‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, la̕bbesse de Chelles, la princesse de Modène, la reine dE̕spagne, la princesse de Conti, Mademoiselle de BeaujolaisChapitre 9 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La duchesse de Berry et M. de Rions (1). — Le Régent. — Joie de sa fille, — Elle obtient le Luxembourg. — Rupture avec Madame. — Hf^* de Mouchy très-puissante. — M. de Rions. — Les timbaliers. — Représentation à l'Opéra. ^- Aventure du jardin du Luxembourg. — On le ferme. — Chansons. ^ M. de Bonnivet. — Rions amant en titre. — Son portrait. — Son attitude. — La société de la Régence. — Méchanceté des chansonniers. — Talents de la princesse* — La Grange-Ghancel. — Le P. Rigler. — Jeu. — Redoublement des prétentions de la princesse.

Immédiatement après la mort du roi, la duchesse de Berry quitta Marly et vint, en attendant les événements, s'installer à Saint-Cloud. L'avènement de son père à la rég^ence fut pour elle une victoire et une joie : elle entrevoyait la possibilité de trôner tout à fait et de g^ouverner absolument à sa g*uise. Sûre de son influence sur son père, elle était certaine de toujours l'emporter sur sa mère et de ne rencontrer nulle part aucune force capable de contre-balancer sa puissance* A ce moment, la prin-

(1) Beaucoup d'historiens écrivent Riom ; nous ayons cru devoir adopter l'orthographe des anciens généalogistes^ notamment de La Chesnaye des Bois.

448 tSS FILLES DU RÉGENT.

cesse avait ving^t ans accomplis depuis quelques jours, mais son existence lui avait donné une expérience et une corruption bien supérieures à son ftg*e. Grande, bien faite, quoique trop grasse déjà, elle avait peu d'élég'ance dans la tournure, et son regtird révélait assez son caractère. S'exprimant avec beaucoup de facilité, disant toujours ce qu'elle voulait, comme elle le voulait, avec netteté, précision, justesse de termes et originalité : « timide « d'un côté en bagatelles, hardie d'un autre jus- « qu'à effrayer, haute jusqu'à la folie, basse aussi « jusqu'à la dernière indécence, il se peut dire qu'à « l'avarice près, elle étoit un modèle de tous les « vices, qui étoit d'autant plus dangereux, qu'on ne « pouvoit pas avoir plus d'art ni plus d'esprit (1). » Fausse, égoïste, volontaire, d'abord profondément irréligieuse, — et nous l'avons vu faire tous ses efforts pour détourner son mari de ses devoirs (2), — 'et cependant superstitieuse, emportée, elle avait su asservir son père en le traitant avec une hauteur qui effrayait et affligeait ceux qui les approchaient, et dominer même sa mère qu'elle redoutait un peu plus , par crainte du roi , mais seulement en apparence, et sans que personne pût douter de ses sentiments. Douée d'un orgueil vraiment surhumain auprès duquel , dit Saint-Simon, celui de la duchesse d'Orléans ne se pouvait compter, elle

(1) Saint-Simon.

(2) « M"* de Berry n'est pas dévote, et n'en joue nullement le rôle. » (Lettre deMadame^ 8 juin 1719.)

LA DUGUBSSE DE BBBEY. 449

n'avait trouvé rien d'extraordinaire dans son mariage, se considérant conGinGie la seule princesse en Europe d'un rang* assez élevé pour le duc de Berry.: aussi conçut-elle une violente aversion à l'égard de toutes les personnes qui avaient pris part aux négociations de son hymen, et qui étaient comme autant de témoins des difficultés dont son amour-propre souffrait (1).

Le roi avait eu trop souvent à intervenir au sujet de la duchesse de Berry, et était trop au courant de la chronique scandaleuse pour pouvoir estimer la femme de son petit-fîls ; mais, comme je l'ai dit, privé de famille, il s'était rappix)ché d'elle à la fin de sa vie, presque par nécessité, pour donner un élément jeune à sa cour. Madame de Maintenon ne l'en avait pas dissuadé, désireuse au contraire de se préparer des ménagements possibles, en prévision de la régence qu'elle voyait approcher rapidement. La duchesse de Berry profitait de cette apparente faveur sur le fond de laquelle elle ne se faisait aucune illusion,^ mais qui lui permettait de trôner presque en souveraine : du reste, redoutant également le rai et madame de Maintenon, elle était très-embarrassée avec eux, jusqu'à le laisser voir en public. La mort du roi l'avait longtemps inquiétée, parce que les intrigues qui devaient donner le pouvoir au duc du Maine, et par conséquent

(1) «Dites-moi s'il peut y avoir dans l'enfer un diable pire que cette femme : elle commence à bien marcher sur les traces de sa mère. » (Lettre de Madame, 25 février 17i9.)

i50 LES FILLES DU RÉGENT.

grandir sa mère, ne pouvaient que lui nuire. Mais du moment où elle sut que son père Tavait emporté, qu'il était rég'ent, et que son oncle était battu jusque dans ses derniers retranchements , sans montrer le moindre souci pour la douleur de la duchesse d'Orléans, elle laissa sa joie brusquement éclater.

