CHAPITRE IX
Le choc qu'éprouva la barque en touchant la rive tira Lucia de ses douloureuses réflexions. Elle essuya à la dérobée les larmes qui baignaient son visage et se leva comme quelqu'un qui sort de dormir. Renzo débarqua le premier, puis tendit la main à Agnese qui, débarquée à son tour, tendit la sienne & sa fille ; ensuite tous trois remercièrent tristement le batelier. « Rien du tout, rien du tout; nous sommes ici bas pour nous aider les uns les autres, » répondit-il; et il retira la main presque avec horreur, comme si on lui avait proposé de commettre un vol, lorsque Renzo essaya d'y glisser quelques-unes des pièces de monnaie qu'il se trouvait avoir en sa possession, et qu'il avait apportées avec lui la veille au soir dans T intention de récompenser généreusement don Abbondio après qu'il lui aurait rendu, encore bien qu'à son corps défendant, le service qu'il en espérait. La charrette était là toute prête; et le conducteur, qui les attendait, salua nos trois voyageurs, les fit monter, donna, de la voix, le signal à sa bête, fit claquer son fouet et en route.
Notre anonyme ne décrit point ce voyage nocturne, passe sous silence le nom du pays vers lequel se dirigeait la petite caravane, et déclare même d'une manière tout expresse qu'il ne veut pas le dire. Les événements qui vont suivre nous tel ont bientôt connaître le motif de toutes ces réticences.
LBB VIASCÈS DE MANZONl, tSS
Les atentores de Lucia en ce séjour se trouvent, en effet, liées à ane ténébreuse iotrigue d'une personne appartenant & une famille, autant que l'on en peut juger, trës-puissant« à l'époque ou écrivait notre auteur. Pour rendre compte de l'étrange conduite de cette personne dans le cas particulier relatifs notre histoire, il 8'est tu forcément entraîné à noua faire succinctement le récit de sa vie antécédente ; et la famille y joue le triste réie que chacun verra en poursuivant cette lecture. De là la grande circonspection qu'a dû s'imposer notre pauvre historien.
Et pourtant (voyez comme les hommes sont parfois étourdis!) lui-même, sans s'en apercevoir, nous a mis sur la voie pour découvrir avec certitude ce qu'il avait tant à cœur de laisser dans l'ombre. Dans un certain passage de son récit, que nous omettrons comme ne faisant pas nécessairement partie de cette histoire, il lui échappe de dire que ce lieu était un bourg illustreet antique auquel il ne manquait de ville que le nom ; puis il nous dit, sans y prendre garde, que le Lambro y coule; puis encore qu'ii y a un archipïêtre. Sur de telles indications, il n'y a pas en Europe un seul homme tant soit peu instruit qui no s'écrie aussitôt : C'est Monza ! 11 nous eût été également facile de faire des coiyectures très-fondées sur le nom de la famille; mais, bien que celle que nous soupçonnons soit depuis fort longtemps éteinte, nous aimons mieux n'en point du tout parler, ne voulant pas courir le risque de faire tort à qui que ce soit, même aux morts; et aussi pour laisser aux éruditâ quelque sujet d'investigation.
Nos voyageurs arrivèrent à Monza peu après le lever du soleil. Le conducteur s'arrêta devant une hôtellerie et, là, en homme qui connaissait les lieux et qui était connu de l'aubergiste, il fit assigner une chambre aux nouveaux hôtes et les y accompagna. Après les remerciements, P.enzo essaya de lui faire aussi accepter quelque rémunération j mais ceiui-ci, de môme que le batelier, en avait une autre en vue, plus éloignée, mais plus abondante ; il relira, lui aussi, les mains et, comme s'il fuyait, il courut prendre Goin de sa bête.
Après une soirée telle que nous l'avons décrite et une nuit telle que chacun peut se l'imaginer, passée en grande partie
dans une veille troublée par leurs tristes pensées, sans cesse assaillis par la crainte de quelque fâcheuse rencontre, à travers le morne silence de la nuit, aiguillonnés par une brise plus qu'automnale, ballottés par une voiture incommode, dont les fréquents cahots réveillaient brutalement l'esprit de nos voyageurs chaque fois que le sommeil commençait à peine à les gagner, il leur parut très-doux de pouvoir finalement se reposer sur une banquette qui ne remuait pas et dans une chambre abritée, quelle qu'elle fat d'ailleurs. Là il mangèrent ensemble un morceau avec toute la frugalité que comportaient la pénurie des temps, leurs moyens exigus par rapport aux besoins contingents d'un avenir incertain et leur peu d'appétit. Tous trois, l'un après l'autre, se souvinrent du banquet qu'ils s'attendaient à faire deux jours auparavant; et chacun à son tour poussa un grand soupir. Renzo aurait voulu s'arrêter là toute la journée pour voir les femmes installées, et leur rendre les premiers services; mais le père avait recommandé à celles-ci de lui faire suivre immédiatement sa route. Elles alléguèrent conséquemment et cet ordre et cent autres raisons : que le monde jaserait, que la séparation serait d'autant' plus douloureuse qu'elle serait davantage' retardée ; qu'il pourrait venir' bientôt donner et recevoir des nouvelles; si bien que le jeune homme se décida à partir. On fit, un à un, tous les accords nécessaires ; Lucia ne cacha point ses larmes ; Renzo eut grande peine à contenir les siennes et, serrant très-fortement la main d'Agnese, il dit d'une voix étouffée : « Au revoir !» et il partit.
Les femmes se seraient trouvées bien empêchées, n'eût été ce bon conducteur, lequel avait ordre de les mener au couvent, de leur donner tous les renseignements et' de leur prêter toute l'assistance dont elles pouvaient avoir besoin.. Sous sa conduite, elles s'acheminèrent donc vers le couvent qui, comme chacun sait, était situé hors de Monza, l'affaire d'une petite promenade. Arrivés à la porte, le conducteur tira la sonnette et fit appeler le père gardien ;. celui-ci se présenta et reçut la lettre.
