‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, l'abbesse de Chelles, laChapitre 10 sur 23 · I) XV · texte numérisé non relu

I) XV

n'aimait plus sa femme, et il était malgré lui choqué, bien que n'y croyant certainement pas, des bruits que provoquaient les assiduités maladroites de son beau-père. Les scènes les plus pénibles se multipliaient à ce sujet, et Saint-Simon nous dit que vers cette époque il y en avait eu une des plus violentes à Rambouillet « qui attira un coup

« de pied à M"« la duchesse de Berry et

« la menace de l'enfermer dans un couvent pour le « reste de sa vie ; et il en étoit, quand il tomba « malade , à tourner son chapeau autour du roi « comme un enfant pour lui déclarer toutes ses « peines et lui demander de le délivrer de M"** la « duchesse de Berry (1). » Les choses en étaient même à ce point que l'on alla jusqu'à prétendre que la princesse se défit de son mari par le poison pour échapper à son ressentiment et recouvrer son indépendance.

Ce pauvre prince était bon et dig^ne d'êlre aimé! C'était, d'après Saint-Simon, le meilleur homme du monde, aimant le mieux son plaisir et celui des autres. 11 avait un esprit médiocre et ne le prouva que trop par sa faiblesse envers sa femme, nulle vue, mais du bon sens et de la rectitude dans le jug'ement. Il aimait la vérité, la justice, la rai*son; il avait de la fermeté, ne savait pas assez se con-

(i) Maurepas raconte que le duc de Berry^ exaspéré des bruiis qui circulaient;, força le duc d'Orléans à dégainer sur la terrasse de Marly; un les sépara et Taffaire fut étouffée. (Mémoires, l, 52.)

i3â LES PILLES BU REGENT.

lçp,indre : c'était en résumé un prince d'une certaine valeur et fait pour être apprécié dans sa famille et à la cour. Sa mort cependant passa presque inaperçue. Madame fut encore la personne qui le regretta probal)lement le plus, et elle a écrit un récit des plus naturels et des plus touchants de ses derniers moments (1). Le roi ne cacha point son ressentiment contre la duchesse de Berry , car il n'alla la voir que le 6 mai; elle était au Palais-Royal avec son père et sa « mère : Comme cette visite les attendrissoit tous, le « roi n'y demeura qu'un quart d'heure (2). » On avouera que la sensibilité du g*rand roi était au moins sing'ulière. Madame se montra plus maternelle : ce Le jour même j'ai été à Versailles trouver « la pauvre duchesse de Berry. Elle est bien à plainte dre, car elle a assez d'esprit pour comprendre toute a l'étendue de son malheur et de la perte qu'elle « vient de faire. Elle m'a fait pleurer à chaudes <^ larmes, car j'ai grandement pitié d'elle. De la « femme la plus heureuse du monde, elle va devenir a la plus malheureuse si elle n'a pas un fils. Elle « croit fermement qu'elle n'aura qu'une fille (3). »

m^^mmim

(1) Lettres inéditesy édit. Rolland : 6 mai 1714. Dans une autre lettie^ datée du 27^ elle écrit : « C'est un grand bonheur pour moi que le duc de Berry eût cessé depuis bien des années de m'aimer^ autrement je u'aurois pu me consoler de sa perte. J^avoue qu'au premier moment^ et même quelques jours après^ j'en ai été fort émue ; mais^ ayant fait réflexion que^ si j^étois morte^ il n'eût fait qu'en rire^ je me suis consolée promptement. »

(2) Dangeau.

(3) Lettre du 6 mai> déjà citée.

LA DUCHBSSE DE BBRRT. J33

La duchesse de Berry pleurait sa situation, mais à ce moment son cœur n'avait depuis long*temps aucun sentiment pour le mari qu'elle venait de perdre si soudainement. Après avoir eu ostensiblement pour amant M. de Salvert, écuyer de la grande-écurie (1), elle jeta son dévolu sur M. de la Haye, l'un des écuyers de son mari et son premier veneur lohs de la formation de sa maison, bientôt après son premier écuyer, et auquel elle fît plus tard acheter la charge de premier chambellan, parce qu'elle lui donnait place dans le carrosse du prince et à sa table (2). « Il s'en redressa, dit Saint-Simon, et s'en regarda « au miroir avec plus de complaisance. Il étoit bien « fait, mais avec une taille haute de planche con- « trainte et un visage écorché qui d'ailleurs n'avoît « rien de beau, du reste l'air sot et fat, peu d'esprit oc et bon homme à cheval. » La duchesse de Berry éprouva cependant pour lui un sentiment tellement yif, qu'elle conçut le projet de se faire enlever par lui et de partir pour les Pays-Bas. Des lettres pleines de p€ission ou plutôt de folie furent saisies et mirent le roi et son petit-fils au courant; c'est même probablement ce qui amena les scènes de Rambouillet (3). La Haye « pensa mourir d'effroi » de cette proposition et ne savait comment se défendre; les lettres ne suffisant

(1) SoulaTÎe.