Son premier acte fut de demander à son père de lui céder le palais du Luxembourg* pour résidence, et elle en fit immédiatement sortir tous ceux qui y avaient le log'ement, afin d'y mettre sans retard des ouvriers : dès le 23 septembre, elle s'y installait avec sa petite cour (1). Le soir même^ son père vint l'y voir, et pendant quelques jours ce fut pour la princesse un véritable plaisir. Elle y attirait le plus qu'elle le pouvait le duc d'Orléans, qui y soupa le 30 (2) : elle y multipliait les parties les plus bruyantes, et elle ne pouvait se décider à s'en éloîg'ner, même pour un jour ; elle courait en poste, à Saînt-Germain et à Saint-Cloud, mais toujours en rentrant le soir au Luxembourg* (3) .

Dès lors la duchesse de Berry prétendit sans contrainte au g^ouvernement de la mode et des plaisirs à Paris. Elle délaissa complètement sa mère, malgré les efforts de Madame auprès de laquelle elle avait une certaine influence^ en professant comme elle une profonde aversion contre le duc du Maine,

(i) Journal de Buvat. — Dangeau.

(2) Dangeau.

(3) BuTat.

LA DUCHBSSE DE JBERRY. 151

contre les bâtards et leur gprandeur (1). Toute sa confiance était placée en madame de Mouchy, que nous Tavons vu marier Tannée précédente, et que Saint-Simon nous peint sous des couleurs bien charg^ées et cependant, paraît-il, nullement exag^érées : « Outre la galanterie et la licence de la table, « madame de Mouchy avoit un talent et des ressour- « ces d'inventions tout entières de la plus horrible « noirceur, une effronterie sans pareille et une avî- « dite d'intérêt à lui faire tout entreprendre, avec « tout l'esprit, l'art et le manég^e propre à réussir : a toujours un but, et ne disant et ne faisant rien « sans un dessein pour léger et indifférent que pa- « rût ce qu'elle disoit et faisoit. » Madame n'est pas plus bienveillante, comme nous l'avons vu, et tous les contemporains reconnaissent que la marquise de Mouchy était une intrigante de la plus triste et de la plus dangereuse espèce. Elle avait déjà pour amant un petit cadet de noblesse gasconne, qui devait bientôt jouer le rôle principal dans la vie de la princesse, le chevalier de Rions, petit-neveu du célèbre duc de Lauzun.

Le mois qui suivit l'avènement du Régent, la princesse affirma ses prétentions en faisant venir chez elle

(i) Madame écrit cependant le 8 octobre 17i5 : « Je me suis rendue à Saint-Cloud^ tandis que la duchesse de Berrv étoit ici ; entre nous^ je ne Taux rien aToir à démêler ayec elle ; nous ne sympathisons pas ensemble. Je vis poliment ayec elle comme aTec une étrangère^ mais je ne la Tois pas souTent et je ne me mêle de rien de ce qu'elle fait^ ni de ce que font sa mère et ses sœurs. Je ne m'occupe que de moi. )>

les ducs d'Aumont et de Tresme , pour s'entendre avec eux sur des affaires de théâtre qui occupaient assez en ce moment le public, et qui relevaient de ces deux personnag^es, en leur qualité de premiers g^entilshommes de la Chambre (1). Il s'agissait de quatre acteurs qu'on trouvait trop faibles, La Chaise, Durand, Clavareau (2) et la Morancourt : elle en décida l'expulsion, malgré les efforts du duc d'Aumont qui protégpeait tout particulièrement le premier de ces artistes. Puis, pour attirer plus de monde chez elle, elle installa à cette époque un lansquenet au Luxembourg», alternant avec celui qui se tenait chez sa mère : mais elle ne paraissait jamais à celui du Palais-Royal, se réservant ce jour-là pour jouer au brelan avec une intimité restreinte qui restait à souper. En même temps elle agrandissait sa maison, en la mettant sur un pied digne de la fille aînée du Régent de France. Elle voulut avoir des officiers pour commander ses gardes : son père hésita en présence d'une concession véritablement exorbitante, puisque jamais fille de France n'en avait eu, et que la femme de Louis XIV avait été la

(1) tt Elle veut s'en mêler. » Dangeau^ 18 octobre 1715. Il parait du reste que ce n'était pas son début : un couplet de 1713 dit :

Faites la coar à monsieur de Berry, A son épouse, à monsieur son beau-père ; C'est Ift quMl fout s'adresser aujourdlial i I/Auoiont s'en meurt et Nadai désespère.

(2) Reçu au Théâtre Français en 1712> retiré en 1715 avec une pension de 500 livres. Collé nous apprend qu'il reparut sur cette scène dans le rôle d'Andronic^ en 1755> et qu'il fut très-médiocre. (Mém. 11^ 16).

jM^mière reine à jouir de ce privilégie (1). Il n'était cependant pas capable de résister longtemps à un caprice de la duchesse de Berry ; il céda, mais en accordant le même honneur à ]V|adame. La princesse nomma capitaine le chevalier de la Rochefoucauld-Roye, qui avait alors succédé à La Haye dans ses faveurs (2). Rions dut à madame de Mouchy la charge de lieutenant, et celle d'enseigne fut donnée au chevalier de Courtaumer. Elle venait de faire madame de Pons sa dame d'atours, en la remplaçant auprès d'elle par madame de Beauvau; mais en même temps elle voyait, et probablement sans regret, madame de Saint-Simon s'éloigner de plus en plus d'elle. Celle-ci refusa le logement qui lui fut offert au Luxembourg, sous prétexte qu'il n'était pas assez grand pour elle et son mari : ayant été forcée d'accepter une chambre, elle ne la meubla point ; elle n'allait plus chez la princesse que le matin, pour les audiences ou les cérémonies ; elle y paraissait chaque soir au jeu, mais elle n'y soupait presque jamais (3).