« Oh! frère Cristoforo! » dit-il en reconnaissant l'écriture. Le ton de sa voix et l'expression de son visage laissaient manifestement comprendre qu'il prononçait là le nom d'un grand
i^ riANoAs DB HAHZoïn. 166
ami. Illïiut croire, d'autre part, que Dotro bon CrietoforoaTait,
dans cette lettre, recommandé bien chaudement les deaz femmes et rapporté leur cas avec beaucooup de Beasibilité, car le père ganiien donnait de temps en temps dea marques de surprise et d'indignation; et, levant les yens de dessus le papier, il les fixait sur les femmes avec un certain regard qui exprimait, à la fois, et la commisération et l'intérêt. Lorsqu'il eut fini de lire, il demeura quelque temps pensif; puis il dit à part soi : < Il n'y a que la signora : si la signora veut s'en charger •
Il tira ensuite Agnese à part, a quelques pas de là, but la petite place qui était devant le couvent, et lui adressa quelques questions auxquelles elle satisfit; puis, revenant vers Lucia. < Mes bonnes dames, leur dit-il, j'essayerai, et j'eapère pouvoir vous trouver un asile plus que sûr, plus qu'honorable, jusqu'à ce que Dieu ait pourvu d'une manière plus efficace à votre sûreté. Voulez-vous venir avec moiî »
Les femmes firent respectueusement signe que oui, et le Itère continua: «Venez avec moi au monastère de la signora. Tenez-vous toutefliis à quelques pas derrière moi, car le monde se plaît tant à médire, et Dieu sait combien l'un ferait de belles histoires, si l'on voyait le père gardien
aller par les rues avec une jeune et jolie personne avec
des femmes, veux-je dire!
En disant cela, il prit le devant. Lucia rougit ; le conducteur sourit en regardant Agnese qui laissa aussi échapper un sourire i\igitif ; puis tous trois, dès que le ÎTère eut gagné quelque avance sur eux, se mirent en marche et le suivirent, s'en tenant k la distance d'une dizaine de pas. Les femmes demandèrent alors au conducteur, ce qu'elles n'avaient pas osé demander au père gardien, ce que c'était que la signora.
€ La signera, ï'épondiWl, est unereligieuse; maisce n'est pas une religieuse comme les autres. Non pas que ce soit ni î'abbesse ni la prieure; car, même, à ce que l'on dit, c'est une des plus jeunes; mais elle est de la côte d'Adam, et ses parents d'autrefois étaient de puissants personnages venus d'Espagne, où sont ceux qui commandent; et c'est pour cela qu'on la nomme la signom, pour dire qu'elle est une grande dame; et tout le pays l'appelle de ce nom, parce qu'ils
disent que jamais, dans ce couvent, il n'y a eu une personne de cette importance; et ses parents d'aujourd'hui, qui sont là-bas à Milau, ont beaucoup d'influence, et ce sont de ceux qui ont toujours raison; et encore bien plus ici, à Monza, attendu que son père, quoiqu'il n'y habite pas, est le premier du pays ; si bien qu'elle aussi a tout pouvoir au monastère où elle fait, à son gré, la pluie et le beau temps ; et même les gens du dehors lui portent grand respect ; et, si elle se charge d'une affaire, elle réussit toujours à en venir à ses fins; c'est pourquoi, si ce bon moine, que voilà, obtient de vous mettre entre ses mains, et qu'elle vous accepte, je puis vous dire que vous y serez en sûreté comme si vous étiez sur l'autel.
Parvenu à la porte du bourg, qui était, en ce temps-là, flanquée d'une vieille tour et des débris d'un vieux château en ruine, que peut-être quelques-uns de mes lecteurs se souviennent encore d'avoir vus debout, le gardien s'arrêta et se retourna pour voir si on le suivait : il entra ensuite et se dirigea vers le monastère. Arrivé là, il s'arrêta de nouveau sur le seuil en attendant la petite compagnie. Il pria alors le conducteur de vouloir bien venir au couvent prendre la réponse; celui-ci promit qu'il irait, et prit congé des deux femmes qui le chargèrent de remerciements et de commissions pour le père Cristoforo. Le gardien fit entrer la mère et la fille dans la première cour du monastère, les introduisit dans le logement de la tourière à qui il les recommanda ; et alla seul présenter sa requête. Quelques instants après, il reparut tout joyeux et leur dit de le suivre : et il revint à propos, car la mère et la fille ne savaient plus comment se démêler des pressantes interrogations de la tourière. En traversant une seconde cour, le gardien endoctrina les deux femmes sur la manière de se conduire visà-vis de la signera. «Elle est très-bien disposée en votre faveur, dit-il, et elle peut vous faire beaucoup de bien. Soyez humbles et respectueuses, répondez avec simplicité aux questions qu'il lui plaira de vous adresser et, quand vous ne serez pas interrogées, laissez-moi le soin de parler. >
Ils entrèrent dans une salle basse de laquelle on passait au parloir : avant d'y mettre le pied, le gardien, leur montrant la porte, dit à voix basse aux deux femmes:
LEi FIAKCâS DE UANZOHl. ID7
" Elle est la, » comme pour leur rappeler toutes les reeomman<lations qu'il leur avait faites. Lucia, qui n'avait jamais vu de monastère, une foie entrée dans le parloir, regarda autour d'elle, cherchant où était la signora pour lui faire aa révérence; et, n'apercevant personne, elle restait comme interdite. Maia , voyant le père se diriger d'un certain côté et Agnese le suivre, elle porta eefl regarde de ce cûté et avisa une ouverture presque carrée, semblable à une demi-fenétre, garnie de deux grosses grilles eu fer trôsserrées, et séparées l'une de l'autre par un intervalle d'environ une palme; et, derrière ces grilles, une religieuse debout. Son aspect, qui pouvaitdénotervingt-cinqans, donnait au premier abord une impression de beauté, maia d'une beauté fatiguée, flétrie, je dirai presque désorganisée. Uu voile noir, attaché et t«ndu horizontalement sur sa tête, retombait à droite et à gauche, à une certaine distance du visage : sous le voile, un bandeau de linge trés-blanc ceignait la moitié supérieure d'un front d'une diflérente, mais d'une non moindre blancheur :un autre baadeau plisséentouraitle visagejusquesouslementoii, tournait autour du cou et venait se déployer assez bas sur sa poitrine pour couvrir l'encolure d'une robe noire. Mais ce front se ridait par instants. comme par l'effet d'une contraction douloureuse; et alors deux très-noirs sourcils se rapprochaient par un rapide mouvement. Deux yeux, également très-noirs, tantôt s'ar- rêtaient fixement sur votre visage avec un regard hautainement scrutateur, tantôt se baissaient en toute h&te, comme pour cacher leur secret ; dans de certains moments, an observateur attentif aurait pensé qu'ils demandaient de l'afTectian, de la réciprocité, de la pitié ; dans d'autres, il aurait pu croire 7 saisir la révélation subite d'une haine invétérée, comprimée, de je ne sais quelle passion ftirouche; lorsqu'ils demeuraient fixes, immobiles et distraits, d'aucuns y auraient parfois supposé l'expression d'une orgueilleuse satiété, d'autres y auraient pu soupçonner le travail d'une pensée secrète, l'empire d'un souci familier à sou esprit, et plus puissant sur lui que les impressions des objets environnants. Ses joues, d'une pâleur extrême, se dessinaient en un contour délicat, mais excessivement amoindri et alt^^rù pp.r une lente émaciation. Ses lèvres,
