrosse.
Sur la brune, on retourna à la maison; et les domestiques, descendant en hâte avec des flambeaux., annoncèrent que beaucoup de visiteurs étaient à attendre. La grande nouvelle s'était répandue^ et parents et amis s'empressaient de venir faire leur devoir. On entra dans le salon de conversation. La jeune épouse en fut l'idole, le joujou, la victime. C'était à qui s'en emparerait : qui se faisait promettre des dragées; qui lui promettait d'aller lui faire des visites; qui lui parlait de la mère une telle, sa parente; qui d'une autre mère une telle, sa connaissance; qui vantait le beau ciel de Monza; qui parlait, la bouche pleine, de la haute dignité dont elle y jouirait. D'autres, qui n'avaient pas encore pu approcher de Gertrude ainsi assiégée, se tenaient guettant le moment de pouvoir s'avancer, et éprouvaient une sorte de remords jusqu'à ce qu'ils se fussent acquittés de leur devoir. Peu à peu la réunion alla en s'éclaircissant; tous s'en allèrent sans regrets, les uns après les autres^ et Gertrude resta seule avec la famille.
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€ Finalement, dit le prince, j'ai eu la consolation de voir, ma fille traitée selon son rang. Il faut convenir toutefois qu'elle s'est aussi comportée à merveille, et qu'elle a prouvé qu'elle ne sera pas embarrassée pour jouer le premier rôle et pour soutenir l'honneur de la famille. 5>
On soupa à la hâte pour se retirer de bonne heure, afin d'être prêts le lendemain de bon matin.
Gertrude consternée, dépitée et, en même temps, un peu enorgueillie de toutes les flatteries de cette journée, se ressouvint en ce moment de ce qu'elle avait enduré de la part de sa geôlière; et, voyant son père si bien disposé à lui complaire en tout, hormis en une seule chose, elle voulut profiler de Tapogée où elle se trouvait pour satisfaire au moins une des passions qui la torturaient. Elle manifesta donc une grande répugnance à se retrouver avec cette' femme en se plaignant très-amèrement de ses procédés.
« Comment! dit le prince, cette femme vous a manqué , de respect! Demain, demain je lui laverai la tête, et de la belle manière. Fiez-vous à moi et comptez que vous en aurez entière satisfaction. En attendant, ma fille, dont je suis content, ne doit pas avoir auprès d'elle une personne qui lui déplaît. » Cela dit, il fit appeler une autre femme à laquelle il ordonna de se tenir au service de Gertrude qui, ruminant alors et dégustant la satisfaction qu'elle venait d'obtenir, s'étonnait d'y trouver si peu de saveur en comparaison du vif désir qu'elle en avait éprouvé. Ce qui, même malgré elle, captivait toute sa réflexion, c'était le sentiment des progrès effrayants qu'elle avait faits en ce jour sur le chemin du cloître, et la pensée que, pour en revenir mainteuant, il lui faudrait une force et une résolution infiniment plus grandes que celles qui auraient pu sufllre quelques jours auparavant, et dont pourtant elle ne s'était pas sentie capable.
La femme qui vint pour l'accompagner à sa chambre, était déjà ancienne dans la maison. Elle avait été la gouvernante du jeune prince qu'elle avait reçu des bras de sa nourrice et élevé jusqu'à l'adolescence; et elle avait placé en lui tout son orgueil, toutes ses espérances, toute sa gloire. La décision prise en^ce jour Tavait rendue aussi heureuse que s'il se fût agi d'une bonne fortune l'intéressant personnellement.
Pour compléter la journée, Gertrude fut forcée d'écouter les félicitations, les louanges et les conseils de cette vieille femme qui se mit à F entretenir de plusieurs de ses tantes et grand'tantes qui s'étaient trouvées très-enchantées de la vie monastique parce que, étant issues de cette noble famille, elles avaient toujours joui des premières dignités, avaient toujours su tenir une main au dehors et, de leur parloir, étaient sorties plus d'une fois victorieuses d'entreprises où les plus grandes dames du monde avaient échoué. Elle lui parla des visites qu'elle ne manquerait pas de recevoir,et de celle surtout que lui ferait aussi un jour le seigneur jeune prince avec sa jeune épouse qui ne pourrait être, à coup sûr, qu'une très-grande dame; et qu'alors non-seulement le monastère, mais tout le pays serait en émoi. La vieille gouvernante avait parlé pendant qu'elle déshabillait Gertrude, elle parlait que Gertrude était déjà couchée, el Gertrude dormait qu'elle parlait encore. La jeunesse et la fatigue avaient été plus fortes que les soucis. Le sommeil fut agité, troublé, plein de rêves pénibles, mais il ne fut interrompu que par la voix stridente de la vieille femme qui vint de grand matin la réveiller pour qu'elle s'apprêtât au voyage de Monza.
