CHAPITRE XI
Comme une meute de limiers qui, après avoir vainemeot suivi un lièvre k la piate, reviennent désappointés vers leur maitre l'oreille basse et !a quBue pendante, ainsi, dans cette nuit de coni^sion et de trouble, les bravi revenaient au manoii" de don Rodrigo. Celui-ci se promenait de long en large, au milieu de l'obscurité, dans une vaste salle inbabltèe de l'étage supérieur, qui donnait sur l'esplanade. De temps & autre, il s'arrêtait pour prêter l'oreille et pour regarder ft travers les Assures des contrevents disjoints, plein d'impatience et non sans quelque souci, non-seulement à cause de V incertitude de la rCnssite, mais aussi en raison des conséquences possibles de soflentreprise;car c'était la plus grosse et la plus risquée à laquelle ce vaillant personnage eût encore mis la main. 11 allait toutefois se rassurant & la pensée des précautions qu'il avait prises pour qu'il ne restât, de son exploit, aucun indice. — Quant anx soupçons, je m'en moque. Je voudrais bien savoir quel sera l'amateur il qui il prendra fantaisie de grimper ici pour s'assurer s'il y a ou s'il n'y a pas une jeune fllte. Qu'il vienne, qu'il vienne, ce . maroufle, et il sera bien reçu. Et le moine aussi, qu'il vienne, oui, qu'il vienne. La vieille 1 qu'elle aille à Bergame , la vieille. La justiee?foin de lajustice ! Le podestat, après tout, n'est pas un enfant, ai un fou. Et, à Milan? qui donc se soucie de ces gens-ei, à MilanîQiii les écouterait? Qui sait seule-
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ment qu'ils existent? Ce sont comme dos gens perdus sur U terre; ils n'ont pas même un maître; des gens n'appartenant a personne. Allons, allons : pas de iVayeiu". Vart-il être attrapé, Attilio, demain matin ! Il verra, il vei'ra si je suis ua hâbleur et un vantard. Et puis... s'il survenait jamais quelque incident fâcheux... quesats-je'. quelque ennemi qai voudrait saisir cette occasion... Attilio saura aussi me co.iseiller : il y va de l'honneur de toute la parenté. — Mais lai pensée à laquelle il s'arrêtait davantage, parce qu'ilytro^ vait tout a la fois et l'apaisement de ses doutes et une pà- ' ture ft sa passion dominante, c'était celle des cajolerie, des promesses qu'il emploiei':iit pour humaniser Lucia. —Elle aura si peur de se trouver ici seule, au milieu de ces bandits, de ces visages, que... la figure laplus humaine, ici, c'est moi, quand le diable 7 serait !... que, bon gré mal gré, elle sera forcée de recourir & moi, de se plier elle-même Jl me supplier; et, si elle me supplie... — Tandis qu'il fait ces beaux projets, il entend un bruit de pas ; il va à la fenêtre, il l'entr'ouvreun tantinet, il regarde en cachette; ce sont eux.— Et la litière? Diable! Où est la litière! Trois, cinq, huit: ils y sont tous ; Grîso y est aussi ; et la litière n'y est pas : diable ! diable! Griso m'en rendra compte.
Lorsqu'ils ftirent entrés, Griso déposa dans un coin d'une salle basse son bourdon, son large chapeau et son sarrau; et, en sa qualité de chef de l'expédition, honneur qu'en ce moment personne ne lui enviait, il monta pour rendre â don Rodrigo le compte en question. Celui-ci l'attendait au haut de l'escalier; et, l'ayant vu paraître avec cet air penaud et décontenancé d'un coquin qui a raté son coup : « Eh bien ! lui dit-il ou, plutôt, lui cria^t-il:eh bien! seigneur fanfaron, seigneur capitaine, seigneur laisset-moi faire"!
— 11 est dur, répondit Griso en s'arrétantavecun pied sur ta première marche, il est dur de recevoir des reproches après avoir travaillé fidèlement, cherché a faire son propre devoir et risqué même sa peau !
— Comment cela s'estr-il donc passé! Nous allons voir ça, nous allons voir ça, » dit don Rodrigo; et il s'achemina vers sa chambre où Griso le suivit et lui ât aussitôt son rapport des dispositions qu'il avait prises, de ce qu'il avaitiait, vu, non vu, entendu, craint, réparé t et il le fit avec cet "inàve et
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cette coofusion, arec cette bésitatioD et cet ahuri ssemeot (]ui devaient de toute nécessite régner & la foia dans ses idées. « Si c'est ainsi, il n'y a rien de ta faute et tu t"es biea conduit, dit don Rodrigo : tu as fait ce que l'on pouvait faire ; mais,.., mais... est-ceque par hasard, sous ce toit, il y aurait un espion! S'il y est, si je parviens à!e découvrir... et nons le découvrirons s'il y est, je te l'arrangerai, moi, comme il convient: tu peux m'en croire, Griso, que je l'accommoderai de toutes pièces.
— Seigneur, dit celui-ci, le même soupçon s'est également présentô à mon esprit ; et s'il venait jamais & se vérifier, si l'on venait à découvrir un gueux de cette espèce , le seigneur maître devra le placer entre mes mains. Celui qui se serait donné l'agrément de me faire passer une nuit comme celle-ci! c'est à moi qu'il appartiendrait de l'en récompenser. Cependant, de tout l'ensemble des événements, j'ai cru pouvoir comprendre qu'il doit y avoir là-dessous quelque autre intrigue que, pour le moment, on ne saurait débrouiller. Demain, demain, seigneur, nons tirerons tout cela au clair.
— Mais au moins vous n'avez pas été reconnus* » Griso répondit qu'il espérait bien que non; et la conclusion
de cet entretien fut que don Rodrigo lui ordonna, pour le lendemain, trois choses auxquelles Griso n'aurait du reste pas manqué de songer par lui-même. Il lui donna l'ordre d'expédier le matin, dès le point du jour, deux hommes vers le consul pour lui faire cette certaine intimation qui lui ûit faite effectivement, ainsi que nous l'avons d^à vu; d'en expédier deux autres à la masure abandonnée, avec mission de rôder alentour, afin d'en tenir à. distance tout badaud qui viendrait à se diriger de ce cété et de soustraire la litière & tous les regards jusqu'à la nuit suivante où on l'en, verrait prendre; car, pour le moment, il n'était pas prudent de taire aucun autre mouvement qui aurait pu éveiller lea soupçons ; d'aller ensuite lui-même à la découverte, et d'envoyer aussi quelques-uns des plus éveillés et des plus adroits pour savoir quelque chose des motifs et delafln du tumulte de cette nuit. AprÈs avoir donné ces ordres, don Rodrigo ail» se coucher, et y laissa aussi aller Griso en le congédiant avec beaucoup de louanges, à travers lesquelles per-
çait évidemment F intention de le dédommager et de loi faire , en quelque sorte , des excuses pour les iqjores intempestives avec lesquelles il Pavait accueilli.
