‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, la̕bbesse de Chelles, la princesse de Modène, la reine dE̕spagne, la princesse de Conti, Mademoiselle de BeaujolaisChapitre 12 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Jeunesse de M"® de Chartres. — Elle est mise à Chelles. — Son goût pour le trayail. — Ses aspirations religieuses. — Maladie. — Retour au Palais-Royal. — Attitude de sa mère. — Le chanteur Cauchereau. — H. de Saint-Maixent. — Départ secret pour Chelles. — Elle prononce ses yœux. — Intrigues dans l'abbaye. — Elle va au Val-de- <îrâce. — Nommée abbesse de Chelles.

Nous avons à peine eu à mentionner une ou deux fois le nom de Louise-Adélaïde d'Orléans en racontant la vie de sa sœur. Les filles du Régnent se voyaient rarement ; elles se sentaient peu de sympathie' Tune pour Tautre ; Tintérieur de famille n'existait pas pour elles, et c*est seulement chez leur g^and'mère que Tune d'elles pouvait parfois rencontrer un peu de cette bienveillance maternelle qui doit tenir une place si précieuse dans les souvenirs de Tenfance. Nous avons vu comment le duc et la duchesse d'Orléans entendaient l'éducation de leurs enfants. Dès que M"' de Chartres eut une dissaine d'années (1), elle fut envoyée avec sa sœur

(1) Née le 23 août i 698.

de Valois , comme nous l'avons dit, à Tabbaye de Chelles, et M"" d'Huxelles nous a raconté au prix de quelles larmes et de quels g*émissements. Jusque-là elle avait mené une existence paresseuse et ennuyée au Palais-Royal, partag*eant les jeux de son frère et aussi ses études. Comme ce prince écoutait peu ou mal son précepteur, Tabbé de Montguut, celuici aimait à s'adresser à la jeune princesse qui suivait avec passion ses leçons et semblait prendre I déjà un intérêt tout particulier aux questions théolog*iques. Très- peu de jours après son entrée à Chelles, M"' de Chartres dut venir assister au mariage de la duchesse de Berry. Son père l'avait précisément envoyée dès le mois de juin au couvent pour éviter sa présence, mais elle devenait indispensable, nous l'avons dit, pour trancher une question d'étiquette. Les cinq années que la princesse passa à Chelles s'écoulèrent froides, monotones, uniformes ; ses parents n'allaient jamais la voir, et la jeune fille eut à lutter contre l'ennui , contre une vag'ue inquiétude qui la troublait presque inconsciemment et ne projetait aucun jour sur sa vie. Les idées religieuses heureusement ne tardèrent point à s'emparer avec assez d'intensité de son cœur, et elle trouva de pieux et intelligents secou]^s parmi les religieuses au milieu desquelles elle vivait. De bonne heure elle ne cacha pas l'intention, qui s'accentua plus nettement chaque année, de prendre le voile. Sa mère ne parut jamais avoir songé à combattre ce projet, bien loin de là ; seule Ma-

l'abb£sS£ de ghëlles. 273

dame s'y opposait de toutes ses forces : « Elle veut « se faire relig'ieuse, cela m'afHig^e et rejouit sa « mère, mais je suis bien sûre que tout le monde « finira par s'en repentir. J'ai fait tout mon possi- « ble ; il y auroit bien des choses à dire là-dessus, « mais qu'on ne confie pas à laposte(l). »0n dit que la mort du roi, cependant, produisit un revirement subit dans les projets de M"« de Chartres ; que Favénement de son père à la rég^ence modifia profondément ses résolutions en lui ouvrant des horizons nouveaux, des vues différentes. La pensée de jouer un rôle, de prendre une situation dig*ne de son nom et de son rang», de s'asseoir peut-être sur un trône, s'empara d'elle. Ne voyant nullement ses parents song'er à la retirer de Chelles, bien qu'elle eût alors dix-sept ans sonnés , et que sa place fût au Palais-Royal, n'étant plus soutenue*par la même ferveur relig*ieuse, elle tomba malade et les médecins indiquèrent comme unique remède de la retirer du monastère. Le Régnent se conforma à l'ordonnance de la faculté, mais en mettant d'abord sa fille à Montmartre, abbaye où nous savons que Madame et la duchesse d'Orléans se rendaient souvent (2), Dangpeau, en constatant ce fait, ajoute simplement : « Elle a changé, dit-on, le dessein qu'elle avoit de se « faire relig^ieuse (3). » La paresse de la duchesse

(1) Lettre du 45 juillet 1715.

(2) Dangeau^ 17 octobre 1715.

(3) Ibid.

d'Orléans et la conduite du Régent rendaient le séjour du Palais-Royal impossible pour sa fille ; elle y passait la journée, mais tous les soirs, à moins d'incidents particuliers, à six heures, la «princesse reprenait le chemin de Montmartre. On chercha alors à lui faire aimer le monde ; le Régnent remmenait volontiers dîner avec lui et sa femme à Sai^t-Gloud ; on lui apprit à danser, on la mena au spectacle, au bal, même au bal de TOpéra (1). On parla, au mois de décembre, de son mariagpe (2). La princesse se livra d'abord avec assez d'ardeur à ces nouveautés; elle s'adonna surtout passionnément à l'étude de la musique sous la direction du célèbre Gauchereau. C'était alors une personne vraiment accomplie. « Très-bien faite, pas mal de visage, elle « a de belles mains, un beau teint ; sa blancheur « et ses couleurs sont éclatantes et naturelles (3). » Madame ajoute le 31 mars 1718 : « Elle est fort et a^éable de sa personne , grande , bonne tource nure, le visagpe gracieux, la bouche belle, les « dents comme des perles ; elle danse bien, elle a « une jolie voix, elle connaît bien la musique, chante « à livre ouvert ce qu'elle veut, sans faire de gri-

(1) Elle y parut en loge aTec 8oa père et sa sœur de Valois^ le i 5 janvier 1716. (DangeauJ. Elle y retourna le 3 mars.

