CHAPITRE IL
Mariage de la duchesse de Berry. — Le duc de Berry. — lutrigues de la duchesse de Bourbon. — Saiut-Siuion mène l'affaire du mariage. — Lettre qu'il fait écrire au duc d'Orléans. — Entretien de ce prince a\ec Louis XIV. — Fiançailles. — Mariage. — Visite de la duchesse d'Orléans à la duchesse de Bourbon. — Maison de la duchesse de ]3eiTv. — M"^ de Saint-Simon. — La duchesse de Bourgogne. — Mort du dauphin. — Désespoir de la duchesse de Berry. — Scènes. — Ses premiers excès. — Bruits odieux. — Leur fausseté. — Première grossesse. — Couches malheureuses. — Madame est chargée de morigénei' la princesse. — L'affaire des diamants. — Renvoi de M"'= de Vienne.
C'est au lendemain de l'échec éprouvé dans sa malencontreuse nég-ociation, que la duchesse d'Orléans adressa à M°" de Main tenon une lettre pressante pour obtenir le mariag*e de sa fîUe aînée avec le duc de Berry. C'était une œuvre difficile à accomplir , car dès l'abord des obstacles en apparence insurmontables se présentaient. La duchesse de Bourbon recherchait la même alliance pour sa propre fille : mais il fallait surtout noter l'antipathie du Dauphin contre le duc d'Orléans à l'ég-ard duquel il accueillait volontiers les odieuses accusations qui venaient de circuler, à l'occasion des prétendues
menées de ce prince pour s'emparer de la couronne d'Espag'ne; l'embarras des finances, qui, tout naturellement, rendait plus onéreuses les dépenses d'un mariag'e, la création d'un nouvel apanag*e, l'entretien d'une double maison étaient encore de puissants arg'uments contre un bymen que rendait, politiquement parlant, assez inutile celui du duc de Bourg'og'ne, de^jàpère de deux fils; le peu d'estime que Louis XIV faisait de son neveu, quant à sa vie publique et privée, n'était pas moins à considérer. Ces diverses causes, jointes aux intrig'ues secondaires, surtout à la prétention de la duchesse de Bourbon, semblaient se réunir pour ruiner d'avance le projet de la duchesse d'Orléans , sans qu'elle eût aucune bonne raison à faire valoir. M"* de Bourbon, au contraire, paraissait n'avoir qu'à se présenter, du moment où sa mère avait obtenu du roi la déclaration qu'il désirait voir son petit-fils se choisir une femme en France. Mais il se trouva qu'un homme actif, habile, j'allais dire intrig-ant, prit en main le mariag'e de Mademoiselle et ne cessa dès lors de travailler à l'amener à bonne fin, par tous les moyens possibles. C'était le duc de Saint- Simon. Il explique nettement ses motifs qui peuvent être résumés en peu de lig'nes : « Je redou- (( tois déjà assez la situation présente de Ma- « dame la Duchesse avec Monseig-neur, combien « plus après le mariag'e de leurs enfants, qui la « porteroit à une g'randeur et à une autorité au' « près de lui sans bornes, pour le présent, et pour
« le futur, arriveroit par un autre biais, à ce que « la cabale avoit taché par les attentats de Flan- « dre(l), et du même coup écraseroit M. le duc « et M"° la duchesse d'Orléans et moi, et tant d'a- « vec eux que d'avec M^' le duc de Bourg*og*ne, « que de mon chef personnellement. » Saint-Simon travaillait donc pour sa propre cause, et l'on peut ici s'en rapporter à lui pour l'activité et l'intellig-ence, quand il s'ag'issait de ses intérêts. Il se savait détesté du Dauphin dont l'avènement lui présag-eait une disg-ruce complète, et craint dans l'entourag'c de ce prince; par contre, il jouissait de la plus intime confiance du duc de Bourg'og'ne, et il n'avait pas de peine à comprendre qu'en empêchant le mariag"e du frère de ce prince avec la fille de la sœur favorite du Dauphin, et en l'unissant au contraire à la fille du duc d'Orléans, il faisait un coup double pour asseoir sa position à la cour, et la g'arantir dans l'avenir. Pour cette fois il trouva un auxiliaire puissant dans la duchesse d'Orléans , qui n'était plus ni hésitante ni nonchalante. Le duc, au contraire, était d'une indifférence incroyable : « Avec tout son esprit et sa passion pour Mademoi- « selle, qui n'avoit point foibli du premier moment (1 qu'elle étoit née, ce prince étoit comme une pou- •( tre immobile, qui ne se remuoit que par nos ef- « forts redoublés, et qui fut tel d'un bout à l'autre
(1) Allusion aux intrigues ourdies contre Saint-Simon à l'occasion de la campagne du duc de Bourgogne en Flandre.
« de cette grande affaire. » Saint-Simon trouva heureusement un puissant appui dans le concours de la duchesse de Bourg-og-ne, liée avec la duchesse d'Orléans et brouillée avec la duchesse de Bourbon. Cette princesse avait, en effet, un intérêt direct à écarter cet accroissement de faveur de sa tante, qui, sous le règ*ne de son père, eût pris évidemment une influence g-ênante, sinon inquiétante pour elle. Gomme elle connaissait parfaitement Louis XIV, elle redoutait auprès de lui une autre elle-même, c'est-à-dire une princesse placée au même deg'ré qu'elle par son rang* dans la famille, qui, plus jeune , pouvait faire oublier ses badinag-es par d'autres jeux d'esprit. Elle savait aussi l'affection de son mari pour le duc de Berry, et elle craig'nait l'entrée d'une fille delà duchesse de Bourbon dans leur intérieur, que celle-ci pourrait espionner sans cesse. Mais Saint-Simon n'en resta pas là; il ne voulait pas nég^lig'er une seule chance, et il ag"it auprès de tous les personnag'es dont, à la cour, il pouvait espérer un concours utile : la duchesse de Villars , qui y occupait une place considérable et vivait avec la duchesse d'Orléans dans une intimité indépendante; M"" de Lévis, amie dévouée de la duchesse de Bourg^og-ne, comprenant à merveille le dang-er pour elle d'une union avec M"'" de Bourbon; M"" d'O, autre familière de la duchesse de BourffOii'ne, — ces deux dernières admises aussi dans le