Président de la Chambre des Communes
tour de moi, ces longues figures de carême, silencieuses et damnées, pour me servir de l'énergique expression du poète Shelley, avalant à petites gorgées leurs tasses d'eau bouillante, et grignotant des beurrées en levant les yeux au ciel, je me disais : « Oui, je l'ai dit, et je le répéterai encore : Rien n'est plus beau, rien n'est plus édifiant que de contempler John en train de s'administrer ce breuvage angélique. »
Je venais d'avaler tant bien que mal un morceau de pain et de beurre, et de me pousser dans la gorge deux tasses de tisane aussi stoïquement qu'aucun des fidèles présents à cette édifiante réunion, quand une vieille miss, assise à mes côtés, qui, depuis le commencement du service, n'avait point desserré les dents, excepté pour bâiller démesurément à intervalles réguliers, comme un chronomètre, se hasarda à rompre ce silence solennel. « Ah! monsieur, me dit-elle, que cette réunion est imposante ! Une œuvre glorieuse que la nôtre !
— Je n'en doute pas, madame, répondis-je.
Quand nous aurons fini ce délicieux ihé, nous aurons réunion, n'est-ce pas?
— Oui, le vénérable archidiacre va parler.
— Quel est le but exact de ce meeting? La fermeture des public-houses le dimanche, je suppose?
— Oh ! du tout, nous voulons faire mieux que cela. Les public-homes ne font pas autant de mal qu'on veut bien le dire. Nous voulons envoyer une pétition au parlement, pour obtenir l'abrogation delà loi qui permet aux pâtissiers et aux épiciers de vendre du vin, de la bière, et des liqueurs,
— Vraiment ! m'écriai-je.
— Oui, les jnibUc-houses ne sont fréquentés que par les basses classes; leur sphère d'action, dans le mal, ne s'étend pas au delà; mais l'ivrognerie chez les femmes des classes bourgeoises prend des proportions énormes. Sous prétexte d'aile" acheter des gâteaux chez le pâtissier, elles se lont servir du vin; sous prétexte d'en\ leurs domestiques chercher des épiceries, elles se fout rapporter de Peau-de-vie, et s'enivrent » hcz
elles. Donc, nous nous sommes dil : Le pâtissier et l'épicier, voilà l'ennemi.
— Je crois que vous calomniez un peu vos compatriotes.
— C'est la triste vérité, vous allez entendre l'archidiacre dans un instant : il a de terribles choses à raconter. Oui, monsieur, les épiciers font plus de mal à notre cause que les publicans. C'est M. Gladstone qui leur a accordé ces licences, parce que les épiciers, c'est bien connu, sont tous libéraux.
— Je vous comprends, dis-je à ma voisine. Et, comme les publicans sont conservateurs, vous désirez leur accorder le monopole de la vente des poisons alcooliques : c'est une petite manœuvre électorale. Excusez-moi si je n'apprécie pas à leur valeur vos sentiments philanthropiques. Mais voilà la compagnie qui se lève pour se rendre dans la salle du meeting; je vais me faire le plaisir d'aller écouter l'archidiacre. *
Quand nous entrâmes dans la salle, l'assemblée chantait un cantique dont le refrain commençait
par les mots Sauvons les malheureux qui périssent. Le cantique fini, le vénérable archidiacre qui présidait se leva, se recueillit quelques instants, et commença un discours dont j'extrais les passages suivants :
« Un de nos plus illustres magistrats disait, il y a quelques jours, que les assassinats de femmes, si fréquents dans la basse classe, pouvaient être attribués à l'ivrognerie des femmes beaucoup plus qu'à l'ivrognerie des hommes.
» Eh bien, si vous voulez remonter à la vraie source du mal, vous verrez que ces habitudes d'ivrognerie ne sont point contractées au publichouse, mais bien à la maison, par la raison toute simple que ces femmes, en faisant leurs provisions chez l'épicier, fourrent au fond de leurs paniers une bouteille de gin ou d'eau-de-vie, et qu'elles boivent chez elles pendant l'absence de leurs maris. Aussi, en rentrant de son travail, l'artisan trouve-t-il sa femme grise. Point de dîner pour lui. Ses vêtements et ceux de ses enfants ont été engagés pour acheter la maudite boisson. Il fait
des reproches à sa femme, se prend de querelle avec elle, la frappe, et quelquefois, dans le paroxysme de la fureur, il la tue. J'entrai un jour, continua l'archidiacre, dans la boutique d'un épicier, sous le prétexte de changer un souverain, mais en réalité pourvoir ce qui s'y passait. Eh bien, dans l'espace de quelques minutes, je vis huit femmes venir acheter del'eau-de-vie. d
« Entre nous, dis-je à ma voisine, le très révérend gentleman eût été plus généreux de faire quelque petit achat dans la boutique d'un épicier qu'il venait espionner, que de venir lui demander un service. »
Je continuai à prêter une oreille attentive.