La duchesse de Berry affecta de demeurer dans une retraite relativement sévère pour elle à l'occasion de la mort de Louis XIV , et elle fit dire bien

(1) Saint-Simon.

(2) SoulaTie^ Mém. de Richelieu. Il épousa la fille de Prondre, un des plus riches financiers de Paris^ prit le titre de marquis de la Rochefoucauld, et mourut à 51 ans, lieutenant général depuis 1724.

(3) Pendant le court séjour de Saint-Goud, après la mort du roi, M*' de Saint-Simon aidait dû demeurer complètement avec la duchesse.

haut que de six mois elle n'irait au spectacle (1). Mais une pareille réserve était au-dessus de ses forces, et, dès le 4 janvier 1716, elle se rendit, dans une splendide toilette, au bal de TOpéra que son père venait d'installer, suivie de « beaucoup de princesses (2) » masquées comme elle. La g^lace était rompue, et rien ne devait plus arrêter ses ébats : nous la voyons suivre ces fêtes nouvelles avec ardeur, aller aux danseurs de corde avec mesdemoiselles de GontietdeGharoIais, «courir le bal dans Paris» avec son père pendant les jours gras (3). Elle tint cependant la parole qu'elle avait donnée pour le théâtre, ne considérant sans doute pas les bals de l'Opéra comme des divertissements interdits pendant le deuil. Elle ne parut à la Comédie que le l*^"" mars.

A ce moment elle avait complètement rompu avec sa g'rand'mère , dont elle avait eu à subir trop de « romancines » et de conseils : « Elle ne m'a pas parlé depuis la mort du roi, » écrit Madame le 6 janvier

La duchesse de Berry n'avait qu'une idée : usurper le rang^ d'une reine. Nous avons vu déjà qu'elle avait obtenu des dames, puis des g*ardes, puis des officiers pour cette compagnie qui n'existait réellement pas, puisqu'elle ne comptait que quatorze gardes. Gela ne lui sufQsait pas : elle voulait que le public constatât ses triomphes, et qu'il pût juger

(1) Dangeau.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

par lui-même qu'elle était alors la première princesse de France. Elle exig^ea que le. roi vînt la voir au Luxembourg* la seconde fois qu'il sortit des Tuileries, la première visite ayant été pour le Palais- Royal, ce qu'elle ne pouvait empêcher (1). Peu de jours après, elle s'imagina de sortir, malgré les instantes représentations de madame de Saint-Simon, avec ses gardes, précédée de timbaliers sonnant leurs timbales, et de défiler en ce bel équipage le long du quai des Tuileries. Le maréchal de Villeroy s'en plaignit vivement au Régent, qui reconnut que nul n'avait le droit d'avoir des timbaliers dans une ville où résidait le souverain, et, cette fois cependant, il parla si vertement à sa fille, qu'elle renonça sur l'heure à cette bruyante usurpation. Elle était incapable de se tenir pour battue : au moment où elle venait de faire une concession à son père, elle crut qu'elle pourrait plus facilement tenter une nouvelle innovation. C'est alors qu'elle imagina le cérémonial avec lequel elle se présenta à la Comédie française. Elle s'y rendit donc, le 1'" mars 1716, en grande toilette ; un dais avait été préparé au-dessus de sa loge; quatre de ses gardes étaient en faction sur le théâtre, d'autres dans la salle, et, avant de jouer, un des acteurs vint la haranguer au nom de ses camarades (2) . La surprise du public fut extrême,

(i) Le roi rcTint la Toir le 20 mars.

(2) Saint-Simon.— Voir le Mercure de mars H 16, page i 80. Ce fut l'acteur Bi^teuil qui parla.

456 ^ LES FILLES DU RiGEMT.

et l'appréciation de la conduite de la princesse assez sévère pour que depuis elle n'ait jamais osé recommencer : elle se contenta dès lors d'une petite loge à l'Opéra, et, ne voulant pas retourner à la Comédie pour ne point paraître renoncer à ses prétentions, elle ne vit plus de représentations de ce g'enre que quand on les joua sur la scène de l'Opéra, ce qui se faisait par complaisance pour Madame. C'est encore à cette période qu'appartient la fôxîheuse aventure de la duchesse de Berry et du prince de Conti. Gomme elle allait à l'Opéra, toujours précédée de ses gardes, ceux-ci arrêtèrent le carrosse du prince de Conti et maltraitèrent son cocher, qui ne voulait pas arrêter ses chevaux. Suivant la stricte étiquette, le prince aurait dû laisser passer la princesse, mais les gardes auraient alors dû se contenter d'entraver le passage sans voies de fait, et la princesse ne devait pas hésiter à leur imposer silence. Le prince de Conti se plaignit au théâtre même à M. de la Rochefoucauld-Roye, qui ne sut pas répondre adroitement ; il alla alors au Régent qui força sa fille à le recevoir. « Il y vint ; la conversation se passa en pu- « blic fort mal à propos, et, pour en dire le vrai, « avec tout son esprit, elle s'en tira fort mal : elle « fit des reproches à ce prince de ne pas s'être a adressé à elle ; elle voulut accuser le cocher et a excuser le garde; puis, voyant qu'elle ne réussis- « soit pas, et que M. le duc d'Orléans vouloit être « obéi, elle dit à M. le prince de Conti que, puisce qu'il vouloit que ce garde allât en prison, il iroit.