« Debout, debout, notre jeune épouse! Il fait grand jour; et, avant que vous soyez habillée et ajustée, il faudra bien une heure. Madame la princesse est en train de se lever : on l'a réveillée quatre heures plus tôt que d'habitude. Le seigneur jeune prince est déjà descendu aux écuries, puis il est remonté, et est tout prêt pour le départ quand on voudra. Toujours alerte comme un levraut, ce diablotin: mais il était ainsi même dès sa plus tendre enfance; et je puis en parler savamment, moi qui l'ai tenu dans mes bras. Mais, lorsqu'il est pour partir, il ne faut pas le faire attendre; car alors, bien qu'il soit de la meilleure pâte du monde, il s'impatiente et mène beau bruit. Ce cher enfant! Il ne faut pas lui en vouloir, c'est un effet de tempérament ; et puis cette fois il a aussi un peu raison; car, après tout, c'est pour vous qu'il prend toute cette peine. Gare, dans ces momentslà, à qui s'aviserait de le heurter! Il n'a de respect pour personne, hormis pour le seigneur prince. Mais un jour c'est lui qui sera le seigneur prince; le plus tard possible toute-
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fois. Vite, vite, signorina; pourquoi restez-vous donc ainsi ébahie à me regarder? A Theure qu'il est, vous devriez déjà être hors du nid. »
A ridée du petit prince impatienté, toutes les autres pensées qui, dès son réveil, étaient venues en foule se presser dans r esprit de Gertrude, se levèrent aussitôt comme une volée de moineaux à Fapparition d'un épouvantail. Elle obéit, s'habilla à !a hâte, se laissa ajuster et descendit au salon où ses parents et son frère se trouvaient réunis. On la fit s'asseoir sur un fauteuil et on lui apporta une tasse de chocolat; ce qui, en ce temps-là, équivalait à la robe viri'o que l'on donnait chez les Romains.
Lorsqu'on vint annoncer que la voiture était prête, le prince tira sa fille à l'écart et lui dit: «Allons Gertrude, hier vous vous êtes fait honneur: aujourd'hui vous devez vous surpasser. Il s'agit de paraître au monastère et dans le pays où vous êtes appelée à tenir le premier rang. On vous attend. (Il est inutile de dire que le prince avait, le jour précédent, envoyé un avis à l'abbesse). On vous attend, et tous les yeux seront fixés sur vous. De la dignité et de la désinvolture. L'abbesse vous demandera ce que vous désirez: affaire de pure formalité. Vous pouvez répondre que vous demandez à être admise à prendre l'habit dans ce couvent où vous avez été élevée avec tant de sollicitude, et où vous avez reçu tant de marques d'amitié : ce qui est la pure vérité. Prononcez ce peu de mots d'un air dégagé, afin que l'on ne puisse pas dire que l'on vous a fait la leçon et que vous ne savez pas parler par vous-même. Ces bonnes mères ne savent rien de ce qui est arrivé : c'est un secret qui doit rester enseveli au sein de la famille. Toutefois, n'ayez pas un visage contrit et incertain qui puisse donner lieu à quelque soupçon. Montrez de quel sang vous êtes issue : soyez, affable et modeste; mais souvenez-vous qu'en ce lieu, hormis' votre famille, il n'y a personne au-dessus de vous. »
Sans attendre de réponse, le prince se mit en mouvement: Gertrude, la princesse et le petit prince le suivirent; ils descendirent l'escalier et les voilà en voiture. Les embarras et les soucis du monde et la vie heureuse du cloître, surtout pour les jeunes filles d'une illustre naissance, furent le sujet de la conversation pendant le trajet. Vers la fin du voyage.
le prince renouvela ses instructions à sa fille et lui répéta plusieurs fois la formule de la réponse. En entrant clans ce pays, Gertrude se sentit le cœur serré; mais son attention fut momentanément attirée par je ne sais quels seigneurs qui, ayant fait arrêter la voiture, débitèrent je ne sais quel compliment. On se remit en route et Ton se dirigea p^uslen-' tement vers le monastère sous les regards d'une foule de curieux qui accouraient de toutes parts sur leur passage. Au moment où la voiture s'arrêta devant ces murs, devant cette porte, le cœur de Gertrude se serra encore bien davantage. On descendit entre deux files de peuple que les domestiques faisaient se tenir en arrière. Tous ces yeux fixés sur la pauvre fille lui imposaient Tobligation d'étudier à chaque instant sa contenance; mais ceux qui, plus que tous les autres ensemble, Ja tenaient en respect, c'étaient ceux de son père, vers lesquels , malgré la crainte si grande qu'ils lui inspiraient, elle ne pouvait s'empêcher de tourner à tout moment les siens. Et ces deux yeux gouvernaient ses mouvements et l'expression même de sa physionomie, comme par le moyen de rênes invisibles.
Après avoir traversé la première cour, on entra dans la seconde, et là apparut la porte du cloître intérieur toute grande ouverte et entièrement occupée par des religieuses. Au premier rang, était l'abbesse entourée des plus anciennes : derrière elles, d'autres religieuses pêle-mêle, quelquesunes sur la pointe des pieds : au dernier rang, les sœurs converses montées sur des escabeaux. On voyait aussi çà et là, parmi les frocs, scintiller à mi-hauteur quelques petits yeux, apparaître quelques petits visages : c'étaient les plus adroites et les plus hardies des pensionnaires qui, se glissant, s' insinuant entre les religieuses, étaient parvenues à se faire quelques petits jours, afin de voir, elles aussi^, quelque chose. Du sein de cette foule, s'élevaient des acclamations : on voyait beaucoup de bras s'agiter en signe de bienvenue et de réjouissance. On arriva à la porte; Gertrude se trouva face à face avec la mère-abbesse. Après les premiers compliments, celle-ci, avec un accent à la fois joyeux et solennel, lui demanda ce qu'elle désirait en ce lieu où il n'y avait personne qui pût rien lui refuser.