Va, et puisses-tu bien dormir, pauvre Griso, car tu dois en avoir besoin. Pauvre Griso ! En affaires tout le jour, en affaires la moitié de la nuit', sans compter le danger de tomber entre les griffes des paysans ou le risque de voir ta noble tôte, déjà plusieurs fois mise à prix, grevée d'une nouvelle surenchère pour rapt de femme honneste; et, après tout cela, être reçu de cette façon ! Mais hélas ! ce n'est que trop souvent en cette monnaie que les hommes vous payent. Tu as néanmoins pu voir, en cette occasion, que parfois aussi il arrive que Ton vous rende justice selon votre mérite, et que *es comptes se règlent même dans ce monde. Va, et dois tour le moment: un jour viendra où tu auras peut-être à nous fournir, de cette vérité, une autre preuve, et plus éclatante que celle-ci.
Le matin suivant, Griso était déjà sur pied et de nouveau en affaires, lorsque don Rodrigo se leva. Celui-ci alla aussitôt en quête du comte Attilio qui, en le voyant paraître, prit un air et un ton de raillerie et lui cria au nez : < La Saint- Martin !
/ — Je ne sais que dire, répondit don Rodrigo en s'apprx-haot de lui : je paierai la gageure, mais ce n'est pas là ce qui me yexe le plus. Je ne vous avais rien dit parce que, je l'avoue, je comptais bien pouvoir, ce matin, vous faire rester ébahi. Mais. . .tant pis ! maintenant je vais tout vous conter. . — La main de ce moine a trempé dans cette affaire, dit le cousin après avoir tout écouté avec attention, avec étonnement et avec plus de gravité qu'on n'eût été en droit d'en attendre de ce cerveau brùlé.Ce moine, poursuivit-il, avec ses manières de chattemite, avec son langage béat et naïf, je le tiens pour un brigand et pour un fourbe. Et vous ne vous êtes pas fié à moi, vous ne m'avez jamais dit bien franchement ce dont il est venu vous entortiller l'autre jour. Don Rodrigo raconta l'entretien. Et vous avez souffert tout cela? s'écria le comte Attilio : et vous l'avez laissé partir comme il était venu.
^ — Vouliez-vous donc que je m'attirasse sur les bras tous les capucins d'Italie^
LES tlÂSCÉB DB KliSZOSl. %Z
— Je ae sais, dit le comte Attilio, si, dans tm tel moment, je me serais souveau qu'il y avait au monde d'autres capucins que ce gueux téméraire. Et puis au fait, tout en observant les régies de la prudence, n'y ar't-il pas des moyens de tirer satisfaction même d'un capncinî 11 suffît, par exemple, de savoir, avec opportunité, redoubler de libéralités envers tout le corps, si alors on peut impunément administrer une bonne volée de coups de bâtos k l'un des membres. C'est égal : il a échappé au cbâtiment qui lui seyait le mieux ; mais je le prends sous ma protection, ce moine; et je veux me donner le plaisir de lui enseigner comment on parle aux gens de notre condition.
— N'allez pas me créer de plus grands ennuis.
— Ayez une fois confiance en moi, et je vous servirai en parent et eu ami.
— Que pensez-TouE donc faire î
— Je ne le sais pas encoie; mais, pour sûr, je l'arrangerai, moi, ce moine. J'y réfléchirai, et... le seigneur comteoncle, du conseil secret, sera celui qui me rendra ce service. Ce cbep onclel Ce cher seigneur comte ! Combien jem'amuse chaque fois que je puis is.ire travailler pour moi un diplomate de ce calibre! Après demain je serai à Milan; et, d'une manière ou d'une autre, le moine sera servi.
Sur ces entrefoites, vint le déjeuner qui n'interrompit pas la conversation sur une affaire de cette importance. I^ comte Attilio en parlait à son aise; et, bien qu'il prît à la chose la part que comportait son amitié pour son cousin et l'honneur du nom commun, selon, bien entendu, sa manière de voir en fait d'amitié et en fîiit d'honneur, il ne pouvait toutefois pas s'empêcher, de tempsen temps, de rire un peu de la mésaventure de son parentetami . Mais don Rodrigo, qui était intéressé dans sa propre cause et qui, pensant faire à la sourdine un grand coup l'avait manqué avec tant d'éclat, était agité de passions plus violentes et absorbé par des préoccupations plus fâcbeuses. < Vont-ils en faire, des commérages, Ift-dessue, ces tas de badauds, dans tout le canton! Uais que m'importe? Quant ft la justice, je m'en moque : de preuves, il n'y eu a point; et quand bien même il y en aurait, je m'en moquerais également. En tout cas, j'ai, ce matin même, fait avertir le consul d'avoir à bien se garder dt
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fsAre aucune déposition au sujet de ce qui est arrivé. Cela n'aurait probablement eu aucune suite; mais les caquetar ges, lorsqu'ils traînent en longueur, me donnent sur les nerfs. C'est déjà bien assez d'avoir été si cruellement mystifié.
— - Vous avez très-bien fait, répondit le comte Attilio. Votre podestat... quel entêté, quel cerveau creux, quel importun personnage, que ce podestat ! ... est, au demeurant, un galant homme, un homme qui sait son devoir ; et précisément, quand on a affaire à de ces gens-là, il faut avoir d'autant plus soin de ne pas les mettre dans l'embarras. Si un imbécile de consul fait un rapport, le podestat, quelque bien intentionné qu'il puisse être, est, malgré tout, forcé de...
— Mais vous, interrompit avec humeur don Rodrigo, vous me gâtez mes affaires avec votre parti pris de le contredire en toutes choses, de lui couper la parole et de le railler même, à l'occasion. Que diable I un podestat n'a-t-il donc pas le droit, d'être un âne et un entêté, si, au bout du compte, c'est un galant honame !