« mais qu'elle le prioit qu'il n'y fût ^uère (1). » Le garde en effet ne fît qu'entrer en prison et en sortit, mais du moins l'orgueil de la princesse fut humilié.

Toutes ces tentatives avaient, comme on le voit, échoué successivement, mais elles n'en avaient pas produit un effet moins fâcheux dans Te public, surtout à l'égard du Régent, dont elles constataient de plus en plus la faiblesse envers sa fille. Après l'aventure du prince de Conti , la princesse affecta de se montrer au théâtre avec mademoiselle de la Roche-sur-Yon, mesdames de Nevers et de Ghâtillon, pour détruire le bruit qui courait, lui attribuant la prétention de ne plus recevoir dans sa loge que des princesses du sang et des duchesses. Elle prit alors l'habitude d'assister fréquemment aux représentations de rOpéra, et elle fit arranger, avec une entrée extérieure, la loge du duc de Villars, située en face de celle son père. En même temps elle chassait dans la forêt de Saint-Germain avec la meute du roi; elle organisait des cavalcades au bois de Boulogne, cru hommes et femmes briguaient l'honneur de figurer. Puis un nouveau caprice s'empara d'elle. Elle avait emprunté à son père l'habitude de recevoir tout le monde et d'aller partout sans cérémonie ; elle aimait à entendre ce que le public disait d'elle, et souvent elle parcourait in-

(I) Saint-Simon. — 23 mars. Dangeau.

cog^nito les jardins de son palais pour y surprendre quelque conversation.

Un soir, se promenant ainsi avec mesdames de la Rochefoucauld, de Mouchy et d'Arpajon, elle s'attira d'un g^roupe de clercs de procureur des insultes assez vives à cause des propos qu'ils lui entendaient tenir , sans savoir quelles étaient ces hardies curieuses : elles voulurent pousser l'aventure en causant avec ces jeunes basochiens , qui en arrivèrent promptement à formuler sans ménag^ements leurs désirs : ils furent même assez audacieux pour que ces dames en fussent réduites à appeler les suisses à leur secours. La princesse résolut d'être la maîtresse chez elle et de pouvoir désormais faire tout ce que bon lui semblerait au Luxembourg» : n'ayant pas de château, voulant y passer l'été, et par conséquent jouir librement du jardin, elle imag^ina de faire fermer les portes et d'enlever l'ag'rément de cette promenade au public. Elle fit même murer les grilles pour être plus sûre de leur clôture, ne conservant que celle du bas de l'escalier du pavillon central (1) (27 juin 4716). Le public, ne connaissant pas la véritable cause de cette innovation, se plaig^nit vivement, d'autant plus que, pour faire pièce à la duchesse de Berry, le duc de Bourbon s'empressa

(i) Ûangeau. — Il ajoute : « Cela afflige fort le quartier et fera baisser les loyers. » Il parait même que, le premier soir, la princesse fît opérer cette fermeture sans ayis préalable^ et que plusieurs bourgeois surpris après la grille fermée^ durent^ malgré leurs instances^ y passer la nuit.

de faire ouvrir son jardin dans la rue de Condé. On répandit les bruits les plus fâcheux pour expliquer cette mesure; on chansonna :

Si Ton fait fermer les portes Du jardin du Luxembourg C'est cette grosse joufQotte Qui nous a joué ce tour (1).

La princesse ne se trouvait pas encore assez libre, et en effet les murs épais du Luxembourg» et les ombreux massifs du jardin n'étaient pas encore assez discrets. Elle voulait avoir une habitation aux champs. Elle song^ea d'abord à la Ville - Evrard , puis à la Marche; sa pensée s'arrêta enfin à la Meutte, pavillon de chasse à l'entrée, du bois de Boulog'ne, auquel l'usage a donné depuis le nom de la Muette; il appartenait à la chargée de capitaine des chasses des bois et plaines environnantes et avait été fort soig^neusement aménagé par M. de Catelan, qui l'avait ensuite vendu à M. d'Armenonville, et ce dernier y fit des embellissements considérables. M. d' Armenonvîlle , cédant aux prières de sa femme , se refusait absolument à vendre la Muette; mais il fallut se résigner devant un ordre formel : il reçut en échange le château de Madrid et une rente viagère de 10,000 livres payée, bien entendu, par l'État (mai 1716) (2). La duchesse n^ad-

(1) Nous ne pouvons achever ce couplet.

(2) Dangeau* — Buiat ajoute que M™^ d'Armenonviile eh mourut de chagrin*

mettait pas de retard dans ce qu'elle désirait : les ouvriers furent mis immédiatement à la Muette, et, dès le 13 juin, elle y dîna avec son père (1). Ces réceptions intimes se répétèrent souvent, et, le 2 juillet, elle pendit véritablement la crémaillère en offrant à sa mère un g^rand dîner.

Nous arrivons au point culminant, si Ton peut dire, de la vie déplorablement libre de la duchesse de Berry , au moment où elle brava tout scandale et se donna en spectacle au public sans pudeur ni réserve. Elle avait encore changée d'amant : à M. de la Rochefoucauld avait succédé le marquis de Bonnivet, qu'elle avait créé maître de sa garde-robe (2). C'était une espèce de chevalier d'industrie, spadassin de son métier, à moitié bâtard, qu elle présenta à son intimité comme devant lui servir de porte-respect (3). Enfin, n*ayant pas tardé à s'en lasser, tout en lui conservant sa chargée, elle remarqua le chevalier d'Aydie de Rions, qui depuis près d'un an était, comme nous savons, l'amant de M"* de Mouchy, et depuis six mois cavalcadait auprès de la princesse comme lieutenant de ses gardes. Jusqu'alors, en dépit des efforts de M"* de Mouchy qui ne song^eait

(1) Dangeau.

