CHAPITRE VI
«yu'y a-t-il pour votre service?» dit don Rodrigo en s'arrètant debout au milieu de la salle, en face du père CrîstCK foro. Tel était le son des paroles; mais le ton sur lequel elles étaient prononcées signifiait, à ne pas s'y méprendre : Songe de qui tu es en prëEence;pèse tes paroles et sois bref. Aucun moyen n'était ni plus sûr, ni plus prompt pour enhardir notre père Cristoforo, que de l'apostropher sur le ton de l'arrogaDce. Lui, qui demeurait perplexe, cherchant les mots et faisant rouler entre ses doigts les grains du rosaire qui pendait k sa ceinture , comme s'il avait espéré ' trouver dans l'un d'eus l'exorde de son discours, devant cette attitude insolente de don Rodrigo, se sentit aussitôt venir sur les lèvres beaucoup plus de choses k dire qu'il ne lui en fallait. Mais songeant de suite k tout« l'importance qu'il j avait pour lui k ne pas gAter ses affaires ou, pour raieuï dire, et ce qui était plua grave, les affaires d'autrui, il corrigea et adoucit les phrases qui lui étaient venues tout ' d abord k l'esprit, et dit avec une prudente humilité : < Je viens vous proposer un acte de justice, implorer de vous un acte de charité. Certaines gens de mauvaise vie se sont prévains du nom de votre seigneurie illustrissime pour effrayer nn pauvre curé et le détourner de l'accomplissement de ses devoirs, et plonger dans la peine deux innocenta. Votre seigneurie peut, d'un seul mot , confondre œs
malintentionnés, remettre tout en ordre et rendre la paix à ceux qui ont eu à subir un si grand dommage. Elle le peui; et, le pouvant,... sa conscience, son honneur...
— Vous me parlerez de ma conscience quand je jugerai & propos de vous consulter là-dessus. Quant à mon honneur, apprenez que moi, que moi seul en suis le gardien, et que je tiens pour un insolent qui Toffense quiconque ose se mêler de partager ce soin avec moi. »
Averti, par ces paroles, que don Rodrigo cherchait & le provoquer pour le faire sortir des gonds, pour changer l'entretien en dispute et pour l'empêcher de ie forcer dans ses derniers retranchements, le père Cristoforo s'appliqua d'autant plus à la résignation , résolut de prendre en patience n'importe ce qu'il plairait à l'autre de lui dire, et répondit aussitôt d'un ton humble et soumis : « Si j'ai dit quelque chose qui ait pu vous déplaire, cela n'a pu assurément arriver que contrairement à mon intention. Ajissi, corrigez-moi, reprenez-moi si je ne sais pas parler comme il convient, mais daignez m'écouter. Pour l'amour du ciel, M. au nom de ce Dieu à la face duquel nous devons tous comparaître... et, ce disant, il avait pris dans sa main et plaçait sous les yeux de soii farouche auditeur la petite tête de mort en bois pendue à son rosaire, ne vous obstinez pas à refuser à de pauvres gens une justice si facile et à laquelle ils ont tous les droits. Songez que Dieu veille sans cesse sur eux, et que leurs imprécations sont entendues là-haut. L'innocence est puissante à son...
— Eh ! mon père, interrompit brusquement don Rodrigo : le respect que je porte à votre habit est grand ; mais si quelque chose pouvait me le faire oublier , ce serait de le voir sur le dos de quelqu'un qui oserait s'introduire chez moi pour y jouer le. rôle d'espion, i^
Ce mot fit subitement monter le rouge au visage du • moine ; mais, avec l'air d'un homme qui avale une médecine très-amôre, il reprit : « Je pense bien que vous ne croyez pas qu'un tel titre me soit applicable :je suis sûr que, dans votre âme et conscience, vous sentez bien que la démarche que je viens faire ici, auprès de vous, n'est ni vile, ni méprisable. Daignez m'écouter, seigneur don Rodrigo , et fasse le ciel qu'un jour ne vienne où vous ayez à vous repentir de ne m'a*voir pas écouté. Ne veuillez pas mettre votre gloire,., queila
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gloire, Beigneur don Rodrigo!... quelle gloire devant les hommes!... et devant Dieu! Vous pouvez beaucoup ici-bas; mais...
— Savez-vous bien, interrompit avec dépit don Rodrigo, et non sans éprouver quelque léger frissonnement, savez-vous bien que, lorsqu'il me prend la fantaisie d'entendre un sermon, je sais trûs-bien aller à l'église comme font les autres? Mais dans ma maison!... Oh ! continua-iril en afTectaat un sourire ironique, vous me faites plua d'honneur que je n'en puis prétendre. Lo prédicateur chez moi ! Mais il n'y a que les princes qui puissent se donner un tel luxe.
— Et ce Dieu qui demandera compte aux princes de la parole qu'il leur fait entendre dans leurs propres palais, ce Dieu qui voua donne en ce moment un signe de sa miséricorde en vous envoyant un de ses ministres, indigne et pauvre créature, sans doute, mais enfin un de ses ministres, pour voua supplier en l'aveur d'une innocente...
— Ah ! eà, mon père, dit don Rodrigo en faisant un mouvement comme poui' s'en aller, je ne sais ce que vous voulez me dire :je ne comprends qu'une chose, c'est qu'il doit y avoir quelque part une jeune lllle qui vous intéresse beaucoup. Allez, de grâce, faire vos confidences à qui vous voudrez et ne vous permettez pas d'en importuner plus longuement un gentilhomme. >•
Au mouvement fait par don Rodrigo, le moine fit quelques pas, et vint respectueusement se plaœr devant lui; puis, levant les mains, autant pour le supplier que pour le retenir : i Elle m'intéresse beaucoup, cela est vrai, répondit-il, mais vous ne m'intéressez pas moins qu'elle : ce sont deux âmes qui, l'une et l'autre, me tiennent au cœur plus que mon propre sang. Don Rodrigo! je ne puis faire autre chose pour vous que de prier Dieu ; mais je le lerai avec toute la ferveur de mon âme. Oh! ne me refusez pas; ne retenez pas dans les angoisses et dans les terreurs une pauvre innocente. Un mot de vous peut tout terminer.
— Eh bien! dit don Rodrigo, puisque voua croyez que je peux faire beaucoap pour cette personne; puisque cette personne vous tient tant au cœur...
— Eh bienî reprit avec anxiété le père Cristoforo, à qui lo ton et les alluies de don Rodrigo ne permettaient pas de
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3'abandonner à l'espârance que semblaient annoncer ses pU' rôles.
— Eh bien! conseillez-lui de venir se mettre sous ma protection. Il ne lui manquera plue rien et personne n'osera l'inquiéter, ou j'y perds mon titre de cbevalior. »
 une semblable proposition , l'indignation du moiue , contenue jusqu'alors a grande peine, dùborda. Tous ses beaux projets de prudence et de patience s'évanouirent : le vieil homme se trouva d'accord avec le nouveau; et, dans de telles circonstances, le pare Cristoforo ea valait vraiment deux. « Votre protection? s 'exclama- t-il en reculant de deux pas, s'arc-bontant fièrement sur le pied droit, mettant la main droite sur la hanche, levant la gauche avec l'index tondu vers don Rodrigo, et lui plantant dans le visage deux yeux flamboyants : Votre protection ! Oh ! taiit mieux que vous ayez tenu ce langage, que vous m'ayez fait â moi-même une telle proposition ! Vous avez comblé la mesure, et dès ce moment je ne vous crains plus.
— Comment parles-tu, moinot
~ Je parle commeon parle & quelqu'un qui estabandonné de Dieu, et qui n'a plus le pouvoir de faire peur. Votre protection ! Oh 1 je savais bien que cette innocente était sous la protection de Dieu; mais vous, vous me le faites maintenant sentir avec une telle certitude, que je n'ai plus besoin de ménagements pour vous en parler. Oui, je parle de Lucia ; voyez comme je prononce ce nom le front levé et sans sourciller.
— Comment! ici, dans cette maison !...
— J'ai pitié de cette maison ; la malédiction plane sur ■ elle! Vous allez peut-être voir que la justice de Dieu s'arrêtera avec respect devant quatre pierres et devant quatre brigands ! Ah 1 vous avez cru que Dieu avait fait une créature & son image pour vous donner le lâche plaisir de la tourmenter! Vous avez cru que Dieu ne saurait point la défendre! Vous avez méprisé ses avertissements! Vous vous êtes jugé. Le cœur de Pharaon était endurci autant que le votre, et Dieu a su le briser. Lucia est à l'abri de vos persécutions :c' est moi qui vous le dis, moi pauvre moine; et, quant à vous, écoutez bien ce que je vous prédis- Va jour dra... >
vieil- I
Don Rodrigo était jusqu'alors demeuré interdit entre tft rage et l'étonnement, sana pouvoir artîcuer une seule parole; mais, en entendant le moine entonner une prédictioa. une lointaine et mystérieuse épouvante s'ajouta à sa colère. 11 saisit rapidement cette maio levée et menaçante , et , élevant sa voix pour couvrir celle du funeste prophète, il s'écria : * Otô-toi de devant mes yeux, grossier téméraire, fainéant encapuchonné! >
' Ces paroles si précises et si brutales apaisèrent en un instant le pore Cristoforo. A l'idée de l'outrage et du mépris, était si profondément et depuis si longtemps associée dans son esprit l'idée de la résignation et du silence, que, à cette ii^jurieuse apostrophe, son indignation et son enthousiasme s'affaissèrent, et il ne lui resta plus d'autre résolution que celle d'écouter tranquillement ce qu'il plairait à don Rodrigo d'y ajouter. Si bien que, ay^nt doucement retiré sa main des griffes du gentilhomme, il baissa la tête et demeura immobile, comme, au tomber du vent, au fort de la tempête, un vieux chéae ramène naturellement ses rameaux en bon ordre, et subit la grSle comme le cieirenvoie.
« Vil parvenu! poursuivit don Rodrigo : tu traites selon ce que tu es. Maïs remercie le froc qui couvre tes épaules de gueux et te préserve des caresses que l'on fait à tes pareils pour leur apprendre k parler. Sors d'ici avec tes jambes, pour cette fois; et puis nous verrons. »
En disant cela, d'un air impérieux et méprisant il lui montra du doigt une porte opposée k celle par laquelle ils litaient entrés; le père Cristoforo inclina la tète et sortit, laissant don Rodrigo mesurer & pas précipités le champ de bat ai lie.