— Savez-vous, mon cousin, dit le comte Attilio en fixant sur lui un regard gouailleur et étonné, savez-vous bien que je commence à croire que vous avez un peu peur? Vous me prenez au sérieux même le podestat !...
— Allons, allons : ne venez-vous pas, vous-même, de dire qu'il faut tenir compte ?...
— Oui, je raidit; et, lorsqu'il s'agit d'une aflEàire sérieuse, je vous ferai voir que je ne suis pas un enfant. Savez-vous ce que je suis capable de faire pour vous ? Je suis homme à aller en personne rendre visite au seigneur podestat. Hein! sera-t-il fier de l'honneur? Et je suis homme à^le laisser, une demi-heure durant, parler du comte-duc et de notre châtelain espagnol, et à lui donner raison sur tout, même lorsqu'il en dira de celles qui passent toutes les bornes. Je lancerai ensuite quelques mots sur le comte-oncle, du conseil secret ; et vous savez l'effet que produisent ces mots à l'oreille do seigneur podestat. En fin de compte, il a, lui-même» davantage besoin de notre protection, que vous de sa condescendance. Je. le ferai tout de bon, et j'irai, et je vous le laisserai mieux disposé que jamais. >
Après ces propos et quelques autres analogues, le comte Attilio sortit pour aller chasser, et don Rodrigo resta plein
d'anjjéfé a attendre le retour de Griso. Celui-ci vint flna lement, vers l'heure du dîner, pour faire son rapport.
Le tumulte de cette nuit avait étë si bruyant, la disparition de trois personnes d'un petit village était uu événement si considérable, que les recherches, soit par sollicitude, soit par curiosité, devaient naturellement être nombreuses, actives et persévérantes; et, d'autre part, il y avait trop de personnes tenant qui une information, qui une antre, pour qu'elles pussent s'accorder toutes a garder le silence, pei^tua ne pouvait mettre le nez & la porte qu'elle ne fût assaillie par celui-ci et par celle-là, chacun voulant Bavoir d'elle qui avait été faire cette grande peur à son maître. Perpétua., en repassant dans son esprit et en rapprochant toutes les circonstances du fait, et comprenant combien elle avait été subtilisée par Agnese, éprouvait un si graud dépit d'une telle perfidie, qu'elle avait vraiment besoin de se soulager un peu. Non pas qu'elle allât se plaindre avec le tiers ou avec le quart des moyens qui avaient été mis en œuvre pour l'attraper : sur ce point elle ne soufflait pas mot; mais le tour joué à son maître, elle ne pouvait iepasser entièrement sous silence; et surtout qu'un pareil tour eiltété concerté et tenté par cette petitesainte nitouche, par ce jeune homme de bien et par cette respectable veuve. Don Âbbondio avait beau lui ordonner impérativement, la prier affectueusement de se taire : elle avait beau lui répéter que pas n'était besoin de lui inculquer une chose si claire et si naturelle; il n'en est pas moins vrai qu'un si important secret tenait dans le cœur de la pauvre femme comme un vin trop nouveau entonné dans une futaille vieille et mal cerclée, qui frémit, pétille et booillonne, et qui, s'il ne fait pas sauter en l'air le hondon, y travaille tellement tout autour qu'il en sort en écume , et transsude entre douve et douve, et filtre çà et là, goutte â goutte, tant et si bien que l'on peut y goûter et dire & peu pr.'s de quel cru il est. Gervaso, qui était dans le ravissement de se trouver, une fois dans sa vie, mieux renseigné que les autres, qui ne se faisait pas une petite gloired'avoireu une si grande peur et a qui, pour avoir joué un rôle dans uneaftaii'e qui sentait son criminel, il semblait d'être devenu un homme comme les autres, mourait d'envie de s'en vanter. Et quoique Toniu.
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qui songeait sérieusement aux enquêtes et aux procôs possibles et aux comptes qu'il en faudrait rendre, lui fît, en lui mettant le poing sous le nez, les injonctions les plus sévères, il n'y eut pas moyen toutefois de lui étouffer toutes les paroles dans la bouche. Au surplus, To^io lui-même, après avoir été, cette nuit, absent de chez lui à une heure inusitée, en revenant à la maison d'un pas et avec un visage inso* lites et dans un état d'agitation qui le disposait à la sincérité, ne put pas dissimuler le fait à sa femme; et celle-ci n'était pas muette. Celui qui parla le moins, ce fut Menico; car, à peine eut-il raconté à ses parents l'histoire et Tobjet de son expédition, ceux-ci furent pris d'une telle frayeur à l'idée qu'un de leurs enfants se fût mêlé de gâter une affaire de don Rodrigo, que peu s'en fallut qu'ils n'empêchassent le jeune garçon d'achever son récit. Ils lui signifièrent aussitôt de la façon la plus impérieuse , voire même avec des menaces, d'avoir & bien se garder d'articuler un seul mot de tout cela; et, le lendemain matin, ne se croyant pas, malgré tout, suffisamment sûrs de lui, ils résolurent de le tenir enfermé à la maison pendant toute cette journée et pendant quelques autres encore. Mais quoi ! eux-mêmes ensuite, en jasant avec les gens du pays, et sans vouloir faire paraître d'en savoir plus long que les autres, lorsqu'on en venait à ce point obscur de la Âiite de nos trois infortunés, et du pourquoi, et du comment, et du lieu où ils avaient pu aller, eux-mêmes, ajoutaient, presque comme une chose notoire, qu'ils s'étaient réftigiés à Pescarenico. C'est ainsi que même cette circonstance fit bientôt partie des conversations générales.