(2) Madame dément cependant ce bruit : « On n'a jamais songé à « la marier^ écrit-elle le 4 janvier 1716; il est vrai que le bruit en a « couruy mais les gens que la chose intéresse n'en ont pas eu Tidèe. »

(3) Lettre du 16 jagivier 1716. Le 4 du mômemois^ Madame écrivait déjà : « C'est elle qui doit être religieuse^ et pour la figure^ comme pour la taille^ c'est la plus jolie de toutes, p

l'abbbsse de ghblles. 275

a maces : elle a une éloquence naturelle, et le natu- « rel fort bon ; elle aime tout ce qu'elle doit aimer. n Je la chéris tendrement , et il n'est pas difficile de « l'aimer, car elle le mérite bien. » Ailleurs elle dit encore : « Je n'ai vu de ma vie de plus belles dents ; « ce sont comme des perles qu'on vient de tirer « d'un écrin (1).» Mais elle avait des allures trèsindépendantes, très-vives : <c Elle danse bien, avait « dit Madame dans une lettre du 12 août 1716, elle 0 chante encore mieux ; elle a une voix étendue et « belle ; elle déchiffre la musique à livre ouvert « et comprend parfaitement l'accompagpnement. ce Elle chante sans faire de grimaces. Elle persiste « fortement à se faire religieuse, mais je ne pense ce pas qu'elle en ait la vocation, car elle a tous les « goûts d'un garçon : elle aime les chiens, les che- « vaux, la chsu^e, les coups de fusil; elle ne craint « rien au monde et ne se soucie nullement de ce « qu'aiment les femmes. Elle ne se préoccupe peus « du tout de sa figure, quoiqu'elle ne soit pas laide « et qu'elle soit bien formée. »

On place à cette époque de la vie de M"« de Chartres, et pour expliquer son retour aux idées religieuses^ deux anecdotes qui ne reposent, croyonsnous, sur aucun fondement sérieux, mais que nous raconterons brièvement ici à titre de renseignement et parce qu'ils trouvent d'ailleurs place , la première surtout, dans la plupart des chroniques. Au

(i) Du iO uoTembre 1718.

momenl où la princesse était le plus lancée dans les distractions mondaines^ fréquentant les bals et la comédie ou TOpéra, elle assista à une représentation d'i4/y^. Le chanteur Gauchereau, qui lui avait donné ses leçons, se surpassa, et excita tellement l'enthousiasme de sa royale élève qu'elle donna avec une ardeur peu commune le sig*nal des applaudissements, et, déjà souffrante depuis quelques jours, ne pouvant résister à une si vive émotion, elle tomba évanouie dans la loge (1). Gomme on ramenait la princesse dans les appartements du Palais-Royal, montant encore d'un pas mal assuré, elle aurait fait une chute dont les conséquences auraient été très-graves sans le secours d'un des pages du roi, le chevalier de Saint-Maixent qui se précipita vers elle. Quelque temps après ce même page aurait eu le bonheur de lui sauver la vie dans une chasse au prix d'une blessure qui parut d'abord mortelle, et cet accident aurait été le commencement d'un petit roman qui, si on avait accédé aux vœux de M"® de Chartres, aurait abouti à un mariage , mais que la résistance obstinée du Régent rompit. De là serait revenu à M"® de Chartres le désir d'entrer au couvent.

Les faits contredisent absolument ces romanes-

(1) Duclos raconte que c'est à la suite d'un morceau très-passionné chanté ayec une rare ardeur par Cauchereau, dont la beauté est connue^ ({ue M^^" d'Orléans transportée s'écria en battant des mains : « Ah! mon cher Cauchereau ! » Il ajoute que la duchesse trouva « l'expression (le sa fille trop expressive. i»

l'abbessb de ghelles. 277

ques incidents, et me les font tenir pour absolument imaginaires. Jamais en effet la princesse ne renonça à ses projets. Si, au mois d'octobre 1715, Dangeau constate le bruit que M"' de Chartres aurait subitement changée de dessein, dès le 23 décembre il mentionne qu'au contraire « elle persiste de se « faire relig^ieuse, » et il ne parle presque jamais depuis lors d'elle sans insister sur la persévérance de sa vocation. Peu de jours après son premier bal de l'Opéra, Dang'eau ajoute : a Elle persiste dans a l'envie de se faire religieuse et paroît dans la « dévotion plus que jamais (1). » Le 3 mars il dit: ft Malgré tous les divertissements qu'on lui donne, « elle persiste à vouloir être religieuse. » De son côté Madame n'est pas moins explicite : « Elle per- « siste fermement à se faire religieuse, » écrit-elle le 12 août 1716. Mais s'il faut chercher une cause étrangère, ayant influé sur la décision de M"' de Chartres que nous voyons toujours également résolue à prendre le voile, il faut la demander à sa mère et aux intrigues de cette princesse qui voulait marier sa fille à son neveu, le prince de Bombes, fils aîné du duc du Maine, plus jeune de deux ans que M"* de Chartres.

Nous savons avec quelle ardeur la duchesse d'Orléans aimait tout ce qui touchait à sa famille, et combien elle était attachée à sa sœur du Maine. Celle-ci souhaitait vivement une union qui la rap-

(1) Du -25 février 17 i 6.