€ Jeviens...» commença à dire Gertrude; mais, au moment
•A'Tanzoni. — Les Fiancés. !• — A^
de proférer les paroles qui devaient décider presque irrévocablement de sa destinée, elle éprouva un instant d'hésitation et demeura les yeux fixés sur la foule qui était devant elle. En cet instant, elle vit une de ses compagnes les plus intimes qui la regardait d'un certain air mêlé de compassion et de malice, et qui semblait dire : Ahl la voilà donc tombée dans le panneau, la belle! Cette vue, en réveillant plus vivement dans son âme tous ses anciens sentiments, lui restitua aussi un peu de son premier, mais trop faible courage; et déjà elle était à chercher une réponse quelconque, différente de celle qui lui avait été inculquée. Mais, ayant levé les yeux sur son père, comme pour essayer ses forces, elle aperçut dans ses traits une inquiétude si sombre,. une impatience si menaçante que, résolue par frayeur et avec la même promptitude qu'elle aurait mise à prendre la fuite devant un objet terrible, elle poursuivit : « Je viens demander d'être admise à prendre l'habit de religieuse dans ce couvent où j'ai été élevée avec tant d'affection. » L'abbessô' s'empressa de répondre qu'il lui était assez pénible, en cette circonstance, que les règlements lui- défendissent de donner immédiatement une réponse qui ne pouvait être prononcée que par les suffrages communs des religieuses, et qui devait être précédée de la licence des supérieurs. Que toutefois Gertrude connaissait assez les sentiments qu'on avait pour elle en ce lieu, pour prévoir quelle serait cette réponse ; et qu'en attendant aucun règlement n'empêchait ni l'abbesse ni les sœurs de manifester la joie qu'elles ressentaient de cette demande. Il s'éleva alors un tumulte confus de congrar tulations et d'acclamations. On apporta aussitôt de grands plateaux remplis de sucreries qui furent présentées d'abord à la jeune épouse et ensuite aux parents. Tandis que quelquesunes des religieuses se l'arrachaient, que d'autres faisaient des compliments à sa mère et d'autres au jeune prince, l'abbesse fit prier le prince de vouloir bien venir à la grille du parloir où elle l'attendait. Elle était accompagnée de deux anciennes; et, lorsqu'elle le vit paraître, « Seigneur prince, dit-elle, pour me conformer aux règlements... pour remplir une formalité indispensable, bien que dans ce cas... pourtant je suis forcée de vous dire... que toutes les fois qu'une jeune fille demande à être admise à prendre l'habit... la
supérieure, que je suis indignement.. . est tenue d'avertir les parents... que... si par hasard... ils contraignaient la volonté de leur fille, ils encourraient F excommunication. Vous m'excuserez...
— Parfaitement, parfaitement, révérende mère. Je loue votre exactitude; c'est trop juste... Mais vous ne pouvez douter...
— Oh! songez donc, seigneur prince., j'ai parlé pour remplir une obligation très-précise... du reste...
— Sans doute, sans doute, mère-abbesse. »
Après avoir échangé ce peu de mots, les deux interlocuteurs se firent mutuellement une révérence et se séparé^ rent, comme s'il avait été également à charge à F un et à Tautre de prolonger cet entretien; et ils allèrent rejoindre chacun leur compagnie, Fun au dehors et l'autre au dedans de F enceinte du cloître. Allons, dit le prince : Gertrude aura bientôt tout le loisir de jouir à son aise de la compagnie de ces bonnes mères. Pour le moment, nous les avons assez longtemps dérangées. Et, ayant fait un salut, il donna à entendre qu'il voulait partir. La famille se mit en mouvement, on renouvela les compliments et on partit.
Pendant le retour, Gertrude n'avait guère envie de parler. Effrayée du pas qu'elle venait de faire, honteuse de sa lâcheté, dépitée contre les autres et contre elle-même, elle supputait tristement les occasions qui lui restaient encore de dire non; et, laiblement, confusément, elle se promettait h elle-même que dans celle-ci, ou dans celle-là ou dans cette autre elle serait plus avisée et plus forte. Toutes ces pensées n'avaient pourtant pas encore entièrement dissipé de son esprit la frayeur que lui avait causée ce regard courroucé de son père; si bien que, lorsque, par un coup d'œil jeté à la dérobée sur son visage, elle parvint à s'assurer qu'il n'y restait plus aucun vestige de colère, et que même . il semblait très-satisfait d'elle, elle s'en estima très-heureuse et fut pour un moment toute contente.
A peine arrivés, il fallut d'abord s'occuper d'une longue et minutieuse toilette, puis vint le dîner, puis quelques visites, puis la promenade, puis la conversation, et puis le souper. Ce repas touchait à sa fin lorsque le prince mit sur le tapis une autre affaire, le choix de la marraine. C'est
ainsi qu'on appelait une dame qui, à la prière des parents, devenait la gardienne et la conductrice de la future religieuse durant le temps qui devait s'écouler entre la demande et la prise d'habit; et ce temps était employé à visiter les églises, les édifices publics, les sociétés, les villas, les sanctuaires ; en un mot, toutes les choses les plus notables de la ville et des environs, afin que la jeune personne, avant de prononcer un vœu irrévocable, se rendît bien compte de ce a quoi elle renonçait.
