CHAPITRE II
Départ. — Dames pour accompagner et suite. — Lenteurs préméditées. — Jeu continuel et effréné. — Querelles. — M"« de Villurs. — La princesse la prend en haine. — Nevei-s. — M"* de Bacqueville. — Lyon. — Avignon. — Le Régent décide que M"* de Bacqueville n'ira pas en Italie. — Salvatico joue un double jeu. — Lettres de la princesse à son père. — On lui cache la décision. — Elle s'embarque à Antibes. — On lui annonce à bord la nouvelle. — La princesse se résigne par raison. — Sa lettre au Régent. — Difficultés pour le payement de la dot. — Colère de Salvatico. — On part pour Gènes.
Les préparatifs furent définitivement faits en vue du départ pour le 15 mars. Outre M"® de Viilars, elle devait avoir dans son carrosse M"** de Simiane, petite-fille de la marquise de Sévigné et Fune des dames de la duchesse d'Orléans, MM™*' de Bacqueville (1) et de Goyon (2), ses amies particulières. Sa santé éprouva un nouvel ébranlement, ce qui la détermina à affirmer bien haut son désir de partir, vou-
(i ) « Toutes deux, dit Saint-Simon, extrêmement attachées à la princesse, demandèrent cette consolation avalit de se séparer apparemment pour toujours. »
(2) Fille de M"^^ des Bordes, sous-gouTemante des enfants et petits-enfants de Monsieur* a Cette fille ayoit été élevée avec eux> étoit fort bien avec la princesse, » dit encore Saint-Simon.
lant devancer la date , et sachant parfaitement que cela ne se pouvait pas sans imprudence. Elle fit donc hâter cependant : le 5 on charg'ea le dernier fourgon et tous les baguages furent expédiés. Elle vint avec sa mère faire ses adieux à Madame qui raconte « qu'elle n'étoit pas en état d'articuler un seul mot tant elle pleuroît ; elle n'a pu que prendre mes mains, les baiser et les serrer dans les siennes. Mon fils l'a ramenée de force et avec beaucoup d'émotion de sa part; il se faisoit violence autant qu'à elle (1). » Le lendemain, le 10 en effet, elle se décida à monter en carrosse entre une heure et deux et vint coucher à Essonne où son père la quitta (2). Le 11 elle arriva à Fontainebleau où l'hôtel de la capitainerie des chasses avait été remeublé pour elle et où elle fit une station sous prétexte de s'y purger. C'était la première étape de ce curieux voyage, où nous allons voir une fiancée reculer par tous les atermoiements possibles et par toutes les difficultés imaginables l'heureux jour où elle pourra rencontrer son époux (3). a Elle a écrit de Fontainebleau, constate Dangeau
(4) Lettre du 12 mars i720.
(2) Elle avait eu soin de se faire délivrer le jour de son mariage une patente lui conservant le rang de princesse du sang. (Aff, étrang,)
(3) Elle refusa à Salvatico qui souffrait de la goutte la permission de s'asseoir devant elle, ce qui n'empêchait pas cet ambassadeur d'écrire pour se féliciter « de sa douceur à le consulter ». Il s'en vengeait en se montrant très-exigeant envers Desgranges^ chargé du cérémonial, lequel mande à Dubois qu'il ne croyait plus être « avec l'envoyé de Modène, mais avec le dernier ambassadeur de Perse ». (43 mars^ Aff, étr.)
a la date du 13, où elle arriva hier; elle devait y être purg^ée, mais la grêlée l'en a empêchée. Elle y séjournera aujourd'hui pour voir la maison qu'elle n'ayoit jamais vue, et elle en partira demain pour aller coucher à Nemours. » Les journées étaient petites pour les chevaux, mais longues pour les joueurs. « M"»* de Modène coucha à Nemours , raconte Dang^eau, le 1 1 ; elle joua beaucoup au biribi dans la soirée; on a fait une banque pour elle d'environ 80 à 100,000 livres. » La princesse avait une véritable cour à sa suite, ou plutôt une caravane composée de Français et d'Italiens, pleine de désordres, de jalousies, d'insubordination. Les plus étrangles tiraillements s'y produisaient sans cesse (1 ). Comme il n'y avait personne pour comimander, et que la princesse de Modène ne cherchait qu'à g*ag-ner du temps , les retards se multipliaient au g'rand dommag^e du trésor français. Chaque jour amenait sa querelle pour laquelle il fallait en référer à Versailles et attendre une décision. A Montarg^is, nouvelle station, cette fois pour la g'rande affaire de la purgation , remède parfaitement inu-
(i ) La suite de la princesse était énorme : un confesseur^ un chapelain et un clerc; 2 huissiers et 2 valets de la chambre^ 2 tapissiers , 2 porte* meubles > i écuyer du roi^ 2 maréchaux des logis, 6 fourriers, i maître d'hôtel, 2 gentilshommes-servants, 1 contrôleur, 2 commis, 5 panetiers, 7 échansons, 5 fruitiers, 2 fourriers, 25 offîoiers de cuisine; les dames, Salvatico, l'envoyé de Mantoue, un chirurgien et l'apothicaire, le sieur Piché, le sieur Mandot, l'abbé Piron, 12 femmes de chambre, i tailleur, 9 valets, 2 garçons de chambre, 1 dessinateur, 38 hommes d'écurie, 9 voitures.
tile avec le régime de la royale voyageuse. Elle repartit ensuite, toujours à petites journées, ayant soin d'envoyer en avant un courtier qui faisait préparer les tables pour le biribi ; on jouait jusqu'à cinq heures du matin pour remonter en carrosse à midi. Dès le premier jour la princesse montra une véritable antipathie pour la duchesse de Villars : elle avait dû consentir à ce que celle-ci eût son couvert à table sur la même ligne qu'elle, mais elle prétendait avoir seule la soucoupe, et Desgranges, en référant, le 27, de Briare au Régent, ajoute : « Nous marchons lentement. C'est à V. A. R. à dire si cela convient à la princesse, aux galeries, à l'impatience que doit avoir le prince et à la dépense. Hier, après un séjour, nous avons marché trois heures ; ce n'est pas voyager, et quelque curieux que l'écuyer puisse être de conserver ses chevaux nous pouvons faire des journées passables; il y a dix-neuf chevaux pour deux carrosses. Si vous écrivez quelque^ chose sur la marche, il ne faut pas qu'il paroisse que j'ai eu l'honneur d'en parler à V. A. R. (1). » Au début la duchesse de Villars s'efforça d'envoyer de bonnes nouvelles ; elle représentait la princesse comme « ne marquant aucune répugnance », et « allant même au-devant de ce qu'elle croit être mieux que bien », mais elle ne peut cependant taire ses petits froissements d'amour-propre : a II y a plusieurs choses qui ne
(i) Arch. des Aff. étr.
se passent pas comme elles avoient été convenues (1).»
On n'allait pas néanmoins plus vite et le « mieux » de la princesse ne méritait pas de g^rands éloges. « Un peu de fièvre et Tagprément du log^is auprès de la cathédrale (2) » la décida à passer les fêtes de Pâques à Ne vers. Elle y remplit ses devoirs de façon, suivant Desgrang^es, à édifier sa petite cour qui causait mille tracas au pauvre maître de cérémonie. Les Français, en effet, se conformèrent aux prescriptions canoniques avec une assez g^rande rég^ularité, mais les Italiens exhibèrent les dispenses les plus variées et exig^èrent des aliments gras pendant toute la semaine sainte. De plus, à peine au sortir de la messe, tous coururent reprendre la partie de biribi. La princesse paraissait alors assez consolée. Â la Charité, le marquis Rang^oni lui avait remis une lettre de son mari « qu'elle lut avec une attention merveilleuse » (3). Ses dames ne négfligeaient rien pour la divertir, eh profitant ellesmêmes.