278 LES FILLES BU RÉGBIfT.

prochait du Régent, et qui devait lui faire espérer une certaine influence pour rétablir l'équilibre singulièrement rompu au préjudice du duc du Maine. La duchesse d'Orléans embrassa donc avec empressement ce projet que seule sa seconde fille pouvait, vu son âge, satisfaire. Celle-ci tenait à sa vocation et ne se sentait nullement entraînée vers le fiancé que Ton voulait lui imposer. Il est évident que son père ne se souciait pas de ce mariage, car autrement elle aurait eu du mal à y résister victorieusement. Sa mère cependant insistait avec un véritable acharnement, et ne se gênait nullement pour faire sentir à sa fille que les suites de son mécontentement pourraient se faire péniblement sentir pour elle. M"« de Chartres s'en ouvrit probablement à sa grand'mère qui ne paraît paç avoir voulu prendre ostensiblement parti , bien que son opinion fût facile à deviner d'après la haine qu'elle portait à tout ce qui sentait la bâtardise; mais elle dut certainement l'encourager secrètement , et on le sent, par ces lignes que la vieille princesse écrivait le 9 octobre 1718 : « Ce qui a porté la pauvre demoiselle d'Orléans à c se faire religieuse, c'est tout simplement le peu « d'affection qu'elle a trouvé auprès de sa mère « et la peur qu'elle a eue qu'on ne la tourmentât « afin d'épouser le fils aîné du duc du Maine : elle « a mieux aimé se retirer du monde que s'exposer « à attirer sur elle toute la haine de sa mère. » On conçoit qu'un tel intérieur fût devenu impossible à habiter, d'autant plus que la duchesse d'Orléans

l'abbbsse de chelles. 279

feignit alors de caresser davantage sa fille de Valois pour pouvoir traiter plus rudement M"«d'Orléans, et comme M"« de Valois avait un caractère détestable, la partie n'était pas ég*ale et rendait la vie véritable* ment cruelle pour celle qui n'aurait volontiers renoncé à la vie relig^ieuse que pour trouver dans sa famille une douce et facile existence, qu'elle méritait bÎQn d'après le portrait que nous a laissé sa grand'mère.

Mlle (Je Valois était plus jeune de trois ans. Madame nous en trace un portrait peu sympathique et qui ne paraît nullement chargée : « Elle n'a au- (( cun bon mouvement ; elle ne s'inquiète nuUetf ment de sa mère et très-peu de son père ; elle me « déteste plus que le- diable, elle hait toutes ses <i sœurs ; elle est fausse, menteuse et terriblement c( coquette ; en somme elle nous donnera à tous « bien du chag*rin. Je voudrois qu'elle fût déjà « mariée dans une cour étrang'ère, afin que l'on « n'en entendît plus parler (1). » Un pareil carac* 1ère n'était pas fait pour rendre plus agréable le séjour du Palais-Royal à sa sœur. Entre elle et sa mère, froissée de la résistance de M"« d'Orléans au projet de mariage avec le prince de Bombes, la vie devait réellement devenir intenable, et cette situation était très-propre à développer dans l'esprit de celle qui en était victime des idées de retraite religieuse. Madame nous le dit sans aucun détour : « Ce n'est

(4) Lettre du 25 mars 1718.

(( point par jalousie pour sa sœur que ma petitece fille se fait religieuse , mais par crainte d'être « tourmentée par sa mère et sa sœur, qu'elle re- « doute fort, et où elle n'a point tort. Elle n'aime ce point les personnes qui sont en g^rande faveur « auprès de sa mère, et elle ne peut se résoudre à la « flatter ; elle ne fait point non plus grand cas du « frère de sa mère : telle est la source de leur ziza- « nie (1). » A ce moment cependant M"« d'Orléans aurait encore pu demeurer dans le monde et contracter un mariag^e convenable auquel sa grand' mère aurait certainement prêté volontiers les mains. « Un prince d'Anhald, écrit celle-ci le « 14 octobre suivant, est extrêmement amoureux « d'elle, mais il n'y a pas de risque qu'il s'en fasse « aimer. »> Mais qu'espérer en effet d'après ce croquis de Madame : ex II n'est pas mal bâti, mais il est « réellement fort laid, et il s'imagine avoir de la « beauté. Il est épris de ma petite-fille, M"« de « Chartres; lorsqu'il la voit, il fait des grimaces « telles que bon gré mal gré, on ne peut s'empêa cher de rire (2). » La résolution de la princesse était d'ailleurs extrêmement ferme : « Si on con- « trarie sa volonté à cet égard, dit Madame (3j, a elle menace de tomber dans le désespoir, et elle ce est capable de se tuer, car elle a du courage et

(1) Lettre du 1«' octobre I7i7.

(2) Lettre du 21 janvier 1716.

(3) Lettre du 31 mars 1718.

l'abbfsse de ghelles. ^81

« ne craint pas la mort. » Les sentiments d'inimitié que M"* d'Orléans portait au duc du Maine étaient la cause déterminante de la froideur hostile de sa mère qui aimait avec aveuglement ce frère dans lequel elle aurait voulu voir Fhéritier légitime du trône. C'est même ce qui détermina, après rentrée de la princesse au couvent, une brouille- complète. Madame raconte plaisamment l'incident qui, par sa faute, amena ce résultat fâcheux, mais nullement inattendu : a J'ai sans le vouloir, écrit-elle le 15 mars 1719 , « brouillé la religieuse de Chelles avec sa mère, « M"' d'Orléans. Je reçus au commencement de « l'affaire du duc du Maine une lettre de ma fille. « Je lus dessus le nom de M"** d'Orléans; je ne pen- (( sois pas à celle qui est au couvent et qui a aussi « maintenantle titre de Madame.Jel'envoyaidesuite « à la femme de mon fils. Or, cette lettre étoit pré- « cisément la réponse à une lettre de notre reli- « gieuse , qui avoit dit à l'allemande sa façon de (f penser sur le duc et la duchesse du Maine, et qui « avoit fini par plaindre son père d'être le beau-frère « du duc du Maine, et d'avoir contracté un mariage « insensé, et qui étoit aussi nuisible en tous points, a On peut deviner facilement que la réponse de ma « fille a causé un grand vacarme. Je suis bien fô- « chée d'avoir commis cette étourderie. »