Lorsque le moine ent fermé la porte sur lui, il aperçut lans l'autre pièce oil il venait d'entrer un homme qui s'esquivait fi petit bruit, en longeant le mur, comme pour s'effacer et n'être pas remarqué de la salle où avait eu lieu l'entretien ; et il reconnut le vieux serviteur qui était venu le recevoir & la porte de la rue. Cet homme servait depuis quarante ans dans cette maison, c'est-ànlire dès avant la naissance de don Rodrigo ; il y était entré au service du père qui avait été un tout autre homme. A la mort de col(ii-cî, le nouveau maître, ayant renvoyé tous les anciens
domestiques et fait maison neuve, avait toutefois retenu ce serviteur, d'abord parce qu'il était déjà vieux et, ensuite parce que, quoique d'un caractère loyal et de mœurs toutes différentes des siennes , il rachetait néanmoins ces défauts par deux qualités essentielles, une haute estime pour la dignité de la maison, et une pratique consommée de l'étiquette dont il connaissait mieux que tout autre les traditions lés plus anciennes et les plus minutieuses particularités. En présence du maître, le pauvre vieillard ne se serait jamais hasardé à laisser voir, et encore moins à exprimer sa désapprobation pour tout ce dont chaque jour il était forcé d'être témoin : c'est à peine s'il osait, avec ses camarades de service, murmurer entre ses dents quelque plainte ou quelque parole de blâme. Ceux-ci s'en amusaient, et le mettaient môme parfois tout exprès sur ce chapitre pour le provoquer à faire son sermon favori et à rechanter les louanges de la noble manière de vivre pratiquée jadis dans cette maison. Ses censures n'arrivaient jamais aux oreilles du maître qu'assaisonnées du récit des gorges chaudes qu'on en avait faites ; si bien qu'elles étaient, pour lui aussi, un sujet de risée sans amertume. Mais, aux jours de grande réîception, le vieillard devenait un personnage sérieux et d'importance.
Le père Cristoforo le regarda en passant, le salua et poursuivait son chemin ; mais le vieillard s'approcha de lui, se mit l'index sur la bouche, et puis, du même doigt, il lui montra un corridor obscur, lui faisant signe d'y entrer avec lui. Arrivés là, il lui dit à voix basse : € Père, j'ai tout entendu, et j'ai besoin de vous parler.
— Dites vite, mon brave homme.
-— Oh ! pas ici; malheur à moi si don Rodrigo venait à s'apercevoir... Mais je pourrai savoir beaucoup de choses; et je tâcherai d'aller demain au couvent.
— Est-ce qu'il y a quelque projet ?
— Pour sûr, il se manigance quelque chose ; j'ai pu déjà m'en apercevoir. Mais maintenant je vais me tenir aux aguets, et je saurai tout. Laissez-moi faire. Je suis forcé de voir et d'entendre des choses... des choses abominables! Je suis dans une maison !... Mais je voudrais sauver mon âme.
— Que Dieu vous bénisse ! » et, en proférant tout bas ces
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paroles, le moine posa la main sur la Wte du serviteur qui. bien i^u'il fût le plus âgâ des dens. se tenait courbé devant tni dans l'attitude d'un entant. « Dieu vous récompensera, poursuivit le moine : ne manquez pM de venir demain.
— J'irai, répondit le serviteur ; mais, vous, allez-vons-en vite, et... pour l'amour de Dieu!,., ne me trahissez pas. »
Ainsi disant, et regardant de tous côtés si personne n'épiait ses mouvements, il sortît par l'autre bout du corridor qui menait dans une anticbambre, laquelle donnait sur la cour. Ayant trouvé le champ libre, il appela le bon père, dont le visage, parvenu à. la lumière, répondit aux dernières paroles du serviteur d'une manière beaucoup pins expressive que ne l'aurait pu faire aucune protestation de vive voix. Le serviteur lui indiqua la sortie, et lui, sans proférer ancnne autre parole, s'en alla.
Ce vieux domestique s'était tenu aux écoutes à la porte de son maître. Avait-il bien fait? Et le père Cristofopo faisait-il bien, à son tour, de l'en louer? Selon les régies les plus communes et les plus généralement reçues, c'était, sans contredit, une action très-déshonnéte; mais ce cas ne pouvait-il pas être considéré comme une exception? Maintenant, y a-t-il des exceptions aux règles les plus universellement admises?
Autant de questions que le lecteur pourra résoudre de lut méme. s'il en a le désir. Quant à nous, nous n'avons nulle envie de nous prononcer la-dessua ; nous nous bornons à raconter les faits.
Parvenu sur la route et après avoir tourné le dos à cette caverne, le père Cristoforo respira plus librement et se mit aussitôt à presser le pas le long de la descente, le visage tout enflammé, le cœur ému, l'esprit troublé, comme chacun peut se le figurer, par tout ce qu'il avait entendu et par ce qu'il avait dit lui-même. Mais cette proposition si inattendue du vieux domestique avait été pour lui un véritable cordial ; il lui semblait que le ciel lui eût donné, par là, un signe visible de sa protection. — Voici un fll, pensaitil, un lil que la Providence me met entre les mains. Et dans cette maison môme ! Et sans que je songeasse seulement à l'y clierchftrl — Tout plongé dans ces réflexions, il leva les jeux vers l'occident et vit le soleil qui déclinait et qui déjà
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touchait à la cime de la montagne: il comprit qu'il nerestait plus que bien peu du jour. Alors, quoiqu'il se sentît accablô et les membres brisés par toutes les fatigues et les émotions de cette journée, il hâta encore davantage sa marche, afin de pouvoir porter un avis, quel qu'il fût, à ses protégés, ei d'arriver ensuite au couvent avant la tombée de la nuit; car c'était là une des lois les plus absolues et les plus sévèrement observées du code capucinien.
Sur ces entrefaites, dans la maisonnette de Lacia, avaient pris naissance et avaient été débattus des projets dont il importe que nous informions le lecteur. Après le départ du moine, la mère et les deux fiancés étaient demeurés quelque temps silencieux; Lucia apprêtant tristement le dîner; Renzo partagé entre deux sentiments opposés, essayant à chaque instant dô s'éloigner pour se soustraire au spectacle de la désolation de Lucia, et ne se sentant pas, d'autre part, le courage de s'en détacher ; Agnese, tout occupée, en apparence, du dévidoir qu'elle faisait tourner, mais, en réalité, mûrissant dans sa tête une grande pensée ; et ce fut quand elle lui parut bien mûre, qu'elle rompit le silence en ces . termes :
€ Écoutez, mes enfants ; si vous voulez avoir du cœur et de l'adresse autant qu'il est nécessaire d'en avoir, si vous avez confiance en votre mère (ce votre fit tressaillir Lucia), moi, je me charge de vous" tirer de ce mauvais pas mieux peutêtre et plus vite que le père Cristoforo, bien qu'il soit cet homme que chacun sait. » Lucia s'arrêta et la regarda d'un air qui exprimait plus d'étonnement que de confiance en une promesse si magnifique ; et Renzo dit aussitôt : « Du cœur? de l'adresse? dites, dites ce que l'on pourrait faire.
— N'est-il pas vrai, poursuivit Agnese, que, si vous étiea mariés , ce serait déjà une belle avance? Et que l'on trou* verait bien plus facilement remède à tout le reste?
— Cela ne fait pas de doute, ditRenzo; une fois mariés... Le pays est là où l'on peut vivre; et, à deux pas d'ici, sur le territoire de Bergame, celui qui sait travailler la soie y est reçu à bras ouverts. Vous savez combien de fois Bortolo. mon cousin, m'a invité à y aller demeurer avec lui, m'assurant que j'y ferais ma fortune comme il y a fait la sienne ; et, si j'ai toujours fait la sourde oreille, c'est... vous le savez
LES PIAKCËS DB HANZOSI. 07
bien, c'est parce que mon cœur était ici. Étant mariés, on y va tous easemble, on monte là son ménage, on y vit ea sainte paix, loin des griffes lie ce brigand, et loin de la tentation dô faire un mauvais coup. N'est-il pas vrai, Lucia?
— Oui, dit Lucia; mais comment?...
— Comme je viens de vou.s le dire, reprit Agnese : Cœur et dextérité; et la chose est facile.
— Facile ! s'axclamùrent à la fois les deux jeunes gens, pour qui la chose était devenue si étrangement et si douloareusement difficile.
— Facile, pourvu que l'on sache s'y prendre , répliqua Agnese. Écoutez-moi bien, etje vais tâcher de voua le faire comprendre. J'ai entendu dira par des personnes qui s'y connaissent, et, mieux que cela, j'en ai vu moi-même un exemple, que, pour faire un mariage, il y faut bien un curé, mais qu'il n'est pas du tout nécessaire qu'il y consente : il BufBt qu'il y soit.
— Comment donc cela? demanda Benzo.
— Ecouteztet vous comprendrez. 11 faut avoir deux témoins bien adroits et bien d'accord. On va chez le curé. Le tout est de le prendre à rimproviste pour qu'il n'ait pas le temps de s'esquiver. L'homme dit : seigneur curé, celle-ci est ma femme ; la femme dit : seigneur curé, celui-ci est mon mari. Il faut que le curé entende, que les témoins entendent; et le mariage est fait, et bien fait, aussi sacré et aussi saint que s'il avait été béni par le pape en personne. Une fois que les paroles sont dites, le curé peut bien, s'il veut, jeter les hauts cris, trépigner, faire le diable; c'est comme s'il chantait : vous êtes bel et bien mari et femme.
— Estrce possible ! s'écria Lucia.
— Comment, dit Agnese : voua allez peut-être voir que, pendant les ti'eute années que i'ai Vécu dans ce monde avant voua, je n'y aurai rien appris! La chose est exactement comme je vous le dis; à telle enseigne, qu'une de mes amies qui voulait épouser quelqu'un contre lavolonté de ses parents en vint ainsi parfaitement à ses fins. Le curé, qui s'en méfiait, se tenait bien sur ses gardes; mais ces deux diablotins surent s'y prendre si adroitement, qu'ils le surprirent juste a. point, dirent les paroles et furent mari et femme; mal-
LES FIÂNCés DE MANZOKI.
heureusement la pauvrette eut ensuite à s'en repentir au bout de trois jours. »
La chose était bien, en effet, telle qu'Agnese Tavait racontée. Les mariages contractés^de cette façon étaient alors, et furent jusqu'à nos jours tenus pour valides. Toutefois, comme on ne recourait à un tel expédient que lorsqu'on avait rencontré quelque obstacle ou quelque refus dans la voie ordinaire, les curés mettaient tous leurs soins à échapper à cette coopération forcée; et s'il arrivait, malgré cela, que Tun d'eux se trouvât surpris par un de ces couples accompagné de témoins, il faisait des pieds et des mains pour s'évader, comme Prêtée pour se soustraire à ceux qui voulaient de force le faire prophétiser.
« Si c'était vrai, Lucia ! dit Renzo, en la fixant avec une expression qui tenait, à la fois, de l'attente et de la prière.
— Comment ! si c'était vrai ! reprit Agnese. Vous aussi, vous croyez donc que je vous conte des balivâ?nes? Je me tourmente, je me creuse la tète pour vous autres, et puis vous ne me croyez pas ! C'est bien, c'est bie* ; sortez-vous d'embarras comme vous pourrez : quant à moi, je m'en lave les mains.