La réception avait été ma^ifique à Nevers. Toute la bourg^eoisie avait pris les armes ; on tira le canon du château. Le corps de ville offrit à la princesse douze douzaines d'oranges, autant de citrons, douze bouteilles de liqueurs, douze boîtes de confi-
(1) DeBriare^ 45 mars^ id.
(2) Lettre de l'abbé Golibeaux, confesseur de la princesse et inTesti de la confiance du Régent. i8 mai {itnd,).
(3) im.
378 LES FaL«s Dtr RteBlIT.
tures sèches, un objet en émail ; le soir de Farrivée les rues furent illuminées (1). Après huit jours passés dans cette ville, on repartit enfin pour s'cu'rêter de nouveau à Moulins. La duchesse de Villars en écrivit vivement au Régent, en reconnaissant la bonne volonté de la princesse et en rejetant toute la faute «sur lebas-étagpe qui fait tant de remontrances et de difficultés qu'il n'est pas sing^ulier qu'elle ait la complaisance de s'y laisser aller d (2) ; elle demandait en même temps des ordres formels lui attribuant pleine autorité; sinon elle déclarait qu'à Lyon elle donnerait sa démission. Desg^ranges appuyait la duchesse et reprochait à l'écuyer d'être (c amoureux de ses chevaux » : Salvatico au contraire faisait tous ses efforts pour soutenir la prin* cesse dans son désir de demeurer tant qu'elle le voudrait à Moulins. Les menaces de M"»« de Villars déterminèrent le départ de la caravane qui passa trois jours à la Palisse, où l'on dut laisser M™* de Simiane atteinte de la petite vérole (9 avril).
Le Régnent cependant écrivit à sa fille dans le sens désiré par M" de Villars : sa lettre, du 12 avril, fut portée par un courrier spécial qui arriva à Tarare, le 1 5 avril :
a Je suis surpris et fâché du temps qu'on a perdu dans votre voyage par de trop fréquents et trop longes séjours, et je vous sais bon g*ré de ce qu'on
(i) Détail communiqué par M. Fabbé BoutilLier (Arch. de Nevers). (2) De Moulins^ 5 avril .
me mande que ce n'est pas par votre faute, mais par des difficultés des officiers qui servent auprès de vous. La reine de Sardaig*ne, ma sœur, me mande que votre voyag^e doit être bien long puisque vous finissez vos journées aux endroits où dans son voyage elle dînoit. Donnez ordre qu'on fasse toute ladilig*ence qu'il se puisse sans vous incommoder. Je crois que vous feriez bien de ne pas manger fréquemment au grand couvert. Pour faire finir les disputes qui se sont élevées entre M"* la duchesse et les officiers qui vous servent, je lui envoie un ordre qu'elle vous communiquera. J'ai cru que pour votre soulagement et pour éviter la confusion dans votre voyage je devois l'autoriser à donner vos ordres pour tous les détails (1). »
En même temps il écrivait à madame de Yillars pour l'informer, au sujet de la fameuse affaire de la soucoupe, qu'il donnait à sa fîUe le choix ou de se servir d'une soucoupe en en faisant remettre une pareille à la duchesse, ou de se contenter, comme ses autres dames, d'une soucoupe sans pied. Madame de Villars remercia le Régent, en s' excusant de l'avoir importuné, et en ajoutant qu'elle ignorait à quel parti la princesse s'arrêterait (2). Gelle-ci tenait à ses droits autant que sa grande maîtresse et elle ne voulait pas reconnaître que madame de Villars profitât des privilèges qu'elle s'était faitformel-
(i) Affaires étrangères.
(2) Dui7a>ril.
lement attribuer, d'avoir partout le même traitement que la princesse , « à la main près, c'est-àdire, explique Saint-Simon, un fauteuil, un cadenas à table, une soucoupe, un verre couvert, les cuillers , fourchettes et couteaux en vermeil et les assiettes de même, avec les mêmes domestiques. »> Une pareille distinction mécontenta extrêmement les dames de la suite qui, ne pouvant s'y opposer, mais activement dirigpées par madame de Bacqueville dont nous allons parler, ag^irent sur la princesse prévenue à l'avance contre la duchesse de Villars, et furent les auteurs de toutes les difficultés de ce malheureux voyagpe.
C'est ainsi qu'elles décidèrent la princesse à ne se servir que de pliant pour ne pas avoir à donner de fauteuil à madame de Villars, et qu'ensuite elles ag*g*ravèrentraffairedelasoucoupe (1). Elles trouvèrent même le moyen, à ce propos, d'éluder les ordres du Récent : la princesse s'abstint autant que possible de mangper avec Madame de Villars, et quand elle y était forcée, elle se privait complètement de boire (2). L'archevêque de Lyon essaya de lui faire entendre raison, « mais il ne Ta pas trouvée accessible : elle lui a répondu qu'elle avoit des ordres (3). »
(1) <K On a des lettres de W^^ deModène qui n'étoit pas encore à Lyon; elle écrit de Roanne et continue son voyage fort lentement. L'envoyé de Modène qui l'accompagne se plaint un peu du manque de considération qu'on a pour lui : cette princesse mange souvent toute seule 9. (Dangeauy 49 avril.)
(2) Desgpanges.
(3) Ibid.
MADBKOISBLLE OE VALOIS. 38i
On était enfin arrivé à Lyon, où la réception fut ig»ne de cette ^ande ville. Nous croyons devoir en reproduire la relation officielle demeurée inédite (1) :
» Le lundi quinzième avril mil sept cent vinçt, M. Desg*rang*es, maître des cérémonies, vit M. le prévost des marchands à qui il avoit écrit de Tarare, pour donner avis que madame la duchesse de Modène devoit arriver le lendemain.
(c Le mardi seizième, le consulat s' étant rendu sur les trois heures chez M. le prévôt des marchands, se transporta en robes violettes à la porte de Vaise, surnommée du Lion ou de TAvancée, suivy des sieurs ex-consuls en robes noires, précédé par les mandeurs portant les écussons aux armes de la ville, les mandeurs servans, portant leur manteau violet, suivant les sieura ex-consuls.
a La compagnie de Souternon, préposée pour la garde des portes de la ville qui avoit été relevée de celles de la Guillotière et de la Groix-Bousse par les quartiers de la place Louis-le-Grand et de la Grande- Coste, étoit à la porte sous le château de Pierre-Scize, avec leurs officiers en teste.
« Celle des arquebusiers aussy, avec leurs officiers, étant rang'ée à droite et à gauche, depuis la porte de l'Avancée jusques à la pletce du Bastion, où étoit partie du quartier de Pierre-Scize, Fautre
(1) Communiqué par M. le comte de Soultrait^ d'après le registre de^ actes consulaires de Lyon, B.B. 282.
382 LES FILLBS hV RÉOBIT.
Irang^ée en double haye jusques au portail des Pères Cordeliers de TObservance.
« Les trompettes et timballes étoient à la porte de TAvancée.
« Les quartiers dn Port-Saint-Paul, de Saint- Vincent, de la Boucherie-Saînt-Paul , la Grande- Doanne^ de la Juifverie, du Changée, de la rue des Trois-Maries, des rues du Bœuf et Portefroc, étoient sous les armes, formant des bataillons dans toutes les places, suivant la disposition qui en avoit été faite par les soins des sieurs de Fresne et de la Thibandière, major et aide-major, qui étoient à cheval pour se porter dans les endroits nécessaires, pour que tout fût en bon ordre.
« La compagpnie du guet fut postée à la place du Gouvernement, ses ofBciers à la teste, aussy bien que tous ceux de tous les quartiers qui étoient sous les armes.