158 LES FIAK0É8 DB MANZOITI.
quoique à peine teintes d'un rose Mafard, tranchaient néanmoins au milieu de cette pâleur: leurs mouvements étaient, comme ceux des yeux, vifs, subits, pleins d* expression et de mystère. Sa taille, haute et bien prise, disparaissait sous le laisser-aller habituel du maintien, ou semblait parfois déformée dans de certaines inflexions brusques, irréguliôres, dans de certains mouvements déjà trop cavaliers pour une femme, et enclore bien plus pour une religieuse. Dans la manière môme de s*habiller, il y avait çà et là quelque chose de recherché ou de négligé qui dénotait une religieuse d'une nature singulière : sa taille était ceinte avec un certain art tout mondain; et, du bandeau, il s'échappait sur Tune des tempes l'extrémité d'une petite touffe de noirs cheveux; ce qui attestait ou l'oubli ou le mépris de la règle qui enjoignait de tenir toujours trèscourts les cheveux, coupés dans la cérémonie solennelle de la profession.
Toutes ces choses n'éveillaient aucune surprise dans l'esprit des deux femmes non exercées à distinguer une religieuse d'une autre religieuse; et le pèregardien,qui ne voyait pas la signera pour la première fois, était déjà, comme tant d'autres, habitué à ce je ne sais quoi d'étrange qui se remarquait dans sa mise et dans ses manières.
Elle se tenait en ce moment, comme nous l'avons dit, debout près de la grille, mollement appuyée à celle-ci d'une main, enlaçant les barreaux de ses blancs doigts, le visage un peu baissé, observant ceux qui s'avançaient. «Révérende mère et illustrissime signora, dit le gardien en inclinant la tète et tenant sa main droite étendue sur sa poitrine : voici la pauvre jeune fille pour qui vous m'avez fait espérer votre puissante protection; et voiià sa mère.»
Les deux femmes ainsi présentées faisaient de grandes révérences : la signora leur fit signe de la main que c'était assez ai dit, en 9e tournant vers le père : « C'est une bonne fortune pouf moi de pouvoir faire quelque chose qui soit agréable à nos bons amis, les pères capucins. Mais, continua-t-elle, racontez-moi d'une manière plus circonstanciée le cas de cette jeune fille, afin que je puisse mieux voir ce que l'on pourra faire pour elle. »
Lucia devint toute rouge et baissa la tète sur sa poitrine.
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* n faut que vous sachiez, révérende mère, ... > commençait & dire Agnese; mais, d'un coupd'œit, le gardien lui coupa la p&role et répondit : < Cette jeune fllle, signora illustrissime, m'^t recommandée, ainsi que j'ai eu l'hoiiDeur de vous le dire, par un de mes confrères. Elle a dû partir secrètement de son pays pour se soustraire à de graves dangers; et elle a besoin, pour quelque temps, d'an asile où elle puisse vivre ignorée et où, en tout cas, personne n'ose venir la troubler, quand bien même....
— Quels gant ceadangers? interrompit lasignora .De grâce, père gardien, dites-moi la chose sans tant d'ambages: VOQB savez bien que nous autres religieuses, noue sommes curieuses d'entendre les histoires dans tous leurs déttùls.
— Ce sont de ces dangers, répondit le père gardien, auxquels il est à peine permis de f^ire légërenoent allosion devant les chastes oreilles de la révérende mère...
—Oh 1 assurément >, s'empressa de dire la signera en roagissant quelque peu. Etait-ce pudeur? Celui qui auraitobservé une rapide expression de dépit qui accompagnait cette rougeur, aurait pu an douter ; surtout s'il avait comparé cette rougeur a celle qui, à chaque instant, empourprait les joues de Lucia.
< Qu'il suffise de vous dire, reprit le gardien, qu'un impudent gentilhomme, abusant de sa puissance {car tons les grands de la terre ne se servent pas des dons de Dieu pour sa gloire et pour le bien de leur prochain, comme le lait l'illustrissime signera), que ce gentilhomme, après avoir longtemps persécuté cette créature par d'indignes séductions, voyant qu'elles étaient inutiles, a eu l'audace de la persécuter ouvertement par la force; de telle sorte que la pauvrette a été réduite â s'enfuir de sa maison.
— Approchez-vous, jeune allé, dit la signera  Lucia m lui faisant signe du doigt. Je sais que la vérité parle par la bouche du père gardien; mais personne ne peut, miens que vous, être informé sur cette affaire. C'est à vous de nous dire ci ce chevalier étaitunpersécuteur odieux. > Pour cequiest de s'approcher, Lucia obéit aussitôt ; mais quant à répondre, c'était autre chose. Une question sur cette matière, lora même qu'elle lui aurait été adressée par une personne de son rang, l'aurait plongéedans une grande confusion; lui
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étant posée par la signora, et avec un certain air de doute malicieux , elle lui ôta toute hardiesse pour répondre.* Signera.... mère révérende.... > balbutia-t-elle ; et elle semblait n'avoir rien autre chose à dire.
Ici Agnese, comme étant celle qui, après Lùcia, était assurément là mieux renseignée, se crut autorisée à venir à son aide.
€ Illustrissime signora, dit-elle, je puis rendre bon témoignage que ma flUe, que voici, avait en horreur ce chevalier, comme le diable l'eau bénite : je veux dire que le diable c'était lui; mais vous m'excuserez si je m'exprime mal. parce que nous sommes de pauvres gens, tels que Dieu nous a faits. Le fait est que cette chère enfant était fiancée à un jeune homme de notre rang, élevé dans la crainte de Dieu et fort bien acheminé ; et si le seigneur curé était un peu
plus un homme comme je l'entends je sais que je parle
d'un religieux, mais le pôreCristoforç, l'ami du père gardien qui est là, est aussi un religieux, comme le seigneur curé , mais celui-là est un homme rempli de charité ; et, s'il était là, il pourrait attester
— Vous êtes bien prompte à parler sans être interrogée, interrompit la signora, donnant à son visage une expression hautaine et courroucée qui le rendait presque méconnaissable : Taisez-vous : je ne sais que trop que les parents ont toujours une réponse toute prête à faire au nom de leurs enfants ! »
Agnese, mortifiée, donna à Lucia un coup d'œil qui voulait dire : tu vois ce qui m' arrive à cause que tu ne sais pas parler. Le père gardien faisait aussi, du regard et de la tête, signe à la jeune fille que le moment était venu de s'enhardir et de ne pas laisser la pauvre femme en aflfront.