— Oh! non; ne nous abandonnez pas, dit Renzo. Je dis cela, parce que la chose me paraît trop belle. Je me mets entre vos mains; je vous considère comme si vous étiez vraiment ma propre mère. »
Ces mots firent évanouir le courroux passager d' Agnese et lui firent oublier une résolution qui, à vrai dire, n'avait existé qu'en paroles.
« Mais pourquoi donc, maman, dit Lucia avec sa contenance respectueuse, pourquoi ce moyen n'est-il pas venu à l'esprit du père Cristoforo?
— A l'esprit? répondit Agnese : pense donc s'il ne lui est pas venu à l'esprit ! Mais il n'aura pas voulu en parler.
— Et pourquoi? demandèrent en môme temps les deux jeunes gens.
— - Parce que... parce que, puisque vous voulez le savoir, les religieux disent... que c'est une chose... qui n'est vraiment pas très-bien.
— Comment alors peut-il se faire qu'elle ne soit pas bien et puis qu'elle soit bien faite quand elle est faite? dit Renzo.
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— Qne voulez-vons que je vous dise, moP. répondit Agnese. La loi, ce sootles autres qui Vont faite selon leur bon plaisir; et nous autres, pauvres gens, nous n'y pouvons rien comprendre. Et puis, combien d'autres choses... Tenez ; il en est de cela comme de se laisser aller à donner un coup de poing à un chrétien. Assurément cela n'est pas bien, mais, une fois que vous le lui avez donné, pas mfime le pape ne peut le lui ôter.
— Sitf est une chose qui n'est pas bien, dit Lueia, il ne faut point la faire.
— Eh quoi! dit Agnese, est-ce que, par hasard, je voudrais te conseiller une chose qui serait contraire à la crainte de Dieu? Si c'était contre le gré de tes parents, pour épouser nn mauvais sujet... mais du moment qu'il y a mon consentement.et que c'est pour épouser ce brave garçon... Et puis, après tout, à qui la faute de tous ces empêchements ? à un Bcélérat. Et le seigneur curé...
— C'est clair comme le jour! dit Renzo.
— 11 ne faudra pas en parler au père Cristoforo avant que !a chose aoit faite, poursuivit Agnese; mais, une fois ftiite et bien réussie, que penses-tu que t'en dira le bon père? — Ah ! ma chêpe enfant 1 vous avez fait là une bien grosse équipée! c'esLun tour bien hardi que vous m'avez joué là! — Pour rester dans leur rôle, les religieux sont obligés de parler ainsi; mais sois bien persuadée qu'au fond du cœur, il en sera enchanté, lui aussi, le cher père! >
Lucia, sans trop savoir que répondre ft ce raisonnement, n'en paraissait pourtant pas tout à fait convaincue ; mais Renzo, tout ranimé, s'écria: «Si c'estainsî, la chose est faite.
— Tout doux, fit Agnese. Et les témoins donc? Et le moyen de surprendre le seigneur curé qui, depuis deuxjoura, se tient liermétiquement enfermé chez lui t Et le moyen ensuite de lefaire rester là? car, bien qu'il soit assez lourd de sa nature, jo puis vous assurer qu'en vous voyant paraître en de toiles conditions, il deviendra agile comme un chat, et qu'il sa sauvera comme le diable de l'eau bénite.
— J'ai trouvé le joint, moi : je l'ai trouvé, > dit Renzo en frappant du poiug sur la table, tellement qu'il lit danser la vaisselle apprêtée pour le dîner. Et il se mit à exposer son plan, qu'A gnose approuva en tout point.
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* Cô sont là des procédés tortueux, dit Lucia, ce ne sont pas des choses franches. Jusqu'à présent nous avons agi loyalement : continuons avec la même bonne foi, et Dieu nous viendra en aide : le père Cristoforo ]'a dit. Attendons d'avoir son avis.
— Laisse-toi guider par qui a de l'expérience, dit Agnese d'un air grave. Qu'est-il besoin de demander des avis? Dieu dit : aide-toi, et Je t'aiderai. Au père Cristoforo, nous lui raconterons toute l'affaire une fois qu'elle sera faite.
— Lucia, dit Renzo, vais-je donc ne pas pouvoir compter sur vous maintenant? Esirce que nous n'avions pas fait toutes les choses en bons chrétiens? Bstrce que nous ne devrions pas d^àétre mari et femme? Le eu ré ne nous avait-il pas fixé lui-même le jour et l'heure ? Et 6. qui la faute si noue en sommes maintenant réduits à recourir à des artifices? Oh ! oui, Lucia, n'estrce pas que je pouiTai compter sur vous? Jo vais et je reviens avec la réponse.» Et, saluant Lucia d'un air de supplication et Agnese avec un regard d'intelligence, il partit en toute hâte.
On prétend généralement que la persécution l'end l'homme ingénieux. Renzo qui, dans le sentier droit et facile de la vie qu'il avait parcouru jusqu'alors, ne s'était jamais trouvé dans la nécessité de beaucoup aiguiser son esprit, avait, en cette occasion, imaginé une de ces finesses qui aurait fait honneur à un jurisconsulte. Il alla tout droit, conformément & son plan, à la maisonnette d'un certain Tonio, laquelle était située & peu de distance de celle de Lucia. Il trouva Tonio dans la cuisine, un genou appuyé sur l'être de la cheminée, tenant d'une main, par le rebord, un chaudron instalK sur les cendres chaudes, et y remuant de l'autre main, à l'aide d'un rouleau de bois recourbé, une modesto polenta, sorte de bouillie grise, épaisse, préparée avec de la farine de sarrasin. La mère, un frère et la femme de Tonio étaient assise table, et trois ou quatre jeunes enfants se tenaient debout alentour, tous attendant, les yeux fixés sur le chaudron, que le moment fût venu d'en verser Je contenu. Mais il n'y avait pas là cette gaieté que la vue du dîner inspire d'habitude à ceux qui l'ont gagné par leur travail. Le volume de la polenta était en raison des temps, et non en proportion du nombre et du bon appétit des convives; et chacun d'eux
regardant d'un œil assombri par la convoitise et par le dÈpit la pitance commune, paraissait songer è. la ipart d'appétit qui devait Ini survivre. Tandis que Renzo échangeait seB saluts avec la faoïille, Tonio renversa la polenta sur te tailloir en bois de hêtre qui était apprêté pour la recevoir ; et elle y fit l'effet d'une petite lune au milieu d'un grand cercle de vapeurs. Néanmoins les femmes dirent courtoisement à Renzo: € Voulez-vons en accepter? compliment que le paysan lombard ne manque jamais d'adresser & quiconque le trouve ft manger, aurait-il môme af&ire & un riche gourmand sortant de Ubie à l'instant, et serait-il lui-même à sa dernière bouchée.
— Je vous remercie, répondit Renzo : je venais seulement pour dire on mot a Tonio ; et, si tu veux, Tonio, pour ne pas déranger ton monde, nous pouvons aller dîner a l'auberge, et nous causerons. »
La proposition fut d'autant plus agréable à Tonio, qu'elle était plus inattendue; et les femmes ne virent pas d'un mauvais œil nn concnrrent, et le plus formidable, enlevé au partage de la maigre pitance. L'invité ne s'arrêta pas à faire des cérémonies, et partit avec Renzo.
Arrivés à l'auberge dn village, ils s'y assirent toutàleuraise dans une parfaite solitude, attendu quela misère avait éloigné tous les habitués de ce lieu de délices : ils se firent servir le peu qui s'y trouvait; puis, après avoir vidé un bocal devin, Renzo dit à Tonio d'un air mystérieux : c Si tu veux rae rendre un petit service, je suis tout prêt à t'en rendre un grand.
— Parle, parle; tu n'as qu'à commander, répondit Tonio ■ en se versant à boire. Aujourd'hui je me mettrais dans le feu pour toi.
— Tu dffls vingtKJînq livres au seigneur curé pour le fermage de son champ que tu faisais valoir l'an passé?
— Ah ! Renzo ! Renzo ! tu me gâtes le bienftiit. Que diable viens-tu me rappeler là? Tu m'as coupé l'appétit.
— Si je te parle de la dette, dit Renzo, c'est parce que, si tu le veux, j'entends te fournir le moyen de la payer.
— Parles-tu sérieusement?
— Très-séi'i eu sèment. Eh bien ! serais-tu content?
— Content? Parbleu, si je serais content ! Quand ce no
l02 LES FIANCÉS DE MANZONI.
Berait que pour ne plus voir ces grimaces et ces hoclLements do ti'te r]uo loe fait le soigneur cure cliaqae (ois que nous nous rencontrons ! Et puiî toujours : Tonio, rappelez-vous : Tonio, quand nous verrons-nous pour cette affaire ? A tel point que , lorsqu'au prône il fise les yeux sur moi , je tremble presque toujours qu'il ne me vienne à itire en public: Et ces vingt-cinq livres? Maudites soient les vingUcinq livres I Et puis, au moins, je pourrais retirer le collier d'or de ma femme, qu'il tient en gage, et que je convertirais en autant depolenta. Mais...
— Mais, mais; si tu veux me rendre un petit service, les vingt^inq livres sont là, toutes prêtes,
— Dis vite.
• — Mais !... dit Renao en se mettant l'index en ci'oix sur ta bouche.
— Estril besoin de ces choses-lS entre nous ? dit Tonio ; tu me connais.
— Le seigneur curé me va déterrant, je ne sais d'où, certaines raisons saugrenues pour traîner mon mariage on longueur; et moi, au contraire, j'aurais grande hâte d'en Unir. Maintenant, voilà que l'on rae donne pour certain que, les deux flancés se présentant a lui avec deux témoins et ditant, moi : ceile-ci est ma femme ; et Lucia : celui-ci est mon mari ; on me donne pour certain que le mariage couti'acté de la sorte est bel et bien valable. M'as-tu compris?
— Tu veux que je te serve de témoin!
— Tout juste.
— Et tu payeras pour moi les vinglxinq livres?
— Je l'entends ainsi.
— Honni soit qui se dédit.
— Mais il nous faut trouver un autre témoin.
— U est tout trouvé. Mon benêt de frère Gervaso : il fera touteeque je lui dirai de faire. Lui payeras-tu à boire?
— Et à manger, répondit Renzo. Nous le mùnerous ici s'égayer avec nous. Mais saura-t-il faire?
— Je lui apprendrai son rôle ; tu sais bien que j'ai eu aussi sa part de cervelle.
— Demain.,,
— C'est bien.
~ A la brune. .„
LES FtAKcâS DB HANZOHI. 103
— C'est très-bien.
— Mais ! . . . dit Renzo en se mettant de Douveau l'index sur les lèvres,
— Oh! ... répondit Tonio en penchant la tête sur l'épaale droite et levant la main gauche, avec une certaine expreBsion de ligure qui voulait dire : tu me fais injure.
— Mais ei ta femme te demande, comme sans aucun doute elle te demandera....
— En fait de mensonges, c'est moi qui suis en reste avec elle, et a tel point que je ne sais pas si j'arriverai jamais & solder le compte. J'inventerai bien quelque fable pour lui mettre le cœur en paix.