Mais revenons en arrière. Nous avons vu que malgfré les efforts du duc d'Orléans qui aurait voulu conserver sa fille au monde, celle-ci persévéra tou-

28S LES FILLES DU WtoENT.

jours dans ses idées de retraite (1). Le Régnent cherchait dans le mariage un argument contre la ténacité de sa fille, mais aucun prince ne se présentait capable de l'entraîner par un vif sentiment. Le bruit courut^ à la fin de Tannée 1715, de son union avec le chevalier de Saint-Georges , mais nous avons vu Madame démentir positivement le fait en ajoutant que «c les gens que la chose intéresse (c n'en ont pas eu l'idée. » Il paraît que la princesse voulut abréger toutes ces luttes en mettant brusquement fin au combat qu'elle avait à soutenir.

« M"^ d'Orléans, écrit Dangeau à la date du « 14 novembre 1716, qui étoit avec Madame à « Saint-Gloud, lui demanda permission d'aller à « Ghelles où elle vouloit faire ses dévotions. On lui a permit d'y aller. Elle ne mena avec elle que « M"' des Bordes, sa sous-gouvernante, qui comp- (( toit la ramener le soir; mais Mademoiselle la « renvoya et écrivit à M"* la duchesse d'Orléans « par elle qu'elle avoit toujours eu le dessein de se « faire religieuse à Ghelles, qu'elle y. étoit résolue « plus que jamais, et qu'ainsi elle avoit pris le parti « d'y demeurer pour n'en plus sortir. » Une lettre de Madame nous a conservé heureusement tous les détails de cette scène (2). « Jamais, écrit la prin- (( cesse, je n'ai vu cette abbesse plus gaie que le a jour où elle prit cette résolution et la déclara

(1) Lettre du 4 janvier i71ft.

(2) Cette lettre est du i5 septembre 4720.

l'abbbssb db ghellbs. 283

« à sa famille. Elle avoit été se promener à cheval

<c avec sa sœur et ne s'étoit pas de long*temps aussi

« bien divertie, du moins en apparence. A huit

« heures du soir elle vint chez moi avec sa mère,

(c et nous jouâmes jusqu'au souper. Après le sou-

« per je proposois de jouer encore, mais Mp^ d'Or-

c léans me pria de passer dans mon C8d)inetet

« M"® de Chartres nous y suivit. Et cette jeune perr

« sonne tombant à nos genoux nous supplia de la

a laisser aller à Ghelles y faire ses dévotions. Je lui

« dis : — Ma fille, on peut faire partout ses dévo-

u tions ; l'endroit est parfaitement indifTérent ; la

« préparation de T&me est l'essentiel. — Elle se tint

« toujours à genoux et réitéra ses instances. Je dis

(( à sa mère : — Décidez; voulez- vous que votre fille

a aille à Ghelles ou non ? — M"' d'Orléans me ré-

a pondit : — On ne peut l'empêcher d'aller faire

« ses dévotions. — La jeune personne y alla donc

(K le lendemain à sept heures du matin, et elle ren-

'^ voya le carrosse tout de suite avec une lettre

(( adressée à son père, à sa mère et à moi, où elle

n prenoit congé de nous en nous déclarant qu'elle

« ne sortiroît plus de ce couvent. M"* d'Orléans, qui

« aime beaucoup les couvents, n'en est pas affligée.

« Selon elle, le plus grand bonheur est d'être reli-

« gieuse; pour moi, je trouve que c'est le plus grand

(( de tous les malheurs. i>

Buvat nous fournit quelques autres détails en nous donnant la date exacte de cette démarche décisive, le 7 septembre. « Il paroît qu'elle entra dans

284 LES FILLES DU r£GENT.

« Tabbaye sans prévenir et qu'étant parvenue de « l'autre côté de la grille, elle dit aux domestiques « qui Tavoient accompag^née qu'ils pouvoient s'en « retourner à Paris, parce qu'elle étoit résolue de « finir ses jours avec ces dames. » Le lendemain, le Rég'ent accourut à Chelles en chaise de poste (1), mais ses eCTorts se brisèrent contre l'invincible résolution de sa fille; elle saisit même, assure -t-on, cette occasion pour lui parler sévèrement sur sa vie, en lui représentant ce scandale incessant comme une des principales causes la déterminant à entrer en religion.

Nous ne savons aucun détail sur les premiers mois de séjour de M"' d'Orléans à Chelles, sinon que sa résolution s'affermit de jour en jour. Dangeau, si exact dans ses remarques, n'enregistre aucune visite ni de son père, ni de sa mère, ni de Madame, dont la correspondance même est assez pauvre en renseignements pour cette période. Saint-Simon en parle également très-légèrement : on sent que c'était un sujet peu agréable au Palais-Royal. « M"' de « Chartres (2) ayant persévéré longuement à vou- « loir être religieuse, contre le goût et les efforts (( de M. le duc d'Orléans, il consentit enfin qu'elle « prît l'habit à Chelles. M. le Duc et M"' la Duchesse « y allèrent et n'y voulurent personne. L'action fut « ferme et édifiante, et tout s'y passa avec le moins

({) Bu^at.