(2) Dangeau nous raconte que^ le i 8 juillet 471 6^ la princesse suivit la procession de la Fête-Dieu^ depuis le reposoir du Luxembourg jusqu'à Saint-Sulpice : il y eut une querelle entre les archers et sa garde dans laquelle la Rochefoucauld fut blessé à la main : toutes les dames prirent peur; seule> elle demeura parfaitement calme et immobile à sa place.

(3) SaintrSimon.

LA DUGHESSB DB BERRT. 161

qu'à s'emparer par lui plus absolument encore de l'esprit de la princesse, celle-ci n'avait pas reg'ardé le chevalier. M"' de Mouchy saisit l'occasion de la rupture avec Bonnivet; elle parla si bien de Rions, qu'elle fixa l'attention de la duchesse de Berry, laquelle consentit à ce qu'il vînt le lendemain à sa toilette.

Sicaire-Antonin-Armand-Auguste-Nicolasd'Aydie, chevalier de Rions, né le 22 septembre 1692, était fils du comte de Benanges et de Diane de Bautru de Nogpent, dont la mère était sœur du vieux duc de Lauzun. Bon gentilhomme, comme on voit, mais sans fortune, il portait obscurément l'épaulette de lieutenant de dragons dans sa province. Parent de M"' de Pons, l'une des dames de la duchesse de Berry (1), il fut mandé par elle à Paris et il y rencontra presque aussitôt le vent de la faveur en plaisant à la marquise de Mouchy. C'était, au dire de Saint- Simon, a un gros garçon court, joufflu, pâle, qui avec force bourgeons ne ressembloit pas mal à un abcès* » Le portrait tracé par Madame est encore plus fâcheux : « Je ne puis comprendre, dit-elle, qu'on puisse aimer ce drôle : il n'a ni figure ni taille; il a l'air d'un fantôme des eaux, car il est vert et jaune de visage : il a la bouche, le nez, les yeux comme un Chinois ; on pourroit le prendre plutôt pour un magot que pour un Gascon qu'il est. Il est fat et n'a pas du tout d'esprit : une

(1) Saint-Simon ditqu^iis étaient seulement voisins de campagne.

169 LBS FaiiES DU EÉGBIVT.

grosse tête enfermée entre de larges épaules : on voit dans ses yeux qu'il n'y voit pas fort bien. En somme, c'est un drôle fort laid; mais on dit qu'il est très-vigoureux, cela charme toutes les femmes débauchées : aussi la Polignac l'a-t-elle enfermé deux jours avec elle (1), » D'un caractère doux, poli, il était naturellement respectueux, honnête et obligeant. Il n'avait que de belles dents, et rien ne pouvait faire supposer qu'il devînt le héros d'une passion aussi violente et aussi constante. Cette faveur fut, si l'on peut dire, véritablement foudroyante. On a raconté que la duchesse de Berry avait fetit marché avec M"' de Mouchy pour que cette dernière lui cédât son amant (2) : il y a erreur complète; la princesse aima réellement Bions, sans avoir à l'acheter à personne, mais, lui, se laissa guider par la femme intrigante qui gouvernait réellement le Luxembourg, et par elle il apprit à dominer et à diriger aveuglément la princesse. Du jour au lendemain, la faveur du chevalier fut complète et il est facile d'en dater exactement le commencement, en constatant qu'il échangea sa modeste lieutenance des gardes de la duchesse du Berry contre le régiment de Soissonnais, qu'elle paya 30,000 livres, le 29 juillet (3). Il se montra aimable pour tous les hôtes du Luxembourg, simple, mo-

(1) On trouTera d^amples détails sur Rions^ dans le tome III de la Gn- Une de Vancienne cour (i786)i

(2) Dudos. — Madame répète souvent cette accusation.

(3) Dangeau.

deste ; mais, bien renseigné sur le caractère de la fille ahiée du Régnent, instruit évidemment par le duc de Lauzun, il prit avec elle les allures de son grand-oncle envers Mademoiselle. Elle ne trouvait jamais le moyen de lui témoigner assez son attachement : elle le comblait de superbes dentelles, de riches habits, de pierreries, de joyaux de toutes sortes, d'argent, cela est presque inutile à ajouter. Il recevait tout cela avec hauteur, cherchant à exciter la jalousie de la princesse, feignant lui-même d'être jaloux, se faisant désirer, retardant volontairement les rendez-vous. Il la grondait à chaque instant, la faisait pleurer ; il la maltraitait même : bref il la dompta, et jamais cette femme orgueilleuse et superbe n'osa se plaindre. Tout au contraire, elle cédait à tous ses caprices qu'il multipliait sans pitié (1). Était-elle prête à se rendre à l'Opéra, il la faisait rester au Luxembourg; une autre fois il la contraignedt d'y venir; il la forçait à accueillir des gens qu^elle haïssait^ des femmes dont elle se sentait jalouse, à rompre avec ses intimes» Il se plaisait encore à la faire décoiffer ou changer de toilette quand elle était habillée, et cela arriva si souvent qu'elle se résigna à lui faire de-

(4) Les chansonniers ne se turent pas en si belle occasion. Il existe titie chanson dont nous ne pouTons citer que le premier couplet :

htrrjf que TeiUL-tn &ire De ce petit Riom, bondrillonT * CbacaB dit eo oolèni Ce n'est qo'aa aTorton, boodrinooi Petit boadrinon dcui doo«

mander tous les matins ses ordres à ce sujet comme sur l'emploi de ses journées. Il n'osait cependant briser avec le duc d'Orléans, préférant se servir sur lui du crédit de sa fille.