■ — Demain matin, dit Renzo, nous nous entendrons encore mieux, afin de tâcher que la chose aille proprement. >
Sur ce, ils sortirent de l'auberge et s'acheminèrent, Tonio vers sa maisonnette, cberchant dans son esprit le conte qu'il donnerait en pâture à la curiosité de ses femmes , et Renzo pour rendre compte aux siennes des arrangements qu'il venait de prendre.
Dans cet intervalle, Agnese s'était évertuée en vain à convaincre sa fllle. Celle-ci allait opposant à chaque argument, tantôt l'une, tantôt l'autre partie de son dilemme : ou la chose est mauvaise, et alors il ne faut pas la faire; ou elle ne l'est pas, et, dans ce cas, pourquoi ne pas la communiquer au père Cristoforot
Renzo arriva tout triomphant, fit son rapport et le termina par un abn? interjection milanaise qui signifie : suis-je ou ne Buis-je pas un homme? pouvait^n trouver mieux? pareille idée vous serait-elle venue à l'esprit? et cent autres choses de ce genre.
Lucia secouait doucement la tète; mais les deux autres, tout enthousiasmés de leur prt^et, n'y prenaient pas beaucoup garde, ainsi qu'on a coutume de le faireavec un enfant & qui l'on désespère de faire comprendre toutes les raisons d'une chose, mais que . l'on amènera ensuite par deï prières ou par l'autorité à ce qu'on veut de lui.
« Cela va bien, dit Agnese : cela va bien ; mais... voua n'avez pas pensé a tout.
— Qu'y manque-Vil encore î répondit Renzo.
— Et Perpétua? vous n'avez pas pensé & Perpétua. Elle
laissera bien entrer Tonio et son frère ; mais vous ! vous deux ! Pensez donc! Elle doit avirir ordre de tous tenir plus loin du curé, qu'un entant d'un poirier qui a des fruits mûrs.
— Comment fesons-nousî dit Renzo devenu tout à coup soucieux.
— Eh bien! voyez : j'y pense moi. J'irai avec voua, et j'ai un secret, moi, pour l'attirer et pour la charmer do façon qu'elle ne vous aperçoive pas, et que voua puissiez entrer. Je l'appellerai et je lui toucherai certaine corde... votts verrez.
— Soyez bénie! s'écria Renzo : je l'ai toujours dit, que voue étiez notre providence en fout et pour tout.
— Mais tout cela ne sert de rien, dit Agnese, si l'on ne parvient pas à persuader cette petite sotte qui e'obstine il dire que c'est un péché. »
Renzo mit. lui aussi, toute son éloquence à contribution ; ffiais Lucia demeurait inébranlable.
< Je ne sais que répondre à vos raisons , disait-elle ; mais ce que je vois, c'est que, pour faire cette chose comme voue le dites, il faut procéder à force de surprises, de mensonges et de supercheries. Ah Renzo ! ce n'est pas ainsi que nous avons commence. Je veux bien être votre femme {et il n'y avait pas moyen qu'elle pût prononcer cette parole et manifester oett« intention, sans qu'une pudique rougeur lui couvrît le visage), je veux bien être votre femme, mais par le droit chemin, avec la crainte de Dieu, à l'autel. Laissons faire Celui qui est là-haut. Ne voulez-vous pas qu'il sache trouver le moyen de nous venir en aide mieux que nous ne pouvons le fïiire nous-mémea avec toutes ces fourberies! Et pourquoi faire des mystères au père Cristoforo? »
La discussion durait encore et ne paraissait pas près de finir, lorsqu'un bruit précipité de sandales et ujie rumeur de tunique agitée, semblable à celle que produisent dans une voile relâchée les bouffées répétées du vent, annoncèrent le père Cristoforo. On fit silence, et Agnese eut & peine le temps (le murmurer ft l'oreille de Lucia : « Garde-toi bion do rien lui dire. >
CUAPiTllE Vli
Le père Cristotoro arriviùt dans l'attitude d'un bon capi-
taino qui. venant de perdre, mais non par sa faute, une
bataille importante, triste, mais non découragé, soucieux,
mais non troublé, à bride abattue, mais non en fuite, se porta
là. où le besoin l'appelle pour renforcer les points menacée, .
remottrc les troupes en bon ordre et donner de nouvelles
instructions. .
< La paix soit avec vous,, dit-il en enti'ant. 11 n'y a rien '
ft espôrer de l'iionimo: aussi faut-il aToir d'autant.plus cou- |
fiance en Dieu : et déjà j'ai en main un gage de sa protection. »
Bien qu'aucun des trois n'eût fondé de grandes espérances sur la tentative du pure Ci'istoforo (car, de voir im puissant se désister d'une action injuste sans y iMre contraint pai' une force supérieure, et rien que par pure oondeseendauce à, de simples prières, était cbose plutôt inouïe que rare), néanmoins la douloureuse certitude fut pour tous uu coup terrible. Les femmes baisséreut tristement la tôte; mais, dans Pâme de Reozo, la coliire l'emporta sur l'abattement. Cette nouvelle le trouvait déjà rempli d'aiaertunie et profondément irrité par une suite ininterrompue de pénibles surpiiees, do tentatives mauquées, d'espérances déçues, et, par surcroît, aigri ea ce moment par les refus de Lucia.
106 LES FMNCâa
•f c je voudrais bleu savoir, s'écria-t-il en grinçant les dents, et en haussant la voix comme il n'avait jamais osé le taire en présence du père Cristofopo, je voudrais bien savoir quelles sont les raisons qu'il a données, ce chien, pour soutenii- ... pour soutenir que ma fiancée ne doit pas être ma femme 1
— Pauvre Renzo I répondit le moine avec un accent de commisération et avec un regard qui commandait d'une manière affectueuse le calme : si le puissant qui veut commettre une injustice était toujours obligé d'en donner les raisons, les choses n'iraient pas comme elles vont.
— Ce chien a donc dit qu'il ne veut pas parce qu'il ne vent pas?
— Il n'a même pas dit cela, pauvre Renzo! Ce serait d^à ■ Un avantage si, pour commettre une iniquité, on était forcé
de l'avouer ouvertement.
— Mais pourtant il a dû dire quelque chose : quoi? qnV tril dit, ce tison d'enfer?
— J'ai entendu ses paroles, mais je ne te les saurais répéter. Les paroles do l'inique qui est puissant vous pénètrent et passent. Il lui est permis de se couri'oucer de ce que tu le soupçonnes, et de te faire sentir, en même temps, que tes soupçons sont fondés; il lui est permis de t'insulter, et de prétendre quec'est lui TofTcnsé; de t'outrager, et de t« de mander satisfaction; de t'effrayer, et de se plaindre; do lever effrontément la t^te, et de se dire sans reproche. N'en demande pas davantage. Cet homme n'a prononcé ni le nom de cette innocente ni le tien; il n'a pas seulement fait mine de vous connaître; iln'a pas dit qu'il prétendit rien; mais,... mais hélas! j'ai dû me convaincre qu'il est inébranlable. Pourtant, ayons confiance en Dieu! Vous, pauvres femmes , ne perdezpas courage; et toi, Renzo... Oh! crois bien que je sais me mettre à ta place, que je sens ce qui se passe dans ton cœur. Mais, patience ! c'est \k une parole bien aride, une parole amêre pour qui ne croit pas ; mais toi l...ne voudrastu pas accorder à Dieu un jour, deux jours, le temps qu'il
' veut prendre pour foire triompher le bon droit? Le temps lui appartient, et il nous en a promis tant! Laisse faire a lui, Renzo; et sache... sachez tous que je tiens déjà dans mes mains un fil pour vous aider. Pour aujourd'hui, je ne
UB riAHCËS DB UAHZOtlI. Ifïl
pnia vous en dire davantage. Demain, il me sera impossible de monter jusqu'ici; il me faudra rester au couvent toute la journée, pour vous. Toi, Renzo, fais en sorte d'y venir; ou, si, par une cause imprévue, tu ne le pouvais pas, envoyez-moi un homme sûr, un garçon intelligent, par qui je puisse vous faire savoir ceque j'aurai a vous apprendre.il se l'ait nuit; il faut que je coure au couvent. Confiance, eoit i-age; et bonsoir. >
Cela dit, il sortit en toute hâte et s'en alla, descendant rapidement et par bonds ce sentier tortueux et pierreux pour ne pas arriver trop tard au couvent, et s'exposer au risque d'une bonne réprimande ou, ce qui lui aurait été pbis pénible, à une pénitence qui l'eût empêché, le lendemain, de se trouver libre et tout prêt à ee qu'aurait pu exiger le besoin de ses protégés.
< Avez-vous entendu ce qu'il a dit d'une certaine chose... d'un El qu'il tient pour nous aider 1 dit Lucia. li faut se fier à lui; c'est un homme qui, lorsqu'il promet dix...
— Si ce n'est que cela!... interrompit Agnese. Il aurait dû s'expliquer plus clairement ou, tout au moins, me prendre h part ot me dire, à moi, ce dont il s'agit.
— ■Balivernes, que tout cela! j'en finirai, moi; oui j'en finirai! interrompit à son tour Renzo. allant et venant furieux par la chambrè, et avec un son de voix, avec un visage qui ne laissaient aucun douta sur le sens de ses paroles.
~ Oh ; Renzo ! s'écria Lucia.
— Que voulez-vous dire? s'écria Agnese.
— Qu 'est-il besoin de dire? J'en finirai, moi i j'en finirai! quand bien même il aurait cent, mille diables au corps, finalement il est de chair et d'os, lui aussi.
-- Noa, non, pour l'amour du ciel!... reprit Lucia; mais les pleurs étouffèrent sa voix.
— Ce ne sont pas des discours & tenir, même pour plaisanter, reprit Agnese.
— Pour plaisanterl s'écria Renzo en s'arrêtant debout devant Agnese assise, et en lui plantant sur le visage deux yeux égarés. Pour plaisanter! Vous verrez si ce sera pou* plaisanter.
— Oh, Renzo! put dire Lucia à grande peine, d'une voix entrecoupée par les sanglots; je ne vous ai jamais vu ainsi.
108 LES FIÂNcâS DB MANZONI.
— Ne dites pas de ces choses-là, pour Tamour de Dien l reprit encore Agnese avec vivacité, mais en baissant la voix. Ne vous rappelez-vous donc pas combien de bras il tient à ses ordres? Et quand môme... Dieu nous en préserve!... Contre les pauvres il y a toujours une justice.
— Je la ferai, moi, la justice; c'est moi qui la ferai ! U en est temps désormais. La chose n'est pas facile : je le sais, moi aussi. Il se garde bien, ce chien, ce misérable! ... Il sait ce qu'il est; mais n'importe. Patience et résolutioir...et le moment arrive. Oui, c'est moi qui la ferai, la justice : c'est moi qui délivrerai le pays !... Que de gens me béniront!... Et puis en deux enjambées!... >
L'horreur que ces paroles si explicites inspirèrent à Lucia, tarit ses pleurs et lui donna courage à parler. Otant de ses mains son visage tout baigné de larmes, elle dit à Renzo avec le cœur navré, mais d'un ton décidé : « Vous ne tenez donc plus à m'avoir pour femme? Je m'étais promise à un jeune homme qui avait la crainte de Dieu ; mais un homme qui aurait... Fût-il à l'abri de toute justice et de toute vengeance, fût-il le fils du roi...