(2) Saint-Simon avait continué à la dénommer ainsi.

l'abbesse d]*: guellbs. 285

« de monde elle plus de simplicité possible.)) La prise d'habit eut lieu le 31 mars 1717, — mardi de Pâques. D'après la décision du Rég'ent, déclai^ée seulement le vendredi précédent, il ordonna « que personne n'y aille (1 )• » La duchesse d'Orléans demeura juste à Chelles le temps de la cérémonie : « Le duc « et la duchesse, répète Dangeau à cette date, ont « défendu atout le monde d'y aller. » Plusieurs mois se passent ensuite sans que la princesse revît aucun membre de sa famille. Au commencement de septembre, le Rég'ent se décida à venir à l'abbaye, et il essaya encore de faire revenir sa fille sur sa résolution, car Dang*eau constate « qu'elle continue dans sa vocation (2).» La duchesse de Berry fit ég^alement ce voyage quelques jours après, et le fidèle Dangeau, en l'enregistrant, apprécie dans le même sens la disposition d'esprit de la nouvelle religieuse (3). Il paraît que la duchesse avait été chargée de déterminer sa sœur à se laisser nommer abbesse de Montmartre, et qu'à cette condition elle aurait été autorisée à prononcer ses vœux immédiatement. Mais M"' d'Orléans ne pouvait avoir envie d'accepter un poste qui l'aurait mise constamment en rapport avec sa mère ; elle pressentit naturellement un piège et des difficultés incessantes, et elle n'eut point de peine à refuser, mais du moins se

(1) Dangeau. Le duc d'Orléans fixa la pension de sa fille à 10,000 livres et lui remit en outre une certaine somme entre les mains.

(2) Le 8 septembre 1717.

(3) Le 25 septembre.

donna-l-elie le mérite de répondre simplement : « qu'avant de song'er à commander, il falloit qu'elle « apprit à obéir (1). »

Pendant Thiver qui .suivit la prise d'habit, Mademoiselle d'Orléans reçut une fois la visite de son père (2) et une fois celle de sa grand'-mèreO). Dans dès deux circonstances, elle affirma plus que jamais ses intentions, et, à Madame, elle adressa la pressante prière d'obtenir qu'on lui laissât prononcer ses vœux pour Pâques. Il paraît que celle-ci s'acquitta de la commission, car Dang*eau mentionne, à la date du 20 avril, que le duc d'Orléans autorisa sa fille à faire sa profession dès qu'elle aurait accompli sa vingtième année, c'est-à-dire au mois d'août suivant ; mais il paraît qu'elle redoutait tellement un changement de la part de son père quielle se flt délivrer une permission écrite et sig'née de lui. Cependant Madame nous apprend que, le 19 juillet, le Régent se rendit encore à Chelles, ayant emmené avec lui le cardinal de NoaîUes, pour tenter un suprême effort auprès de sa fille, mais qu'il la trouva plus déterminée que jamais.

En mai et au commencement du mois d'août (4), nous voyons la duchesse d'Orléans aller à Chelles. En présence de l'insistance de la princesse et des

(1) Dangeau. *

(2) Le3janTiei» i7i8*

(3) Le 10 féTriePé Elle reçut encore le due et la duchesse de Lorraine le 10 et le 23 mars.

(4) Le 10 mai et le 2 août*

l'abbs8SS de ghelles. 287

promesses solennelles, il n'y avait plus à résister et la profession des vœux fut fixée au mardi 20 août. Les auteurs du temps disent quelques mots à peine de cette cérémonie : Saint-Simon la mentionne en une seule ligne. Dangeau est heureusement plus prolixe : « Mademoiselle fit sa profession à Ghelles , et édifia tout le monde par la dévotion, le courage et par la joie qu'elle témoigna dans cette occasionlà. Elle a résisté et aux lettres de Madame (1), et aux prières que M. Terrât (2) lui fit encore le matin de la part de M. le duc d'Orléans. Beaucoup de dames de Paris étoient venues à cette cérémonie. Il n'y avoit ni princes ni princesses; les sœurs de M"* d'Orléans ne se dérangèrent même pas pour y venir. » Buvat nous apprend que le cardinal de Noailles officia et prononça « un superbe discours. » Il ajoute qu'à cette occasion, le Régent donna à l'abbaye 100,000 livres comme dot de sa fille, 30,000 livres pour libéralités à sa disposition et il lui continua 10,000 livres de pension annuelle. MgusîI ne voulut pas venir assister à la profession de sa fille (3). Madame ne voulut pas non plus paraître à cette cérémonie ; le jour même elle écrivait : (( J'ai le cœur tout troublé aujourd'hui quand je « pense que c'est ce jour que notre pauvre M*'* d'Or- « léans fait sa profession. Je lui ai représenté tout

. J I Ml II I ■ T - I ■ ■ ^

(1) « Elle veut être religieuse malgré ma volonté. » (Lettres du 20 mars 1712.)

(2) Chancelier de ce prince.