« Il faudra songer à une marraine, dit le prince, attendu que demain le vicaire des religieuses viendra pour les formalités de F examen et qu'aussitôt après Gertrude sera proposée au chapitre pour être acceptée par les mères.» En prononçant ces paroles, il s'était tourné du côté de la princesse; et celle-ci, prenant cela pour une invitation à donner son avis, commençait à dire : Il y aurait... Mais le prince l'interrompit : « Non, non, madame la princesse : la marraine doit avant tout agréer à la jeune épouse ; et bien que l'usage général en confère le choix aux parents, néanmoins .Gertrude a tant de jugement, tant de tact qu'elle mérite bien que l'on s'écarte pour elle des règles ordinaires. » Et se tournant vers Gertrude dans l'attitude de quelqu'un qui annonce une grâce singulière, il poursuivit : « Chacune des dames qui se sont trouvées ce soir à la conversation possède les conditions nécessaires pour être marraine d'une fille de notre maison; et chacune, j'aime à le croire, se tiendra honorée d'avoir la préférehce : choisissez vous-même. »
Gertrude sentait bien que choisir, c'était donner un nouveau consentement; mais la proposition était faite avec tant de solennité qu'un refus aurait pu sembler du mépris, et que s'en excuser aurait pu paraître de l'ingratitude ou tout au moins une chose désobligeante. Elle fit donc encore ce nouveau pas, et elle nomma la dame qui, dans cette soirée, lui avait été le plus sympathique, c'est-à-dire, celle qui lui avait fait le plus de caresses, qui l'avait le plus flattée, qui l'avait traitée avec ces manières familières, affectueuses et empressées qui donnent les apparences d'une ancienne amitié à une connaissance datant à peine de quelques instants. Vous ne pouviez mieux choisir, s'écria le prince qui précisément désirait et s'attendait à ce choix. Que ce fut calcul ou hasard, il était
arrivé ce qui arrive lorsqu'un prestidigitateur, faisant passer sous vos yeux les cartes d'un paquet, vous dit d'en penser une qu'ensuite il se fait fort de deviner ; mais il a pris soin de vous les faire passer de manière que vos yeux ne puissent s'arrêter que sur une seule. Cette dame avait tellement entouré Gertrude pendant toute la soirée, elle l'avait tellement occupée d'elle-même qu'il aurait fallu à la jeune fille un véritable effort d'imagination pour penser à une autre. Tant d'empressement, d'ailleurs, n'était pas sans motifs : la dame avait, depuis longtemps déjà, arrêté ses vues sur le jeune prince pour en faire son gendre ; elle regardait par conséquent les affaires de cette maison comme les siennes propres; et il était bien naturel qu'elle s'intéressât à cette chère Gertrude autant que ses parents les plus proches.
Le lendemain, Gertrude s'éveilla avec la préoccupation de l'examinateur qui devait venir; et, tandis qu'elle était à se demander si et comment elle pourrait saisir cette occasion si décisive pour revenir sur ses pas, le prince la fit appeler. « Eh bien ! ma fille^^ lui dit-il : jusqu'ici vous vous êtes comportée on ne peut mieux : aujourd'hui il s'agit de couronner l'œuvre. Tout ce qui s'est fait jusqu'à ce jour a été fait de votre consentement. Si, dans cet intervalle, il vous était survenu quelque doute, quelque petit repentir, caprices de jeunesse, vous auriez dû vous en expliquer ; mais, au point où en sont maintenant les choses, le temps des enfantillages est passé. Cet homme de bien qui doit venir ce matin vous fera mille questions sur votre vocation : il vous demandera si c'est de votre plein gré que vous entrez au couvent, et le pourquoi, et le comment, et que sais-je? Si vous tâtonnez dans vos réponses, il vous tiendra sur la sellette Dieu sait combien de temps. Ce serait pour vous un grand ennui et une bien grande fatigue; mais il en pourrait aussi résulter un inconvénient beaucoup plus grave. Après toutes les démonstrations publiques qui ont été faites, la moindre hésitation que vous laisseriez paraître mettrait mon honneur en question, pourrait faire croire que j'ai pris une légèreté de votre part pour une résolution sérieuse, que j'ai
agi avec précipitation, que j'ai que sais-je encore? Dans
ce cas, je me verrais dans la nécessité de choisir entre deux
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partis également douloureux : ou de laisser le monde se faire une triste opinion de ma conduite ; et ce parti ne saurait en aucune manière se concilier avec ce que je me dois à noi-môme : ou de dévoiler le véritable motif de votre réso- /ution et... » Mais, à ce moment, voyant que Gertrude était devenue toute de feu, que ses yeux se gonflaient, que soik visage se contractait comme les pétales d'une fleur sous les bouffées brûlantes du vent qui précède Forage, il interrompit ce discours et, rassérénant son visage, il reprit: «Allons, allons, tout dépend de vous, de votre sagesse. Je sais que vous en avez beaucoup et que vous n'êtes pas fille à gâter sur sa fin ce que vous avez si bien commencé; mais il était de mon devoir de prévoir tous les cas. Qu'il n'en soit plus question; et restons d'accord sur ceci, que vous répondrez avec assurance, et de manière à ne pas faire naître des doutes dans l'esprit de ce saint homme. De cette façon, vous en serez aussi beaucoup plus tôt quitte. » Et là-dessus, après avoir suggéré quelques réponses aux interrogations qui pourraient lui être adressées, il aborda le thème ordinaire des douceurs et des jouissances réservées à Gertrude dans le monastère ; et il l'entretint de cela tant et si bien que finalement un domestique vint annoncer l'examinateur. Le prince, après une courte répétition des instructions les plus importantes, laissa sa fille seule avec l'ecclésiastique, ainsi que le prescrivaient les règlements.
Le saint homme arrivait avec l'opinion déjà en partie formée que Gerti'ude avait une grande vocation pour le cloître, ainsi que le lui avait donné à entendre le prince lorsqu'il était allé l'inviter. Il est bien vrai que le bon prêtre, qui savait que la défiance était une des vertus les plus nécessaires de son ministère, avait pour maxime de ne jamais se presser d'ajouter foi à de semblables affirmations, et de se tenir en garde contre les préventions ; mais il est bien rare que des paroles affirmatives prononcées avec assurance par une personne grave, en quelque genre que ce soit, ne déteignent pas sur l'esprit de celui qui les écoute. Après les compliments d'usage : « Signorina, dit-il/ je viens jouer auprès de vous le rôle du diable ; je viens mettre en doute ce que, dans votre demande, vous avez donné pour certain ; je viens placer sous tos yeux les diflficiiltés. et
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m'assurer si vous les avez bien prises en considération. Veuillez me permettre de vous adresser quelques questions.
