ACTE QUATRIÈME
MARCO
Moi seule je manquais, c'est très-certain.
RAPHAËL
Le regrettez-vous ?
MARCO
Non, je suis heureuse, je suis parfaitement heureuse.
Tenez , vous allez rire ; j'ai trouvé par le bois ces quelques petites fleurs, si bien blotties dans l'herbe, que, ma foi! elles se riaient des promeneuses et des enfants ; elles riaient trop haut peut-être, car je les ai trouvées et cueillies pour vous.,. Marco, voulez-vous de mon pauvre bouquet ?
MARCO
Très-joli ! très-joli. (Elle jette le bouquet sur )a table.)
R APHAEL, s'asseyant près d'elle.
Marco, dites-moi le secret que vous avez et que vous me cachez !
MARCO
Moi ? Mais je n'ai pas de secret.
RAPHAËL
Vous étiez si gaie il y a six semaines, quand je louai cette villa.
MARCO
Eh bien, croyez-vous que ma gaieté a signé le bail?..,
RAPHAËL
Voyons, qn'as-tu?
MARCO
Ce que j'ai? En vérité, wus êtes charmant! j'ai... j'ai que je vous en veux... Oui, vous rêvez, vous cueillez des herbes et vous me le- apportez avec la plus grande poésie du monde ; mais vous négligez vos amis.
Dites-moi donc que vous m'en voulez de ce que vous négligez les vôtres.
MARCO
Il n'est pas question de moi... J'ai rompu avec l'Opéra; d'un mot, je reprendrai ma position; mais vous... vous faisiez... des statues, je crois... Pourquoi ne faites-vous plus de statues? C'est très -gentil, ça.
RAPHAËL
Ma main a désappris le travail, Marco, le jour oii elle a appris à toucher la vôtre. J'avais du talent... mais je l'ai si bien serré dans mon amour, que je ne peux plus le retrouver; est-ce ma faute à moi, si j'ai perdu mes rêves d'ambition et mes désirs de gloire?... La gloire vaut-elle Marco? l'ambition vaut-elle notre jeunesse et notre amour ?.. (Tous les deux sont assis sur le sofa. Raphaël entoure Marco de ses bras.) Viens, loin d'ici, Marco... Faisons de notre bonheur une patrie nouvelle et de notre amour un rêve sans fin dont les bruits d'en bas ne réveilleront plus nos cœurs!... viens loin de Paris, loin de la France l
MARCO
Oui... au bout du monde... n'est-ce pas?... C'est trop loin .je ne suis pas marcheuse !
RAPHAËL, se levant vivement.
Marco !
MARCO, se levant.
A mon tour, est-ce ma faute si je m'ennuie? La solitude, les rêves, le soleil... et toujours le même soleil, la même soUtude et les mêmes rêves ; c'est à périr ! Mais je suis en prison ici, et vous aussi. 11 pousse des barreaux aux fenêtres; tenez, là, tout à l'heure, je rêvais que j'avais des ailes et que je m'envolais... (Mouvement do Raphaël.) Cette sotte de Julie m'a réveillée au moment où je posais une patte sur ma croisée, rue d'Antin... et le réveil s'appelle six semaines d'égoïsme à deux... Ouf! que je m'ennuie. (Elle bâille en étendant les bras.)