— Eh bien ! s'écria Renzo avec un visage de plus en plus bouleversé : je ne vous aurai pas ; mais lui non plus ne vous aura. Moi ici sans vous, et lui.. .à l'enfer !
— Ah non ! par pitié, ne parlez pas, ne me'regardez pas ainsi ! Non, Renzo, je ne puis vous voir en cet état ! » s'écria Lucia en pleurant, en suppliant, en joignant les mains, pendant qu' Agnese appelait à plusieurs reprises le jeune hommepar son nom, et lui palpait les épaules, les bras, les mains, pour l'apaiser. Il demeura un instant immobile, pensif, presque ému en contemplant ce visage suppliant de Lucia ; puis tout à coup ses yeux devinrent hagards, il recula, tendit le bras et l'index vers elle, et s'écria : «Elle?... c'est elle qu'il veut ce misérable? Eh ! bien il faut qu'il meure !
— Et moi, quel mal vous ai-je fait pour que vous me fassiez mourir? s'exclama Lucia en se jetant à ses genoux.
— Vous ! dit-il d'une voix qui exprimait une colère bien différente , mais toutefois une colère : Vous ! Quel bien me voulez-vous ? quelle preuve m'en avez-vous donnée ? Ne vous ai-je pas priée, suppliée, conjurée? ai-je pu obtenir?...
— Oui, oui, répondit précipita'mment Lucia; j'irai chez le
LES FIAHCÉB DB MÂN20H1. 109
ouré, demain, tout de suite, si tous le voulez : j'irai. Redevenez le Renzo d'autrefois, et .j'irai.
— Vous me le promettez? dit Renzo d'une voix et avec une expression devenues tout à coup plus humaines.
— Jevous le promets.
— Vous me l'avez promis.
— Ah! Seigneur, je vous remercie!» s'écria Agnese doublement contente.
Au milieu de son emportement, Renzo s'était-il rendu compte du parti qu'il pouvait tirer de l'effroi de Lucia? et n'avait-il pas employé un peu d'artifice pour l'accroître afin de le faire fructifier? Notre auteur proteste de n'en rien savoir; et, pour ma part, je crois que Renzo ue le savait pas bien lui-même. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était réellement hors des gonds contre don Rodrigo, et qu'il désirait ardemment le consentement de Lucia ; et lorsque deux passions également violentes hurlent à la fois dans le cœur d'un homme, personne, pas même le patient, n'est dans le cas de pouvoir clairement discerner une voix de l'autre, et de dire avec certitude laquelle des deux prédomine.
< Je vous l'ai promis, répondit Lucia d'un ton de reproche timide et afi'octueEx : mais, vous aussi, n'aviez- vous pas promis de no pas faire d'esclandre, de vous en rapporter au père?...
— Oh ! allons ! pour l'amour de qui me suls-je emporté? Voudriez-Tous maintenant vous dàlire? Et me faire commettre un excès ?
— Non, non, dit Lucia , toute prête à retomber dans sa frayeur. J'ai promis et je ne me dédis point. Pourtant, voyez, Renzo, de quelle façon vous m'avez fait promettre! Plaise à Dieu qu'il ne nous en ari'ive...
— Pourquoi voulez-vous faire de fâcheux présages, Liiciat Dieu sait bien que nous ne faisons tort à personne.
— Au moins promettez-moi que celle-ci sera la derniùre fois que...
— Je vous le promets, foi d'honnête garçon.
— Mais cette fois tenez parole, » dit Agnese.
11 est ici une autie chose que l'autour avoue ne pas savoir; c'est si Lucia fut absolument et de tout point mécontenlo
d'avoir eu la main forcée à donner son consentement. Nous laissoiis, comme lui, la question en suspens.
Renzo n aurait pas mieux demandé que de prolonger Tentretien, et d'arrêter point par point ce qu'on aurait à faire le lendemain ; mais il était nuit close, et les femmes la lui souhaitèrent bonne, ne trouvant pas convenable qu^il rest&t plu3 longtemps chez elles à pareille heure.
Malgré tout, la nuit fût pour tous trois aussi bonne que pouvait Tétre une nuit qui succédait à une juuruée remplie d'agitations et de tribulations, et qui en précédait une autre destinée & une entreprise importante et d'un succès incertain. Renzo se fit voir de bon matin ; et il concerta avec les femmes, ou plutôt avec Agnese, la grande opération de la goirée,mettant en avant et résolvant tour à tour les difficultés, prévoyant les contre-temps et recommençant, tantôt l'une, tantôt l'autre, à décrire la scène concertée, comme on raconterait un fait accompli. Lucia écoutait et, sans approuver de la bouche ce qu'elle ne pouvait approuver dans son cœur, promettait de faire du mieux qu'elle pourrait.
« Irez-vous vous-même là-bas, au couvent, pour parler au père Cristoforo, ainsi qu*il vous l'a dit hier soir? demanda Âgnese à Renzo.
— Des nèfles ! répondit celui-ci. Vous savez quels diables d'yeux a le père ! Il lirait sur ma figure, comme dans un livre, qu'il y a quelque chose qui se manigance; et, s'il commençait à me faire des questions, je sens que je ne pourrais pas assez bien me tirer d'affaire. Et puis il me faut rester ici pour organiser les choses. Il vaudra mieux que vous envoyiez vous-même quelqu'un.
— J'enverrai Menico.
— C'est cela,» dit Renzo ; et il partit pour aller organise! les choses, ainsi qu'il l'avait dit.
Agnese se rendit, de son côté, à la maison voisine pour s'enquérir de Menico, un jeune garçon très-éveillé, rempli de bon sens pour son âge, et qui, par voie de cousins et de beaux-frères, se trouvait être tant soit peu neveu dô la bonne femme. Elle le demanda, l'emprunta, pour ainsi dire, aux parents pour toute la journée, « pour un certain service » dit-elle. L'ayant obtenu, elle le mena dans sa cuisine, lui donna & déjeuner, puis le chasc^ea de la commission d'aller
LES VtAHCÉB DE HAHZOHI. 111
.1 Pescarenico, de se montrer au pfire Cristoforo qui le renverrait ensuite avec une réponse quand il en serait temps, ï Le père Cristoforo, ce beau vieillard, tu sais, avec cette grande barbe blanche, celui que Ton appelle le saint...
— J'ai compris, dît. Menico : celui qui caresse toujours leg enfants et qui de temps en temps leur donne de jolies ima^ ges.
— Précisément, Menico. Et 3'il te disait d'attendre quelque t«iiips là, près du couvent, ne t'éloigne pas; fais surtont bien attention de ne pas aller avec les autres gamins au tao faire ricocher les palets sur l'eau, ou regarder pêcher, ou jouer avec les filets pendus aux murs pour sédter, ou...
— Pouh ! ma tante ; je ne suis plus un enfivnt.
— C'est bien : fais les choses en garçon raisonnable, et quand tu reviendras avec la réponse... regarde; ces deux belles parpagliole (1) toutes neuves sont pour toi.
— Donnez-tes moi maintenant, pour que...
— Non, non, tu pourrais les jouer. Vas et eonduis^toi bien, et tu en auras peut-être encore davantage. *
Pendant le reste de cette longue matinée, on vit des choses insolites qui ne mirent pas peu en soupçon l'esprit déjà si troublé des deux femmes. Un mendiant, ni hâve ni déguenillé comme les autres, et ayant dans son aspect je ne sais quoi de sombre etde sinistre, entraen demandant quelque chose pour Tamour de Dieu, et en lançant de cété et d'autre certains regards d'espion. Il lui fut donné un morceau de pain qu'il reçut et mit dans sa poche avec une indifférence mal déguisée. Il se mit ensuite à lier conversation avec une certaine impudence et, en même tomps, avec hésitation, faisant beaucoup de questions auxquelles Agnese se hâta de répondre toujours le contraire de ce qui était. Se mettant ensuite en marche, comme pour s'en aller, il feignit de se tromper de porte, entra par celle qui conduisait à l'escalier, et là, il explora à ta hâte autant qu'il put. Ayant crié après lui : Ehl eh! où allez-vous, mon brave homme? par ici, par ici, il revint sur ses pas et sortit par la porte, qui lui était indiquée, eu s'excusant avec une sou-
(1) Honnaie placentine valant envin
112 LBS FIANCES DE UANZONI.
mission, avec une humilité visiblement affectCea, et qui kidraioat diflicilement avec les linéaments de son visage dur et farouche. Après celui-ci, continuèrent k st montrer de t«mps en temps d'autres figures étranges. D"où sortaient ces hommes. *)u'étaient-ils? on ne pouvait pas facilement le deviner; mats on ne pouvait pas non plus les prendre pour ces honnêtes passants qu'ils voulaient paraître. Celui-ci entrait sous le prétexte de demander sa route; d'autres, arrivés devant la porte, ralentissaient le pas et regardaient a la dérobée, à travers la cour, dans la salle, comnae quelqu'un qui veut voir sans éveiller de soupçons. Finalement, vers midi, cette importune procession cessa. Agnese se levait de temps à autre, traversait la cour, allait sur le pas de la porte de la rue, regardait à droite et à gauche et revenait en disant : « personne » ; parole qu'elle proférait et quo Lucia entendait avec plaisir, sans que ni l'une ni l'autre so rendissent bien nettement compte du pourquoi. Mais il leur en resta, à toutes deux, une pénible impression, un trouble mal défini qui leur ôtèrent, particulièrement à la fille, une grande partie du courage qu'elles avaient mis en ré.=erve pour l'expédition de la soirée.
Il importe toutefois que le lecteur sache quelque chose do plus précis touchant ces rôdeurs mystérieux; et, pour procéder avec ordre, ii nous faut, pour l'en informer, revenir d'un pas en arriére, et aller retrouver don Rodrigo que nous avons hier, après le diner, laissé seul dans une sallo de son château, au départ du père Cristoforo.