(2) « Sa double qualité de premier cha'mbellan^ qui lui assignoit un logement Toisin de celui du prince^ et d'amant^ lui a^oit fait donner à la cour le surnom de « M. Tout-Prêt ». {Ibid.)

(3) Saint-Simon : <c D'un tel projet , le roi son père et son mari pleins de Tie^ on peut juger de la tête qui l'ayoit enfanté. »

434 LES FILtES DU RfGBlIT.

pas, elle pria, elle pleura, elle menaça, elle accabla la Haye d'injures. C'étaient tous les jours des scènes nouvelles, tantôt tendres, tantôt terribles. La cour suivait avec curiosité ces incidents ; les « lorgneries » dans les salons de Marly étaient vues de tous, car la princesse ne s'en gênait devant personne ; le malheureux chambellan cherchait à se dissimuler, mais sans oser disparaître à cause du duc de Berry et du monde. La princesse cependant dut de guerre lasse se résigner, soit qu'elle eût reconnu l'impossibilité de réussir, soit que la menace de son mari l'eût impressionnée; mais elle n'en persévéra pas moins dans sa passion, et pendant quelque temps encore elle accorda ses faveurs à la Haye. Le duc d'Orléans était au courant de cette affairée et il était le confident des regrets de sa fille; il connaissait ses folles aspirations, ses désirs, son projet d'enlèvement, tremblait de la possibilité d'un pareil éclat) mais il n'osait la gronder, sachant trop l)ien que c'est lui qui en souffrirait et qui à la fin serait plus rudement malmené (1).

La duchesse de Berry prit cependant le deuil avec une affectation ridicule ; elle ferma hermétiquement sa chambre et fit tendre tout son appartement. Quand le roi y vint, on entr'ouvrit légèrement une fenêtre, afin qu'il vît assez pour se conduire. Mais

(1 )Saint-SimoQ. H parait cependant que la Haye^ à bout de forces^ confia son tourment au duc d'Orléans^ qui lui aurait répondu^ suivant l'auteur de la Vie privée de Richelieu : a Que diable ma fille veut-elle faire en Hollande? 11 me semble qu'elle passe fort joli ment sa me dans ce pays. 9

U DUGBESSE DE BIRRT. 135

on ne fit cette concession que pour lui, et le reste du temps, pendant que la princesse était dans son lit, on demeurait chez elle dans une obscurité complète, « ce qui causa force scènes ridicules et des « rires assez indécents (1). » Les personnes qui venaient du dehors en effet trébuchaient et se trompaient : le Père du Trévoux adressa ses compliments à la muraille, se croyant en face de la duchesse; le Père Tellier, au pied du lit. Ce fut un véritable amusement : les dames et les ofQciers en étaient afdigpés et embarrassés , mais sans pouvoir parfois s'empêcher de prendre part aux rires excités par maints incidents bouffons.

La duchesse de Berry passa assez péniblement le mois d'avril : la fièvre la privait rég^ulièrement de sommeil et ne céda qu'à l'emploi du quinquina. Le 29, le roi vint la revoir, cette fois en plein jour, et la trouva g^uérie. Il aug*menta-sa pension de 200,000 livres (2), et décida que la maison de son petit-fils serait conservée jusqu'à la naissance de l'enfanty au service duquel, si c'était un fils, elle demeurerait définitivement attachée. Le roi avait en même temps chargé Desmarets et Pontchartrain de dresser l'inventaire des bijoux laissés par le duc de Berry ; il décida que la veuve g^arderait ceux qu'elle avait reçus en se mariant ; qu'elle partag'erait avec

(1) Saint-Simon.

(2) « Le roi avoit ordonné à M. Desmarets de n'aller dire cette bonn nouTolle à M"** la duchesse de Berry qu'après qu'il en seroit sorti pour éditer les remerciements en présence. » (Dangeau.)