Nous arrivons à l'époque la plus triste du dixhuitième siècle, à celle qui est résumée par ce seul mot: la Régence, dont en réalité les deux héros, les deux personnifications, sont le duc d'Orléans et la duchesse de Berry. Tous deux continuaient à demeurer ensemble le meilleur de leur temps. Le Régent passait d'ordinaire ses après-dîners au Luxembourg*, il y restait souvent à souper, et emmenait alors sa fille au Palais-Royal; c'étaient toujours les mêmes convives, ces fameux roués qui avaient nom Broglie , qu'on appelait Bronglion, Brancas et Ganillac, l'un la caillette gaie, l'autre la caillette triste, le beau Fargès, la Fare, d'Effiat , Noce, Braquemardus de la chronique de Papyrius, puis souvent M"* de Parabère, que le Rég-ent appelait son « petit corbeau noir » quand il était au premier verre de Champagne , et son « gigot » au dernier ; la duchesse de Gesvres qui, en marge du programme des fêtes de janvier 1721, écrivait : « Beaucoup boire; » M"' d'Avernes, M"' de Sabran : puis quelques lettrés, philosophes, poètes ou auteurs dramatiques, parfois des filles d'opéra, Emilie Souris, la petite Leroy; parfois encore, le Régent y amenait des masques des bals de l'Opéra. Ces soupers étaient de bruyantes débauches dans lesquelles la duchesse de Berry tenait la première place : elle aima

toujours passionnément le vin. Nous l'avons vue, presque au lendemain de son mariage, s'enivrer devant la duchesse de Bourgogne qui ne savait que faire d'elle ; nous savons que la duchesse d'Albret mourut jeune des excès de ce genre qu'elle commit pour lui plaire (1). Elle était la première alors à participer aux représentations cyniques qu'on improvisait au dessert : les Mémoires contemporains nous ont conservé la description du Jugement de Paris^ représenté d'après les bas-reliefs antiques avec un réalisme absolu, par Junon-Parabère, Vénus- Berry et Minerve-d'Avernes. Ces scènes se renouvelaient aussi bien au Luxembourg qu'au Palais- Royal, et l'on comprend dès lors pourquoi cette princesse avait tenu à en fermer les portes. Le vin de Champagne, que le duc d'Orléans seul prisait, rendait ces orgies encore plus ardentes ; le vin « émoustillant » donnait plus de verve aux paroles, plus de liberté aux gestes : les modes s'y prêtaient complaisamment. La tête frisée et poudrée, le corset échancré à l'excès, l'extrémité du pied jouant dans une mule, et, pour robe, cette étoffe impalpable de l'Inde, qui sert de papier aux manuscrits orientaux, telles furent les conditions que la Régence appela la première « un négligé ». Le masque augmentait encore cette licence en enlevant aux femmes jusqu'à la dernière velléité de pudeur.

(1) BuTat. — a On dit qu'elle mourut par complaisances qu'elle a'voit eues à boire quantité de liqueurs avec la Berry. » (28 février H H.)

166 LS8 FILLES DU rCGERT.

« On buvoit, dit Saint-Simon qui n'assista jamais à aucun de ces soupers dont il gémisscdt en vain; on s'échauffoit, on disoit des ordures à gorge déployée et des impiétés à qui mieux mieux. » La Grange-Ghancel écrit :

Dans ces saturnales augustes.

Mettez au rang de tos égaux Et TOS gardes les plus robustes.

Et Tos esclaTes les plus beaux.

Que la faveur ni la puissance, La fortune ni la naissance.

Ne puisse remporter le prix ; Mais que sur tout autre préside Quiconque a la vigueur d'Âldde Sous un visage de P&ris.

Un ton d'égalité absolue régnait en effet parmi les convives : les laquais étaient sévèrement exclus et Ton se servait soi-même une fois la table dres* sée. La conversation alors prenait son essor, et, comme dit Saint-Simon, les « gueulées o volaient dans l'air : c'était dans ce genre surtout que Noce excellait : « Quant à Broglie, écrit Madame, M** de Berry m'a dit que ses plaisanteries consistent à dire grossièrement les plus grandes ordures. » Soulavie assure que souvent on éteignait les bou** gies, et que le duc d'Orléans, fort curieux de carao* tère, plaçant des flambeaux allumés dans une ar« moire disposée à cet effet, en ouvrit une fois les deux battants « et dévoila de la sorte en un instant de grands secrets à la compagnie (1). » Du reste,

(i) Mémoires de BkheUeu, ôdit. Barrière^ t. I, p. 55.