Don Rodrigo, ainsi que nous l'avons dit, arpentait à grands pas et en tous sens cette salle, aux murs de laquelle pendaient des portraits de Ciniille de plusieurs générations. Lorsque, donnant du nez à l'une des extrémités do la pièce, il faisait demi-tour, il voyait devant lui, à l'autre extrémité, un de ses ancêtres, guerrier renommé pour avoir étt la terreur de ses ennemis et de ses propres soldats, le l'égard farouche, les cheveux courts et hérissés sur le front, les moustaches étirées et pointues faisant saillie loin des joues, le menton proéminent : le héros, fièrement campé sur ses pieds, était couvert de jambières, de cuissard:-', de cuirasse, de brassards, de gantelets, tout de fer; la main droite fortement appuyée sur la hanche, et la gauche sur le pommeau
LES FIANCES DE MANZOm. 113
de l'épée. Don Rodrigo le regardait ; et , lorsqu'il était arrivé tout contre et qu'il faisait demi-toui", voilà qu'il se trouvait en face d'un autre aïeul, magistrat, la terreur des plaideurs, assis sur un énorme siège en velours rouge, enveloppé dans une ample toge noire, tout noir, à l'exception d'un collet blanc avec un large rabat, et des revers de zibeline dont la toge était doublée (c'était là le signe distinctif des sénateurs ; mais il ne faisait partie que de leur costume d'hiver; c'est pourquoi l'on ne trouvera jamais dô portrait de sénateur en costume d'été) ; le visage blême, les sourcils froncés, il tenait ea main une supplique et semblait dire : nous verrons. Par ici, une grande dame, à l'air hautain, qui fht la terreur de ses filles d'honneur; par là, un abbé, la terreur de ses moines ; tous gens, en un mot, qui avaient terrifié le monde do leur vivant et qui, dans leurs images, respiraient encore, pour ainsi dire, une terreur posthume. En présence de pareils souvenirs, don Rodrigo était d'autant plus furieux, d'autant plus humilié, et ne revenait pas qu'un capucin eût osé s'imposer à lui avec la prosopopée d'un Nathan. II formait un dessein de vengeance, il l'abandonnait, il '.songeait au moyen de pouvoir en même temps et assouvir sa brutale passion et satisfaire à ce qu'il appelait son honneur; puis, par instants (voyez un peul), se rappelant et s'entendant résonner aux oreilles ce commencement de prophétie, il se sentait pris d'un frissonnement subit, et était presque sur le point de renoncer à l'idée de ces deux satisfactions. Finalement, pour se donner une contenance, il appela un serviteur et lui ordonna de l'excuser auprès de ses invités en leur disant qu'il était retenu par une affaire urgente. Lorsque le serviteur revint pour annoncer que ces seigneurs étaient partis en laissant leurs hommages, < et le comte Attilio t demanda don Rodrigo, toujours allant et venant.
— 11 est sorti avec ces. seigneurs, illustrissime seigneur.
— C'est bien : six personnes d'escorte pour la promenade : tout de suite. Mon épée, ma cape, mon chapeau : tout de suite. B
Le serviteur répondit en inclinant la tête, et partît; il revint peu aprûs avec la riclie épée que lo maître ceignit ; avsc ta cape qu'il se jeta sur les épaules ; avec le chapeau
à grandes plumes, qu'il se mit snr la têta en l'y eDfonçant tlêremeat d'ua coup de poing : indice de mei' agitée. En a'«n allant, il trouva bup le seuil six bravi armés jusqu'aux dents, qui, s'étant rangés de chaque c6té, s'inclinârent sur son passage, puis se mirent en marche k sa suite. Plus farouche , plus hautain , plus renfrogné que de coutnme , il Bortit et dirigea sa promenade vers Lecco, à travers les coups de chapeau et les révérences jusqu'à terre des villageois qu'il rencontrait : le mal-appris qui aurait gardé son chapeau sur la tête, en aurait été quitte a bon marché, si l'un des bravi de la suite se fût contenté de le lai faire sauter avec une taloche. Don Rodrigo ne répondait pas & ces saluts. Les hommes d'une condition plus élevée tiraient aussi leur révérence à ce seigneur qui, sans conteste, était plus puissant qu'eux : à ceux-ci, il répondait par un léger mouvement de tête accompagné d'un air superbe de protection. Ce jour-là cela n'arriva pas, mais lorsqu'il lui arrivait de rencontrer le seigneur châtelain espagnol, la révérence était alors également profonde des deux cOtés : la chose se passait comme entre deux potentats qui n'onl; rien à démêler entre eux, mais qui, par convenance , font honneur au grade l'an de l'autre. Pour dissiper un peu sa mauvaise humeur, et pour opposer à l'image du moine, qui obsédait son esprit, des figures et des manières toutes différentes, don Rodrigo entra ce jour-là dans une maison où se trouvait réunie une joyeuse brigade, au milieu de laquelle il fut accueilli avec cette cordialité cérémonieuse et empressée qui est réservée aux hommes qui se font ou beaucoup aimer , ou beaucoup craindre. Finalement, à nuit tout à l^it close , il retourna k son château. Le comte Attilio venait de rentrer à l'instant; et l'on servit le souper. Don Rodrigo y assista tout pensif et parla peu. A peine la table fut-elle desservie et les domestiques partis : < Cousin, quand me payerez-vous cette gageure? dit le comte Attilio d'un air malicieux et ua peu railleur.
— La Saint-Martin n'est pas encore passée.
— Autant vaut que vous la payiez tout de suite; car tous les saints du calendrier passeront bien avant que...
— C'est là ce qui reste à voir.
— Cousin, vous voulez faire le réservé, mats moi, j'ai tout
tJ:E ÎUNCÉE DJC HAHzoai. 11&
;; et je suis tellement sûr de gagner le pari, que je suis tout prêt à en faire un autre.
— lît lequel ?
— Que le péro... le père... qne saia-JQÎ ce capucin, en on mot, vous a converti.
— Oh ! voilà bien une de Toa idées !
— Converti, cousin ; converti, vous dis-je. Pour ma part, je m'en réjouis. Savez-vous bien que ce sera un beau spectacle, que de voua voir tout contrit et les yeux baissés Et quelle gloire donc ponr ce moine I Devait-il se reugorget en s'en retournant chez luil Ce ne sont point Ik de ces pois' sous que l'on prenne tous les jours, ni avec tous les tllets Soyez certain qu'il vous citera comme exemple; et quand il ira faire quelque mission un pou lointaine, il parlera de vous. 11 me semble d^a l'entendre. » Et ici, se mettant à parler du nez et accompagnant les mots de gestes chargés, il continua sur le ton d'un sermon. < Dans un coin de ce monde, que par des considérations de convenance je me dispense de nommer, vivait, mes très-chers frères, et vit encore actuellement un gentilhomme débauché, plus ami dea belles femmes que des tiommer de bien, lequel, habitué à faire flèche de tout bois, avait jeté les yeux...
— Assez, assez, interrompit don Rodrigo moitié souriant, moitié agacé. Si vous voulez doubler la gageure, je suis prêt, moi aussi.
— Diable ! Est-ca qua par hasard ce serait vous qui auriez converti le capucin?
— Ne me parlez pas de cet homme ; et quant au pari, ta Saint-Martin en décidera. >
La curiosité du comte était piquée ; aussi n'épargnart-il pas les questions ; mais don Rodrigo sut toutes les éluder, s'en remettant toujours à la date qui en devait décider, et ne voulant pas communiquer à sa partie adverse des desseins qui n'étaient ni en voie d'exécution, ni même absolument arrêtés.
Le lendemain matin, à son réveil, don Rodrigo se retrouva don Rodrigo. Ce léger nuage de repentir que le «n jour viendra avait soulevé dans son esprit, s'était évanoui avec les songes de la nuit ; et iJa colère seule lui restait, envenimée encore par le remords de cette faiblesse passagère. Les sou-
116 LES FIÂNCâS DE MANZONI.
venirs plus récents de cette promenade triomphale, des révérences, de la cérémonieuse réception, les railleries du cousin, n'avaient pas peu contribué à réintégrer son esprit dans ses dispositions habituelles.
A peine levé, il lit appeler Griso. « Grosse affaire, dit à part soi le serviteur qui fut chargé de cet ordre; car rhomme qui portait ce surnom n'était rien moins que le chef ' des bravi, celui à qui étaient confiées les entreprises les plus risquées et les plus audacieuses : c'était le grand aflSdé du maître. Cet homme lui était dévoué à toute épreuve et par reconnaissance et par intérêt. Coupable d'un homicide commis en public, pour se soustraire aux recherches de la justice, il était venu implorer la protection de don Rodrigo; et celui-ci, en le prenant à son service, l'avait mis à l'abri de toute poursuite. De cette manière, en assumant la charge de commettre tous les crimes qui lui seraient ordonnés, ce misérable s'était assuré l'impunité du premier. Pour don Rodrigo, l'acquisition n'avait pas été de mince importance, attendu que Griso, outre qu'il était sans comparaison le plus vaillant de la troupe, était aussi une preuve vivante de ce que son maître avait pu attenter avec succès contre l'autorité des lois ; en sorte que la puissance de celui-ci s'en trouvait grandie et dans le fait et dans l'opinion.
€ Griso I dit don Rodrigo ; en cette occasion l'on verra ce que tu vaux. Avant demain, cette Lucia doit se trouver dans ce château.
— Il ne sera jamais dit que Griso ait reculé devant un ordre de l'illustrissime seigneur son maître.
— Prends autant d'hommes qu'il pourra t'en falloir ; ordonne et dispose selon que tu jugeras pour le mieux; pourvu que la chose arrive à bonne fin. Mais veille surtout & ce qu'il ne lui soit fait aucun mal.
— Seigneur, iin peu- de frayeur pour qu'elle ne fasse pas trop de bruit... on ne pourra pas faire à moins.
—-De la frayeur... je conçois... c'est inévitable. Mais qu'on ne lui touche pas un cheveu : et surtout qu'on lui porte respect de toutes les manières. Tu m'entends?
— Seigneur, on ne pourra pas arracher une fleur de sa tige et la porter à votre seigneurie sans la chiffonner tant soit peu. Mais on ne fera que le strict nécessaire.
LG8 VIANOÉS DE HAMZOHl. 117
— Sons ta FGsponsabiliW. Et... comment t'y prendras-tuî
— C'est à qnoi je pensais, seigneur maître. Par bonheur la maison est située au bout du pays. Nous avons besoin d'un endroit où aller nous cacher; et justement, à pea de distance de Ifi , se trouve cette maison inhabitée, au milieu des champs, cette maison... mais votre seigneurie ne peut gQére savoir ces sortes do choses... une maison qui a été iDcendiée il y a peu d'années et qui, faute d'argent pour la réparer, a été abandonnée. Maintenant les sopciéres s'y donnent rendez-vous ; mws comme ce n'est pas le jour du sabbat, je m'en moque. Ces paysans qui sont remplis de superstitions, ne la hanteraient en aucune nuit de la semaine pour un trésor. Ainsi nous pourrons aller nous y aposter en toute sûreté, et personne ne viendra certainement gflter nos affaires.
— C'est très-bien; et ensuite?»