« Celui de Pierre^Scize étoit destiné pour prendre la garde de la porte de Vaize, aussy tost après le passage de la Princesse, la compagnie de Souternon ayant ordre de se transporter dans la cour du palais archiépiscopal) pour y faire garde le jour et la nuiti
« La PRINCESSE arriva dans un des carrosses du Roy sur les cinq heures, précédée d'un autre aussy à huit chevaux, six pages du Roy de la pe^ tite écurie , autour de son caresse, escortée et entourée d'un détachement des gardes du corps qui aVoient Tépée à la main, commandés J)ar un exempt,
un brig^ieretunsous-brig^ier, les carrosses précédés pai* la maréchaussée i qui étoit allée jusques à la Bresle, commandée par le sieur d'Ëspînace, prévôt général.
« Le sieur Desgrang^slefils, reçu en survivance de la charge de maître des cérémonies, qui étoit venu prendre le consulat chez M. le prévôt des marchands, fit arrêter à ladite porte le carrosse où étoit la Princesse, Madame la duchesse de Villars à sa gauche , et Mesdames de Bacqueville et de Goyon étant sur le devant du carosse ; M. le prévôt des marchands, à la teste du consulat, a dit :
« Madame,
(f Nous venons vous assurer de nos plus profonds « respects. Nous venons vous rendre nos homma- « ges et ceux de nos citoyens.
c< Vous trouvères de toute part des marques de « vénération ) des attentions redoublées dues à Tau- « giiste sang de nos Roys et à une princesse de « votre rang.
<c Vous les augmenterés, Madame, par les chara mes de votre personne^ par cette grandeur^ par « cette douceur qui prévient toujours et qui gagne * les cœurs.
tt Fille d'un prince qui, par Tétendiie de son gé- « nie^ qui, par mille gfrandés qualités^ après avoii^ rt fait Tespérance de ce Royaume en fera toute la tt félicité; née d'une princesse des plus accomplies^
« VOUS auriés fait les délices de tous les États « où vous auriés été destinée ; vous allés faire ceux « de toute l'Italie, trop accoutumée de s'enrichir « de nos pertes.
« Que nous serions heureux, Madame, de pouvoir c( mériter par nos respect^ et nos empressemens « quelque part dans vos bontés! Quel bonheur « pour nous, si vous vouliez donner quelque témoi- « ^nag^e en notre faveur auprès de notre grand « Prince, de notre fidélité, de notre attachement « pour nos maîtres et pour luy ! Votre cœur, votre « esprit bienfaisant , nos vœux, tout peut nous « flatter. Madame, que vous serez notre protectrice « déclarée. »
« Madame la duchesse de Modène remercia M. le prévost des marchands^ et fit une inclination de teste et du corps en se soulevant de sa place.
« Dans le moment, le canon de Pierre-Scize fit plusieurs déchargées, et l'on^tira quantité de boëtes placées à la porte d'Halincourt, vis-à-vis celle de Vaize. Son carrosse continua sa route précédé et suivi par nombre d'autres où étoient les principaux officiers de sa suite.
« Le g^rand nombre de bourgpeois et le peuple, sortis en foule de la ville, ceux qui étoient dans les rues et tout ce qui étoit aux fenestres fut un témoignag^e public de l'empressement de cette ville pour rendre des respects à tout ce qui porte l'au-
HADXHOISELLE DE VALOIS. 385
guste nom de nos Roys. La Princesse en parut très-satisfaite.
(c Étant arrivée dans la cour de Farchevêché, elle trouva au bas du perron Monseig^neur l'archevêque qui l'attendoit et qui luy donna la main pour descendre de carrosse et la conduire dans son appartement, après luy avoir rendu les respects dus à sa naissance et à son rang.
« Dès qu'elle y fut entrée, on tira le canon de Farcenal avec un grand nombre de boêtes. La compag^nie des arquebusiers^ qui avoit eu le tems de se rendre sur le porit de bois, fit aussi plusieurs décharges de mousqueterie.
« Quelque tems après, les sieurs Procureur général et Receveur de la ville, en robes violettes, s'y rendirent, précédés par les deux premiers mandeurs, et lui ofrirent, au nom du consulat, une quantité considérable de coffrets de confitures dont elle les remercia. Après quoy, elle alla à la comédie avec les dames de sa suite qui étoient dans son carrosse. La loge de Monseigneur le Maréchal avoit été préparée, et pendant son séjour elle a été tous les jours au spectacle, la compagnie du guet étant à la porte du Gouvernement, et les gardes du corps sur le théâtre avec leurs armes. Elle soupa le soir en public, et Monseigneur TArchevêque eut l'honneur de manger avec elle et les dames qui accompagnoient la Princesse. Il y eut ensuite un lansquenet et tous les soirs qu'elle a resté à Lyon.
« Le mercredy lendemain elle reçut les complimens
386 LES FiLLBS DU RiaEN;r.
des compag*nies qui allèrent en corps sur les trois heures après midy, qui furent présentés par le sieur Desg*rang*es. Elle fut ensuite se promener à la place Louis-le-Grand et sur les remparts, suivie des gardes du corps à cheval, Tépée à la main, et les pages du Roy à cheval ; Monseigneur Tarchevêque la suivit dans son carrosse, et plusieurs autres.
c< Le jeudi dix-htdtième, la Princesse ne sortit que pour aller à la comédie.
« Le vendredi xix% elle alla à Tabbaye de Saint- Pierre où toute la communauté (Madame de Brissac, abbesse, étant à la teste) la vint recevoir à la porte de ladite abbaye qui étoit gardée par la compagnie des arquebusiers pour empêcher qu'il n'entrât trop de monde dans le couvent, et on luy servit une collation magnifique et qui répondoit p6Lrfaitement à la noblesse et à la générosité de Madame l'abbesise de Saint-Pierre.
« Le samedy xx% sur les quatre heures, Madame la duchesse de Modène vint à Thôtel de ville où elle fut reçue à la portière de son carrosse p€tr le consulat en robes de cérémonie, au bruit des timballes et des trompettes. L'entrée en étoit gardée par la compagnie des arquebusiers ^ et les salles par les gardes du corps.
a Après que la Princesse eut admiré la beauté du vestibule de l'hôtel de ville ^ elle monta le grand escalier qui conduit dans la grande salle qu'elle trouva magnifique. De là elle entra dans Iw cham-^ bre du conseil, où on avoit fait monter un métier
MADEMOISSUB DE VALOIS. 387
d'ouvrieren soye, sur lequel l'ouvrier travailloit. Elle donna g*rande attention à ce travail et se fit expliquer jusques au plus petit détail de cette fabrique. « De là elle passa dans la salle des portraits où on avoit fait préparer tout ce qui étoit nécessaire pour les opérations dépendantes de Tart des tireurs d'or, soit pour dorer ou pour dég^rossir les lingots, soit pour écacher l'orvet Targuent et le mettre en filé pour les difTérens ouvragées où ils peuvent être employés, et cette manufacture parut à la Princesse dig'ne de sa curiosité, et elle ne méprisa point de se faire rendre raison de tout ce qui dépend de cette profession qu'elle trouva aussi importante que rare et particulière.
« Elle fut aussi conduite à la chambre du conseil où on lui servit une collation et des rafraîchissemens. M. le Prévost des marchands eut l'honneur de présenter à la Princesse des corbeilles de confitures et de fruits, et des tasses de différentes eaux glacées.
