‹ Les filles de John BullChapitre 9 sur 12 · GRANDE MANIFESTATION · texte numérisé non relu

GRANDE MANIFESTATION

MEETING d'indignation

Saint Pierre prend place au fauteuil à huit heures précises. En quelques paroles gracieuses

;m» les filles de johh bull

et bien senties, il explique Tobjet de la réunion, puis il donne la parole au secrétaire pour faire à Taudience lecture du procès-verbal de la dernière séance du comité d'organisation.

MiSTREss G00BUkfi.{Cettedain€,en8elevanty est accueillie par trois salves iT applaudissements,) — Bienheureux saint, mesdames et messieurs, le comité provisoire d'organisation, dans sa dernière séance, a décidé ce qui suit : c Considérant que, depuis un temps immémorial, les élus d'orijK^ine britannique ont constamment porté, contre le traitement qu'ils subissent au paradis, des plaintes auxquelles on est resté invariablement sourd, le comité décide qu'il sera tenu un meeting des élus en question, pour aviser aux moyens de mettre iin aune situation déplorable et qui ne saurait durer plus longtemps sans mettre en danger la bonne harmonie du séjour des bienheureux. »

le président. — La pai'ole est à miss Evans.

MISS EVANS. — Nous ne nous plaignons pas de oe que toute la terre semble régner ici. Que la

miséricorde divine s'étende même aux nations les plus impies, nous n'avons rien à y voir, et nous nous inclinons devant ses décisions ; mais, quand, par exemple, nous voyons des gens, convertis par des missionnaires que nous payons fort cher, occuper ici des places plus élevées que les nôtres, et obtenir une considération qui ne nous est pas accordée, nous croyons qu'il est de notre devoir de protester hautement contre un pareil état de choses. Si chacun doit être payé selon ses œuvres, nous ne recevons pas ici le salaire qui nous est dû. Autant vaudrait pour nous n'être que des Zoulous. (Murmures et sifflements.)

UN zouLOU. — Mes ancêtres, il est vrai, pratiquaient la vertu; mais je puis rassurer l'honorable orateur : depuis que les Anglais nous ont convertis, nous ûe valons guère mieux qu'eux.

PLUSIEURS voix. — A la porte l'interrupteur!

(On se jette sur le Zoulou, que Von met à la porte.)

MISS EVANS. — C'est par la persuasion, et non par des mesures violentes, que nous avons

:m LES FILLES DE JOHN BULL

l'intention d'obtenir le redressement de nos griefs...

LA MARÉGH A LE. — Je demande là parole.

MISS EVANS. — A cet effet, nous avons rédigé une pétition, que nous vous demanderons de signer, et qui est conçue en ces termes : t Gonsidérant que la nation britannique est la nation la plus vertueuse de la terre, qu'elle seule édifie le monde par sa pitié, ses religions, ses associations religieuses, son respect pour les nations opprimées, son mépris des richesses, sa sobriété, et mille autres qualités non moins précieuses, les soussignés, membres de la grande et glorieuse famille anglaise, demandent humblement que de pareilles vertus reçoivent ici la récompense qui leur est due. » (Très bien!)

LE RÉVÉREND B. GOODMAN. — Je demande la parole, pour proposer un amendement ou plutôt pour suggérer un changement dans la rédaction de la pétition que nous venons d'entendre.

LE PRÉSIDENT. — VoUS l'aVCZ.

LA MARÉCHALE. — J'ai demandé la parole avant le révérend gentleman.

LE PRÉSIDENT. — Vous Taurez ensuite.

LA MARÉCHALE. — Je la veux tout de suite...

LE PRÉSIDENT. — Je VOUS dis que...

LA MARÉCHALE. — Je proteste, c'est une infamie!

LE PRÉSIDENT. — Mais puisque je VOUS dis...

LA MARÉCHALE. — Je parlerai quand même.

Vous VOUS trompez joliment, si vous croyez qu'on m'impose silence facilement. Je puis vous le dire î\ tous, nous n'obtiendrons rien par la persuasion. Ici, comme dans le monde que nous avons quitté, c'est par la violence et les menaces qu'on arrive à un résultat. (A V ordre !)

LE PRÉSIDENT. — Vous avcz déjà méconnu mon autorité. Si vous faites des menaces, je vais vous retirer la parole... que d'ailleurs vous avez prise sans ma permission.

LA MARÉCHALE. — G'cst uuc floueric ! {A l'ordre ! à r ordre !)

LE PRÉSIDENT, se levant. — Retirez le mot

flouerie. Vous vous croyez au carrefour des Seven- Dinls.

LA MARÉCHALE. — Jc DO retirerai fien du tout. Si, d'ici à huit jours, je ne suis pas placée sur un trône resplendissant de lumière, je ferai les quatre cents coups, je briserai les grilles des parcs, j'arracherai les fleurs, je piétinerai sur le gazon, sur les plates-bandes, je mettrai tout sens dessus dessous... Ah! je vous donnerai du fil à retordre, je vous le garantis... Je ne fais que d'arriver... donnez-moi seulement le temps de me reconnaître.

LE PRÉSIDENT. — J'ordonue l'expulsion de l'inlerruptrice. (Après une lutte acharnée dans laquelle la maréchale^ semblable à Vange exterminateur ^ frappait d'estoc et de taille^ on réussit non sans difficulté à expulser la vaillante dame.)

LE PRÉSIDENT. -— Maintenant quc le silence est rétabli, je donne la parole à M. le révérend B. Goodman.