Avec tous ces fragments de nouvelles mis ensuite les uns au bout des autres et cousus ensemble, ainsi qu'on a coutume de le faire, et avec la broderie qu'on y ajoute naturellement en cousant, il y avait de quoi composer une histoire d'une certitude et d'une clarté plus qu'ordinaires, et dont l'es» prit le plus difficile aurait pu se tenir satisfait. Mais cette invasion des bravi, événement trop grave et qui avait fait trop de bruit pour être passé sous silence, et dont personne n'avait une connaissance bien positive; cet événement, dis je, était ce qui contribuait le plus à rendre l'histoire obscure et embrouillée. On chuchotait le nom de don Rodrigo:
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sur ce point tout le monde était d'accord; mats, sur le reste, iln'yavait qa'incertitude et divergence d'opinions. On parlait des deux bravaches qui, la veille, avaient été vus dans la rue & la tombée de la nuit, et de l'autre qui se tenait sur la porte de l'hôtellerie; mais quels éclaircissements pouvaiton tirer d'un fait si isolé? Un demandait bien à l'aubergiste quelles étaient les personnes qui avaient été chez lui le soir précédent ; mais Taubergiste ne se rappelait seulement pas s'il avait vu du monde ce soir-lâ.; et il en venait toujours à cette conclusion, qu'une auberge est un port de mer. Ce qui surtout brouillait les tètes et déroutait les conjectures, c'était ce pèlerin vu par Stefano et par Carlandrea, ce pèlerin que les brigands voulaient tuer, et qui était parti avec eux ou qu'ils avaient enlevé. Qu'était-il venu faireî C'était une bonne âme qui était apparue pour venir au secours des deux femmes; c'était un mauvais esprit, c'était l'âme d'un pèlerin mâchant et imposteur qui revenait toujours la nuit pour prendre part aux brigandages auxquels il avait eu coutume de se livrer de son vivant; c'était an pèlerin vivant, en chair et en os, que ces coquins avaient voulu tuer parce qu'il se disposait â donner l'éveil dans le village; c'était {voyez un peu ce que l'on va jusqu'à penser!), c'était un de ces mêmes brigands déguisé en pèlerin ; c'était ceci, c'était cela, c'était tant de choses, que toute la sagacité et l'expérience de Griso n'auraient jamais pu. suffire à lui bire deviner qui ce pouvait être, si Griso en avait été réduit à coigecturer cette partie de l'histoire d'après les discours d'autrui. Mais, comme le lecteur sait, ce qui la rendait si embrouillée pour les autres, était justement ce qu'il y avait de plus clair pour lui; et, cette donnée lui servant de clef, pour interpréter les autres nouvelles recueillies, soit directement par lut-méme, soit par l'entremise de ses épions en sous-ordre, il piit, de tout cela, composer pour don Rodrigo une relation suffisamment nette et pr^ eise.
Il s'enferma donc aussitét avec lui et lui parla du coup tenté par les pauvres fiancés, ce qui donnait tout naturellement l'explication et de la maison trouvée vide, et du tocsin qui avait été sonné, sans qu'il fût nécessaire de supposer des traîtres (selon le langage de ces deux braves gens) dans
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la maison. Il lui parla ensuite de la fuite; et, de celle ci également , il était facile de trouver plus d'un motif : la frayeur des fiancés surpris en faute, ou quelque avis de Tinvasion, qui avait pu leur être donné, une fois que celle-ci avait été découverte et tout le village mis en mouvement. Il ajouta finalement qu'ils s'étaient réfugiés à Pescarenico; mais sa science n'allait pas plus loin. Don Rodrigo fût trèssatisfait de pouvoir acquérir la certitude que personne ne l'avait trahi, et d'apprendre qu'il ne restait aucune trace de son exploit ; mais ce ne fut là qu'une fugitive et bien mince satisfaction. Sauvés ensemble! s'écria-t-il : ensemble! Et ce scélérat de moine ! Oh ! ce moine ! et ces paroles sortaient enrouées de son gosier et comme mutilées au passage par ses dents, dont il se mordait les doigts: son aspect était hideux comme ses passions. Ce moine me la paiera ! Griso, ou j'y perdrai mon nom, ou... je veux savoir, je veux trouver... ce soir même je veux savoir où ils sont. Je n'y tiens plus ! A Pescarenico sup-le-champ : il faut savoir , il faut voir, il faut trouver... Quatre écus à l'instant même, et ma protection pour toujours. A tout prix, il faut que ce soir je le sache. Et ce gueux!... Et ce moine!...
Voilà derechef Griso en campagne ; et le soir de ce m^me jour il se trouva en mesure d'apporter à son digne maître la nouvelle tant désirée ; et voici par quel moyen.
Un des plus grands bonheurs de ce monde, c'est l'amitié, et l'un des bonheurs de l'amitié, c'est d'avoir à qui confier un secret. Or, les amis ne sont pas divisés par couples, conmae les époux; chacun, généralement parlant, en possède plus d'un; ce qui constitue une chaîne dont personne ne saurait trouver le bout. Lors donc qu'un ami se procure cette douce satisfaction de déposer un secret dans le sein d'un autre, il donne à celui-ci l'envie de se procurer, à son tour, la même satisfaction. Il le prie, cela est vrai, de n'en rien dire à personne ; et une telle condition, si elle était prise rigoureusement à la lettre, arrêterait immédiatement le cours des satisfactions. Mais l'usage général a voulu qu'elle obligeât seulement à ne confier le secret qu'à un ami également sûr , en lui imposant toutefois la même condition. Ainsi , d'ami sûr en ami sûr, le secret file et file le long de cette immense chaîne, si bien qu'il parvient à l'oreille de celui ou
LES riANRÉS DE
de ceux à qui le premier qui a partéavait précisément l'intention bien arrêtée de ne le laisser jamais parvenir. Il aurait toutefois le plus souvent à rester longtemps en route, si chacun n'avait que deux amis, celui qui lui conlle et celui a qui il répète la chose à tenir secrète. Mais il y a des hommes privilégiés qui comptent les amis par centaines ; et lorsque le secret est parvenu à l'un de ces hommes, sa coarse devient si rapide, ses circuits si multipliés qu'il n'y a plna moyen de le suivre. Il n'a pas été possihle & notre anonyme de savoir par comhien de bouches avait passé le secret que Griso avait ordre de découvrir. Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de certain, c'est que le brave homme qui avait conduit nos deuE femmes A Monza, en revenant vers le soir avec sa charrette & Pescarenico, avant d'être arrivé au seuil de sa maison, rencontra un ami sùrft qui il raconta en grande conâdence la bonne œuvre qu'il venait de faire, et le reste; et ce qu'il y a aussi de certain, c'est que Griso put, deux heur res après, courir au château pour rapporter ft don Rodrigo (lue Lucia et sa mère s" étaient réfugiées dans un couvent de Monza, et que Renzo avait continué sa route jusqu'à Milan.