Ici Oriso de proposer et don Rodrigo de discuter, jusqu'à ce que, tous deux d'accord, ils eussent concerté la manière de mener & bien l'entreprise, sans qu'il restât aucune trace des auteurs , ainsi que les moyens de diriger les soupçons d'un autre côté par des indices trompeurs, d'imposer silence à la pauvre Agnese, d'inspirer à Renzo une frayeur salutaire, et assez forte pour le guérir de son chagrin et pour lai ôter toute idée de recourir à la justice, et même l'envie de se plaindre ; et, ainsi de suite , de toutes les autres scélê~ ratesses accessoires, nécessaires à la réussite de la scélératesse prilTcipale. Nous omettrons de rapporter tous ces accords, parce que, ainsi que le lecteur la verra, ife ne sont pas indispensables & l'intelligence de ce qui va suivre; et qu'il nous en coûte de nous arrêter et de l'arrCter lui-même plus longuement & entendre conférer ces deux odieux scélérats. Nous ajouterons seulement que, pendant que Griso s'en allait pour mettre la maiu £t l'exécatioa, don Rodrigo le rappelaet lui dit: «Ecoute : si jamais, par hasard, ce rustre téméraire venait, ce soir, à tomber sous vos griffes, il ne serait pas mal de lui appliquer par anticipation uo bon avertissement sur les épaules. De cette manière, l'ordre qn'on ira demain lui intimer d'avoir a se tenir coi, produira encore plus sûrement sou effet. Mais n'allez pas le chârcher, pour ne pg,3 g&ter le point le plus important : ta comprends T
]{g LEx FIANCES DE MAK^UIl.
~ Laissez-moi faire, » répondît Griso en s'inclinant d'un air a la fcia respectueux et fanltoon : et il s'en alla.
La matinée fiit employée à reconoaitre les lieux. Ce faux mendiant qni s'était introduit de cette Toaniêre dans la pauvre maisonQette,n'étaitautre que Griso. qui venait pour en levei' le plan à vue d'œil ; les faux pas^^ints , étaient ses bandits à qui, pour agir sous ses ordres, il suffisait d'a^ une connaissance plus superficielle de l'ecdroit; et, une la reconnaissance opérée, ils ne s'étaient :)lus laissé voir pour ne pas éveiller trop de soupçons.
Lorsqu'ils furent tous revenus au cMteau, v>tso fit son rapport, arrêta ensuite définitivement le plan u ' Texpédition, distribua les rdles et donna à chacun les instractions nécessaires. Tout cela ne put se faire sans que ce vieux serviteur, qui se tenait l'œil au guet, l'oreille aux écoutes, ne s'aperçût qu'il se tramait quelque chose d'extraoï'dinaire. A force d'observer et de questionner, rama.çsant la moitié d'une information d'uncûtô, la moitié d'uneautre de l'autre, glosant lui-même quelques mots obscurs, interprétant certaines démarches mystérieuses, il fit tant et sibien qu'il parvint à s'éclaircir sur ce qui devait avoir lieu pendant la nuit. Mais, quand il en eut acquis la certitude, la nuit était déjà. presque venue ,' et une petite avant-garde de bravi avait déjà pris la campagne pour aller se mettre en embuscade dans cette masure en démolition. Le pauvre vieillard, quoique sachant bien quel gros jeu il jouait, et quoiqu'il (ùt, d'autre part, en grande crainte, tout en en courant les chances, de n'arriver que comme le secoursdePîse (1 ), néanmoins il ne voulut pas manquer k sa promesse : il
(1) porter lesecoar] de PiVe, ou N'areker que oinme le aecaurs de Pise : locution proverbiale depuis fort longtemiis en usage dans la plus grande partie de l'Itnlie, pour désigner nn socoura tardif ot inutile. Mais & quelle époque remonte son origine et quel est le fait historique qui a pu lui donner naissance ; rien de certain et de yraiment authentique à ce sujet L. Zini (Histoire populaire do l'Italie depuis son origine jutqa'à nos jours, 4" édition, 3' ïolume, page 33, Milan, 1869) pense qne ce dicton, derenu proTarbial, fit, dans son origine, allnsioa au secours que ce hâbleur de Maxim il ïeti, roi des Romains et peu après empereur d'AlIeransTne, avait pTomin i Pise dorant la guerre qu'elle soutenait contre Florence (IfiO?)-
sortit SOUS prétexte de prendre un peu Tair, et s'achemina en toute hâte vers le couvent pour donner au père Cristoforo Tavis qu'il lui avait promis. Peu après, se mirent en mouvement les autres bandits, et ils descendirent la côte un à un, deux à deux, en détail, pour n'avoir pas Tair d'une troupe. Griso vint le dernier, et il ne resta en arrière qu'une chaise à porteurs, laquelle devait être et fut effeotivement portée à la masure après la tombée de la nuit.
Une fois tous réunis là, Griso expédia trois de ces chenapans à l'auberge du village; l'un d'eux avait ordre de se tenir sur le pas de la porte pour observer les mouvements de la rue et guetter le moment où tous les habitants seraient rentrés : les deux autres devaient rester au dedans à boire et à jouer, comme 'des amateurs, et étre,^ pendant ce temps, attentifs à épier, supposé qu'il y eût quelque chose à épier. Lui, avec' le gros de la troupe, demeura dans le repaire à attendre.
Le pauvre vieillard trottait encore, les trois éclaireurs arrivaient à leur poste, le soleil touchait à l'horizon, quand Renzo entra chez les femmes et leur dit : « Tonio et Gervaso sont là dehors : je vais avec eux souper à l'auberge; et, au coup de l'Ave Maria, nous viendrons vous prendre. Allons, courage, Lucia! tout dépend d'un moment. >
Lucia soupira et répondit : « Oh ! oui, courage», d'une voix qui démentait les paroles.
aeconrs que Pise attendit toujours en vain. Paoli, dans ses Manières de dire toscanes recherchées dans leur origine (Venise, 1740, page 147), prête ce mot aux Lucquois pour exprimer un secours arrivé trop tard et lorsqu'une pouvait plus être d'aucune utilité. Du reste^ on n'a pas
' toujours et partout, en Italie, proverbialement qualifié un secours tardif de secours de Pise, Ainsi, le Modenais Tassoni, dans son fameux poëme héroï-comique, la Secchia rapita^ publié pour la première fois à Paris en 1622, raille, pour un secours de ce genre, les habitants de Paiuello, dont le contingent n*entra en campagne que quand la guerre était déjà finie; si bien, dit-il^ que /e^ecoi^r^ dePaluello passa en proverbe (chant VIII, octave 28). Quatre siècles avant Tassoni, en 1218, l'auteur de la, Chronique Parmesane {lier.
Mal. Scr., tome IX) parle aussi d'un secours tardif, proverbial de son temos, attribué aux Reggiens ■: Bt facto praelio praedicto venerunt Regini ; et ideo dictum est posiea auxilium Reginorum. En Sicile, on dit le secours de Messine. {Note du traducteur,)
120 LES FIANCÉS DB HAtlZOIIl.
Quand Reazo et ses deux compa^oDS arrivèrent à t'auberge, ils y trouvërent ce certain quidam, déjà planté ea sentinelle, qui obstruait la moitié de l'ouverture de la porte, la dos appuyé contre l'un des jambages, les bras eroisés sur la poitrine, et qui regardait attentivement à droite et à gaucba en faisant brillei' tautât le blanc, taiitât le noir de deux yeox de vautour. Un béret plat de veloars cramoisi, mis de travers, lui couvrait la moitié du toupet qui, en se partageant sur un front basané, se terminait en tresses fixées par un peigne sur la nuque. Il tenait suspendu à la main un gros gourdin ; d'armes proprement dites, il n'eu portait pas d'ostensibles; mais, rien qu'à le regarder en tace, même un enfant aurait pu se figurer qu'il devait en avoir de cachées sous ses vêtements autant qu'il pouvait y en tenir. Lorsque Renzo, le premier des trois, fut près de lui et fit mine de vouloir entrer, celui-ci, sans se déranger, le regarda très-flxemeQt; mais le jeune homme s 'attachant, avec soin fcéviter toute dispute, ainsi qu'acoutume de le faire toute per- Bonnequi acharge de conduire à bonne lin une entreprise dilllcile, ne lui dit seulement pas : ESacez-vous UD peu, que je passe; et, rasant l'autre jambage de la porte, il passa de biais, le flanc en avant, par le pea d'ouverture que laissait cette cariatide. Les deux compagnons durent l^ire la même évolution s'ils voulurent entrer. Étant entrés, ils virent les autres dont ils avaient déjà entendu la voix, ces deux bravaches qui, assis à une petite table, jouaient & la mora (1), criant tous deux en même temps et se versant alternativement à boire d'un grand cruchon placé entre eux deux.
(1) La mourre, jea fort en vogue parmi les gens dn peuple, w Italie, et qui se j oue plus particulièrement dans les anberges [olterie). Deux psrsonnes se placent l'uae ea fac« de l'autre, le brus droit replié vera l'épaule; puis elles abaissent Bimultanimeat ce brBE en étendant un o» pluBJeurs doigta, et en criant toutes deni, au hasard, un nombre quelconque qui ne dépasse jamais 10. Le joueur qui énonce juate le nombre total des doigta qai ont été ouvetts de part et d'autre a gagné. Lee anciens Romains connaisaaieDt ce jeu, fort primitif, du reate, et l'appelaient mica (de ntrcore, jaillii). Cicéron, pour exprimer un homme de bienetincapaU: détromper, dit qa'oa pourrail Joatr avec lui la mourre la nuit iNoit du traducteur.)
UB riAITCâB DB lUHZOSl. 121
Geax-ci aussi regardèrent fixement les Bupvenants ; et I'ud d'eux particulièrement, tenant suspendue en l'air la tDain droite avec trois gros doigts écartés, et la bouciie encore toute grande ouverte par un formidable « six » qui venait de s'en échapper A l'instant même, toisa Renzn de la tôte aax pieds, puis cligna de l'œil â son collègue, et ensnite & celai de la portfl, qui répondit par un léger monvement de tête. Renzo, mis en soupçon et fort perplexe, regardait ses deux conviés, comme s'il eût voulu chercher dans leur visnge une explication à toutes ces grimaces; mais leur visage n'exprimait autre chose qu'un bon appétit. L'hôtelier, de son côté, regardait en face Renzo, comme pour attendre ses ordres ; celui-ci le fit venir avec lui dans unesalle voisine et commanda le soupet'.
t Quels sont ces étrangers? lui dcmandart-il ensuito k voix basse, lorsqu'il revint portant sous son bras une nappe en grosse toile et un cruchon de vin & la main.
— Je ne les connais pas, répondit l'aubergists en d^ ployant la nappe.
— Comment! aucun des trois?
— Voua savez bien, répondit-il encore en étalant des deux mains la nappe sur la table, que la première règle de notre métier est de ne pas nous occuper des affaires d'autrui : tellement que personne de nous n'est curieux, pas même nos femmes. On aurait fort à i^ire, avec tant de monde qui va et qui vient : c'est toujours comme un port de mer : quand les années sont bonnes, bien entendu; mais bahl vive la galté! un peu de bon temps reviendra encore. Pour nous, il nous suffit que les chalands soient honnêtes; mais quant h savoir qui ils sont ou qui ils ne sont pas, cela nous est parfaitement égal. Et maintenant je vais Tous apporter an plat de boulettes dont vous n'avez jamais mangé les pareilles,
— Comment pouvez-vous savoir? .... reprenait Renzo; mais l'aubergiste, déjà en route vers la cuisine, poursuivit son chemin. L&, pendant qu'il preoait le poëlou aux susdites boulettes , ce bravache qui avait toisé notre jeune homme s'approcha tranquillement de lui, et lui dit ft voix basse : < Quels sont ces individus?...