— Tout à votre aise; parlez, répondit Certitude. »
Le bon prêtre commença alors à l'interroger dans la forme prescrite par les règlements. Est-ce bien dans votre cœur, librement, spontanément que vous avez puisé la résolution de vous faire religieuse? N'y a-t-il eu aucune menace ou aucune séduction dont vous ayez subi F influence? N'at-on usé d'aucune autorité pour vous y déterminer? Parlez sans ménagements, en toute franchise à un homme dont le devoir est de connaître votre vraie volonté, afin d'empêcher qu'il vous soit fait violence en aucune manière.
La vraie réponse à une telle demande se présenta aussitôt à l'esprit de Gertrude avec une terrible évidence. Mais, pour donner cette réponse, il fallait en venir à une explication, dire ce dont elle était menacée, raconter toute une histoire. L'infortunée recula épouvantée devant cette idée, et se mit aussitôt en quête d'une autre réponse, n'importe laquelle, qui pût la soustraire le mieux et le plus vite possible à cette pénible torture. «Je me fais religieuse, dit-elle en cachant son trouble, je me fais reUgieuse de mon plein gré, librement.
— Depuis combien de temps cette pensée vous est-elle venue? demanda encore le bon prêtre.
— Je l'ai toujours eue, répondit Gertrude, devenue, après ce premier pas, plus hardie à mentir contre elle-même.
— Mais quel est le motif principal qui vous décide à vous faire religieuse? »
Le bon prêtre ne savait pas quelle terrible corde il touchait; et Gertrude fit un grand effort sur elle-même pour ne pas laisser percer sur son visage l'effet que ces paroles produisaient sur son esprit. «Le motif, dit-elle, c'est de ser- Viv Dieu et de fuir les dangers du monde.
— Ne serait-ce pas quelque chagrin? quelque ... perme1>te? ... quelque caprice? 11 arrive parfois qu'une cause momentanée produit une impression si vive qu'elle semble devoir durer toujours ; puis quand cette cause vient à cesser et que le cœur change, alors ...
— Non, non, répondit précipitamment Gertrude, le motif est bien celui que je vous ai dit. »
Le vicaire , bien plutôt pour accomplir intégralement son devoir que parce qu'il jugeât la chose nécessaire, continua ses interrogations ; mais Gertrude était décidée à le tromper jusqu'au bout. Outre la répugnance qu'elle éprouvait à la seule pensée de révéler sa faiblesse à ce brave et digne prêtre qui paraissait si loin de soupçonner une telle chose d'elle, la pauvre tille songeait aussi, d'autre part, qu'il pourrait bien l'empêcher d'être religieuse, mais que là s'arrêtait son autorité sur elle, ainsi que sa protection. Une fois lui parti, elle resterait seule avec le prince; et ce qu'elle aurait ensuite à endurer dans cette maison, le bon prêtre n'en saurait rien, ou le sachant même, avec toute la meilleure intention, il ne pourrait rien faire de plus que de la plaindre. L'examinateur fut las de questionner avant que l'infortunée le fût de mentir; et, voyant que ses réponses concordaient toujours parfaitement entre elles et n'ayant aucune raison pour en suspecter la sincérité, il finit par changer de langage, lui dit tout ce qu'il croyait de plus propre à la confirmer dans sa bonne résolution; puis, l'en ayant félicitée, il prit congé d'elle. En traversant les appartements pour sortir, il rencontra le prince qui avait l'air de passer par là par hasard ; et il lui adressa, à lui aussi, ses félicitations pour les bonnes dispositions où il avait trouvé sa fille. Le prince avait été jusqu'alors dans une perplexité très-anxieuse : à cette nouvelle, il respira; et, oubliant sa gravité accoutumée, il alla presque en courant vers Gertrude, la combla de louanges, de caresses et de promesses avec les transports d'uue joie cordiale, d'une tendresse en grande partie sincère. Ainsi est fait cet inextricable brouillamini du cœur humain.
Nous ne suivrons pas Gertrude dans cette tournée ininterrompue de spectacles et de divertissements; pas plu? que nous ne nous arrêterons à décrire en détail et par ordrc les sentiments de son cœur dans cette période de temps : ce Serait une histoire de douleurs et de fluctuations trop monotone et une répétition de choses que nous avons déjà dites. L'aménité des sites, la variété des objets, cette joie de se sentir transportée çà et là, à l'air libre, lui rendaient encore plus odieuse l'idée du lieu où, à la fin, elle descendrait de voiture pour la dernière fois, pour toujours. Plus poi-
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gnantes encore étaient leg impressions qu'elle éprouvait dans les réunions, dans les fêtes de la ville. La vue des jeunes dames auxquelles on donnait le titre d'épouses, dans le sens le plus naturel et le plus usité de ce mot, éveillait en elle un sentiment de jalousie, un chagrin qui la rongeait d'une manière insu i'^portable; parfois aussi la vue de quelque autre personnage lui faisait sembler que dans la possession de ce titre devait consister le comble de la félicité. D'autres fois, la pompe des palais, la richesse des ameublements, le bourdonnement et le bruit joyeux des réunions lui communiquaient une ivresse, une ardeur telle de vivre heureuse qu'elle se promettait à elle-même de se dédire, de tout souffrir, plutôt que de retourner à l'ombre froide et morte du cloître. Mais toutes ces résolutions s'évanouissaient devant la considération plus calme des difficultés, à un seul regard jeté sur le visage du prince. Quelquefois aussi la pensée qu'il lui fallait abandonner pour toujours ces jouissances, lui en rendait amer et pénible ce court essai ; comme le malade dévoré par la soif regarde avec ressentiment et repousse presque avec dépit la cuillerée d'eau (4ue le médecin lui accorde à grande peine.