Don Rodrigo éprouva une joie satanique à la nouvelle de cette séparation, et sentit renaître en son cœur un peu de ■œtte inique espérance qu'il avait conçue d'en arriver à ses Ans. Il en médita le moyen pendant une grande pai'tie de la nuit, et se leva de grand matin avec deux plans, l'on arrêté, l'autre ébauché. Le premier était d'expédier aussitôt Griso à Monza pour avoir des renseignements plus précis sur Lucia, et savoir s'il était possible de tenter quelque cbose, et quelle était la chose que l'on pourrait tenter. 11 ât donc aussitôt appeler son affldé, lui mit dans la main les quatre écus, il le loua de nouveau de l'habileté avec laquelle il les avait gagnés, et lui donna l'ordre qu'il avait prémédité.
« Seigneur... dit Griso en hésitant.
— Quoi! ne me suis-je pas bien expliqué!
— Si vous pouviez envoyer quelque autre,.
— Comment?
— Illustrissime seigneur, je suis prêt à donner ma peau pour mon maître : c'est mon devoir; mais je sais aussi que vous teneï à ne pas trop risquer la vie de vos SiijetB.
SIO LBB FIANCËB DR HANZONI.
— Eh bien!
— Voti« seigneurie, illustrissime n'ignore pas qne ma tête est depuis longtemps mise à prix ; et... Ici je suis sous la protection de votre seigneurie; nous sommes en nombre: le seigneur podestat est l'ami de la maison ; les sbires mj portent respect et, 'moi aussi... il n'y a pas à cela grand honneur, mais pour avoir la paix ... je les traite en amif. A Milan, la livrée de voti'e seigneurie y est connue; mais A Monza..., c'est moi, au contraire, qui y suis connu. Et votre seigneurie -sait-elle que... je ne dis pas cela pour me vanter... que celui qui pourrait meremettreentreles mains de lajnstice ou lui porter ma tôto, ferait un riche coup î Cent écus sonnants, l'un sur l'autre, et la faculté de libérer deux proscrits.
— Que diable ! dit don Rodrigo ; Tu me fais, en ro moment, l'effet d'tm chien de ferme, qui a à peine te courage de s'attaquer aux jambes de ceux qui passent devant la porte, tout en regardant derrière lui si les gens de la mair son le soutiennent, et ne se hasarde pas & s'éloigner tant soit peu du logis !
—Je crois, seigneur maître, avoir donné des preuves...
— Eh bien, alors !
■- Alors, reprit hardiment Oriso ainsi mis au défi, alon que votre seigneurie prenne que je n'ai rien dit : cœur de lion, jambes de lièvre, et je suis prêt à partir.
~ Et, d'ailleurs, je n'ai pas dit que tu doives aller Beut, Prends avec toi un couple des meilleurs... Sfregiato et Tirsr dritto; et va sans peur, et sois toujours Griso. Que diable! trois frimousses comme les vôtres et qui passent tranquillement, qui donc veux-tu qui ne soit pas bien aise de les laisser passer? Il faudrait que les sbires de Monia eussent pris la vie bien en dégoût pour la risqner à un jeu si hasardeux contre un enjeu de cent écus. Et puis, et puis, je ne crois pas être tellement inconnu là-bas que votre qualité de gens de ma suite n'ait pas h y être prise en. quelque considération. >
Après avoir ainsi fait ce peu de honte & Griso, il lui donna ensuite de plus amples et de plus précises instructions. Griso prit ses deux compagnons et partit d'un air gai et décidé, mais en maugréant, dans le secret de son cœur, Monza
LES FIASCfiB DE MANZOHT. 211
et la justîM et les femmes et les caprices des uiaîtrea. U cheminait comme un loup qui, poussé par la faim, le ventre ratatiné, les sillons des côtes dessinés a travers son poil bis, descend de ses montagnes, où il n'y a que neige, s'avance avec circonspection dans la plaine, s'arrête à tout moment ta patte en suspens et, agitant sa queue pelée.
Lève la moseaa et flaiia la brise suspecte (I)
pour .s'assurer si elle ae lui apporta pas quelque odeur d'homme ou defer; dresse ses oreilles pointues et roule dans Bes orbites deux yeux injectés de sang, où brillent, à la fois, et la convoitise de la proie et la terreur du cliasseur.
Si maintenant quelqu'un était désireux de connaître la provenance de ce beau vers, il est tiré d'une diiiblerie inédite de Croisades et de Lombards, qui bientôt no sera plus inédite et fera sOrement parler d'elle,; et je l'ai pris parce qu'il me venait à point; et je dis d'où je l'ai pris pour n'être pas accusé de me parer des plumes d'autrui. Que personne, toutefois, ne s'avise de croire que ce soit, de ma part, un artiSce pour faire savoir que l'auteur de cette diablerie et moi, nous sommes comme deux frères, et que je fouille à mon gré dans ses manuscrits (S).
L'autre macbination de don Rodrigo consistait à trouver le moyeu d'empêcher que Renzo, séparé maintenant de
(1) Leva il muio, odoranda ilvenio infido.
(2) A l'époqae où il écrivait les Frotnessi Sposi, Mnnzoni baMlait^ à UilftD, me (fe/ Jforone, une maison où babitalt également Tommaui Qrosai, l'antear da VUdegonda, de / Lombardi, de Marco VUeonti, de la Fuggiliva, etc. Cette maison présente tm vestibule conduisant de 1& cour, qui la précède, i, un petit jardin situa derrière. Sous ce vestibule, au rei- de- chaussée, & gauche, était le cabinet de travail de M&nzoci; à droite, lui faisant vis-à-vis, était celai de QrossL Les deux poètesvivnientlitdans une intimité toute fratemeUe; et c'est U que, pendant que Manzoni compulsait volumes bot volâmes imprimés et mamiBcrits. pour lecaeillir tous loa docomente qui devaient lui servir à composer son célèbre romnu hlstnriqne, /pi'omwîispo«i, c'est là, dis-je, que Grose-i mettait li dernière main à son poème, / Lombardi, auquel UanEoni tait ici alluBîoa. Note du traducteur.