(c Au sortir de l'hôtel. Madame la duchesse de Modèrie alla au grand collège pour y voir la bibliothèque. Elle en sortit si tard, qu'elle ne put aller à la comédie^ Elle alla se pramener sur les remparts et dans la place de Louis-le-Grand.
a Le dimanche et le lundy, la Princesse ne sortit que pour aller à la comédie;
« Le mardi xxiii% Madame de Modène^ devant partir et ayant témoigné le matin qu'elle désîroit d'aller à Vienne par eau^ on luy fit préparer Un coche
avec des bateaux pour une partie de sa suite, le reste étant parti par terre.
« Ledit jour xxiii", la Princesse sortit de son palais sur les trois heures dans le carrosse de Monseig^neur l'archevêque, pour se rendre à la porte d'Enay. Elle trouva au sortir de son palais la compagnie des arquebusiers rang*ée des deux costés jusqu'au pont de bois de la place de Louis-le-Grand; les quartiers de place Confort, du Plâtre, du Port-du- Temple, de Saint-Nizier, de rue de Bellecordière, de la place de Louis-le-Grand et de rue Buisson furent postés et rangées des deux costés duditpont et des rues par où la Princesse passa, depuis l'entrée dudit pont du costé de l'archevêché jusqu'au pont d'Enay. La compag*nie du g*uet, ses officiers à la teste, étant à la porte des chaînes d'Enay.
« Sitôt qu'elle fut entrée dans le coche, les canons qui étoient sur le rempart et à l'arsenal tirèrent et firent un très-g'rand feu, de même que quantité de boëtes qui avoient été placées sur le rempart.
« Le lendemain de l'arrivée de Madame de Modène, Madame la duchesse de Villars-Brancas fut complimentée par députation au nom du consulat; M. Boursier, échevin, portant la parole, et ensuite le premier mandeur lui offrit les présens de confitures qui lui étoient destinés. On fit aussi des présens de vin et d'eau à M. l'envoyé de Modène, à MM. Desgrang^s père et fils (1). »
(1) La dépense de cette réception s'éleva^ pour la Tilie^ à 12^(28 lÎTres.
MADBMOISBLIiE DE VALOIS. 389
J'ajouterai que Dang^eau nous apprend que pendant les neuf jours que la princesse demeura à Lyon , elle alla tous les après-dîners à la comédie, et que tous les soirs on jouait au lansquenet et au biribi. Voici du reste en quels termes Lemontey apprécie cette conduite de la princesse (1) : « Le jeu effréné des banquiers précédait la princesse fiancée dans son voyage, et elle passait chaque nuit à jouer. Le lendemain elle dormait la moitié du jour et repartait pour, à quelques lieues de là, recommencer. Les principaux personnag*es accouraient pour lui faire leur cour et jouaient follement. 11 y eut des pertes énormes et des conséquences réellement désastreuses. Ce fameux navire d'or et de pourpre, ajoute-t-il, qui apporta une reine courtisane dans les bras du triumvir Marc-Antoine, me paraît chargée de moins d'opprobres que ce lent itinéraire, où, déjà corrompue dans sa fleur et marchant vers le trône et l'autel comme un fléau, une princesse de dix-huit ans versait le poison dans les cœurs, l'efiroi dans les familles, et ces ruines soudaines que suivent le désespoir et le suicide. » Ce voyag*e insensé coûta à la France 27,426 livres seulement pour a larg^esses et aumônes)) (2). Madame déplorait amèrement tout ceci. « C'est une personne sing'ulièrement fantasque et têtue, écrit-elle le 16 juin 1720, au sujet de sa petite-fille; sans tenir compte des
(i) Hist. delaBégenee.
(2) im.
pressantes recommandations de son père, elle veut se promener dans toute la Provence et visiter Toulon, qui est tout à fait en dehors de sa route; elle veut aussi aller à la Sainte-Baume : elle n'a pas le moindre souci de toute la dépense que cela entraîne et qui retombe sur son père ; cela la met de trèsmauvaise humeur, quoique le père et la mère aient bien g*ag»né de n'avoir de cette fîUe que du chagrin, tant ils Font gâtée. J'ai vu bien des femmes qui avoient la tête à l'envers, mais je n'en ai jamais trouvé de cette force : le sang* de la Montespan se montre en plein chez elle. »
En quittant Vienne, le 25, la princesse donna iO,000 livres aux pauvres en l'honneur de l'anniversaire de la naissance du prince de Modène, après être allée « parée » à la messe (1 ). Le lendemain elle coucha à Roussillon, d'où elle mit encore huit jours pour arriver à Avignon. Elle y fit son entrée le samedi, 4 mai, au soir. Un contemporain nous a conservé le récit, également inédit, de son séjour :
a Le samedy 4 mai i720, Mademoiselle Charlotte- Aglaé d'Orléans, fille de Monseigneur le duc d'Orléans, régent du royaume, mariée par procureur au duc de Modène, arriva dans Avignon à sept heures du soir. Ses équipages estoient plus grands deux fois que ceux des ducs de Bourgogne et de Berry, lorsqu'ils passèrent à Avignon il y a vingt ans. Il y avoit quatre-vingts fourgons très-bien chargés.
{i) Deggranges^ 25 aTril.
MADEMOISELLE DE TALOIS. 391
huit carrosses à six chevaux et quatre autres a huit chevaux, plusieurs chaises roulantes, 25 à 30 grandes du corps très -bien montés, beaucoup de chevaux de main, douze pagres du roy à cheval, huit valets de pied du roy à cheval. Les consuls avoient fait dresser une salle aux harangues à la porte Saint- Michel, où M. la Vig^ière , assesseur, la complimenta. La princesse estoit fort belle, toute couverte de diamans ; elle avoit avec elle plusieurs dames et suivantes; elle log-ea au g»rand Palais. Monseigneur d^Eley, vice-légat, après avoir fait sa cour à la princesse, alla loger chés M. le commandant de Vezelay, à la Fusterie ; les autres officiers du Palais allèrent loger ailleurs. Elle entendit la messe le lendemain à Notre-Dame des Doms, alla Taprès-dtner aux Célestins, et ensuite elle alla prendre la bénédiction aux Dominicains. Le lendemain lundy, elle voulut voir la Juiverie. On fit sabler les rues puantes, et on tapissa le devant des maisons ; on avoit jette par terre des fleurs et des herbes odoriférantes pour ôter les mauvaises odeurs. Il y avoit à l'École ou synagogue six cents lampes ou bougies, qui étaient alors fort chères, se vendant 3 fr. la livre. « La Princesse partit le 8 mai 1720, à quatre heures du matin, ne s'étant point couchée, car elle passoitla nuit au jeu. On s'apercevoit qu'elle prenoit les louis d'or des joueurs, et constituoit des billets de banque en place. M. de Gostebelle et le sieur Poullian, fameux joueur, étoient du pharaon tous les jours, jouant gros jeu. La Princesse or-
donna à Poullian de la suivre. L'artillerie se fit entendre à son arrivée comme à son départ. La princesse a fait toute la dépence tout le tems qu'elle a resté dans Avigpnon ; elle avoit plus de quatre cents personnes avec elle. Elle passa la Durance à Bompas, pour de làse rendre à Marseille. Monseigneur le vice-lég*at avec les officiers de la légation, précédés de la compagnie des chevau-légers, furent accompagner la princesse jusqu'au bateau de Noves (4). » Un nouveau nuage avait cependant encore assombri la princesse. Parmi les dames qu'elle avait emmenées, nous avons nommé madame de Bacqueville : c'était entre toutes son amie et sa confidente, et elle avait mis à son consentement au mariage la condition absolue de ne pas se séparer d'elle. La marquise de Bacqueville était une femme sans considération et sans mœurs (2) ; séparée de son mari contre lequel elle avait plaidé^ elle donna toujours les plus mauvais conseils à mademoiselle de Valois depuis son enfance. Pendant ce voyage, elle continua à exercer sa fâcheuse influence et détermina même, à ce qu'il paraît, sa trop faible amie à de scandaleuses excentricités dans quelques églises (3). Le comte de Salvatico, ce même ministre modénaîs
(i) Communiqué par M. Deloye, consenrateur de la bibliothèque d*A- Tignon^ et extrait du a Journal manuscrit de la ville d'Avignon » par s. Laurent, 11^ 887. Il existe aussi une relation du séjour de la princesse en italien dans le Cérémonial de l'ancien palais apostolique (p. 455-505). Ces manuscrits sont conservés au musée Calvet, de cette ville.