(3) Lettre de Madame^ du 6 septembre 1718*

« ce que j'ai pu imaginer afin de la détourner de « cette mauvaise résolution (1). »

Quand on a lu le récit des circonstances qui ont accompag'né et surtout entravé la résolution de M"' d'Orléans, il me parait difficile de n'y point reconnaître une vocation religieuse incontestablement sérieuse. Tout était réuni pour lui faire prendre une autre direction. Le milieu où elle était née, ses parents indifférents aux choses religieuses, sa sœur lancée sur la voie la plus fâcheuse, le monde qu'elle fréquentait, les ardentes résistances de son père, ses supplications mêmes, la désapprobation sévère de sa grand'mère, la possibilité de contracter une brillante un ion , tout semble avoir combattu une détermination qui s'accentua, au contraire, lentement, graduellement, ainsi que fort heureusement le journal de Dangeau nous permet de le constater. Aussi, je ne peux m'empêcher de m'étonner de Taigreur injuste avec laquelle Saint-Simon apprécie cette pieuse résolution, quand il dit qu'elle se fit « religieuse par humeur, par enfance et fantaisie, » ce que Duclos et Soulavie répètent avec empressement après lui. Je crois au contraire que M"* d'Orléans fut parfaitement sincère ; qu'elle y fut poussée par la vue des désordres de son père, par Tinconduite plus scandaleuse encore de sa sœur ; que

(\) Le 6 septembre elle écrivait encore : « Personne n'a envie de s'affliger au point de pleurer^ et c'est ce qui me seroit arrivé si j'avois assisté à sa profession. »

l'abbbsse de guslles. 289

rindifîérence bientôt haineuse de sa mère la décou* ragea et lui enleva le désir de lutter dans un monde où Madame constituait pour elle toute sa famille, son conseil et son abri ; qu'elle espéra enfin trouver le repos et la sécurité à l'ombre du cloître. Ce sont certainement les seules pensées qui ont pu la diriger à travers les années 1716, 1717 et 1718, pendant les-» quelles elle eut à soutenir une lutte presque quotidienne, pensées élevées, respectables et d'autant plus touchantes qu'elles se révélaient spontanément dans le cœur d'une des filles du Régent. Ce n'est certes pas au Palais-Royfid qu'elle aurait pu, sans une action de la Grâce, prendre ce goût pour les choses de Dieu. Je crois donc qu'elle entra à Ghelles avec un amour vrai et sincère de la religion et sans arrière-pensée. Maintenant nous allons la voir se transformer et subir une influence dont la cause nous échappe, à moins de la demander uniquement à l'instabilité des résolutions humaines. Tant qu'elle eut à lutter, la pensée religieuse la domina, en absorbant tous les autres sentiments ; mais, du jour où la princesse eut triomphé de tous les obstacles, du jour où la grille du cloître fut retombée à jamais sur elle, en mettant une barrière infranchissable désormais entre le monde et elle, il se produisit peut-être dans son âme un secret mouvement qui lui donna le désir de recouvrer un peu du pouvoir qu'elle perdait par son abnégation. La princesse, après quelques mois de retraite, se réveilla ambitieuse, ardente, janséniste, amie des choses du

290 I^S FILLES DU EÂGBIfT.

monde ; elle justifia enfin pleinement le sévère portrait tracé par Saint-Simon, et dont nous avons tout à l'heure emprunté la première ligne seulement : « Elle ne put durer qu'en régnant, où elle <r étoit venue pour obéir. L'abbesse, fille de beau- « coup de mérite, sœur du maréchal de Villars, se a lassa bientôt d'une lutte où Dieu et les hommes « étoient pour elle, mais qui lui étoit devenue ina supportable et qui troubloit toute la paix et la « régularité de la maison. »

Mademoiselle d'Orléans pritle nom de sœur Sainte- Bathilde (1). Peu de jours après sa profession elle fut nommée sacristine : « Je suis bien aise, écrit Ma* « dame le 18 septembre, qu'on lui ait donné quel- « que chose à faire ; cela chasse la mélancolie et (( éloigne l'ennui. » Ces mots sembleraient laisser supposer qu'au bout de peu de temps la princesse éprouva le sentiment de réaction doiit nous venons de parler, et que, n'ayant pas à lutter, elle sentit du vide autour d'elle et l'envie de ressaisir une certaine autorité. Le 11 septembre, elle reçut son père qui se montra très-satisfait de ses dispositions (2). Au mois de novembre elle fut assez gravement atteinte de la petite vérole (3). Quelques jours auparavant elle avait fait un acte qui me semble la première manifestation de sa nouvelle attitude, et du parti qui

(i) Lettre deMadame^ du 6 septembre 1718.

(2) Dangeau.

(3) Dangeau ^annonce le 20^ et constate sa convalescence le 4 décembre.

l'abbbsse de guelles. 291

se formait à Ghelles en sa faveur. Elle forma appel au concile futur, pour les graves questions théologiques alors pendantes, avec sept ou huit religieuses de Tabbaye (1). Cette démarche n'était pas de nature à passer inaperçue.

L'abbesse de Ghelles était, comme nous l'avons dit, sœur du maréchal de Yillars. C'était une femme de beaucoup de mérite, nous assure Saint-Simon, et qui ne devait pas voir d'un très-bon œil Mademoiselle d'Orléans, puisqu'elle était sœur de la duchesse de Berry qui venait, cette année même, de traiter le maréchal avec une rudesse blâmée par toute la cour. L'appel comme d'abus que nous venons de men-^ tionner constate, dès les premiers temps, l'existence d'un parti qui, devinant l'avenir à l'heure même peut-être où la princesse n'avait réellement encore aucune idée ambitieuse, l'entoura et travailla à lui donner la pensée de devenir la maîtresse. Il semble qu'il n'ait pas fallu longtemps pour persuader à Mademoiselle d'Orléans que la première place à Chelles lui conviendrait. Le père Ledoux, prieur, prenait une part active à ce petit complot. M™« de Yillars sentit promptement les difBcultés de la situation; inflexiblement attachée à la règle, la Voyatït souvent mise en péril par la nouvelle relîgfieuse qui n'était pas aussi profondément qu'elle imbue de ses exigences et de ses nécessités, l'abbesse se montra plus d'une fois inquiète et taquine. La

(i) Dangeau, lOnoTembre i748.