« Une autre fois, dit-il, j'étais au buffet d'une station à prendre une tasse de thé. Trois jeunes filles fort bien mises entrèrent et, sans rougir, demandèrent, l'une pour trois pence de cognac, ies deux autres un verre de bière. Quelques instants après, une dame, à l'apparence respectable, accompagnée d'un jeune enfant, entra et demanda
du xérès. Elle en but trois verres, trait sur trait.
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De pareilles scènes sont révoltantes. Vous nous aiderez, j'en suis convaincu, à mettre fin à cet état de choses; vous signerez la pétition que nous allons envoyer au Parlement, et dans laquelle nous demandons à nos représentants de faire une loi qui défende aux épiciers, aux pâtissiers et aux restaurateurs de vendre des liqueurs alcooliques. »
Là-dessus on se mit à entonner un cantique commençant par les mots : « A V œuvre », car si tout finit, en France, par des chansons, tout, en Angleterre, finit par des cantiques.
«Voyons, dis-je à mon excellente voisine, cela a-t-il du bon sens? Quoi ! pas d'autres arguments ! Pour quelques femmes qui sont allées acheter du cognac chez l'épicier, dans un but dos plus innocents peut-être, vous allez demander au Parlement d'empêcher des citoyens libres et honnêtes de se procurer du vin, de la bière, du cognac. Mais c'est de la folie !
— Pasdutout, me répondit-elle; voilà plus de quarante ans que je ne bois que de Peau, et le
jour où nous en boirons tous, nous serons une nation de saints.
— Une nation de lunatiques, » pensai-je, et je sortis de cette atmosphère au plus vite.
Je sautai dans un cab et me fis conduire à la gare. En descendant de voiture, je remarquai que mon cocher avait un bout de ruban jaune à la boutonnière. « Tiens, lui dis-je, quelle décoration avez-vous donc là?
— Ah ! monsieur a été avec les buveurs d'eau, au meeting des rubans bleus, fit-il; moi j'appartiens à l'armée des rubans jaunes.
— Ah bah! m'écriai-je étonné; et qu'est-ce qu'on fait à l'armée des rubans jaunes?
— Monsieur, me dit-il, on mange ce qu'on veut, on boit ce qu'on veut, et l'on se fiche du qu'en dira-t-on. (You eats ivhat you Uke, you drinks ivhat you like, and you dorit care a damn for nobody.) »
Sacrebleu ! que c'était donc bon de voir un homme, après avoir passé la soirée avec tous ces bigots et toutes ces vieilles femmes !
m LES FILLES DE JOHN BULL
« Tenez, mon ami, fis-je à mon cocher qui avait une de ces bonnes figures ouvertes, comme on en voit dans le Devonshire, tenez, voilà un bon pourboire, allez prendre un verre à ma santé. » Et j'allai au guichet prendre mon bil réconcilié avec le çenre humain*.
1. Un clergyman de mes amis vicnl d'être obligé de quitter «ne excellente care pour avoir refusé de se conform:r au désir de son squire, le hobereau du voisinage, qui entendait qu il s'affublât de ce ruban bleu, certificat d'idiotisme, décoration des ivrognes corrigés.
Mon ami est un sot. Pour gagner ou garder une bonne cure, je n'hésiterais pas à m'attacher un ruban bleu à la boutonnière : il est si facile de le mettre dans sa poche pendant qu'on prend son grog ou un verre de généreux bordeaux,
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LA FEMME DU VICAIRE Fragments.
Le révérend Barlholomew Goodman, vicaire de B..., était le seul représentant de l'orthodoxie dans cette jolie petite ville du comté de Devonshire. Malgré ses rhumatismes, cet apôtre salarié des vérités de la Bible et de l'Évangile n'était, à proprement parler, ni vierge ni martyr, car il avait femme et enfants, et, bon an mal an, sa cure lui rapportait environ cinq cents livres sterling, soit douze mille cinq cents francs.