Sur ces entrefaites, le vicaire des religieuses avait délivré l'attestation nécessaire, et la licence de tenir le chapitre pour l'acceptation de Gertrude était arrivée. Le chapitre se tint, on réunit, comme on devait s'y attendre, les deux tiers des votes secrets qui étaient exigés par les règlements, et Gertrude fut acceptée. Elle-même alors, fatiguée de ce long supplice, demanda à entrer le plus tôt possible au monastère. Il n'y avait certes personne qui voulût faire opposition à cet empressement. On se conforma donc à sa volonté; et, conduite en grande pompe au monastère, elle y prit l'habit.
* Après douze mois de noviciat pleins de regrets et de repentirs, elle arriva au moment de la profession, c'est-àdire, à ce moment où il lui fallait, de deux choses l'une, ou prononcer un 7ion plus étrange, plus inattendu, plus scandaleux que jamais, ou répéter un oui déjà dit tant de fois : elle le répéta, et fut religieuse pour, toujours.
C'est une des propriétés particulières et incommunicables de la religion chrétienne, que de pouvoir donner paix
et direction à quiconque recourt à elle, en quelque conjoncture et pour quelque motif que ce soit. Si le passé est susceptible de remède , elle indique ce remède, le fournit et prête les lumières et la force nécessaires pour l'appliquer, n'importe à quel prix; sinon, elle donne le moyen de faire réellement et en effet ce que Ton dit en proverbe, de nécessité vertu. Elle enseigne à continuer avec sagesse ce qui a été entrepris par légèreté ; elle plie Tâme à embrasser presque avec inclination ce qui lui a été imposé par la force, et donne à un choix qui fut téméraire, mais qui est irrévocable, toute la sainteté, toute la maturité et, disons-le même franchement, toutes les joies de la vocation. C'est une voie ainsi faite que, de quelque dédale, de quelque précipice qu'il y parvienne et s'y engage, l'homme peut dorénavant cheminer en sûreté et avec courage, et parvenir tranquillement à une fin tranquille. Par ce moyen, Gertrude aurait pu devenir une religieuse sainte et heureuse, de quelque manière qu'elle le fût devenue; mais, loin de là, l'infortunée se débattait sous le joug et, de cette façon, elle n'en sentait que plus fortement le poids et les meurtrissures. Un incessant regret de la liberté perdue, l'horreur de son état présent, une laborieuse poursuite de vains désirs qui ne seraient jamais satisfaits, telles étaient les principales occupations de son âme. Elle ruminait sans cesse ce passé si amer, elle rassemblait dans sa mémoire toutes les circonstances par lesquelles elle avait été conduite là où elle était, et défaisait mille fois inutilement par la pensée ce qu'elle avait fait en action; elle s'accusait elle-même de lâcheté, elle accusait les autres de tyrannie et de perfidie, et dévorait sa rage. Elle idolâtrait à la fois et pleurait sa beauté, gémissait sur sa jeunesse destinée à se consumer en un lent martyre, et enviait dans de certains moments n'importe quelle femme qui, dans n'importe quelle condition et avec n' importe quelle conscience, pouvait librement dans le monde jouir de ces dons.
La vue de ces religieuses qui avaient coopéré à l'entraîner là-dedans lui était odieuse. Elle se rappelait les artifices et les stratagèmes qu'elles avaient mis en œuvre, et les en payait par autant de grossièretés, par autant de bizarreries, voire même par des reproches directs. Il leur fallait
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le plus souvent supporter tout cela et se taire; attendu que, si le prince avait trouvé bon de tyranniser sa fille autant qu'il avait été nécessaire pour la réduire au cloître, une fois son but atteint, il n'aurait pas aussi facilement souffert que d'autres prétendissent avoir raison contre son propre sang; et, à la moindre plainte qu'elle eût fait entendre, elles auraient pu courir le risque de perdre cette grande protection,et peut-être même de voir le protecteur se changer en ennemi. 11 semble qu'elle aurait dû éprouver une certaine inclination pour les autres religieuses qui n'avaient pas trempé dans cette ignoble intrigue, et qui, sans l'avoir désirée pour compagne, l'aimaient comme telle; qui, pieuses, occupées et joyeuses, lui montraient, par leur exemple, comment, même en ce lieu, on pouvait non-seulement vivre, mais encore être heureux. Mais celles-ci aussi lui étaient odieuses pour une autre raison. Leurs dehors de piété et de contentement devenaient à ses yeux comme un reproche de son humeur inquiète et de ses manières fantasques; aussi ne laissait-elle échapper aucune occasion de les railler par derrière, en les traitant de bigotes, ou de les déchirer à belles dents, en les traitant d'hypocrites. Peut-être auraitelle eu moins d'aversion à leur égard si elle avait su ou deviné que les quelques boules noires qui s'étaient trouvées dans l'urne où avait été décidée son acceptation, c'étaient précisément elles qui les y avaient déposées.
Parfois il lui sem?3lait trouver quelque consolation en usant du commandement, en se voyant courtisée au dedans, visitée par quelque flatteur du dehors, en venant à bout de quelque entreprise, en employant sa protection, en s' entendant appeler la Signera; mais quelles consolations ! Le cœur, qui sentait leur insuffisance, aurait voulu de temps en temps pouvoir y ajouter aussi et savourer les consolations de la religion; mais celles-ci ne sont accordées qu'à ceux qui font bon marché des autres; de même que le naufragé, pour s'accrocher à la planche qui peut le conduire sain et sauf au rivage, est bien obligé de desserrer la main et de lâcher les algues et les branches qu'il avait saisies par une sorte de rage instinctive.