Lucia, ne pût retourner auprès d'elle ni remettre les pieds dans le pays. Il méditait de faire répandre des bruits de menaces et d'embûches, qui, portés à ses oreilles par quelque ami, lui ôtassent toute envie de revenir de ces côtés. Il comprenait toutefois que le plus sûr serait de pouvoir trouver le moyen de le faire bannir de l'Etat ; et, pour y parvenir, il sentait que la justice pourrait bien mieux encore lui venir en aide que la violence. On pouvait, par exemple, donner une certaine importance à la tentative par lui commise dans la maison paroissiale, la dépeindre comme une aggression, comme un acte séditieux ; et, par T entremise du docteur, faire entendre au podestat que c'était le cas de décerner contre Renzo une bonne prise de corps. Mais, au milieu de ses délibérations, il sentit bientôt qu'il ne pouvait lui convenir de remuer lui-même cette sale affaire : et, sans perdre son temps à se creuser davantage la tête, il résolut de s'en ouvrir au docteur Azzeca-Garbugli, autant qu'il le fallait pour lui faire comprendre son désir. — Il y en a tant, des o^ donnances ! pensait don Rodrigo : et le docteur n'est pas une oie : il saura bien trouver quelque chose qui fasse "mon affaire, quelque bonne chicane à susciter & ce misérable goujat ; autrciraent je le débaptise. — Mais, (comme les affaires de ce monde s'arrangent parfois d'une singulière manière!) tandis que don Rodrigo pensait au docteur, comme à l'homme le plus apte à le servir dans ses vues, un autre homme, un homme dont personne ne se douterait, Renzo lui-même, puisqu'il faut le nommer, travaillait avec ardeur à le servir d'une manière bien plus sûre et plus expéditive que toutes celles que le docteur aurait jamais pu imaginer.
J'ai vu plus d'une fois un charmant enfant, espiègle, à vrai dire, un peu plus que de raison, mais qui, d'après tous les indices, promet un jour d'être un parfait honnête homme, je l'ai vu, dis-je, plus d'une fois, sur le soir, tout affairé à faire rentrer au gîte son troupeau de petits cochons d'Inde qu'il avait laissés, le jour, s'ébattre dans un petit jardin. Il aurait voulu les faire rentrer tous ensemble ; mais il y perdait son temps et sa peine: l'un s'échappait à droite et, pendant que le petit pâtre courait après pour le ramener dans les rangs, un autre, deux, trois en sortaient à gauche, de tous côtés; si bien que, après avoir un p^^ bisqué, il lui
fallait se conformer à leur fantaisie, poussant dedans d'abord ceux qui étaient plus près de la porte, puis allant chercher les autres, un à un, deux à deux, trois à trois, comme cela se trouvait. C'est à un jeu semblable qu'il nous ^ut jouer avec nos personnages : Lucia une fois mise à l'abri, nous avons couru vers don Rodrigo ; et maintenant nous sommes forcé de le quitter pour caser Renzo qui nous vient sous la main.
Après la douloureuse séparation que nous avons racontée, il cheminait de Monza vers Milan dans une situation d'esprit que chacun peut aisément se figurer. S'éloigner de sa maison et, ce qui plus est, de son village et, ce qui est plus encore, de Lucia; se trouver sur une grande route sans savoir où il irait reposer sa tête; et tout cela à cause de ce bandit! Lorsque cette pensée se présentait à l'esprit de Renzo, il se livrait tout entier à sa rage et au désir de la vengeance ; mais il lui revenait ensuite à la mémoire cette prière qu'il avait faite, lui aussi, avec le bon moine dans l'église de Pescarenico, et il se repentait. La colère le transportaitelle de nouveau ? en apercevant une sainte image sur un mur, il était son chapeau et s'arrêtait un moment pour faire une nouvelle prière ; si bien que, pendant ce voyage, il tua en son cœur et il ressuscita don Rodrigo au moins vingt fois. La route était à cette époque entièrement encaissée entre deux hauts talus, fangeuse, semée de gros cailloux, sillonnée de profondes ornières qui, après une pluie, se changeaient en ruisseaux; et là où elles n'offraient pas à l'eau un lit suffisant, la route se trouvait inondée dans toute sa largeur, transformée en un vaste bourbier et à peu près impraticable. En ces endroits, un petit sentier escarpé, en guise d'escalier, tracé sur le talus, indiquait que d'autres piétons s'étaient, parla, frayé un chemin à travers champs. Renzo, ayant gravi un de ces sentiers et gagné le haut du talus, regarda devant lui, vit cette masse gigantesque de la Cathédrale se dessinant seule au bout de la plaine, comme si elle se dressait, non au milieu d'une ville, mais au milieu d'un désert; et, oubliant tous ses malheurs, il s'arrêta pour contempler, môme de loin, cette huitième merveille dont il avait tant entendu parler depuis son enfance. Mais, après quelques instants, regardant derrière lui, il vit à l'horizon
oatte cliaîne découpée de montagnes, distingua parnii leurs cimes, plus élevée et plus frappante, celle de son Resegone, sentit tout son sang se troubler, s'arrêta un peu de temps à regarder tristement de ce côté, puis se retourna plus tristement encore et poursuivit sa route. Il commença ensuite peu à peu à découvrir des clochers et des tours, des coupoles et des toits; il redescendit alors sur la grande route, chemina encore quelque temps; et, lorsqu'il s'aperçut qu'il était tout près de la ville, il accosta un passant et, s'inclinant avec toute la politesse dont il était capable, il lui dit: « De grâce, votre seigneurie.
— Que désirez-vous, mon brave garçon?
— Pourriez-vous m'indiquer le chemin le plus court pour Aller au couvent des capucins où est le père Bonaventura?»