« Révérende signora, dit Lucia, tout ce que vous a dit ma mère est la pure vérité. Le jeune bomme qui me courtisait, et ici elle devint toute fouge, je l'acceptais de mon pleia gré. Pardonnezçmoi si je parle si librement; mais c'est pour ne pas vous laisser mal penser de ma mère. Et quant à ce seigneur (que Dieu lui pardonne!), je voudrais plutôt mourir que de tomber entre ses mains. Et si vous nous faites cette charité, de nous mettre en lieu sûr, puisque malheureusement nous sommes réduites à cette dure condition d'avoir
à implot^r un asile et à déranger les gens de bien {mais que la volonté de Dieu soit faite !) soyez assurée, signora, que personne ne pourra prier pour tous de meilleur cœur que nous, pauvres femmes.
— Voua, je TOUS crois, dit la signera d'une voix radoacie. Mais j'aurai du plaisir & vous entendre seub ù seule. Non pas que j'aie besoin de plus amples informations ni d'autres raisAs pour me prêter aux recommandations du père gardien, tyouta-t-elle aussitôt en se tournant vers lui avec une politesse affectée. Même, continu a-i-e Ile, j'y ai déjà pensé, et voici, pour !e moment, ce que je trouve de mieux à pouvoir faire. La tourière du couvent a casé, il y a peu de jours, aa dernière flUe. Ces femmes pourront occuper la chambre que celle-ci a laissée vacajite et la suppléer dans les quelques petits services qu'elle rendait au monastère. A vrai dire et à ce moment elle fit signe au père
gardien de s'approcher de la grille, puis elle poursuivit a voix basse : A vrai dire, attendu la pénurie des temps, on ne pensait pas encore a mettre personne à la place de cette jeune fille ; mais je parlerai moi-môme ft la mère abbesse
et, sur un mot de moi sur la recommandation du père
gardien.... En somme, je donne la chose pour faite. >
Le gardien commençait à rendre grâces, mais la signora l'interrompit:* Point n'est besoin de cérémonies; moi aussi.
le cas échéant en cas de nécessité, je saurais faire fonds
sur l'assistance des përes capucins. En fin de compte, contiuua-t-elle avec un sourire à travers lequel perçait un je ne sais quoi de railleur et d'amer, en fin de compte, ne sommesnous pas frères et sceui^ ? >
Cela dit, elle appela une sœur converse (deux de ces sœurs étaient par une distinction toute spéciale, attachées & eon service particulier) et lui ordonna de prévenir l'abbesse de ce qui se passait, et de faire ensuite venir la touriûre a la porte du cloître et de prendre avec elle etavec Agnese les arrangements nécessaires. Elle renvoya celle-ci, congédia lo père gardien et retint Luci a. Le gardien accompagna Agnese jusqu'à la porte, lui donnant, chemin faisant, de nouvelles instructions ; puis il s'en alla préparer la lettre de relation ft son ami Cristoforo. — Quelle bizarre personne, que cette •ignorai se disait-il à lui-même tout en s'en allant: bien ori-
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ginale, par ma foi 1 Mais qui sait la ppemlre pac soq bon côté, lui fait faire tout ce qu'il yeut. Mon bon Crîstoforo ne peut certainement pas s'att«ndre que je l'aie si tôt et si bien servi. Ce brave homme ! il n'y a pas moyen ; il &ut toujours qu'il se mette quelque affaire sur les bras ! mais il le tïiit pour le bien. Heureusem^t pour lui que, cett.e fois, il a trouvé un ami qui, sans tant de bruit, sans tant d'embarras, sane tant de détours, a en un clin d'<£il mené rafTaire à bon port. Va-t-ii être content ce bon Cristoforo ! et puis il verra que nous autres, ici, nous sommes aussi bons & quelque chose.
La signora, qui, en présence d'un vieux capucin, avait étudié tous ses mouvements et toutes ses paroles, r^té« ensuite tête à tâte avec une jeune campagnarde inexpérimentée, ne songeait plus tant k se contenir; et ses discours devinrent peu à peu si étranges qu'au li«u de les rapporter nous croyons plus opportun de raconier succinctement l'histoire antécédente de cette infortunée, c'esi>-ardire, tout ce qu'il sara nécessaire d'en retracer pour expliquer ce que nous venons de remarquer en elle d'insolite et de mystérieux, et pour faire comprendre les motifS de sa conduite dans les circonstances que nous aurons A l'aconter ultérieurement.
C'était la dernière fllle du prince "*, puissant gentilbomme milanais, qui pouvait être mis au rang des plus opulents de la ville. Mais l'importance sans bornes qu'il attachait & son titre lui faisait paraître sa fortune à peine suflisante et même trop modique pour en soutenir dignement l'éclat; aussi toutes ses préoccupations ne tendaient-elles qu'à on seul but, celui de pouvoir au moins la conserver telle quelle et, autant que cela dépendait de lui, toujours concentrée dans une seule main. Combien avait-il d' enfanta? cela n'apparaît pas clairement de notre histoire : la seule chose qui en ressort, c'est qu'il avait destiné au cloître tous ses cadets de l'un et de l'autre sexe, afin de laisser sa fortune intacte à son aîné destiné à perpétuer la famille, c'està-dire, à procréer des enfants pour, à son tour, se tourmenter et les tourmenter de la même manière. Notre infortunée était encore cachée dans les entrailles de sa mare que sa condition était déjà irrévocablement arrêtée. 11 ne restait
LES WlASCta DB HAHZONI. 1C9
qa'oae seule chose à décider, c'était de savoirs! ce serait un moine on une religieuse ; décision ponr laquelle était uécessaire, non son aaseutiment, mais sa seule présence. Lorsqu'elle fit son apparition dans le monde, Le prince son père, voulant lui donner un nom qui rappelât immédiatement L'idée du clottre et qui eût été porté par une sainte de baute lignée, l'appela Gertrude. Des poupées habillées en reli- ' giense furent les prenûers jouets qu'on lut mit entre les mains; puis des images entiabit de religieuse, accompagnant toi^am's te cadeau de la recommandation d'en avoir bien snn, comme d'une chose précieuse, et de cette interrogation affirmative : N'est-ce pas que c'est beau7 Lorsque le prince ou la princesse ou le petit prince, seul enfout mâle qui fût élevé à la maison, voulaient louer la mine prospère de la petite fille, ils semblaient ne pas trouver de manière plus propre à bien exprimer leur idée que celle-ci : Quelle bonne mère abbesse! Personne, toutefois, ne lui dit jamais ouvertement : ta dots te faire religieuse. C'était une idée sous-entendue, et à laquelle on foisait incidemment allusion dans toutes les conversations qui avalent trait & ses futures destinées. Si parfois la petite Gertrude se laissait aller & quelque manière un peu arrogante et impérieuse, ce à quoi sa nature inclinait assez facilement : Tu n'es qn'une enfant, lui disait-on: ces manières ne te conviennent pas. Quand tu seras la mère abbesse, alors tu mèneras ton monde k la baguette, et tu pourras Mre la pluie et le beau temps. D'autres fois le prince, eu la reprenant de certaines manières trop libres et trop familières auxquelles elle s'abandonnait également assez volontiers : Eh quoi ! lui disait-il : Sont-ce là des manières pour une personne de ton rang? Si ta veux qu'un jour on te porte le respect qui t'est dû, apprends dès maintenant & être plus réservée : Souviens-toi qu'en toutes choses tu dois être la première du couvent ; car, la noblesse du sang, on la porte partout où on va.