136 USS fILLKS DU HÉGEinr.

son enfant ceux acquis dans la durée de Thymen, et que Tenfant aurait tous ceux provenant du Dauphin son aïeul. Avec le g'oût de dépense et de luxe de la princesse, Louis XIV avait reconnu la nécessité d'augfmenter ses ressources. Au lendemain de la mort de son mari, elle se trouvait avec 40,000 livres de rente de sa dot, autant de son douaire et 580,000 livres de pension.

Malgré des précautions sérieuses cette fois, car la princesse savait quelle importance la naissance d'un fils exercerait sur son avenir, bien qu'elle eût dépassé le temps ordinaire des accidents précédents^ elle accoucha avant terme, le 16 juin. Le regret fut diminué parce que l'enfant était une fille ; elle ne vécut que douze heures, et Saint-Simon mentionne avec mauvaise humeur que ce fut à sa femme qu'échut l'ennuyeuse corvée de conduire ce petit corps à Saint- Denis. Quant à Madame, elle prit parfaitement son parti de ce double malheur : « Je serois « facile à consoler, écrit-elle le 22 juillet, si je n'aa vois pas d'autres peines que celle que me. cause « l'accouchement prématuré de M"** de Berry ; (f l'enfant n'est pas à plaindre, car il est sûrement a auprès de Dieu. Sa mère est fraîche et bien por- « tante, je ne la trouve pas malheureuse d'être sans « enfant et sans mari ; elle a un rang* plus élevé « que celui qu'elle eût pu ambitionner. Elle est la « première en France ; elle a 250,000 livres de re- « venu de plus que moi ; elle est donc fort riche, et c< son train de maison n'est pas plus considérable

a que le mien, ce qui lui donne du superflu. Elle c« est jeune, en bonne santé, tellement aimée de ses « père et mère (1) qu'ils font tout ce quelle veut; <c elle a en fait de bijoux tout ce qu'on peut avoir de « plus beau. Je ne devine pas en quoi elle pourroit a être malheureuse. Si elle étoit reine, elle n'auroit « que plus de sujétion. » Les chansonniers n'eurent garde de manquer cette occasion de tourner quelques virulents couplets. J'en choisis un entre vingt :

Si pourtant, comme on le présume > Au monde elle a mis un posthimie, 11 faut bien lui donner un nom :

Ainsi, sans être téméraire.

C'est la Rochefoucault, de Pont, Gontaut, la Haye, Rions, Sal^aire.

Jja princesse fut cependant un moment assez gravement malade ; mais Louis XIV , en allant la voir le 20, la trouva bien, et six semaines après elle était au grand souper à Marly avec M"*» de Saint- Simon, de la Vieuville, de Parabère et de Mouchy, qu'elle avait amenées. Le roi lui fit le meilleur accueil : « il l'accabla de grâces et de présents (2). » En effet, il lui paya 400,000 livres de dettes contractées pendant le mariage et lui donna tous les meubles et bijoux qui avaient pu appartenir à son mari. II lui accorda en outre une faveur à laquelle elle tenait

(1) Madame ne pensait certainement pas cela en écrivant ce mot; elle ne se faisait aucune illusion sur les rapports de la mère et de la fille.

(2) Saint-Simon. ^

excessivement, celle d'avoir une compagnie de douze gfardes; au bout de quelques jours elle en demanda dix-huit autres pour pouvoir faire le service des appartements, celui de l'escorte, et leur permettre de se reposer; mais cette fois elle essuya un refus. L'automne se passa à Fontainebleau et à Marly, comme si aucun chang'ement n'était survenu dans sa vie. La princesse ne manquait pas une chasse, et à dater du 15 novembre elle recommença à les suivre à cheval. Elle n'oublia pas les soupers paternels, et c'est à cette époque que le duc d'Orléans y eut une attaque, « pour avoir mangue comme un « loup chez sa fille, écrit Madame le 2 décembre a 1714, bien encore davantag'e, comme cela se pra- « tique toujours là. » L'hiver fut plus sévère forcément, au moins en apparence; car, avec le jeu, sa coterie et ses amours, la duchesse de Berry savait occuper son temps. Le roi, qui n'avait plus qu'elle à la cour pour lui donner un peu de jeunesse et d'entrain, supportait non moins impatiemment ce deuil importun ; malgré son omnipotence, il n'osa pas cependant ne pas attendre le bout de l'an de son petit-fils (1 ) ; mais dès le lendemain il le fit quitter à la princesse, quoiqu'elle eût dû encore réglementairement le porter six semaines. Il la mena alors lui-même dans le grand salon de Marly et lui fit tenir le jeu (2).