hk DUCHBSSE D£ BERRT. 167

nous ne pouvons mieux compléter ce triste tableau qu'en citant le passag*e de Saint-Simon sur ces soupers : a Toujours en compagnie fort étrange, les maîtresses du Régent, quelquefois une fille d'Opéra, souvent M"* la duchesse de Berry et une douzaine d'hommes, tantôt les uns, tantôt les autres , que, sans façon, il ne nommait jamais que ses rotiés. C'étaient Broglie, Noce, quatre ou cinq officiers non des premiers : Brancas, Biron, Ganillac, quelques jeunes gens de traverse et quelques dames de moyenne vertu, mais du monde ; quelques gens, obscurs encore, sans nom, brillant par leur esprit ou par leur débauche. La chère exquise s'apprêtoit dans des endroits faits exprès, de plain-pied, dont les ustensiles étoient d'argent; eux-mêmes mettoient souvent la main à l'œuvre de leurs cuisiniers. G' étoient en ces séances où chacun étoit repassé, les ministres et les familiers tout au moins comme les autres, avec une liberté qui étoit licence effrénée; les galanteries passées et présentes de la cour et de la ville, sans ménagements ; les vieux contes, les disputes, les plaisanteries, les ridicules, rien ni personne n'étoit épargné. Quand on avoit fait bien du bruit, et qu'on étoit bien ivre, on s'alloit coucher, et on recommençoit le lendemain. Du moment que l'heure venoit de l'arrivée des soupeurs, tout étoit tellement barricadé au dehors que, quelque affaire qui pût survenir, il étoit inutile de tâcher de percer jusqu'au Régent. Je ne dis pas seulement des affaires particulières^ mais de celles

i68 LES FILLES DC RÉGENT.

qui auroient le plus dangereusement intéressé TÉtat ou sa personne, et celte clôture duroit jusqu'au lendemain matin. »

C'est dans le recueil de Maurepas qu'il faut aller chercher des détails sur la société de la Régence. Les chansonniers y célèbrent les beautés qui figurèrent dans ces fêtes et ces orgies, et l'un d'eux a su donner aux principales d'entre elles des surnoms qui facilitaient leur classement. M"* de Villefranche y devient sainte Facile , M™* de Parabère sainte Nitouche , M"' de Gourcillon sainte Modeste, la maréchale d'Estrées sainte Contente, M"* de Gacé sainte Fringante, M"* de Castelnau sainte Eveillée; la princesse de Rohan sainte Accroupie , M"« de la Vrillière sainte Fidèle , M""' de Jonzac sainte Fillette, M"* de Chevillart sainte Finette, M°" d'Armagnac sainte Pleureuse; quant à la duchesse de Berry, nous citerons ce couplet (1) :

Sainte Commode Se prête à nos besoins^

Elt s'accommode Sur le plus ou le moins :

Chez elle point de rang; Le petit et le grande Chacun vit à sa mode, Ce qui fait aimer tant

Sainte Gonmiode (i).

Ailleurs, un autre malicieux pamphlétaire s'amuse à dresser le livre des adresses de ces dames. M"" de

(1) Maurepas^ manuscrit^ t. XI Y.

DUCHESSE DE BERRT. 169

Berry log^eait au Puits-d' Amour, M"* de la Roche-sur- Yon, à la Picarde, rue des Bons-Eufants; la princesse de Gonti, au Poupart, rue des Singes; M"' de Lambesc , à la Bavaroise j rue Froidmanteau ; M"' de Polig'nac, au Cœur- Volant, rue Perdue; M"' de Jonzac, à la Savonnette,yrue Gonti; M"' de Villefranche, à la Belle-Image, rue de Béthisy; M"* de Montbrun, à la Pucelle d'Orléans, rue des Rats ; la duchesse d'Albret, au Bien-Venu» rue de la Huchette; M"' de Nesles, à la Grivoise, rue du Hasard ; M"* de Monasterol, à la Guimbarde, rue du Puits-d' Amour ; M** de la TrémoîUe, au Menton de Galoche, rue de TÉchaudé ; M"* de Gacé à la Guinguette, rue de TÉgout ; M"* de la Vrillière, à la Petite-Vertu, rue Gracieuse; M"* de Duras, à la Boule- Blanche, rue Patinée; M"' de Roye, à la Guenon, rue Vide-Gousset (1).

C'est au milieu de cette société que vivait et régnait la duchesse de Berry, toujours également influente sur son père dont la faiblesse même semblait s'accroître, imposant sa volonté, ses caprices à tout le monde, mais secrètement gouvernée par M"* de Mouchy, et complètement dominée par Rions. Le duc d'Orléans supportait avec peine les violences de ce dernier, qui ne dissimulait nullement et laissait facilement, j'ajouterai même volontiers, le public assister presque à ces humiliantes scènes. Quand le prince arrivait au Luxembourg,

(0 Maarepas» tome XIII.

170 LBS FILLBS DU BÉ6ENT. '

le plus ordinairement il trouvait sa fille en larmes, et il lui fallait tout d'abord la consoler : plus d'une fois il menaça l'impertinent gentilhomme, qu'il détestait profondément, de le faire jeter par une des fenêtres du palais; mais alors la duchesse de Berry intervenait, elle séchait ses larmes, oubliait sa misère, et déclarait que si on touchait à son amant, elle se donnerait la mort. Le Régnent, qui la savait capabl.e de tenir parole, haussait les épaules et se résigpnait.

Cette attitude du Régent dément victorieusement à mon sens toutes les attaques portées contre ce prince au sujet de sa fille. Quelque délicate que soit cette question , quelque pénible qu'il soit de fouiller ces immondes accusations, il faut cependant les aborder pour les réduire à leur juste valeur et montrer l'infamie de leurs auteurs. Ce sera toujours une satisfaction de pouvoir affirmer qu'au moins le père et la fille , au milieu de leurs écarts, n'eurent pas encore un épouvantable crime à se reprocher.