Tous les propos de cette nature inculquaient dans l'esprit de la petite fille l'idée implicite qu'elle devait, un jour, être religieuse; mais ceux qui sortaient de la bouche de son père produisaient beaucoup plus d'effet que tous les antres ensemble. Les manières du prince étaient habituellement celles d'un maître rigide ; mats, dès qu'il s'agissait de la
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condition future de ses enfants, l'expression de son visage et chacune de ses paroles laissaient percer une fixité de résolution, une ombrageuse jalousie de commandement qui imprimaient le sentiment d'une nécessité fatale.
A Tâge de six ans, Gertrude fut placée pour son éducation et, plus encore, pour la préparer à la vocation qu'on lui imposait, dans le monastère où nous venons de la voir. Ce lieu ne fut pas choisi sans intention. Le bon conducteur des deux fenmies a dit que le père de la signera tenait le premier rang â. Monza. Ce témoignage, quelle qu'en soit la valeur, rapproché de quelques autres indications que notre anonyme laisse étourdiment échapper çà et là, nous permet aisément d'affirmer qu'il devait être le seigneur feudataire de ce pays. Quoi qu'il en soit, il y jouissait d'une très-grande autorité, et il pensa que là, mieux qu'ailleurs, sa fille serait traitée avec toutes ces distinctions et avec toutes ces faveurs qui pouvaient davantage la séduire et la déterminer à choisir ce monastère pour sa demeure perpétuelle. Et il ne se trompait pas : l'abbesse d'alors et quelques autres religieuses intrigantes, qui tenaient en main, comme on dit vulgairement, la queue de la poêle, se trouvant engagées dans de certaines rivalités avec un autre monastère et avec quelques familles du pays, furent très-enchantées d'acquérir un si grand appui, reçurent avec une vive reconnaissance l'honneur qui leur était fait, et répondirent pleinement aux intentions que le prince avait laissé entrevoir sur l'établissement définitif de sa fille; intentions, du reste, parfaitement en accord avec leurs propres intérêts.
A peine entrée au couvent, Gertrude fut, par antonomase, appelée la signorina ; elle eut une place de distinction au réfectoire et au dortoir; sa conduite était proposée comme modèle à ses compagnes ; les bonbons et les caresses lui étaient prodigués sans mesure, et assaisonnés de cette familiarité quasi respectueuse qui flatte tant les enfants, surtout lorsqu'ils la rencontrent chez ceux qu'ils voient traiter leurs petits camarades avec un maintien habituel de supériorité. Ce n'est pas que toutes les religieuses fussent coujurées pour entraîner la pauvre petite dans le piège : il y en avait beaucoup de simples qui répugnaient à toute intrigue, et à qui l'idée de sacrifier une fille à des visées intô-
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ressées aurait fait horreur ; mais, entièrement absorbées dans leurs occupations particulières, les unes ne remarquaient pas bien tous ces manèges, les autres ne discernaient pas tout ce qu'ils renfermaient de coupable, d'autres s'abstenaient de s'y appesantir et d'en examiner la portée, d'autres se taisaient pour ne pas faire de scandales inutiles. Il y en avait aussi quelques-unes qui, se souvenant d'avoir été par de semblables artifices amenées à ce dont elles s'étaient plu5 tard repenties, éprouvaient de la compassion pour la pauvre petite innocente, et épanchaient ce sentiment en caresses tendres et mélancoliques, sous lesquelles elle était bien loin de soupçonner le mystère qui s'y cachait : et l'af- xj
faire allait son train. Peut-être serait-elle allée ainsi jusqu'au bout si, dans ce couvent, il n'y avait eu d'autre jeune flUe que Gertrude. Mais, parmi ses compagnes d'éducation, il y en avait d'aucunes qui se savaient destinées au mariage. La petite Gertrude, nourrie dans les idées de sa supériorité, parlait superbement de ses futures destinées d'abbesse, de princesse du monastère, voulait à tout prix être pour les autres un sujet d'envie, et remarquait avec étonnement et non sans dépit que plusieurs d'entre elles n'en ressentaient aucune. Aux images majestueuses, mais froides et circonscrites, que peut suggérer la primauté dans un monastère, elles opposaient les images variées et éblouissantes d'époux, de festins, de soirées, de villégiatures, de tournois, de cortèges, de parures, d'équipages. Ces images produisirent dans le cerveau de Gertrude ce mouvement, cette effervescence que produirait un grand panier de fleurs fraîchement cueillies placé devant une ruche d'abeilles. Ses parents et ses institutrices avaient cultivé et développé en elle sa vanité naturelle pour lui faire aimer le , cloître; mais, du jour où cette passion fut sollicitée par d'autres idées qui avaient avec elle une bien plus grande affinité, elle se jeta bientôt dans ce nouveau courant avec une ardeur d'autant plus vive qu'elle était plus spontanée. Pour ne point rester au-dessous de ces quelques compagnes, et pour suivre, en môme temps, le penchant de sa nouvelle inclination, Gertrude leur répondait qu'en fin de compte personne ne pouvait lui mettre le voile sur la tête sans son consentement; qu'elle aussi pouvait prendre un mari et,
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mieux qu'elles toutes, habiter un palais et jouir des plaisirs du monde; qu'elle le pouvait, pourvu qu'elle le voulût; qu'elle le voudrait, qu'elle le voulait ; et elle le voulait en effet. 'L'idée de la nécessité de son consentement, idée qui jusqu'alors était restée comme inaperçue, comme recoquillée dans un coin de son cerveau, s'y déroula alors et se manifesta dans toute son importance. Elle l'appelait à chaque instant ft son aide afin de se complaire plus paisiblement dans les rêves d'un avenir agréable; mais, derrière cette idée, en surgissait toujours et immanquablement une autre, c'est que, ce consentement, il s'agissait de le refuser au prince son père qui le regardait déjà ou affectait de le regarder comme donné ; et, à cette idée, l'esprit de la jeune fille était bien loin d'éprouver cette sécurité dont elle faisait parade dans ses discours. Elle se comparait alors à celles de ses compagnes qui étaient, bien autrement qu'elle, sûres de leur avenir, et elle éprouvait douloureusement, à leur égard, cette envie que tout d'abord elle avait cru pouvoir leur inspirer. Envieuse de leur sort, elle les haïssait ; parfois cette haine s'exhalait en dédains, en impolitesses, en propos blessants; parfois la conformité des inclinations et des espérances en suspendait le cours et faisait naître une apparente et passagère intimité. Quelquefois, désireuse, en attendant mieux, de jouir de quelque chose de réel et de présent, elle se complaisait dans les préférences qui lui étaient accordées, et faisait sentir aux autres cette espèce de supériorité; mais quelquefois aussi, ne pouvant plus supporter de se sentir seule en présence de ses craintes et de ses désirs, elle s'en allait toute radoucie en quête d'elles, comme pour implorer leur bienveillance, leurs con seils et leurs encouragements.