princesse essaya de fermer les yeux, de tourner les choses en plaisanterie ; mais elle avait compté sans ses alliées volontaires qui souhaitaient un éclat qui pût précipiter les choses et les favoriser en imposant à leur nouvelle sœur une position qu'elle leur devrait. On comprend qu'au bout de peu de semaines le couvent, d'ordinaire si paisible, fut en proie à une véritable effervescence. L'abbesse essaya d'abord de résister en se sentant soutenue par les vieilles relig*ieuses ; mais les jeunes s'insurgèrent peu à peu, assurées d'avance du succès. M""« de Villars rompit avec le Père Ledoux et les choses s'envenimèrent véritablement. Elle se lassa bientôt, comme vient de nous le dire Saint-Simon, « d'une a lutte où Dieu et les hommes étoient pour elle cependant. » Le 29 mars 1719, Dang*eau mentionne pour la première fois le bruit qui courait à Versailles au sujet du remplacement probable de M""" de Villars. Quelques jours après, la princesse, n'y tenant plus , recourut à son père , en le priant d'intervenir, le séjour de l'ed^baye ne lui étant plus possible avec de pareilles complications (1). Il y courut aussitôt : « Le duc d'Orléans alla voir sa fille à <c Ghelles, écrit Dangeau à la date du 12 avril ; le « cardinal de Noailles s'y trouva, et presque tout le (( monde crut que Mademoiselle avoit été déclarée « abbesse et qu'on donnoit 12,000 livres de pension

(1) Madame elle-ménie écrit le 28 mai : « Ma petite >fille ne pouvoit supporter la hauteur de son abbesse. »

l'abbbsse db chellbs. 293

a à r8d)besse qui lui cède la place ; cela n'est point « fait encore, ajoute-t-il, mais il y a grande appa- « rence que cela se fera bientôt,» L'affaire fut effectivement décidée ce jour-là, et M"* de Villars accepta cette pension, avec un logement à l'abbaye de Pantliemont, près de l'hôtel de son frère, comme un dédommagement suffisant. Il fut convenu que, pour éviter les froissements des derniers temps du séjour. Mademoiselle d'Orléans se retirerait au ValdeTGrâce(21 avril), jusqu'à l'arrivée de ses bulles et à la reddition des comptes de M"' de Villars (1). Madame vit ce changement avec assez de satisfaction (2j, mais il paraît que la duchesse d'Orléans en conçut un violent dépit, ayant constamment soutenu M"' de Villars contre sa fille, parce que le maréchal était un des partisans les plus dévoués du duc du Maine : « La nouvelle abbesse a eu une grande que- « relie avec sa mère, écrit Madame le 5 mai; elle dit a qu'elle ne pardonnera jamais à sa fille d'être conff venue avec le duc à son insu de se faire abbesse. « La religieuse répondit que puisque, sa mère avoit a toujours pris contre elle le parti de l'ancienne « abbesse, on ne lui avoit pas confié ce secret, car « elle s'y seroit opposée. Alors la mère s'est mise

(1) Dangeau. — Bu^at.

(2) Elle alla voir sa petite-fille au Val-de-Grâce le 22 avril : a Je ne « crois pas^ écritrelle^ qu'il y ait eu jamais une abbesse aussi jeune que « ma peiite-fille. » Le 16 mai^ elle dit encore : « M™^ d'Orléans ne peut « souffrir Tidée que la sœur du maréchal de Villars soit obligée de ce- « der à la fille de mon fils; ce qui pourtant^ selon moi> n'est pas incon- « Tenant. »

« à pleurer amèrement ; elle a dit qu'elle étoit bien a malheureuse avec son mari et ses enfants, que a son mari étoit l'homme le plus injuste du monde, « puisqu^il tenoit captif son beau-frère , Fhomme ce le meilleur et le plus pieux du motide, un saint, « et que Dieu l'en puniroit. La fille ayant répondu « qu'elle se taisoit par respect, la mère est deve- « nue encore plus furieuse. »

Le H mai, M"* de Villars quitta Chelles pour s'établir provisoirement chez son frère (1). Immédiatement après les religieuses élurent Mademoiselle d'Orléans et un courrier fut expédié à Rome pour obtenir promptement les bulles de confirmation (2). Le 23, elle reçut la visite du roi ; le lendemain un g*rand dîner eut lieu, et le surlendemain elle monta en carrosse pour se rendre dans son abbaye. Sa mère se décida à lui donner à dîner, en route, à Bagnolet. Le duc d'Orléans y vint également. Dans la soirée la nouvelle abbesse partit accompagnée de sa sœur de Valois et de M"" d'Épinay, l'une des dames de la duchesse d'Orléans. Elles trouvèrent un souper préparé , et ces deux dernières repartirent aux lueurs d'un très-beau feu d'artifice préparé par les soins de la nouvelle abbesse (3). 11 ne paraît pas que Mademoiselle d'Orléans ait songé à quitter son monastère pour venir assister aux derniers mo-

(i) Dangeau.

(2) Madame^ lettre du 13 mai.

(3) Dangeau^ à la date du l«r août.

l'abbesse db chelles. 295

ments de sa sœur de Berry. Quelques jours après la mort de celle-ci , le Régent vint à Chelles ; il donna à sa fille cent mille livres « pour payer les <i dettes du monastère et faire quelques accommo- « déments dans la maison. »

Les bulles étaient arrivées de Rome le 16 juin (1), mais la malctdie et la mort de la duchesse de Berry retardèrent naturellement la cérémonie de la bénédiction de Fabbesse qui n'eut lieu que le 14 septembre. Elle fut très-pompeuse : cette fois Madame et le duc d'Orléans y assistèrent avec M"« de Valois. La vieille princesse nous en a tracé une relation détaillée qui doit trouver ici sa place.