— De bonnes gens d'ici, du village, répondit l'hôtelier «Q versant les boulettes dans le plat.
122 LES FIAN0É8 DE HANZONI.
—-C'est très-bien; mais comment se nomment-lis? qui sontils? insista Tautre d'une voix un peu âpre.
— L'un se nomme Renzo, répondit Taubergiste en baissant aussi la voix : un bon garçon, un ouvrier très-rangé; il est âleur de soie et sait fort bien son métier. L'autre est un paysan qui s'appelle Tonio, bon camarade, toujours content : grand dommage qu'il n'ait pas l'escarcelle mieux garnie, car il la viderait ici bien souvent. Quant à T autre, c'est un pauvre benêt qui mange de bon cœur quand on lui en donne. Avec votre permission. »
Et, en deux mouvements, il se glissa entre le fourneau et son interlocuteur, et alla porter le plat à qui de raison.
— Comment pouvez- vous savoir, dit de nouveau Renzo lorsqu'il le vit reparaître, que ce sont d'honnêtes gens, si vous ne les connaissez pas?
— Aux actions, mon cher ; l'homme se connaît aux aotions. Ceux qui boivent le vin sans le critiquer, qui vous mettent sur le comptoir l'effigie du roi sans marchander, qui ne se prennent pas de querelle avec les autres pra» tiques et qui, s'ils ont un coup de couteau à remettre ^ quelqu'un, vont l'attendre dehors et loin de l'hôtellerie, de telle façon que le pauvre diable d'aubergiste n'en ait pas de désagréments; voilà ce que j'appelle d'honnêtes gens. Pourtant, si l'on peut connaître les personnes comme il faut, comme nous nous connaissons entre nous quatre, cela vaut encore mieux. Mais comment diable vous prend-il envie de savoir tant de choses, quand vous êtes fiancé et que vous devez avoir tout autre chose par la tête? et ayant devant vous ces boulettes qui feraient ressusciter un mort?» Et, cela disant, il reprit le chemin de la cuisine.
Notre auteur, en remarquant la mesure différente que gardait l'aubergiste dans ses réponses aux questions qui lui étaient adressées, fait observer que c'était un homme aiasi fait que, dans tous ses discours, il faisait profession d'être grand ami des galants hommes en général ; mais que, dans la pratique, il usait d'une complaisance bien plus grande envers ceux qui avaient la réputation ou l'apparence de brigands. C'était, ainsi que chacun peut le voir, un homme d'un caractère bien singulier.
Le souper ne fut pas trôs-gai* Les deux conviés auraient
LIS FTANOliS BB MAMZONI. 123
▼onlu en savourer lentement et à leur aise le plaisir, mais Renzo, préoccupé de ce que le lecteur sait, et ennuyé, d'autre part, et même un peu inquiet des manières étranges de ces inconnus, ne voyait pas le mioment de pouvoir s'en aller. On parlait à demi-voix à cause d'eux ; et ce n'étaient que des phrases banales et sans suite.
. € Quel bonheur, se mit à dire tout à coup Gervaso, que Renzo veuille prendre femme et qu'il ait besoin... » Renzo le regarda d'un air sévôre. € Veux-tu te taire, animal ! > lui dit Tonio en accompagnant l'épithète d'un coup de coude. La conversation se traîna languissante jusqu'à la an. Renzo, observant une stricte sobriété, prit grand soin de ne verser ft boire aux deux témoins qu'avec discrétion, assez pour leur donner un peu de hardiesse, mais pas assez pour leur faire tourner la tête. La table une fois desservie et le repas payé par celui qui y avait fait le moins de dommage, ils durent tous trois passer de nouveau devant ces figures, qui toutes se retournèrent vers Renzo, comme la première fois. Lorsqu'il eut fait quelques pas hors de l'auberge, il regarda derrière lui, et vit que les deux qu'il venait de laisser assis dans la cuisine le suivaient : il s'arrêta alors avec ses compagnons, conmie s'il eût dit : voyons un peu ce que me veulent ces gens-là. Mais les deux vauriens, dès qu'ils s'aperçurent qu'ils étaient observés, s'arrêtèrent aussi, se parlèrent à voix basse et retournèrent sur leurs pas. Si Renzo avait été assez près d'eux pour entendre leurs paroles, elles lui auraient paru bien étranges : € Ce serait pourtant un bien bel honneur, sans compter le pourboire, disait un de ces brigands, si, en retournant au château, nous pouvions raconter de lui avoir lestement et proprement rabattu les coutures, et.... là, par nous-mêmes, sans que le seigneur Griso fût présent pour diriger l'opération.
— Et, avec cela, compromettre l'affairé principale! répondait l'autre. Voilà, il s'est douté de quelque chose ; il s'arrête pour nous regarder. Ehl s'il était plus tardi Retournons-nous-en pour ne pas donner de soupçons. Et puis, voici qu'il arrive du monde de tous côtés : laissons aller toutes les poules au poulailler. »
On commençait, en effet, à entendre ce bourdonnement, bruit sourd et confus qui se produit dans un village sur
LES FIANCÉS DE MAIsZONI.
la fia du jour, et qui, peu de temps après, fait place aa calme solennel de la nuit. Les femmes arrivaient des champs portant, pendus à leur cou, leurs petits enfants et tenant par la main les autres plus âgés à qui elles faisaient répéter les prières du soir : les hommes venaient avec leurs boches et leurs pioches sur Fépaule. A travers les portes qui s'ouvraient, on voyait luire çà et là les feux allumés pour les pauvres soupers : on entendait le long du chemin des saluts donnés et rendus, et de courts et tristes entretiens sur la pénurie delà récolte et sur la misère de Tannée; et, plus retentissants que les paroles, on entendait les coups sonores et mesurés de la cloche qui annonçait la ftn du jour.
Quand Renzo vit que les deux indiscrets s'étaient retirés, il poursuivit son chemin au milieu de l'obscurité croissante , rappelant à voix basse, tantôt une instruction , tantôt une autre, tantôt à Tun, tantôt à l'autre des deux frères. Ils arrivèrent à la maisonnette de Lucia qu'il faisait déjà tout à fait nuit.
L'intervalle qui s'écoule entre la première conception d'une entreprise sérieuse et son exécution (a dit un barbare qui ne manquait pas d'esprit) (1), est une sorte de rêve rempli de visions et de frayeurs. Lucia était depuis de longues heures plongée dans les angoisses d'un tel rêve ; et Agnese, Agnese elle-même, auteur du conseil , demeurait pensive et ne trouvait qu'à grand'peine (quelques paroles pour animer sa fille. Mais, à l'heure du réveil, au moment où il faut mettre la main à l'œuvre, l'esprit se trouve entièrement transformé. A la terreur et au courage qui s^y disputaient le pas, succèdent une autre terreur et un autre courage : l'entreprise se dresse devant l'esprit comme une apparition nouvelle : ce qui, tout d'abord, causait les plus grandes appréhensions , semble parfois devenu tout à coup le moins difficile : parfois l'obstacle que l'on avait à peine entrevu grandit dans de telles proportions que l'imagination recule épouvantée, les membres refusent leur service et le cœur manque aux promesses qu'il avait faites avec le plus d'assurance. Au léger coup frappé par Renzo ft la porte de Lucia, celle-ci fut prise d'une teri'ear si
(d) ShakspQarei
grande, qu'elle résolut, en ce moment, de plutôt tout souffrir, d'être plutôt séparée de lui pour toujours, que de mettre à exécution la terrible promesse par laque! la elle s'était engagée ; maïs lorsqu'il se fut montré et eut dît ; Me Toici, en route; lorsque tout le monde se montra prêt aa départ, sans hésitation, comme âunectioEe irrévocablement arrêtée, Lucia ne trouva ni le temps ni le courage de mein tre en avant une seule objection ; et, comme entraînée, ello prit en tremblant un bras de sa mère et no bras de son fiancé, et se laissa aller avec la bande aventureuse.
Doucement, silencieux, au milieu des ténèbres, à pas mesurés, Us sortirent de la porte et prirent le sentier hors du Tillage. Le plus court cbemin eût été de traverser le pays pour arriver ft l'autre bout où était la maison de don Ab- Iwndio; mais ils choisirent la voie extérieure pour ne pas être vus. Par de petits sentier', & travers jardina et A tra^ vers champs, ils parvinrent p lès de cette maison ; et là ils se partagèrent. Les deux fiancés se tinrent cachés derrière an des angles du presbytère : Agnese avec eux, mais un peu pins en avant, pour^ accourir & temps au-devant de Perpétua et s'en emparer. Tonio et ce propre ft rien de Gervaso, qui ne savait rien faire par lui-môme et sans lequel pourtant on n'aurait rien pu faire en cette occasion, se présent6renibravemei]t devant la porteet cognèrent du marteau. < Qui va là, k câtte heure? cria une voix de la fenêtre qui s'ouvrit aussitôt : c'était la voix de Perpétua. Personne dans le pays n'est malade, que je sache. Seraitril arrivé quelque malheurî
— C'est moi, répondit Tonlo; c'estmoi avec mon frère qui avons besoin de parler au seigneur curé.
— Est-ce quo c'est là une heure pour des chrétiens? répondit brusquera ont Perpétua, Quelle discrétion, en vérité ! Repassez demain.
— Écoutez-moi : je repasserai ou je ne repasserai pas. J'ai touché quelque argent, et je venais pour m'aequitter de cette petite dette que vous savez : j'avais ici vingt-cinq belles berliîi'jhe (1) toutes neuves ; mais si cela ne se peut pas, pa-
126 LES FIANCÉS DE MANZONl.
tience. Celles-ci, je sais comment les dépenser ; quand j'en aurai amassé d'autres, je reviendrai.
— Attendez, attendez : je vais et je reviens. Mais aussi pourquoi venir à pareille heure?
— Oh ! pour ce qui est de Theure, si vous pouvez la changer, moi, je ne m'y oppose pas : quant à moi, me voilà; et si vous ne me voulez pas recevoir, je m'en vais.
— Non, non, attendez un moment ; je reviens avec la réponse. >
Cela disant, elle referma la fenêtre. Aussitôt Agnese se sépara des fiancés et, après avoir dit à voix basse à Lucia : « Courage, ma fille ! ce n'est qu'un moment : c'est comme de se faire arracher une dent », elle vint se joindre aux deux frères devant la porte et se mit à bavarder avec Tonio, de manière que Perpétua, revenant et la voyant en ce lieu, pût croire qu'elle i assait par là fortuitement, et que Tonio l'avait momentanément retenua
Si^i... t- .