(2) Lemontey.
(3) Ibid.
MADKMOISEUE DE VALOIS. 393
qui se plaignait de ne pas dîner avec la princesse dont il devait devenir éperdûment amoureux bientôt, signala cette situation au Régent, en le prévenant que l'installation de madame de Bacqueville à Modène serait un véritable danger pour l'avenir de sa fille (1), en le suppliant de ne pas la laisser aller au-delà de Gênes. Le Régent, auquel d'autres personnes avaient écrit dans le même sens en ne fournissant que trop de preuves à l'appui de cette assertion, approuva ces observations et adressa à sa fille, le 27 avril, la lettre suivante, en même temps qu'il en faisait expédier une autre à madame de Bacqueville pour lui signifier ses ordres :
a Quoique je sois persuadé que vous serez plus heureuse et que vous acquerrez plus facilement l'amitié de la famille où vous entrez, si vous n'avez auprès de vous aucune personne de qualité qui partage votre confiance, et que véritablement à entendre souvent dire à la grande duchesse qu'elle ne devoit son malheur qu'à l'imprudence qu'elle avoit eue de retenir auprès d'elle des dames de
(\ ) « M.^^ de BacqueTille a pris sur son esprit un ascendant qui ya la perdre dans celui du duc de Modène et qui la dérange infiniment de sa dignité et de la sagesse de sa conduite. Tous les séjours sans raison ont été proposés par cette dame> et le jeu, quelquefois de dix-sept heures de suite, les excès de table et la mésintelligence ayec la duchesse et ce qu'il y a de meilleur dans la suite sont les effets de ses conseils. Ce qui arriva hier à Romans est tout à fait extraordinaire, où elle approcha la princesse à la messe, et la fit rire et badiner au grand scandale de toute la Tille et particulièrement du confesseur qui en pleuroit. » Lettre de SaWatico au Régent de Valence, 30 afril. (AJt, étr.)
France, cependant j'aurois consenti à vous permettre d'emmener avec vous madcufne de Bacqueville , si sa famille y avoit voulu donner les main^ ; mais on m'a fait tant de représentations et de si fortes instances, qu'on a exigée que je trouvasse bien que madame de Bacqueville ne passât pas avec vous à Modène ; ce qu'il m'a été impossible de refuser ni d'obtenir par autorité ; sur quoi je vous prie de prendre votre résolution avec raison et avec amitié, et d'être persuadée que, si cela avoit pu changer, je vous aurois épargné ce chag^rin, et qu'il n'y a rien que je ne voulusse faire pour vous rendre la vie plus agréable qu'elle puisse être, car vous ne doutez pas, ma chère fille, que je n'aime personne au monde plus que vous (4). »
Le paquet fut envoyé à la duchesse de Villars, qui le reçut à Orangée, non sans inquiétude, car elle connaissait le caractère de la princesse et ne pouvait prévoir jusqu'où son emportement l'entraînerait. Elle se hâta de communiquer ses appréhensions au Régnent , en lui disant qu'elle n'avait d'abord voulu apprendre la nouvelle à mademoiselle de Valois qu'à Antibes, mais que Salvatico l'avait même fait ajourner jusqu'à l'arrivée à Gênes : « J'avoue, ajoute-t-elle, que je trouve bien rude de ne le lui dire que dans le dernier moment de la séparation, et que j'appréhende le premier mouvement devant la nou-
(1) Aff. étr.
MADBlfOISELLE DP YALOIS. 395
velle maison (1). » Ses inquiétudes la radoucissaient enversla princesse, pour laquelle elle priait le Régent de consentir à ce que, suivant ses nouveaux caprices, il lui permît de pMser une journée à Marseille. Mademoiselle de Valois avait pris goût aux réceptions officielles, et elle voulait encore jouir des honneurs que lui réservait cette ^ande cité. La duchesse parlait de son excellente attitude envers la noblesse provençale, mais elle ouvrait aussi tout son cœur pour le déchargper des g^riefs qui Faccablaient. Cette cour voyageuse était en effet un foyer d'intrigues et de tiraillements : nous venons de voir en quels termes Salvatico écrivait au duc d'Orléans. En public il donnait raison à la princesse, et rejetait tout sur madame de Villars, à laquelle, depuis Lyon, il a,vait défendu de lui adresser la parole. « Desgranges est témoin de ma conduite et des indignités que j'ai souffertes et dont on ne se la^se pas de combler la mesure. » En finissant, elle revient encore sur les appréhensions que lui inspirait la colère de la princesse : « Je crains un éclat terrible pour le départ de madame de Bacqueville, et qu'on en donne avis de Paris à la princesse qui ne s'embarqueroît pas facilement, si, pendant que nous lui cachons l'ordre positif, elle pouvoit se flatter d'obtenir quelque changement. On propose déjà un voyage à Monaco pour y attendre des nouvelles, et je pense^ si vous voulez me permettre de vous dire mes sen-
(1) D'ÀTignon, 2 mai.
timents, qu'il faut ou lui laisser madame de Bacque* ville de bonne grâce, ou l'arrêt prononcé qu'il ait son exécution (1). »
Salvatico continuai ta faire le bon apôtre en jouant son double jeu : il avait l'air de soutenir la favorite, et ne cessait d'accabler madame de Villars d'impolitesses, ce qui décida la princesse à lui demander de solliciter du Régnent le maintien de madame de Bacqueville auprès d'elle. Il répondit par la plus formelle €tssurance, en disant tout le contraire à Desgrang^es qui a l'aborda » à ce sujet. En même temps, ce dernier prévenait le Régent que, depuis quelques jours, Madame deGoyon « derenoit à la mode », et il le priait de consentir au voyage de Marseille (2). Madame de Villars était alors en pleine disgrâce : elle n'assistait plus aux dîners, et la princesse, excitée par mesdames de Goyon et de Bacqueville, étroitement unies, lui faisait encore une scène, parce que, à Avignon, elle avait pris dans la cathédrale un prie-Dieu avec tapis (3).
La princesse cependant n'était pas sans inquiétude, et, avant de quitter Avignon, le 6 mai, elle écrivit à son père cette longue lettre :
a Quoyquej'aye tout lieu de me flatter, mon cher
(i) D'ÂTigaon, 2 mai.
(2) D'Avignon, 5 mai. Il ajoutait qu'il ne pouvait se servir de la défense du duc d'Orléans, parce qu'elle était au bas de la lettre relative à M"*® de Bacqueville qu'il ne voulait pas encore montrer.