Peu après sa profession, Gertrude avait été choisie pour maîtresse des pensionnaires ; or, je vous laisse à penser de
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quelle manière devaient être menées ces jeunes filles sous une telle discipline. Ses anciennes compagnes étaient toutes sorties du couvent ; mais elle gardait toutes les passions de ce temps et, bon gré mal gré, les élèves étaient forcées d'en subir le contre-coup. Lorsqu'elle songeait que beaucoup d'entre elles étaient destinées à ce genre de vie dont elle avait perdu tout espoir, elle éprouvait contre ces pauvres créatures un ressentiment, presque un désir de vengeance ; et elle les opprimait, les rudoyait, leur faisait escompter par anticipation le bonheur dont elles étaient plus tard appelées à jouir. Celui qui, dans ces moments, aurait entendu avec quelle colère majestueuse elle les grondait pour la moindre petite peccadille, aurait pu la prendre pour une personne d'une austérité religieuse portée jusqu'à l'excès. Dans d'autres moments, le même sentiment d'horreur qu'elle éprouvait pour le cloître, pour la règle, pour l'obéissance éclatait en des accès d'une humeur tout opposée. Alors, nonseulement elle tolérait la dissipation bruyante de ses élèves, mais elle l'excitait; elle se mêlait à leurs jeux et les rendait plus désordonnés; elle prenait part à leurs conversations et les portait bien au delà des intentions avec lesquelles elles les avaient commencées. S'il arrivait à l'une d' elles de faire allusion au babil de la mère-abbesse, la maîtresse se mettait à le contrefaire, n'en finissait plus, et en faisait une scène de comédie; elle singeait la mine d'une religieuse, la démarche d'une autre; elle riait alors aux écb;ts; mais c'était un rire qui ne partait pas de beaucoup plus loin que du bout de dents. Elle avait ainsi vécu quelques années, n'ayant ni le moyen ni l'occasion de faire davantage, quand son malheur voulut qu'une occasion se présentât.
Parmi les autres immunités et distinctions qui lui avaient été accordées pour la dédommager de ce qu'elle ne pouvait pas encore être élevée à la dignité d'abbesse, était aussi celle de loger dans un quartier à part. Ce côté du monastère était contigu à une maison habitée par un jeune homme, scélérat de profession, un de ceux, si nombreux à cette époque, qui, avec leurs bravi et avec l'alliance d'autres scélérats, pouvaient jusqu'à un certain point se moquer de la force publique et des lois. Notre manuscrit le désigne sous le nom d'Egidio, sans autre qualification. Ce triste gar-
nement, par un jour de souffrance qui avait vue sur une petite cour de ce quartier, ayant plus d'une fois aperçu Gerirude qui, par désœuvrement, passait ou se promenait par ià, séduit plutôt qu'effrayé par les dangers ei par Timpiété de r entreprise, osa un jour lui adresser la parole. La malheureuse répondit.
Dans ces premiers moments, elle éprouva un contentement, pas pur assurément, mais très-vif. Dans le vide inoccupé de son âme, était venue se glisser une occupation forte, continue, une puissante activité de vie; mais ce contentement ressemblait au breuvage cordial que la cruauté raffinée d'un autre temps versait au condamné pour lui donner plus de force à supporter le supplice. Quelque chose d'extraordinaire, de nouveau se manifesta en même temps dans toutes ses allures: elle devint tout à coup plus régulière, plus tranquille; elle cessa ses railleries et ses plaintes, et se montra même caressante et affable ; si bien que les sœurs se félicitaient les unes les autres de cet heureux changement, éloignées qu'elles étaient d'en deviner le vrai motif et de comprendre que cette vertu nouvelle n'était autre chose que de l'hypocrisie qui était venue s'enter sur les anciens défauts. Toutefois, cette trompeuse apparence, cette espèce de vernis extérieur ne fut pas de bien longue durée, du moins avec cette continuité et cette uniformité. Bientôt commencèrent à réapparaître les mêmes dédains, les bizarreries accoutumées ; de nouveau se firent entendre les imprécations et les moqueries contre la prison claustrale, exprimées quelquefois dans un langage insolite dans ce lieu et dans cette bouche. Cependant chaque écart était suivi d'un repentir et d'un empressement très-grand à tâcher de le faire oublier à force d'amabilité. Les sœurs supportaient de leur mieux toutes ces alternatives, et les attribuaient au naturel fantasque et léger de la signera.
Pendant quelque temps, il ne sembla pas qu'aucune d'elles pensât plus loin ; mais un jour, la signera s'étant prise de bec avec une sœur converse pour je ne sais quel commérage, et s'étant laissée aller à l'injurier sans mesui\ ni répit, la converse, après avoir assez longtemps enduré la chose et rongé son frein en silence, finalement, à bout de patience, lâcha certain propos, dit qu'elle savait quelque chose, et
qu'en temps et lieu elle parlerait. Dès ce moment, la signera n'eut plus de repos. Mais il ne se passa pas beaucoup de temps qu'un beau matin on attendit en vain la sœur converse à ses devoirs accoutumés : on Talla chercher dans sa cellule et on ne l'y trouva pas ; on l'appela à haute voix, elle ne répondit pas : on chercha, on fureta, on se livra à une perquisition minutieuse par-ci, par-là, en haut, en bas, de la cave au grenier : personne nulle part. Dieu sait quelles conjectures on aurait faites si, précisément en cherchant de tous côtés, on n'avait découvert un grand trou au mur du jardin; ce qui donna à penser qu'elle avait dû s'enfuir par là. On expédia aussitôt sur toutes les routes des courriers à sa poursuite dans l'espoir delà rattraper; on fit toutes sortes de recherches au dehors ; on n'en eut jamais la moindre nouvelle. Peut-être en aurait-on su davantage si, au lieu de chercher au loin, on eût fouillé tout près. Après bien des étonnements, car personne n'auraitjamais cru cette femme capable d'une telle action, et après bien des conjectures, on finit par conclure qu'elle devait s'en être allée bien loin, bien loin. Et parce que l'une des sœurs avait dit une fois : Elle s'est, pour sûr, réfugiée en Hollande, on répéta et l'on tint désormais pour certain au couvent qu'elle s'était réfugiée en Hollande.