Il dogmatisait peu : il aurait cru manquer de respect à son aima mater, l'Église anglicane, en cherchant à la défendre et à prouver qu'elle seule avait le monopole du salut des âmes. D'une nature simple, théologien peu savant, d'une intelligence assez bornée, il se contentait de prêcher à ses ouailles la vieille histoire : c'est ainsi qu'il se plaisait à appeler la doctrine du Christ. Ses sermons étaient, du reste, des productions de l'esprit fort médiocres, malgré le temps qu'il mettait à les faire ; et quand sa femme semblait le plaindre du mal qu'il se donnait, il lui répondait en soupirant : « Ma bonne amie, il est vrai que mes sermons me prennent bien du temps, mais ce n'est pas moi que vous devriez plaindre, ce sont les braves gens qui sont obligés de les entendre. »
Cet excellent homme avait son dada, car tout Anglais en a un, surtout en matière religieuse : il croyait fermement que le peuple anglais n'était autre que les dix tribus d'Israël disparues après la destruction de Jérusalem. Ce sujet était pour lui une source intarissable de discussion, et quand
il rencontrait une bonne âme prête à l'écouter, il s'animait et devenait presque éloquent. Cette pensée l'occupait sans cesse, et s'il allait le soir reposer prés de sa chaste épouse, sans avoir découvert quelque nouvelle preuve de l'identité de la naison d'Israël et de la nation britannique, comme fitus il s'écriait : — j'ai perdu ma journée.
De tous les animaux domestiques qui respiraient au presbytère, y compris l'écurie et la basse-cour, il n'en était pas, aux yeux de mistress Bartholomew Goodman, de plus commode et de plus docile que le révérend gentleman, son mari.
La digne dame avait pris sur elle le soin d'administrer la paroisse. Son mari, pensait-elle, était une bonne pâte de vicaire, incapable de faire autre chose que des sermons. Or ces sermons étaient des histoires à dormir debout, et, comme on les écoutait assis, leur chance de succès était bien maigre. Du reste, ajoutait-elle en elle-même, les sermons ne convertissent plus personne, Alors que l'on serait noir comme le péché, on ne se reconnaît point dans les descriptions de pécheurs qui
sortent des lèvres des prédicateurs. Non, après le sermon, on rentre chez soi plus satisfait que jamais de sa personne, et l'on se dit simplement : « Ce pauvre Smith, ou ce pauvre Brown ! comme le vicaire l'a atlrappé ce matin ! » C'est toujours au voisin que se sont adressés les traits mordants des comédies de mœurs ou les diatribes des sermons : voilà pourquoi personne ne se fâche au théâtre ou à l'église.
Pour produire de l'effet sur le pécheur, il faut des arguments ad hominem; il faut aller le trouver à domicile, et lui mettre le poing sur la gorge . C'était ce rôle de champion de l'église militante que mistress Goodman s'était adjugé. Jamais Satan ne s'était trouvé en présence d'un ennemi aussi formidable.
Mistress Goodman, nous devons le dire, semblait taillée pour la lutte : haute de six pieds, alerte et maigre comme un lévrier, des yeux petits et perçants, un râtelier solide et complet en forme de fer à cheval, un nez aquilin retombant fièrement en auvent, et prêt à faire jonction avec
un menton de galoche; tout semblait indiquer chez ce soldat de la foi une résolution à la hauteur des entreprises les plus ardues, une résolution que ne sauraient ébranler ni les rebuffades, ri les moqueries, ni les dangers d'aucune sorte.
A la voix de sa femme, le bon vicaire tremblait de respect et d'effroi.
En Angleterre, où la femme est si docile à son mari, si respectueuse, si soumise, l'épouse du pasteur semble faire exception à la règle. Gela est facile à comprendre. C'est toujours bien un peul'habit qui fait le moine. Pour nous, le prêtre, c'est la soutane noire et le surplis blanc, c'est-àdire l'austérité et l'innocence. Que ce soit préjugé ou non, il semble difficile de concilier la vocation du sacerdoce avec l'amour, quand même ce serait l'amour le plus terriblement conjugal. Appelez votre femme .voire chaste épouse tant que vous voudrez, cela signifiera toujours qu'elle est chaste avec les autres, qu'elle vous est fidèle; mais enfin, voyons : je ne sais trop comment m'expliquer pour vous faire avaler mon idée... enfin, je ne
sache pas qu'au presbytère les enfants tombent de la lune entre les bras de la nourrice. Là m'en suis-je tiré à votre satisfaction?
Je n'ai jamais compris cet être curieux qui s'appelle le prêtre marié. J'entends le véritable piètre de vocation, le pasteur d'âmes, Févangéliste. Il n'est nullement question ici de ces clergymen savants, professeurs, hommes de lettres, parfaits gentlemen du reste, hommes mondains par excellence, et je prétends prendre le mot mondains en bonne part; encore moins de ces clergymen qui sont entrés dans les ordres, parce que cela pose et augmente les chances de faire un beau mariage, et qui ne se sont pas faits derviches, parce que, en Angleterre, ce n'est pas l'habitude, et que, d'ailleurs, cela n'ouvrirait aucune carrière lucrative.
L'évangéliste, qui se croirait damné s'il ne récitait son bJnédicité avant de s'administrer un \qvvq de whisky1 et qui, selon nous, ne saurait manquer de traiter les douceurs du mariage