(3) « La duchesse sMnstalle deux heures avant l'arrivée de la princesse dans l'église... »
MADBMOISEUE DE YALOI&. 397
papa, que vous voulez bien me laisser mes François, c'est une chose qui m*est si importante, que je désire tant, que je ne puis me résoudre à m embarquer sans en avoir encore Teissurance de vous : les bruits qui sont répandus que vous ne le vouliez plus m'ont pénétrée de douleur. J'ay déjà eu l'honneur devons en écrire plusieurs fois; quoique ordinairement qui ne dit mot consent, je n'ay pu m'en tenir là : je vous demande donc en gprâce, mon cher papa, de vouloir bien me rassurer sur ma crainte, en me mandant que vous consentez que je les emmaine et particulièrement madame de Bacqueville. Vous sai^ez que vous me l'avez promis aussi bien que mes autres François. M. le duc de Modène sait que j'en dois emmener et il est trèscontent : il y a même déjà quelque arangpement pris par madame de Bacqueville avec lui et l'envoyé, ainsi que pour les autres : j*ose espérer, mon cher papa, de l'amitié que vous voulez bien que je me flatte que vous avez pour moy, que vous ne voudriez pas mettre le comble à mon désespoir et à mon malheur, en m'ôtant la seule consolation que je puis avoir et que vous m'avez tant promis. Je puis vous assurer que s'il y en a quelques-uns qui déplaisent en Italie, je ne les soutiendrai pas, et quand j'y auray été quelque temps je consentiray même qu'on me les oste, s'ils déplaisent à un certain point, ce que je crois qui n'arrivera pas, car M* de Modène n'y a fait nulle difBculté. N'accablez donc pas de malheur votre fille qui vous aime
passionnément et qui autrement en a autant qu'elle en peut porter. J'avoue que je croy que je ne supporterois pas ce dernier, et qu'il me seroit impossible de vivre dans ce vilain païs sans avoir au moins quelques visagpes de cognoissance et une personne de mes amies. Nous prendrons tout autant qu'il sera possible les manières du païs; aussi je feray tout ce qu'il me sera possible pour que vous et MM. de Modène soiez contents de moy et d'eux. Si vous m'ôtîea cette consolation , il seroit impossible que ma douleur pût se cacher; ainsi vous feriez mon malheur de deux façons, en m'ostant la seule satisfaction que je puisse avoir dans Testât où je suis et en prévenant tous les Italiens contre moy. Ainsi donc, mon cher papa, j'espère que vous m'accorderez la g^râce de me ratifier votre promesse : je vous mande assurément bien des raisons pour apuier mon désir, j'en pense encore cette fois autant, dont je vous esparg^ne l'importunité, me flattant que celle*-ci suffira pour me faire obtenir la g^âce que je vous demande» Je ne doute pas qu'il n'y ait beaucoup de dispute à mon embarquement, si vous n'avez la bonté d'ordonner ceux que vous voulez qu'ils passent avec moi à Gênes. Il faudroit que vous eussiez la bonté de faire mander le cérémonial de Gênes, car il me semble qu'il a été régulé avec la circonstance de l'accomplisse^ tnent de mon mariag^e là, et elle ne sera qu'à Modène. M"* de Villars dira qu'elle ne sait plus où elle en est poui^ Gênes^ à cause de cela. Je vous suplie
aussi, mon cher papa, de vouloir bien avoir la bonté de m*envoyer une copie de ma lettre de princesse parce qu'elle me sera fort nécessaire. Si je rencontre quelque g^rand d'Espagne, comme il y a g'rande apparence, puisque je ne passeray pas par Milan, elle feroit taire nostre dispute, s'il y en a, et si elle ne sera pas nécessaire, on ne la montrera pas. L'envoyé m'a dit que sûrement cela ne choqueroit pas M. de Modène, mais au contraire lui feroit plaisir, paroequ'il étoit extrêmement choqué de ces disputes. Je vous demande mille pardons, mon cher papa, d'une si longue lettre. Je ne vous parle pas de mon autre afaire, parce que je me flatte que vous avez tout arrangé pour le mieux. Ainsi il ne me reste plus qu'à vous demander la continuation de vos bontés, et vous supplier d'être bien persuadé que ma tendresse, mon respect pour vous dureront autant que ma vie.
« J'oubliois, mon cher papa, de vous prier de vous souvenir de la pension que vous m'avez promis par l'envoyé. Je lui avois dit sur votre parole : il l'a mandé à M* de Modène, et prétend que ce sera un grand désagrément pour lui s'il ne l'a pc^ (1). »
La princesse envoya cette lettre par un de ses valets^ en lui donnant quinze jours pour aller et revenir à Marseille où elle devait l'attendre. Elle passa deux journées à Orange à cause d'une petite indisposition a avec laquelle il y auroit eu indiscré-
(i) Aff; étrangi
tion de se mettre en route » . En arrivant à Org^n, le 8, la duchesse de Villars et Desgrangpes trouvèrent une dépêche du Régnent défendant formellement le passage par Marseille : ils la firent simplement remettre à la princesse en arrivant à Aix le lendemain ; elle se contenta de dire qu'elle n'irait pas à Marseille^ sans montrer plus de mécontentement. Mais ce calme cachait une résolution extrême. En même temps en effet, mademoiselle de Valois annonça que, nonobstant, elle exécuterait son projet, et elle commanda des relais pour pouvoir aller passer une journée dans cette ville, en voyageant la nuit. Madame de Villars dut se reconnaître vaincue : « Je l'ai approuvé publiquement, pour cacher le peu d'accord qu'il y a entre nous ; » et Desgranges ajoute : a II a fallu faire de nécessité vertu^ pour éviter cette course ridiculement en incognito. » La princesse manifesta ensuite, toujours pour gagner du temps, le désir de se rendre à Monaco, malgré la petite vérole qui y sévissait violemment, et dont elle déclarait ne pas avoir peur (1). Mais elle se décida à aller à Toulon, où elle assista au lancement d'un vaisseau (2), et de là àgagnerFréjus, où une migraine la fit demeurer deux jours. C'est là qu'elle eut une explication des plus amicales avec la duchesse de Villars, qui, depuis quelque temps, pour prévenir toute scène publique, était toujours souffrante, quand il
(i) VillarSj 18 mars.
(2) Ibid.y 21 mai.
lui aurait fallu paraître officiellement auprès d'elle (1).
« 11 y a eu une explication avec effusion de cœur de la part de cette aimable princesse avec madame de Villars : elle convint des inconvéniens où elle étoit tombée, par mauvais conseils de personnes qui Tenvironnent. Il fut dit beaucoup de bonnes choses de part et d'autre, chacune dans leur caractère : celui de la princesse y a paru vraiment royal, celui de madame de Villars très-raisonnable et trèslouable (2). » Il est difficile de croire que Dèsgranges fût à ce point la dupe de cette nouvelle manœuvre de mademoiselle de Valois, qui espérait certainement à la dernière heure attendrir seulement et entraîner la duchesse. La princesse à ce moment était très-inquiète et très-découragée par le silence de son père, car son courrier venait d'arriver sans lui rapporter de réponse. C'est ce qui la détermina à cette démarche dont madame de Villars rend compte en ces termes :
« Le trouble de la princesse est infini au sujet de madame de Bacqueville ; elle se résolut enfin à m'en parler et me dit que, n'ayant pas de réponse à son courrier, elle me prioit de lui dire si j'avois quelque ordre pour cette dame. Ma sincérité souffrit beaucoup; cependant, ayant ordre de n'en parler que le jour de l'embarquement, je lui répondis que si j'en
(1) Villars, 28 mal.
2) Desgranges, de Fréjus, 25 mai.
40â LES FILLES DU IliGENT.
avois reçu, j'aurois eu l'honneur de le lui rendre. Elle se rassura et me dit : « Malg'ré les torts que j'ai eus avec vous et que j'avoue, je crois que vous ne voudriez pas me tromper. » Je n'ai jamais tant souffert que dans ce moment où, pour ne pas lui donner d'espoir trop certain, je lui dis que s'il devoit arriver quelques ordres, ce ne seroit apparemment qu'à Gênes ou sur mer (1). » Le soir, elle parla des personnes qu'elle voulait emmener avec elle à Modène, et demanda à Salvatico une liste écrite de la main du ministre italien, en tête de laquelle fig^urait madame de Bacqueville (2). Immédiatement après, Salvatico accourut chez madame de Villars, lui protestant que, pour éviter un éclat, il n'avait pu faire autrement, mais en la suppliant de délivrer le duc de Modène de la présence d'une personne « qui le feroit mourir de douleur » . La duchesse saisit l'occasion pour lui reprocher vivement sa duplicité qui la charg^eait « seule de toute l'iniquité w , puis elle consentit à continuer la comédie, en disposant tout, comme si la favorite devait poursuivre son voyage jusqu'au bout. La duchesse annonçait par la môme lettre que le prince de Modène,
(1) De Fréjufl, Tô mai.