{{) Il fut célébré le 3 mai i7i5, par Tévéque de Scez. (2) Saint-Simon^ Dangeau.

Soit faiblesse, soit besoin de distraction, soit toute autre cause, à partir de ce moment le roi témoigna à la duchesse de Berry une faveur presque aussi g^rande que celle dont la duchesse de Bourgog^ne avait joui auprès de lui. Madame de Maintônon paraît avoir alors partagé le même engouement : « Elle a eu depuis quelques jours une assez longue « conversation avec madame de Maintenon, et l'on « est persuadé qu'elles ont été contentes l'une de « l'autre , et que madame de Main tenon a trouvé « beaucoup d'esprit à cette princesse (1). » La marquise, voyant le roi s'éteindre, cherchait évidemment un appui pour l'avenir, et elle pensait trouver le meilleur moyen de se concilier le duc d'Orléans en caressant sa fille favorite. Celle-ci profita de cet engouement avec habileté : elle trônait véritablement à Marly (2), et, avec le caractère que nous lui connaissons, on peut croire si elle en était heureuse. Ses volontés étaient toujours exécutées, et, pour qui sait avec quelle exactitude Louis XIV aimait voir suivre ses prescriptions, ce passage de Dangeau sera significatif: «Madame la duchesse de « Berry devoit aller à la roulette, et les ordres « étoient donnés pour cela; mais elle a mieux « aimé se promener dans les jardins, où elle a été «.suivie de beaucoup de dames (3). » La princesse

({) Dangeau.

(2) Ibid., {Omni.

(3) Une assez plaisante anecdote trouTe ici sa place : elle nous est contée par Madame. « I^e roi, ayant reçu le jeune prince de Saxe^ chargea la

140 LES nLLES DU RÉaBlIT.

avait donc fait modifier le programme arrêté par le roi : certes les vieux courtisans avaient dû en être profondément surpris. Elle présidait à toutes les fêtes ; elle avait la première place auprès du roi ; elle le suivait dans le parc, au mail, ayant jusqu'à douze calèches remplies de dames derrière elle. Ces dames lui formaient une véritable cour, et, tandis qu'elle demeurait toujours à Marly, elle y voyait venir successivement les diverses princesses en simple visite. Elle profita de sa faveur pour obtenir une nouvelle concession, non moins ardemment désirée que celle de ses gardes du corps.

Depuis longtemps, la princesse voulait avoir des dames attachées à sa personne, et depuis la mort de la Dauphine elle avait poursuivi ce but. Déjà elle avait fait autoriser madame de Coëtenfao à l'accompagner en cas d'empêchement de la duchesse de Saint-Simon ou de madame de la Vieuville. Elle saisit à ce moment une occasion qui la servait heureusement : la santé de madame de la Vieuville était irrémédiablement atteinte, et madame de Saint- Simon exagérait la délicatesse de la sienne pour

duchesse de Berry de lui faire les honneurs de Marly. Ils y furent^ sans que le prince lui dit un mot. Comme ils grayissoient une colline, le gou- Temeur de celui-ci dut lui crier de présenter sa main à la princesse, ce qu'il se fit répéter et exécuta sans mot dire. En haut, la duchesse lui dit en plaisantant : a Voilà une belle place pour jouer au colin-maillard ! p Alors sa bouche s'ouvrit et il dit : « Oui, j'y jouerois Yolontiers. » M°>^ de Berry était si fatiguée qu'elle n'y put jouer, mais le prince joua toute la journée sans faire la moindre honnêteté à M^^ de Berry qui s'étoit fatiguée pour lui. »

réduire autant que possible son service auprès d'une princesse aussi compromettante. La duchesse de Berry fit valoir habilement ces raisons, après avoir obtenu Tassentiment de madame de Maintenon, ce qui avait sans nul doute été le motif de ramicale entrevue enregistrée par Dang'eau. Le roi consentit sans difficulté à cette nouveauté , et décida qu'il y aurait quatre dames, chacune avec quatre mille livres de trai tenaient payées par lui. De plus, il approuva sans discussion les choix qui lui furent soumis : la comtesse de Brancas (1), mère de Tancien ambassadeur en Espag^ne; madame de Goëlenfao (2), femme du chevalier d'honneur de la princesse ; madame de Glermont-d' Amboise, femme de l'un des capitaines des gardes du duc de Berry (3); madame de Pons (4), fenmie de Tun des maîtres de la g*arde-robe du même prince. Mais il se produisit presque aussitôt des chang'ements : dès le mois de juin suivant, madame de Coëtenfao mourut, et sa charge fut donnée à madame d'Armentières (5).