Il ne semble pas toutefois que la signera fût de cet avis ; non pas qu'elle laissât voir son incrédulité ni qu'elle combattît l'opinion générale par des raisons à elle particulières; si elle en avait, jamais raisons ne furent, à coup sûr, aussi bien dissimulées; et il n'y avait aucune chose dont elle s'abstînt plus volontiers que de revenir sur cette histoire ; aucune chose dont elle se souciât moins que d'approfondir ce mystère. Mais moins elle en parlait, plus elle y pensait. Que de fois par jour l'image de cette femme venait se jeter à l'improviste dans son esprit, s'y implantait et n'en voulait pas sortir! Que de fois elle aurait souhaité de la voir devant elle réelle et vivante, plutôt que de l'avoir toujours obsédant sa pensée, plutôt que de devoir subir jour et nuit la compagnie de ce fantôme insaisissable, terrible, impassible ! Que de fois elle aurait voulu entendre réellement la véritable voix de cette femme, ses reproches, ses menaces, quelles qu'elles fussent, plutôt que d'avoir sans cesse dans les profondeurs de l'oreille mentale le murmure fantastique de cette
même voix, et d'en entendre des paroles, auxquelles toute réponse était vaine, répétées avec une opiniâtreté, avec une insistance infatigable que n'eurent jamais les paroles d'aucun être vivant !
Il s'était écoulé environ une année depuis cet événement, quand Lucia fut présentée à la signera et eut avec elle cet entretien où nous nous sommes arrêté avec notre récit. La signera multipliait les questions concernant les persécutions de don Rodrigo ; et elle entrait dans de certaines particularités avec une hardiesse qui sembla et devait sembler plus qu'étrange à Lucia qui n'avait jamais songé que la curiosité des religieuses pût s'exercer sur de pareils sujets. Les avis qu'elle entremêlait ensuite aux interrogations ou qu'elle laissait entendre, n'étaient pas moins étranges. 11 semblait presque qu'elle tournât en dérision la grande frayeur que Lucia avait toujours eue de ce seigneur; et elle demandait s'il était difforme poiar qu'elle en eût si grande peur : il semblait presque qu'elle aurait trouvé sa répugnance déraisonnable et absurde, si elle n'avait eu sa justification dans la préférence donnée à Renzo. Et, sur le compte aussi de ce dernier, elle s'étendait en questions qui étonnaient et faisaient monter le rouge au visage de l'interrogée. S'étant ensuite aperçue qu'elle s'était trop abandonnée avec sa langue aux divagations de son cerveau, elle essaya de rectifier et de colorer le mieux possible son bavardage ; mais elle ne put réussir à faire que Lucia n'en gardât un désagréable étonnement et une sorte de vague effroi. Aussi, dès que celle-ci put se retrouver seule- avec sa mère, elle s'empressa de lui en faire la confidence; mais Agnese, comme plus expérimentée, résolut en peu de mots tous ses doutes et éclaircit tout le mystère. « N'en sois pas surprise, lui dit-elle ; quand tu connaîtras le monde autant que je le connais, tu verras que ce ne sont point là de ces choses dont il faille s'étonner. Les seigneurs, qui plus, qui moins, qui d'une façon, qui d'une autre, ont tous un grain de folie. Il faut les laisser dire, surtout lorsqu'on a besoin d'eux ; et faire semblant de les écouter sérieusement, comme s'ils disaient des choses justes. N'as-tu pas entendu comme elle m'a donné sur la voix, ni plus ni moins que si j'avais dit quelque grosse sottise? Mais moi, je ne m'en suis pas le moins du monde formalisée. 11«
sont tous ainsi. Malgré tout cela, remercions le ciel puisqu'elle semble Savoir prise en affection et vouloir véritablement nous protéger. Au surplus, ma chère enfant, si Dieu te donne vie, et qu'il t' arrive encore d'avoir affaire à des seigneurs, tu en entendras de belles, tu en entendras, tu en entendras. » '
Le désir d'obliger le père gardien, la satisfaction d'amour-propre qu'elle trouvait à se poser en protectrice, la pensée de la bonne opinion que pouvait lui valoir cette protection si pieusement employée, une certaine inclination pour Lucia et aussi une sorte de soulagement qu'elle éprouvait à faire du bien à une créature innocente, à secourir et à consoler des opprimés, tout cela avait réellement disposé la signora à prendre à cœur le sort des deux pauvres fugitives. Par égard pour les ordres qu'elle avait donnés, et grâce à la sollicitude qu'elle leur témoigna, elles furent logées dans le quartier de la tourière, contigu au cloître, et trai- " tées comme si elles avaient été attachées au service du monastère. La mère et la fille se réjouissaient entre elles d'avoir trouvé si promptement un asile sûr et honorable. Elles auraient bien aussi souhaité de pouvoir y demeurer ignorées de tout le monde ; mais la chose était assez difficile dans un monastère; d'autant plus difficile qu'il existait un personnage trop déterminé à avoir des nouvelles de l'une d'elles, et qui, outre la passion et la pique qui l'animaient auparavant, éprouvait aussi maintenant dans son cœur la rage d'avoir été prévenu et déjoué. Mais laissons pour l'instant les deux femmes dans leur retraite, et allons retrouver cet homme dans son manoir au moment où il était dans l'attente in résultat de son exécrable expédition.