LE RÉVÉREND. — Au lieu dcs mots « Considérant que la nation britannique est la nation la plus

vertueuse de la terre », je propose qu'on mette les mots suivants: ^ Considérant que la nationbritannique n'est autre que les dix tribus de la maison d'Israël retrouvées, la nation sainte, choisie du Seigneur. » En effet, mesdames et messieurs, je...

UNE VOIX, interrompant. — Mais puisque le Seigneur règne en ces lieux, ne serait-il pas plus simple de lui faire demander si nous sommes bien, comme le dit le révérend gentleman, sa nation de choix? Il me semble que cela trancherait court toutes ces discussions.

Gris généraux de Aux voix! aux voix!

Le président met aux voix l'amendement qui est adopté à l'unanimité moins quelques voix.

Le président annonce que trente millions quatre cent quatre-vingt-quinze mille neuf cent soixante-quatre personnes désirent prendre la parole pour énumérer les vertus du peuple anglais en général, et les actions méritoires de chacune d'elles en particulier. Mais voyant que l'heure est avancée, et que, d'ailleurs, la pétition est acceptée il propose de lever la séance.

Après un vote unanime de remerciements au président pour la courtoisie avec laquelle il s'est rendu aux désirs des membres du comité, et la promesse qu'il a bien voulu faire de s'occuper de la pétition, la séance est levée à onze heure s quarante-cinq minutes.

John Bull et sod île. — Post-scriptum.

Le paupérisme est, en Angleterre, depuis un an, la question à Tordre du jour, la question brûlante, comme on dit ici. John fait des théories.

Théories ! s'écriait-il naguère, la nation britannique est assez forte pour se moquer des théories. C'est la remarque que faisait un jour à Thomas Garlyte un conservateur plus prétentieux que prévoyant.

« Mon cher monsieur, lui répondit Tapôtre de

la force en Angleterre, la noblesse française d'il y a cent ans disait aussi qu'elle pouvait se moquer des théories. Mais survint un homme qui fit un livre. Cet homme s'appelait Jean-Jacques Rousseau, et son livre le Contrat social. Ce livre n'était qu'une théorie. Les nobles se moquèrent de cette théorie, mais leur peau servit à la reliure de la seconde édition de l'ouvrage. »

Oui, John, mon bon ami, tu as bien raison. Fais des théories, il n'est que temps. Mais surtout fais de la pratique. Ouvre tes musées et tes prome-. nades le dimanche, et ferme un peu tes publichouses * ; ne te contente pas d'envoyer à tes pauvres hères des missionnaires qui leur apprennent qu'ils pourront comme toî un jour aller dans le royaume des cieux; fais-leur goûter quelques douceurs en ce monde ; divertis-les, dégrise-les, fais leur comprendre petit à petit que tu ne les entretiendras pas dans l'ivresse et dans la paresse et que les maisons de refuge pour la vieillesse ne

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sont pas instituées pour engager le peuple à ne rien faire et à ne point songer à l'avenir. Essaye de faire du bas peuple des hommes qui pensent ; ce ne sont maintenant que des esclaves. Ces gens savent tous lire, malheureusement pour toi ; crains le jour où ils se dégriseront, et gare à ta peau : Il se pourrait bien qu'il y eût encore beaucoup de reliure à faire.

€ Aux quatre coins de la place Trafalgar, la place de la Concorde de Londres, se trouvent depuis des années quatre piédestaux. Trois sont surmontés de statues : George IV, le général Napier et le général Havelock ; le quatrième attend ^ »

Il attend toujours.

Si l'Angleterre est courte de héros, qu'elle installe le général Booth sur ce quatrième piédestal ; mais, pour l'amour de Dieu et de la symétrie, qu'elle y mette quelqu'un.

Depuis cinq ou six ans, la statue de la reine Anne, située au cœur de la Cité, devant la façade

de la cathédrale de Saint-Paul, a perdu son nez. Pour un schelling,on pourrait lui en remettre un de toute beauté. Eh bien, non. Les gros aldermen de la cité qui dînent à cent francs par tète, et ont dépensé trois cent mille fran cspour mettre à l'entrée du quartier de Londres, placé sous leur juridiction, un monument ridicule et hideux, refusent un nez à la souveraine dont le règne, court mais glorieux, a vu le grand Marlborough et les victoires de Blenheim et de Malplaquet. Et Dieu sait si un nez serait utile à celle pauvre fille abandonnée de John Bull, placée comme elle l'est, dans un gouffre, au milieu du courant d'air le plus furieux de Londres.

< Une des plus grandes maisons de thé n'a pas honte de mettre l'affiche suivante dans tous les endroits publics, dans toutes les gares de l'Angleterre : Nous vendonSy à trois schellings la livre^ le thé que nous fournissons aux ducs^ aux marquisy aux comtes, aux barons, et à toute la haute bourgeoisie de V Angleterre. Elle n'a pas

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mis les vicomtes, c'est un oubli regrettable ^ » Cet oubli a été réparé, j'en félicite et les vicomtes et la maison de commerce. Les princes et les évêques viennent d'être ajoutés. Si Sa Majesté voulait seulement y goûter!

< Le jour où la Chambre des Lords arrêtera un vote important des libéraux, elle rendra le dernier soupir*. »

Elle vient de rejeter le Franchise Bill de M. Gladstone, et l'opération est en train de se faire. Si elle ne rend pas le dernier soupir, elle l'aura échappé belle.

Que les lords me semblent donc mal inspirés

de venir chercher querelle à John Bull qui ne songe nullement à leur faire du mal. Si j'étais pair du royaume,je n'aurais qu'une idée en tête : me rendre l'être le plus heureux, le plus accommodant qui fût au monde. Je dirais à John :

« Écoute, mon ami, la Chambre des Lords a du bon,

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