(2) Ibid. — La liste des Frauçais à eiu mener à Modène comprenait seulement: M°*° Piché, femme de chambre « pour quelque temps p; M*'°Piché,M. et M"® Marselot, une fille de garde-robe, une cuisinière, une blanchisseuse, l'abbé Colibeaux, le chirurgien, Tapothicaire, un tailleur^ deux garçons de chambre, deux cuisiniers, un oftirier, un perru*^ quier et quelques yaleU de pied.
MADEMOISELLE DE VALOTS. 403
vraisemblablement froissé des lenteurs de sa fîan* cée, avait renoncé à venir la chercher à Gênes, et elle n'était pas sans inquiétude sur le cérémonial de l'arrivée dans cette ville « à cause du peu de connoissance de l'étiquette par la princesse, qui se méprenoit souvent, en se contentant de bagatelles dont elle est frappée » . Madame de Villars avait en effet un rôle sing'ulièrement pénible : elle endossai! la responsabilité de tout ce qui arrivait, et elle était sans cesse abreuvée d'afironts et de mécomptes. Les instructions qui lui avaient été remises par écrit avant son départ prouvaient clairement l'opinion du Régent sur sa fille, et attribuaient à la grande maîtresse une mission que, malgré toute sa bonne volonté, il lui avait été absolument impossible de remplir (1). « La grande qualité de madame la princesse, y lit-on, la douceur de son caractère, sa complaisance naturelle ne laissent aucun doute qu'elle n'apporte tous les soins pour trouver son bonheur dans l'affection du prince; mais, quoique S. M. soit entièrement persuadée qu'il seroit inutile de vouloir lui inspirer des sentimens qu'elle aura dans tous les temps, elle attend de la prudence et du zèle de la duchesse de Villars, qu'elle n'oubliera rien pour la confirmer encore, pendant qu'elle demeurera auj)rès de cette princesse, » C'était facile à écrire; mais le Régent n'était certes pas assez naïf pour croire à la réalisation de ce plan. Nous avons vu
(1) tilles sout dulccb du 1^ mars.
comment mademoiselle de Valois écoutait les conseils de madame de Villars, et la pensée de son fiancé était sans aucun doute celle qui lui vint le moins à Tesppit durant son voyag*e, qui ne finit pas mieux qu'il n'avait commencé. On arriva le 28 à Antibes, et déjà la princesse avait repris sa fâcheuse attitude envers madame de Villars, dont les réponses n Savaient fait évidemment qu'exciter ses inquiétudes : « L'effusion ne se soutient pas, » écrit simplement Desg*rang*es. La duchesse mande, le 31, au Régnent : « La douleur de la princesse s'est réveillée à l'approche de r Italie, et elle est infiniment à plaindre par l'idée qu'elle se forme des malheurs qui l'attendent ; sa santé, qui n'est pas bonne depuis long^temps, est devenue tout à fait mauvaise... » Le soir elle reçut le comte de Moussy, envoyé du roi de Sardaig'ne. Le lendemain, qui était le jour de la Fête-Dieu, mademoiselle de Valois assista en grande cérémonie à la procession, et s'embarqua enfin à 5 heures. Le soir, toute l'escadre fut illuminée : elle se composait de g'alères commandées par le chevalier d'Orléans (1) et de deux galères sardes. A ce moment il se présenta encore une difficulté qui put faire espérer à mademoiselle de Valois un nouveau relard. Les officiers des galères prétendirent au droit exclusif de servir la princesse, au lieu des gardes du corps , qui refusèrent de céder. Desgranges
(i ) Madame assure que rinstallation de l'escadre coûta 100,000 livres.
arrangea le différend, en décidant qu'ils feraient alternativement le service.
Une fois à bord, il fallait cependant se décider à informer la princesse de Tordre de son père et à lui communiquer ses lettres. Le premier jour, la princesse de Monaco vint saluer mademoiselle de Valois et resta à souper, ce qui fit remettre au lendemain Texécution de la pénible commission, « afin que madame de Monaco ne fût pas témoin de la douleur (1). » Madame de Villars souffrait réellement, et ce lui fut un véritable soulag^ement, quand elle eût obtenu que le chevalier d'Orléans se charg'erait de tout. Le 2 juin au matin, celui-ci remit à sa sœur la lettre du Régnent, datée du 12 mai :
« Quelque complaisance que j'aye, ma chère fille, pour tout ce qui peut vous faire plaisir, je ne puis vous satisfaire touchant ce que vous demandez sur madame de Bacqueville. Sa famille ne veut pas absolument consentir à ce qu'elle aille à Modène, et j'ay uneconnoissance parfaite que, quand elle y pctsseroit, elle y resteroit très-peu, et que vous n'auriez que du chag^rin de ce voyag'e. Fiez-vous à l'amitié que j'ay pour vous et à l'assurance que je vous donne que rien ne seroit plus contraire à votre bonheur. Quelque violence que je vous fasse, je m'en fais encore plus à moi-même, en vous privant d'une satisfaction que vous désirez ; mais il faut se rendre à la raison et à la confiance que vous devez avoir en moi. Sa-
(\) M"»** de Villars, 2 juin.
crifiez-moi le plaisir que vous espériez trouver dans la compagTiie d'une amie qu'il n'est pas dans mon pouvoir de vous procurer et qui vous auroit attiré dans la suite des désagrémens insupportables. Vous m'afflig^erez inutilement, si vous ne vous rendez pas de bonne g^râce à la nécessité indispensable de vous séparer d'elle et aux conseils que je vous donne par l'amitié parfaite que j'ai pour vous. Il faut vous laisser gouverner par moi, qui veux votre bien, et qui n'exigée que ce que je sçais vous estre absolument nécessaire. Plus j'ai à cœur que vous soyez heureuse, plus je désire que les conseils que je vous donne fassent impression sur vous, et votre complaisance en cette circonstance sera la plus g'rande preuve que vous puissiez me donner de la confiance que vous avez en moi et que je mérite par la tendresse que j'ai pour vous. Il suffit que Vous souhaitiez que M. de Salvatico ait une pension pour qu'elle lui soit assurée. »
La commission n'était pas fttcile à remplir. Le g»rand prieur y mit toute la douceur possible et -prépara le terrain, de manière que madame de Villars trouva la princesse en état de recevoir « avec amitié et bonté » ce qu'elle avait à lui exposer, a Je dois ajouter, continue-t-elle, que la douleur, quoique extrême, a été très-douce, et qu'elle a trouvé un esprit de consolation à connoître quel étoit le motif du silence de V. A. R. » Mademoiselle de Valois, de g'ré ou de force, montra en efPet une si parfaite résig^nation, qu'elle touchait madame de Villars, qui s'empressa d'ajou-
MADEMOISELLE DE YALOIS. 407
ter : « Cette princesse mérite que V. A. R. lui témdig'ne sa satisfaction : elle lui doit cette consolation, et j'ose vous dire qu'il est important que V. A. R. y joigne des témoig'nag^s de tendresse et de considération qui effacent les impressions que M. de Salvatico a prises, que la princesse étoit dans la disgrâce de S. A. R., et dont il a tiré trop d'avantagé. Il est certain qu'elle seroit très-malheureuse, si l'on pouvoit croire à la cour modénoise qu'elle ne seroit pas tendrement aimée de Monseig'neur le duc d'Orléans et qu'elle n'en seroit pas soutenue, si l'on manquoit à son ég^ard. Ainsi, Monseig*neur, je crois et je prends la liberté de vous demander çtvec instance de renvoyer le courrier à la princesse, avant qu'elle arrive à Modène, quf lui porte des lettres qui puissent produire l'effet que je désire et qjui est si nécessaire. Il me semble que l'on doit sçavoir ^é à cette princesse de la douceur avec laquelle elle a obéi, et dont j'ai été d'autant plus charmée que je ne m'attendois pas à la trouver telle. Il est vray qu'il n'y a pas de femme sur la galère, et qu'elle n'a vu que le g*rand prieur et moi tous les jours (1). » Un courrier partit immédiatement, emportant la réponse de mademoiselle de Valois :
<t Je viens de recevoir vos ordres, mon cher papa, qui mettent le comble à mon malheur et à mon désespoir. Mais, quelque douleur qu'ils me causent, je ne sçais que vous obéir, quand même vous me de-
(1) M™' de Villars, 2 juin.