L'individu à qui Renzo s'adressait était un riche habitant des environs, qui, étant allé ce matin-là & Milan pour affaires, s'en revenait sans avoir rien fait, en grande hâte, car il lui tardait de se retrouver chez lui et se serait passé très-volontiers de ce temps d'arrêt. Malgré cela, sans donner aucune marque d'impatience, il répondit très-courtoisement : « Moucher garçon, des couvents, il y en a plus d'un ; il faudrait que vous pussiez me dire plus exactement quel est celui que vous cherchez. > Renzo tira alors de son sein la lettre du père Cristoforo et la montra à ce seigneur qui, ayant lu : porte Orientale, la lui rendit en disant : < Vous avez de la chance, mon brave jeune homme ; le couvent que vous cherchez n'est pas loin d'ici. Prenez ce sentier â gauche : c'est le plus court ; après un petit bout de chemin, vous vous trouverez au coin d'un édifice long et bas : c'est le Lazaret; côtoyez le fossé qui l'entoure et vous aboutirez à la porte Orientale. Entrez ; et, au bout de trois ou quatre cents pas, vous verrez s'ouvrir sur votre gauche une petite place avec de beaux ormeaux : c'est là qu'est le couvent ; il n'y a pas à pouvoir s'y tromper. Que Dieu vous garde, mon brave garçon. » Et, accompagnant ces paroles d'un geste gracieux de latmain, il partit. Renzo resta stupéfait et édifié des manières affables des citadins envers les villageois; il ne savait pas que c'était un jour extraordinaire, un jour où les capes s'inclinaient devant les pourpoints. Il suivit le chemin qui lui avait été indiqué et se trouva à la poHe Orientale,
Il ne faudrait pas toutefois que, àcénom.lelecteur laiSÊit aller sa pensée aux images qui s'y associent aujourd'hui ; au dehors, cette large voie tirée au cordeau et bordée de peupliers ; puis cette eatrée spacieuse, flanquée de deux édifices, commencés, tout au moins, avec beaucoup de prétention : aussitôt dedans, ces deux montées latérales aboutissant au terre-plein des bastions, réguliëreiuent inclinées, unies et bordées d'arbres : ce jardin d'un côté et, plus loin, ces palais à droite et à gauche de la grande rue du faubourg. Quand Renzo entra par cette porte, la route, au dehors, courait en droite ligne toute la longueur du Lazaret : elle n'aurait pas pu faire autrement dajis cette partie de son parcours ; mais elle continuait ensuite tortueuse et resserrée entre deux haies. La porte consistait en deux pilastres surmontés d'une toiture pour abriter les vantaux; et, ëup l'un des cAtés, une petite baraque pour les commis aux gabelles. On descendait des basti'ons sur la grande me par une pente irrégulière, dont le pavé n'était qu'une couche raboteuse et inégale de gravats et de tessons jetés là au hasard. La rue du faubourg, qui s'ouvrait devant le voyageur qui entrait par cette porte, ne ressemblait pas mal H celle qui se présente encore aujourd'hui à celui qui entre par la porte Tosa. Un ruisseau coulait dans son milieu jusqu'& quelques pas de la porte, et la partageait ainsi, en quelque sorte, en deux ruelles sinueuses, couvertes de poussière ou de boue, suivant la saison. A l'endroit où était et où est encore cette vilaine petite rue appelée du Borghetlo, le ruisseau se jetait dans un cloaque dégorgeant, & son tour, ilans le fossé qui baigne le mur d'enceinte. A cette place, était une colonne surmontée d'une croix que l'on appelait la croix de San Diûnigi (I) : à droite et à gauclte, étaient des vergers entourés de haies; et, de distance eu distance, des masures, la plupart habitées par des blanchisseurs.
Renzo entre, passe outre ; aucun des gabelous ne lui dit mot : ce qui lui parut bien étrange, attendu que, par ces quelques habitants de son village qui pouvaient se vanter d'avoir été à Milan, il avait oui raconter les choses les plus incroyables et des fouillements et des questions que l'on fai-
(1) La Croix de Baict-DeniB.
31S LES FMKCâB DB UANZONl.
cait subir à ceux qui venaient du dehors. La rue était déserte, tellement que, s'il n'avait entendu un bourdonnement lointain qui indiquait un grand mouvement, il aurait cru entrer dans une ville abandonnée. En poursuivant son chemic sans savoir ce qu'il en devait penser, il aperçut sur le pavé certaines traînées blanches, semblables & de ta neige; mais ce ne pouvait être de la neige, car la neige ne tomba pas par bandes et ne tombe pas d'ordinaire eu cette saison. Il se penche sur l'une de ces traînées, il regarde, il touche et il voit que c'est de la farine, — Il doit y avoir, à Milan, une bien grande abondance, se dit^il, si l'on 7 gaspille de cette manière le bien de Dieu! Et puis l'on voulait nous faire accroire que la disette était partout., Voilà comment ils font pour tenir en respect les pauvres campagnards. — Mais, après avoir fait encore quelques pas, il arriva à proximité de la colonne et vit, au pied de celle-ci, quelque chose de plus étrange: il vit sur les degrés du piédestal certaines choses éparses qui certainement n'étaient pas des cailloux et qui, si elles s'étaient trouvées sur le comptoir d'un boulanger, auraient, sans un seul instant d'hésitation, été appelées des pains. Mais Renzo n'osait pas en croire aussi vite ses yeux parce que, diantre! ce n'était pas Ift un endroit pour y mettre da pain. — Voyons un peu ce que c'est que cela, — se dit-il encore; il alla tout auprès de la colonne, se baissa et ramassa une de ces choses : c'était bien vraiment un pain, un pain rond, très-blanc et 'tel que Renzo n'avait coutume d'en manger que dans les jours de grande fête. — C'est du pain tout de bon ! ditril k haute voix, tant était grande sa surprise : c'est tiinsi qu'ils le sèment dans ce pays? et dans une année comme celle-ci? Est-ce donc ici le pays de Cocagne» — Après un voyage de dix milles, à l'air frais du matin, ce pain, aussitôt après la surprise, réveilla en lui l'appétit. — Dois-je en prendre! délibérait-il à part soi : bah ! ils l'ont laissé la & la merci des chiens, autant vaut qu'un chrétien aussi en profite. Au surplus, si le maître vient, je les lui payerai. — Tout en délibérait de la sorte, il mit dans l'une de ses poches celui qu'il tenait déjà dans sa main, il en prit un second qu'il mit dans l'autre poche, puis un troisième, et il commença k manger, et se mit en route pins perplexe que jamais et désireux de con-
LtlS FIA^ICÉS DE UANZOta. 317
naître ce que tout cela signîâait. A peine avaiMl fait quelques pas qu'il vit arriver du monde provenant de rintérieur de la ville, et il observa attentivement les premiers survenants. C'étaient un bomme, une femme et, à quelques p^s en arrière, un jeune garçon, tous trois courbés sous une charge qui semblait supérieure & leurs forces, et ayant tous trois une tournure des plus bizarres. Les vêtements ou plutôt les haillons enfarinés, la face enfarinée et, par surcroit, enflammée, bouleversée ; la démarche non-seulement dilRcile h cause du fardeau, mais pénible, comme si leurs membres avaient été contusionnés et meurtris. L'homme portait a grande peine sur son dos un énorme sac de farine qui, percé çà et là, en laissait échapper quelques jets â chaque secousse, à chaque faux pas. Mais bien autrement difforme était la tournure de la femme ; c'était un corps démesuré, avec deux bras écartés qui semblaient ne le soutenir qu'avec peine* et avaient l'apparence de deux anses recourbées allant du col à la panse d'une énorme amphore; et, de dessous ce gros corps, sortaient deux jambes nues jusqu'au-dessus du genou qui avançaient en chancelant. Renzo regarda de plus prés et vit que ce corps monstrueux, c'était le jupon que cette femme avait retroussé et rempli d'autant et même d'un peu plus de farine qu'il ne pouvait en contenir ; si bien qu'à chaque instant il s'en envolait de droite et de gauche quelque peu. Le garçon tenait des deus mains sur sa tête une corbeille comble de pains; et comme, ayant les jambes plus courtes que ses parents, îi restait peu à peu en arriére, il doublait de temps en temps le pas pour les rejoindre, et souvent alors la corbeille perdait l'équilibre et il en tombait quelques pains.