Au milieu de ces déplorables petites luttes avec elle-même et avec les autres, elle avait traversé l'enfance et atteignait cet âge si critique où il semble que l'âme soit saisie par une puissance mystérieuse qui exalte, ennoblit et fortifie toutes les inclinations , toutes les idées, et qui parfois les transforme et leur imprime une direction tout à fait imprévue. Ce que Gertrude avait jusqu'alors plus distinctement Caressé dans ses rêves d'avenir, c'était l'éclat et la pompe extérieure ; un je ne sais quoi de tendre et d'aftectueuxqui.
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d'abord, s'y trouvait vaguement répandu, comioe un léger brouillard, commença alors & se dessiner et è primer dans son imagination. Dans un coin !e plus secret de son esprit, elle s'était créé comme une somptueuse retraite : là elle troavait un refUge contre la ftoide réalité du présent : lit elle accueillait certains personna^s, étrangement composés des souvenirs confus de son enfance, du peu qu'elle pouvait entrevoir du monde extérieur et de ce qu'elle en avait appris dans ses conversations avec ses compagnes; elle s'entretenait avec eux, leur parlait et se répondait & elle-même en leur nom ; la elle commandajt, là elle recevait toutes sortes d'hommages. De temps en temps des pensées de religion venaient troubler ces tètes gplendides si laborieusement imaginées. Mais la religion, telle qu'elle avait été enseignée à notre infortunée et tellequ elle l'avait comprise, ne proscrivait point l'orgueil'; loin de la, elle le ganctiflait et le proposait comme,un moyen d'atteindre à la félicité . terrestre. Ainsi dépouillée de son essence, ce n'était plus la religion, mais un vain fantôme comme les autres. Ans heures où ce fantâme primait et trOnait en maître dans l'imagination de (îertrude, la malheureuse, assaillie par de vagues terreurs et saisie d'une idée conflise de devoirs, se persuadait que sa répugnance pour le cloître et sa résistance aux insinuations de ses supérieurs dans le choix de son état étaient une faute, et promettait au fond de son cceur de l'expier en s'enfermant volontairement dans le cloître. Il existait une loi qui prescrivait qu'une jeunepersonne ne pouvait être admise en religion, si elle n'avait été auparavant examiiiée par un ecclésiastique , appelé le vicaire ies religieuses, ou par quelque antre ministre du culte, délégué ft cet effet, afin qu'il fût bien établi qu'elle s'y vouait librement et de sa propre volonté ; et cet examen ne pouvait avoir lieu qu'un an après qu'elle en avait exposé son désir au vicaire dans une demande par écrit. Celles, parmi les religieuses, qui avaient assumé la triste charge de tendra le piège â Gertrode et de l'amener à se lier pour toujours avec le moins de connaissance possible de ce qu'elle faisait, saisirent un de ces moments que nous venons do dire pour lui faire copier et signer cette demande; et, alln de l'y induire plus facilement, elles ne manquèrent pnint de
lui dire et de Ini répéter, ce qui était vrai, que ce n'était là. apr^s tout, qu'une pure formalité qui ne pouvait avoir de valeur que celle que lui donneraient d'autres actes ultérieurs, dont l'accomplissement étaitentièrement subordonné ft sa volonté. Malgré tout cela, la demande n'était probablement pas encore parvenue & sa destination que déjà Gertrade se repentait de l'avoir écrite. Elle se repentait ensujta ds ces repentirs, passant ainsi les jours et les mois dans une alternative continnelle de volraités contraires. Elle tint longtemps cette démarche cachée à ses compagnes, tantôt retenue par la crainte d'exposer à leurs contradictions une résolution qu'elle croyait bonne, tantôt empêchée par la honte de faire l'aveu d'une sottise. .Le besoin qu'elle éprouvait de soulager son cœur, de recevoir quelques conseils et de retremper son courage l'emporta finalement. Il 7 avait une autre loi d'après laquelle oue jeune personne ne pouvait être adpiise à cet examen de la vocation qu'après qu'elle aurait demeuré au moins un mois hors du couvent où elle avait fait son éducation. L'année était déjà presque écoulée depuis l'envoi de la demande, et Gortrude avait été prévenue qu'elle allait être bientôt retirée du couvent et conduite dans la maison paternelle pour 7 passer ce mois et f^ro toutes les démarches nécessaires & l'accomplissement de l'œuvre qu'elle avait de fait commencée. Le prince et le reste de la famille tenaient la chose pour certaine, comme si elle était d^H arrivée ; mais tout cela ne faisait plus le compte de la jeune fllle : au lieu de taire les autres démarches, elle songeait an moyen de rétracter la première. Dans cette détresse, elle résolut de s'en ouvrir à une de ses compagnes, la plus tranche de toutes, et qui était toujours prête à donner des conseils vigoureux. Celle-ci suggéra à Gertrude d'informer son père, par une lettre, comme quoi elle avait changé d'idée, puisqu'elle ne se sentait paS le courage de lui dire en temps et lieu, ouvertement en face, un bel et bon : je ne veux pas. Et, comme les conseils gratuits sont très-rares en ce monde, la conseillère fltescompter celui-ci ft Gertrude par une bonne dose de moqueries sur sa pusillanimité. La lettre fut concertée entre trois ou quatre confidentes, écrite en cachette et envoyée à sa destination au moyen d'artiûces très-bien
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combinés. Gerti'ude était dans une grande anxiété en attendant, une réponse qui ne vint jamais. Seulement, quelques jours après, l'abbesse, l'ayant tirée à part et prenant DD air de mystère, de fh>ideur et de pitié, lui toucha quelques mots obscurs d'une grande colère du prince, de quelque escapade qu'elle devait avoir faite, en lui laissant toutefois comprendre qu'en se comportant bien, elle pouvait espérer que tout serait mis en oubli. Là jeune fille comprit et n'osa pas en demander davantage.