(1) Dorothée de Cheilus^ TeuTeen 1700 du marquis de Gére8te> morte le 20 décembre 1714.

(2) Marie BertauU^ iille d'un conseiller au parlement de Paris^ mariée en 1696 à M. de Kerhoent^ sieur de Coëtenfao^ lieutenant- général;

(3) Gabrielle-Françoise d'O^ fille du mai*quis de FranconTille^ gouverneur du comte de Toulouse > mariée en 1 706 au marquis de Gallerande.

(4) Guyonne de Rochefort-Théobon, petite-fille du duc de la Forcer mariée en 1704 au marquis de Pons-Saint-Maurice.

(o) Diane-Gabrielle de Jussac, fille du premier gentilhomme du due du Maine> mariée en 1705 à M. deConflans^ marquis d'Armentières.

Le roi parut très-satisfait des choix faits par la duchesse de Berry (1), et il Ten félicita publiquement, en ajoutant qu'elle en avait absolument eu rinitiative. Il parut dès lors redoubler d'aflTection pour elle, et vouloir g'randir ainsi chaque jour sa situation. Elle avait une véritable cour, et le nombre des dames au milieu desquelles elle trônait croissait sing^ulièrement. Dang*eau se mit alors à enregistrer ses faits et gestes. Elle accompagnait toujours le roi, et elle nommait elle-même les dames qui devaient, dans ce c€ts, la suivre (2). Parmi cellesci figurait d'habitude la comtesse de Parabère, fille de madame de la Vieuville, Tancienne dame d'atours de la princesse. Le 15 juin, Dangeau mentionne discrètement que « madame la duchesse de Berry « étoit à la chasse à cheval avec beaucoup de da- « mes; mais on remarqua que madame de Para- « hère, qui y monte très-bien et qui se porte à « merveille, ne fut pas choisie de cette princesse « pour la suivre, elle pour qui elle paraissoit avoir a une grande amitié il y a quelques mois (3). » Il est probable que la duchesse de Berry venait d'apprendre que son amie était devenue la maîtresse de son père. Madame place en effet, à la fin de Thiver de 1715, le commencement des amours du duc d'Or-

(t) M*"* de Brancas^ à peine nommée^ demanda, pour sa santé plus que compromise, d'aller aux eaux, et elle ne revint plus de Provence à la cour. Elle eut pour remplaçante M">' de Beauvau.

(2) Dangeau.

(3) Ibid.

LA DUCHESSE D£ BBRRT. 143

léans, et elle le raconte d'une façon tout à fait piquante : « Une dame qui est jeune et jolie vint (c voir mon fils dans son cabinet. 11 lui fit cadeau « d'un diamant de deux mille louis d'or et d'une (c boîte de deux cents. La dame avoit un mari ja- « loux ; mais elle étoit si effrontée qu'elle vint à « lui, et lui dit que des g'ens qui avoient besoin « d'arg^ent lui offroient ces bijoux pour une bagua telle; elle le pria de ne pas laisser échapper une a si belle occasion. Le mari crut tout cela, il donna (C à sa femme l'argent qu'elle demandolt. Elle le « remercia cordialement et prit l'arguent : elle mit « la boîte dans son sac et le diamant au doig>t, et « se rendit dans une société disting>uée. On lui dece manda d'où provenaient la bag'ue et la boîte, a Elle répondit : — M. de Parabère me les a don- « nés. — Le mari étoit présent, et il dit : — Oui, a c'est moi qui les ai donnés. Peut-on moins faire « quand on a une femme de qualité qui n'aime uni- « quement et exclusivement que son mari? — Gela « fit rire (1). »

Mais la duchesse de Berry song*eait alors à une réforme bien importante. Au moment où elle voyait le vieux roi s'affaiblir chaque jour, où la couronne devait revenir à un enfant presque au berceau, où les complications les plus g^raves étaient à redouter

(i) Dangeau dit encore^ le 28juiD^ que ce jour-là la duchesse de Berry était à cheyal a^ec M'^" de Charolais et beaucoup de dames : « Mais M"^« de Parabère, qui tous les autres voyages étoit de ces chasses^ u en a point été encore de celui-ci. »

tant de la part des princes lég^itimés que du parlement, elle ne song'eait qu'à opérer une révolution dans la toilette des femmes. Involontairement la pensée franchit un siècle^ et Ton ne peut s'empêcher de penser au temps si voisin de nous où la toilette féminine occupait une si g^rande place dans les préoccupations des femmes les plus considérables de notre société officielle.