€ Si tu en jettes encore, vilain propre k rien !... dit la mère en grinçant les dents à l'adresse du garçon.
— Ce n'est pas moi qui les jette; ce sont eux qui tombent. Comment voulez-vous que je fasse? répondit-il.
— Oh!. ..il est heureux pour toi que j'aie les mains embarrassées, riposta la femme en secouant les poings, comme si elle donnait une correction au pauvre enfant, > Et, par cette secousse, elle envoya en l'air un nuage de farine, de quoi faire plus que les deux pains que le petit garçon venait de laisser tomber.
2|tj LES FIAKClla DE tf&KZONt.
« Allons, allons, dit rhomme : nous vieadroiis les raœasirar, ou quelqu'un les ramassera. Depuis si longtemps qtie nous tirons le diable par la queue.., maintenant qu'il nous Tient un peud'al>ondance,jouissons~en doncen sainte paix. •
Sur cas entrefaites, il arrivait du monde du dehors; et l'un deB nouveaux venus s'approcbant de la femme :■ Où va-t-on prendredu pain? lui demanda-t-il. '-~Plus loin, plus loîii,réponditrelle. Et, quand ils furent à une dizaine de pas de dis* tance de l'interlocuteur, elle ty^nta en grommelant : Ces brigands de campagnards vont venir balayer tous les fours et tous les magasins, et il ne restera plus rien pour nous.
— Un peu pour chacun, criarde, dit le mari. Abondance, abondance'. *
De tout cela et de beaucoup d'autres scènes semblables qu'il voyait et entendait, Renzo commença ft comprendre qu'il était arrivé dans une ville soulevée, et que c'était un jour de conquête, c'est-à-dire un jour où thacun prenait eu proportion de sa volonté et de sa force, en donnant des horions pour payement. Quelque grand que soit notre désir de f^irejouer un beau râle à notre pauvre montagnard, la sincérité d'historien nous oblige Adiré que son premier sentiment fut un sentiment de satisfaction. Il avait si peu à sa louer de l'allure ordinaire des choses, qu'il se trouvait tout disposé ft approuver ce qui pourrait la changer de n'importe qaellc manière. Au surplus, Renzo, qui n'était pas un homme supérieur à son siècle, vivait, lui aussi, dans cette croyance ou plutôt dans cette idée lixe générale, que la rareté du pain était le fait des accapareurs et des boulangers ; et il inclinait volontiers a trouver juste tout moyen de leur arracher des mains les subsistances que, toujours selon cette opinion, ils reAisaient cruellement à la faim de tout un peuple. Toutefois il se promit bien de se tenir loin de la bagarre, et il se félicita d'être recommandé à un capucin qui lui donnerait asile et une bonne direction. Tout en pensant ainsi, et en regardant, le long du chemin, les nouveaux conquérants qui apparaissaient chargés de dépouilles, il franchit le court trajet qui lui restait & faire pour arriver au couvent.
Là où s'élève aujourd'hui ce beau palais avec cette terrasse élevée, était alors, et était encore il n'y a pas un bien
LES ritXIOÈa DB MANZONI. iw
grstnd nombre d'années, une petite place et, au fond de cette place, l'église et le couvent des capucins, avec quatre grands ormeaux devant. Nous félicitons, non sans quelque jalousie, ceux de dos lecteurs qui n'ont pas tu les cboseij en cet état : cela veut dire qu'ils sont trës-jeunes. et qu'ils n'ont pas eu encore le temps de faire beaucoup de sottises.
Reuzo alla droit à la porte, fourra dans sou sein le demi pain qui lui restait, il en sortit la lettre et, la tenant toute prête à la main, il tira la sonnette. Il vit s'ouvrir un petit guichet muni d'une grille et y apparaître la tigure du frère portier qui demanda: < Qui est l&l
-rC'est quelqu'un du dehors qui apporte au pare Bonaventura une lettre pressée du père Cristoforo.
— Donnez, dit le frère portier en présentant la main à la grille,
— Non, non, dit Renzo : Je dois la lui remettre en mains propres.
— 11 n'e^ pas au conveut.
— Laissez-moientrer, et je resterai à l'attendre, répliqua Renzo.
— Suivez plutôt mon conseil, reprit le frOrc : Allez l'attendre dans l'église; et, pendant ce temps-là, vous pourrez faire un peu de bien. On n'entre pas an couvent pour le moment. »
Cela dit, il referma lo guichet et Renzo resta tout sot avec sa lettre à la main. Il fit quelques pas vers la por'te de l'église pour suivre le conseil du portier; puis l'idée lui vint d'aller d'abord donner un autre coup d'œil à la bai;arre. 11 traversa la petite place, s'installa sur le bord de la rue et, les bras croisés sur ta poitrine, il se mit & regarder à gauche, vers l'intérieur de la ville, où le rassemblement était plus compact et plus tumultueux. Le tourbillon entraîna le spectateur.— Allons voir, — pensart-U.Et il tira de nouveau son pain et, tout en grignotant, il se dirigea de ce côté.
Pendant qu'il va, nous allons raconter aussi brièvement que possible les causes et les origines de ce soulèvement.