Fin^ement arriva le joar tant redouté et tant désiré. Quoique Gertrode sentît qu'elle allait & un combat, néanmoins sortir dn monastère, ft^nchir ces murs oâ elle avait été hait ans renfermée, parcourir en carrosse la libre campagne, revoir la ville, la maison, ce forent pour elle des Gensationa pleines d'une joie tumultueuse. Quant au combat, elle avait déjà, sous l'inspiration de ses confidentes, pris toutes ses mesures et, comme on dirait aujourd'hui, tiré son plan. — Ou l'on voudra me faire violence, pensait-elle, et je tiendrai bon : je serai humble, respectueuse, mais je refaserai : il ne s'agit, après tout, que de ne pas proférer un autre oui ; et je ne le proférerai pas. Ou bien ils me prendront par la douceur, etalors je serai encore plus douce riu'eux : je pleurerai, je supplierai, je les attendrirai ; je ne demanda finalement qu'à n'être point sacrifiée. — Mais, ainsi que cela arrive souvent pour de aemblahles prévisions, aucune des deux liypothèse^ ne se vérifla. Les jours s'écoulaient sans que ni le père, ni personne lui parlât, soit de la demande.soitdela rétractation, et sans qu'on lui fit aucune proposition ni avec des flatteries, ni avec des menais. Ses parents étaient sérieux, tristes, raidea avec elle, mais sans jamais lui en dire le pourquoi. On comprenait seulement qu'ils la regardaient comme une coupable, comme une indigne. Un mystérieux anathème semblait peser sur elle et l'isoler de la famille, en ne l'y laissant réunie qu'autant qu'il était nécessaire pour lui faire sentir son infériorité. Rarement, et seulement è, de' certaines heures déterminées, elle était admise à la société de ses parents et dô son frère aîné. Dans les entretiens de ces trois personnages, il semblait régner une grande intimité qui mettait encore plus en T^iief et rendait plus douloureux cet ostracisme dont
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Gertrude était frappée. Personne ne lui adressait la parole : les mots qu'elle hasardait timidement, à moins qu'ils n'haussent pour objet une nécessité évidente, ou tombaient sans que Ton y prît garde, ou ne recevaient, pour toute réponse, qu'un regard distrait ou méprisant ou sévère. Que si, ne pouvant plus supporter une si amère, une si humiliante distinction, il lui arrivait parfois d'insister et essayait de se familiariser, si elle implorait un peu d'amour, eue s'entendait aussitôt jeter quelque mot faisant indirectement, mais clairement allusion au choix de son état : on lui donnait à entendre à mots couverts qu'il n'y avait qu'un seul moyen pour elle de reconquérir l'affection de la famille. Alors elle, qui n'en aurait pcdnt voulu à ce prix, se voyait contrainte de reculer, de refuser presque les premières marques de bienveillance qu'elle avait tant désirées, et de se remettre d'elle-même à sa place d'excommuniée; et elle y restait, par surcroît, avec une certaine apparence de culpabilité.
D'aussi pénibles impressions produites sur elle par les réalités qui l'entouraient, contrastaient douloureusement avec ces riantes chimères dont Gertrude s'était déjà tant occupée et dont elle s'occupait encore dans le secret de son âme. Elle avait espéré que, dans la maison paternelle, si splendide et si fréquentée, elle aurait pu jouir, en réalité, au moins de quelques-unes de ces belles choses qu'elle avait rêvées ; mais elle se trouva complètement déçue. Elle était aussi entièrement, aussi étroitement renfermée chez son père qu'au monastère : de récréations, de promenades , il n'en était seulement pas question ; et une tribune qui, de la maison, donnait dans une église eontigué, lui était mêmeYunique occasion qu'elle aurait dû nécessairement avoir de mettre le pied dans la rue. La société était plus triste, plus restreinte et moins variée qu'au couvent. A chaque visite qui était annoncée, Gertrude était obligée de monter et d'aller s'enfermer avec quelques vieilles servantes : c'était aussi là qu'il lui fallait dîner chaque fois, qu'il y avait quelque grand repas. Les domestiques calquaient leur conduite et leur discours sur l'exemple et conformément aux intentions de leurs maîtres; et Gertrude qui, par inclination, aurait voulu les traiter avec des airs de gracieuse supériorité et sans façon, et qni. dans la condition où elle était réduite, se serait
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triWTéetrès-heureusequ'ilsvoiilussontbien lui faire quelques démonstrations de bienveillance d'Égal à égal, qui s'abaissait même jusqu'à les mendier, se sentait ensuite humiliée et d'autant plus navrée de les voir répondre à ses avances avec une indifférence manifestement calculée, bien qu'accompagnée d'une certaine obséquiosité de pure convention.
Elle eut toutefois occasion de s'apercevoir qu'un page, se distinguant de toute cette valetaille, lui portait un respect et lui témoignait une compassion d'un genre particulier. Les manières de ce jeune garçon étaient ce que Gertrude avait encore vu de plus ressemblant ou de plus analogue à cet ordre de choses, tant de fois contemplé dans son imagination, ainsi qu'aux manières de ces créatures idéales dont elle avait peuplé ses beaux rêves. Peu à peu on découvrit un je ne sais quoi d'insolite dans les manières de la jeune Hlle : une tranquillité et une agitation, & la fois, qui n'étaient plus sa tranquillité et son agitation habituelles, une contenance comme d'une personne qui a trouvé quelque chose qui l'intéresse, qu'elle voudrait contempler à tout instant et ne point laisser voir aux autres. On eut les yeux sur elle plus que jamais : qu'y a-t-il 1 que n'y art-il pas? Un beau matin, elle fut surprise par une de ses câméristes au moment où elle pliait à la dérobée un papier sur lequel elle aurait mieux fait de ne jamais rien écrire. Après quelques tiraillements, le papier resta aux mains de la camériste qui le ât passer aussitôt aux mains du prince. La terreur de Gertrude au bruit des pas de celui-ci ne peut ni se décrire, ni s'imaginer : c'était ce père à elle si connu, et il était irrité, et elle se sentait coupable. Mais lorsqu'elle le vit paraître avec ce sourcil mena^nt et cette fatale lettre & la main, ce n'est pas seulement dans nn cloître, mais à cent pieds sous terre qu'elle aurait voulu se trouver. L'apostrophe ftit courte, mais terrible : la punition qui ^ut fut imposée sur l'instant, ne fUt autre que'd'avoir à demeurer renfermée dans cette chambre sous la surveillanre de la femme qui avait fiiit la découverte; mais ce n'était là que la préface, qu'une précaution provisoire : on promettait, on laissait planer vaguement sur sa tét« un autre cbâtîment mystérieux et, par cela même, plus effrayant.