« On annonce, écrit Dangeau, à la date du (( 24 juillet, un changement d'habit et de coiflTure « pour les dames, et on doit s'assembler demain « après dîner chez madame la duchesse de Berry « pour cela, où l'on fait venir les habiles tailleurs « et les fameuses couturières, et Berain, le dessina- « teur de l'Opéra. » Le lendemain, « les princesses » se réunirent chez la duchesse de Berry : ces graves conseillères étaient la duchesse d'Orléans, qu'on est assez surpris de voir si bien d'accord avec sa fille, la princesse de Conti, mademoiselle de Charolaîs. L'assemblée eut lieu après dîner, et après une vive et longue discussion, sans rien décider définitivement , on ordonna aux ouvriers de se hâter d'apporter les modèles d'habillement qu'ils croyaient devoir proposer. Dangeau ajoute que les opinions furent très-différentes : il y en eut probablement autant que de personnes présentes, et son avis est qu'on ne changerait rien aux habits du moment. La pensée de la duchesse de Berry était, comme nous allons le voir, d'introduire dans la toilette des femmes Técharpe et les nœuds d'épaule portés comme

LA DUGHBSSE DE BBRBY. 145

ceux des officiers. Le 27 juin, elle inaug'ura cette mode à la revue que le roi passa de son rég^imenl. La princesse y vint à cheval avec une nombreuse escorte de dames ayant toutes des écharpes o portées « comme les hommes», et des nœuds d'épaules couleur de feu (1). Mais le grand jour arriva. Le 31 juillet, on apporta à la duchesse de Berry, chez laquelle « les princesses » s'étaient de nouveau réunies, trois costumes, chacun de forme différente : la duchesse d'Orléans en prit un, la princesse de Gonti un autre , la duchesse de Berry le dernier , et lelendemain, toutes trois se rendirent après souper dans le cabinet du roi. Louis XIV se montra bon prince et ne leur témoig'na pas trop vivement le ridicule qui le frappait dans cette visite, a Le roi dit à ces princesses qu'elles pouvoient « s'habiller comme il leur plairoit, qu'elles prissent « l'habillement qui leur seroit le plus commode et « le plus ag^réable ; que pour lui cela lui étoit in- « différent ; qu'il leur avouoit qu'il n'aimoit ni leurs « tabliers ni leurs écharpes (2). » Ces paroles du roi nous révèlent seules la principale innovation imag'inée dans le cénacle des « princesses » . Cette tentative fut, paraît-il, peu g»oûtée. « Beaucoup de « dames, dit Dang^au, n'approuvent pas ces habille- « ments nouveaux, ce qui fait croire que cela n'aura n pas de suite. (3). » La mort du roi allait en effet

{{) C'était la couleur distinctiTe du régiment. — Dangeau.

(2) Dangeau.

(3) La toilette alors absorbait toutes les pensées de la princesse. Le

iO

146 LES FaLES DU RâGENT.

arrêter ces importantes affaires, et relégpuer à larrière-plan les tailleurs et les couturières. La duchesse de Berry ne voulut pas croire à Taccélération du déclin de Louis XIV, ou peut-être cet événement était-il désiré secrètement par elle. Nous la voyons continuer ses parties de roulette à Marly, de mail, de jeu, de promenades ; aucun obstacle ne l'arrêtait. Un jour, les chevaux commandés pour elle et sa suite, ayant manqué, elle en prit à Tescadron du régiment du Roi, qui servait d'escorte (1). Dès que le roi devint sérieusement malade, elle ne parut plus chez lui, et elle ne le revit qu'avec toutes les autres princesses, le 26, après qu'il eut été administré.

5 août^ quinze mois après la mort de son mari, elle reparut cou\eiie de diamants. (Dangeau).

1) Dangeau, 9 août.

Page 1