manderiez ma vie. Je cacherai le mieux qu'il me sera possible ma douleur, puisque vous le désirez, mais j'avoue qu'elle est extrême : acceptez le sacrifice que je vous fais, quoique involontairement, de la seule consolation que j'espérois, et faites-moi la justice d'estre persuadé que je ne désire rien tant que la continuation de votre amitié que je mérite par ma tendresse et mon respect. Madame la duchesse de Villars vous mande beaucoup de choses très-nécessaires pour que je sois moins malheureuse. Je n'ai pas la force de vous en parler plus long*, mais je vous supplie de faire attention à ce que son amitié pour moi fait qu'elle vous mande. »
Tout le secret de ce chang^ement est expliqué par la lettre de la du(5hesse de Villars. Mademoiselle de Valois craig*nit de mécontenter complètement son père, et devina par l'attitude de Salvatico le sort qui lui était réservé dans ce cas à la cour de Modène, où elle s'effrayait déjà tant d'arriver. Elle comprit son intérêt, et vit qu'il fallait sacrifier madame de Bacqueville, pour laquelle elle demanda seulement une pension de 6,000 fr. qui lui fut immédiatement accordée.
Ce g'ros orag^e se dissipa donc avec beaucoup moins d'éclat que ne l'avait redouté madame de Villars. L'escadre continua tranquillement sa route et jeta l'ancre en vue de Gênes le 3 juin. Mais là il se produisit des difficultés d'un tout autre g*enre et des plus désobli gréantes. Elles furent provoquées au sujet du salut, dont personne ne voulait pren-
lIÂiffiMOISEtLIi DB VALOIS. 409
dre rinitiative; cela dura ving^t- quatre heures. Desg^ng'es obtint enfin que les canons tireraient de part et d'autre en même temps, et, le 4 au soir, une embarcation portant six députés de la Sérénis-sime République vint se rangper dans les eaux de la Réale, et ces g'entilshommes montèrent à bord pour prendre la princesse et la conduire en ville. Elle ne revit à ce moment aucune de ses dames, pas même madame de Bacqueville, retenue sur la g*a- 1ère le Langeron^ et qui n'apprit qu'à ce moment la mesure qui la frappait (1). La princesse débarqua à dix heures du soir, et fut conduite au palais Durazzo, où les dames et les officiers modénais attendaient depuis plus de trois semaines. La princesse débuta en refusant leur service jusqu'à la veille de son départ, à cause de l'exigence de ses dames à obtenir des fauteuils pour s'asseoir devant elle. Ce furent les officiers du g'rand prieur qui y suppléèrent. La princesse reçut successivement le représentant du gouverneur général du Milanais et l'envoyé de Parme. Puis le sénat, craignant le mé-
(i) Desgrauges raconte encore une difficulté d'étiquette. Le 3^ dès six heures du matin , un maître de cérémonies de la République vint le trouver pour prendre les ordres de la princesse et offrir la plus brillante réception : il demanda que les députés du sénat fussent reçus assis. Desgranges, observant que ce n*était pas l'usage, déclara devoir en référer à M^'* de Valois qui, à trois heures, consentit à ce qu'ils prissent place sur des pliants à cause de la difficulté de se tenir debout sur un navire ballotté par les flots. Le 5, au palais Durazzo, la princesse refusa le laisser s'asseoir et accorda des pliants à ses six dames. Les gentilhommes cédèrent, mais celles-ci s^obstinant à réclamer des fauteuils, la réception fut déconmiandée.
410 LES nLLES DU RÉGEHT.
contentement du Régnent, fit de nouveaux efforts pour obtenir de la princosse qu'elle acceptât un bal et les fêtes dont on voulait Thonorer. Elle ne voulut pas céder, soutenant qu'elle devait être traitée en princesse du sanç et non pas en princesse modénaise (1). Les choses en restèrent donc là : mais il se présentait une bien autre affaire. Le résident de France, Chavigniy, n'avait aucun ordre pour verser entre les mains de Salvatico la dot de la princesse, sans la remise de laquelle il ne voulait pas recevoir la princesse (2). Le ministre modénais faisait un ^rand bruit à ce sujet. Le 8, il entra à minuit chez mademoiselle de Valois, et se répandit en plaintes amères devant madame de Villars. « Je ne puis reproduire à V. A. R., écrit-elle, la douleur et l'effroi de la princesse. Ghavigny dit n'avoir • reçu ni argent ni ordre. Le désespoir de l'envoyé augmenta, de façon que je fis sig'ne à M. de Ghavigny de l'emmener dans un coin où nous lui parlâmes de g'rosses dents. Cela lui en imposa. » On expédia un courrier à Modène; et la princesse ne voulut pas se mettre en route avant son retour, disant avec raison « qu'on ne pouvoit lui refuser de différer à la livrer sans sçavoir si on vouloit d'elle (3). » La réponse arriva le 8; le duc de Mo-
(1) Une lettre de Madame du 30 mai constate que c'est ainsi que le Régent avait entendu que les choses se passassent.
(2) Desgranges assure que le duc de Modène avait déjà disposé de c^tte 9omme.
(3) Buvat assure que la princesse assista à plusieurs fêtes ^ qu'elle
dène « faisoit sentir, au travers de la plus g'rande politesse, qu'un plus long* retardement lui seroit préjudiciable, mais qu'il acceptoit, ne doutant pas delà parole du roi (1). » Le départ eut lieu le il, « Enfin, s'écria madame de Villars, avec une satisfaction évidente, la princesse vientde partir à 4 heures du matin : ce n'a pas été sans une extrême affliction qu'elle s'est séparée des François et nous d'eUe (2). »
parut incognito à la procession du Saint-Sacrement, et qu'elle reçut du Sénat un don de 54 bassins de confitures (11^ ii4).
(i) M™^ de Villars ajoute : « Les bijoux enyoyés sont superbes; les dames assez aimables^ mais les équipages ne sont pas magnifiques. »
(2) Une lettre de Law à Dubois^ du 20 juin, lui annonce l'euToi des fonds par le roi à ChaTigny. Le Hégent avait été très-mortifié de ce contre- temps, a J'ai été très-en colère de Tennui -qui a empêcbé que votre dot n'ait pu être payée comme je l'avois ordonné^ écrit-il à sa fille le 22 juin. Faites-en mes excuses à M. le duc de Mpdène... Rien ne sera donc plus consolant pour moi que d'être assuré que vous vous trouvez heureuse...» •