Le page fut chassé sur-le-champ, comme de raison ; et oo
le menaça aussi de quelque chose de terrible, si jamais il osait ouvrir la bouche sur cet événement. En lui faisant cette sommation, le prince lui appliqua deux formidables soufflets pour associer à cette aventure un souvenir de nature à ôter au jeune garçon toute tentation de s'en vanter. Un prétexte quelconque pour justifier l'expulsion d'un page n'était pas difficile à trouver; quant à' la jeune fille, on la fit passer pour indisposée.
Elle resta donc avec la consternation, avec la honte, avec le remords, avec la terreur de l'avenir, et avec' la seule compagnie de cette femme qu'elle haïssait comme le témoin de sa faute et la cause de sa disgrâce. Et il faut dire que celle-ci, à son tour, haïssait Gertrude qui était cause qu'elle se trouvait réduite, sans savoir pour combien de temps, à mener la fâcheuse existence de geôlière, et qu'elle était devenue à jamais dépositaire d'un secret si jaloux.
Le tumulte désordonné dans lequel se confondaient d'abord tous ces sentiments s'apaisa peu & peu ; mais chacun d'eux revenant à tour de rôle à l'esprit de Gertrude, y grandissait et s'en emparait pour le torturer d'une manière plus distincte et tout à son aise. Que pouvait être ce châtiment dont on l'avait menacée, et qu'elle sentait planer sur elle comme un noir nuage? Les plus divers et les plus étranges s'offraient tour à tour à l'imagination ardente et inexpérimentée de Gertrude; mais celui qui lui semblait le plus probable, c'était de se voir reconduite au monastère de Monza, d'y reparaître, non plus en signorina, mais en coupable, et d'y être retenue prisonnière, qui sait jusqu'à quand ! soumise, qui sait à quels traitements ! Ce qu'une telle probabilité, toute pleine de douleurs, avait encore de plus douloureux pour elle, c'était peut-être l'appréhension de la honte. Les phrases, les mots, les virgules de cette malencontreuse lettre passaient et repassaient dans sa mémoire; elle se les figurait remarqués, pesés par un lecteur si imprévu et si différent de celui à qui ils étalent destinés; elle s'imaginait qu'ils î'.vaient peut-être aussi pu tomber sous les yeux de sa mère, ou de son û?ère, ou Dieu sait de qui encore; et, en comparaison, tout le reste ne lui semblait presque rien.
: L'image de celui qui avait été la cause première de tout
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ce scandale ne laissait pas que de venir, elle aussi, troubler Tesprit de la pauvre récluse; et il n'est pas besoin de dire Pétrange figure que faisait ce fantôme parmi les autres si différents de lui, sérieux, froids, menaçants. Mais, par cela môme qu'elle ne pouvait pas Ten isoler, ni revenir un seul instant à ces joies fugitives, sans se retrouver aussitôt en présence des douleurs actuelles qui en étaient la conséquence, elle commença peu à peu à les évoquer plus rarement, à en éloigner le souvenir, à s'en déshabituer. Ni^ plus longuement, niplus volontiers elle ne s'arrêtait aux douces etsplendides chimères d'autrefois : elles étaient par trop en contradiction avec la triste réalité du présent et avec toutes ; les probabilités de Tavenir. Le seul château où il fUt permis' à Gertrude de rêver une retraite paisible et honorable, et qtii ne fût pas un château en l'air, c'était le monastère, nne fois qu'elle serait résolue à s'y enfermer pour toujours. Une telle résolution (elle ne pouvait en douter) aurait remédié & toute chose, soldé toirtes ses dettes et changé en un clin d'œil sa situation. Contre l'adoption de ce parti, s'élevaient, il est vrai, les pensées de toute sa vie; mais les temps étaient changés; et, au fond de l'abîme où Gertrude était tombée, et en comparaison de ce qu'elle pouvait redouter, il y avait de certains moments où la condition d'une religieuse fêtée, révérée, obéie, lui semblait un paradis. Deux sentiments d'un genre bien différent contribuaient encore, par intervalles, à atténuer son ancienne aversion pour le cloître : c'étaient, tantôt le remords de sa faute et une ferveur romanesque de dévotion, tantôt l'orgueil blessé et irrité par les manières de sa geôlière qui (souvent, il faut le dire, provoquée par elle) se vengeait, soit en l'effrayant de ce châtiment qui était toujours, comme une menace, suspendu sur sa tête, soit en lui faisant honte de sa faute. Dans d'autres instants, lorsqu'elle voulait se montrer compatissante, elle prenait des airs de protection encore plus odieux et plus révoltants que l'insulte. Le désir qu'éprouvait Gertrude de pouvoir sortir des griffes de cette femme et de pouvoir paraître à ses yeux dans une situation au-dessus de sa colère, et de sa pitié, ce désir habituel devenait, dans ces différentes occasions, si vif, si ardent que tout sacrifice qui aurait pu le satisfaire lui semblait doux.
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Au bout de quatre ou cinq longs jours de captivité, un matin Gertrude, dégoûtée et exaspérée outre mesure par un de ces traits de sa gardienne, courut se blottir dans un coin de sa chambre, et là, le visage caché dans ses mains, elle demeura quelque temps à dévorer sa rage. Elle éprouva alors un besoin irrésistible de voir d'autres visages, d'entendre d'autres paroles, d'être autrement traitée. Elle pensa à son père, à sa famill); mais sa pensée reculait loin d'eux épouvantée. Toutefois elle se souvint qu'il ne dépendait que d'elle de trouver en eux des amis ; et, à cette idée, elle éprouva une joie subite. A cette joie, succéda une confusion, un repentir extraordinaire de sa faute et un égal désir de l'expier. Non pas que sa volonté fût fermement arrêtée & cette détermination; mais elle ne s'y était jamais pliée à ce point. Elle se leva de là, alla à une petite table, reprit cette fatale plume et écrivit à son père une lettre pleine d'enthousiasme et de découragement, de tristesse et d'espérance, implorant son pardon et se déclarant, sans aucune réserve, prête à tout ce qui pourrait plaire à celui qui le lui devait accorder.