« Je vous ai promis de vous raconter mon vôyag^e a à Chelles. Je partis jeudi à sept heures, avec la « duchesse de Brancas, M**' de Chasteautier et « M"* de Ratzamhausen ; nous arrivâmes à dix a heures et demie. Mon petit-fils le duc de Chartres « étoit déjà arrivé ; mon fils arriva un quart d'heure tf après, et puis M"® de Valois. M"' d'Orléans s'étoit « fait saig*ner tout exprès pour ne pas venir (2) ; « elle et l'abbesse ne sont pas très-bonnes amies, « et d'ailleurs son extrême paresse l'auroit empê- « chée de se déplacer et de se lever un peu de bonne « heure. Nous dlâmes à l'ég'lise : le prie-Dieu de « l'abbesse étoit placé dans le chœur des relig^ieu- « ses ; il étoit en velours violet tout couvert de fleurs

(1) BuTat.

(2) Dangeau nous dit qu'elle dîna à Bagnolet.

« de lis d'or ; mon prie-Dieu étoit contre la baliis- « trade ; mon fils et sa fille étoient derrière la chaire, « car les princes du sang ne peuvent s'agenouiller « sur mon tapis, c'est un droit réservé aux petits- « fils de France. Toute la musique du roi étoit dans a la tribune ; le cardinal de Noailles dit la messe. « L'autel est fort beau : il est formé de marbre noir c( etblanc; il y a quatre belles statues de marbre blanc a représentant de saintes ai>besses ; une ressemble « si fort à notre abbesse qu'on croiroit que c'est <c son portrait ; elle a cependant été faite bien avant « que ma petite-fille fût née , car elle n'a que vingt « et un ans. Douze moines de son ordre, revêtus de « superbes chasubles^ vinrent pour servir la messe, a Après que le cardinal eût lu l'épître, le maître « des cérémonies entra dans le chœur des reli- « gieuses et ramena l'abbesse; elle vint de fort bon « air, suivie de deux abbesses et d'une demi-dou- « zaine de religieuses de son couvent; elle fit une «t grande révérence à l'autel et à moi , et s'age- <c nouilla devant le cardinal, qui étoit assis dans une ff grande chaise à bras devant l'autel. On apporta « en cérémonie la confession de foi qu'elle lut, et a après que le cardinal eut récité beaucoup de « prières, il lui donna un livre qui contenoit la « règle de son couvent. Elle revint ensuite à sa « place, et après qu'on eût lu le Credo et l'offertoire, a elle vint à l'offrande accompagnée de l'abbesse « et de ses religieuses. On apporta pour offrande a deux grands cierges et deux pains, dont Tun

l'abbbsse de gheujss. 297

a étoit doré et Fautre argenté. Après que le car- « dinal eut communié, elle revint s'agenouiller « devant lui, et il lui donna la crosse. Il larecon- « duisit à son siège, non pas à son prie-Dieu, mais « à son siège d'abbesse, qui étoit une espèce de a trône surmonté d'un dais de princesse du sang « avec des fleurs de lis. Aussitôt qu'elle y fut placée, a les trompettes et les hautbois se firent entendre, « et le cardinal, suivi de tous ses prêtres, se plaça « auprès de l'autel du côté gauche, sa crosse dans <c la main, et on chanta le Te Deum. Toutes les « religieuses arrivèrent ensuite deux à deux, et « elles vinrent témoigner leur squmission à leur « ai>besse , en lui faisant une grande révérence. a Gela me fit souvenir des honneurs qu'on rend à « Atys lorsqu'on le fait grand-prêtre de Cybèle, car « on vient aussi deux à deux le saluer. Je croyois <x qu'on alloit chanter comme dans l'opéra. Après « le Te Deum nous entrâmes dans le couvent, et, u à midi et demi , nous nous mîmes à table, mon « fils, mon petit-fils le duc de Chartres, la princesse « Victoire de Soissons, la jeune demoiselle d'Au- « vergne, fille du duc d'Albret, et les trois dames « qui étoient avec moi. L'abbesse se mit de son <c côté, dans son réfectoire, à une table de quarante « couverts, avec sa sœur. M"* de Valois, les deux « dames qui l'accompagnoient, douze abbesses et « toutes les autres religieuses du couvent. G'étoit « drôle de voir toutes ces robes noires autour de la « table. Les gens de mon fils servirent un très-

398 LBS FILLES BU RiGENT.

« beau repas ; on laissa le peuple piller le dessert a et les confitures après que le dîner fut fini. » Dang*eau nous apprend qu'il y eut des tables pour plus de six cents couverts; Buvat enreg^istre le même chiffre, en ajoutant qu'il y eut vingt-quatre tables également servies avec magnificence (1). Le surlendemain, la nouvelle abbessea rég*ala splendi* dément » la communauté, secondée par les abbesses du Val-de-Grâce et de Montmartre (2).

Quelques semaines auparavant, Mademoiselle d'Orléans avait été rejointe à Ghelles par M"* de la Roche-sur- Yon, qui imita absolument sa retraite. Elle vint à l'abbaye, accompagnée de M"« de Glermont, sous prétexte de voir l'abbesse, puis elle renvoya sa dame en lui donnant une lettre dans laquelle elle signifiait à sa mère sa volonté de prendre le voile. Depuis assez longtemps déjà, elle nourrissait ce projet, et à plusieurs reprises on lui avait refusé de la laisser aller à Ghelles, mais quatre jours après la princesse renonça à son projet sur les instances vraiment désespérées de sa mère (3).

(1) Par erreur Buyat dit que la duchesse d^Orléans assista à cette cérémonie; il fait confusion avec la duchesse douairière.

(2) Buvat

(3) Dangeau, à la date du 14 août. M^^* de la Roche-sur- Yon mourut sans alliance, le 20 noyembre 1750.

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