L'affection excessive du duc d'Orléans pour M"' de Chartres éveilla de bonne heure la malveillance, et nous avons déjà dit la cause toute paternelle, au contraire, qui rendit de la part du duc d'Orléans ce sentiment plus vif. Il ne paraît pas en avoir été de même du côté de la princesse, qui, jusqu'à M. de Rions, n'aima rien qu'elle, son caprice et sa volonté. Toujours est- il qu'avant le mariagpe, ces bruits prirent assez de consistance, par la mé-

LA PUGHESSE DX BEBRT. 471

chante habileté des duchesses du Maine et de Bourbon, pour que dans Tintimité du Palais-Royal on souhaitât une prompte conclusion. Saint-Simon nous a raconté que M""* de la Fontaine-Martel lui en parla confidemment en lui donnant des détails qui lui firent « dresser les cheveux sur la tête » . Le duc d'Orléans ayant continué à voir aussi assidûment sa fille après son mariage, et celleci ayant laissé paraîtra sans mystère à la cour le pouvoir vraiment illimité qu'elle exerçait sur son père, ces bruits redoublèrent au point de revenir aux oreilles du duc de Berry et de forcer le duc de Saint-Simon à en parler ouvertement au Régent; la duchesse d'Orléans était au courant sans paraître autrement s'en émouvoir. Ce prince ne savait , en effet , conserver aucune mesure : dépourvu de tout sens moral, il se conduisait avec sa fille comme avec les femmes perdues dont il faisait sa seule, société : « 11 avoit eu pour elle dès sa naissance, dit M"" de Gaylus, une amitié singulière, et, à mesure qu'elle avançoit en âge, il lui confioit ses goûts et la rendoit témoin de toutes ses actions. Elle le voyoit avec ses maîtresses; il la faisoit souvent venir en tiers avec M"* d'Argenton et lui (1); et, comme il avoit le goût de la peinture, il peignoit lui-même sa fille presque nue. » D passait des journées avec elle, et plus d'une fois ils s'enivrèrent malheureusement ensemble. C'est

(i) La princesse a^ait alors ^ingt et un ans.

i7â LES FILLES DU aÊGENT.

alors que la cabale de la duchesse de Bourbon, déconcertée un moment, reprit courage et recommença à répandre ces infâmes bruits qui faisaient leur chemin dans la foule, où ils étaient accueillis avec curiosité et faveur, comme une veng*eance des saturnales auxquelles on la faisait assister malg*ré elle. Une fois lancées dans le public, ces accusations ne pouvaient que s'accroître et s'envenimer. Les chansonniers se mirent de la partie, et c'est dans ces tristes années qu'on vit éclore de nombreux couplets qui ne peuvent être cités, par respect pour le lecteur : les uns à cause de leur crudité , les autres à cause de leur platitude. L'interminable Noël de 1717 en contient deux qui dépassent toutes les hardiesses.

Voltaire lui-même fut accusé, d'avoir commis ces abominables vers dont je ne puis citer que les trois derniers :

Mère des Moabites^

Faites encore sortir de tous

Un peuple d'Ammonites ^

Arouet, suivant sa coutume, désavoua ce méchant couplet qui pouvait le mener à la Bastille, par un autre que nous indiquons seulement ici, sans pouvoir même y emprunter une ligpne.

La Grange-Ghancel se chargea de résumer tous

({) Ces Ters datent de 1719 ou 1720.

ces bruits dans une strophe de ses fameuses Philippiques :

Toi^ qui joins au nœud qui tous lie

Des nœuds dont tu n'as point d'effroi^

Ni Messaline ^i Julie

Ne sont rien auprès de toi.

De ton père amante et riTale,

Avec une teneur égale^

Tu poursuis les mêmes plaisirs^

Et, toujours plus insatiable^

Quand le nombre même t'accable.

Il n'assouTit point tes désirs (i).

Les caricatures n'étaient pas oubliées, et l'auteur de la Vie privée de Louis XV nous en décrit une : (t Le Régent y folâtre avec sa fille, baisant ces belles mains qui l'avaient séduit; » elle les lui met sur les yeux, pour qu'il ne puisse pas voir Rions derrière elle et « très-entreprenant » ; au fond Dubois rit ; pour légpende : « Regens stultusj abbas ridet^ ridea-mus quoque. » Mais le plus abominable pamphlet à ce sujet fut celui intitulé : « Prosopopée sur le Régent, la duchesse de Berry et le cardinal Dubois. »> C'est une espèce de comédie en trois actes, excessivement libre. L'auteur débute en mettant en scène Pluton qui avoue aux trois juges infernaux son amour pour la duchesse de Berry :

Je ne crains point de m'ezpliquer, Mais je redoute de risquer S*il faut que je l'approche,

({) Toute l'ode tlt est consacrée à l'intimité incestueuse du duc d^Orléans atec sa fille : nous aimons mieux y renvoyer le lecteur que de nous arrêter plus longtemps. Le poôte y a donné libre cours aux plus cyniques exagérations.

MINOS

Hé bien?

PLUTON

Quelque chaude anicroche^ Vous m'entendez bien.

RADAMANTHE.

Quelle est donc cette maltresse Dont TOUS craignez Tactiou?

Seroit-ce pas quelque Lucrèce^

ElèTedelaFillon?

Pour le mirliton^ mirliton^ mirlitaine.

Pour le mirliton, don don ?

Ezpliquez-Tous sans hésiter.

PLUTON

Hé bien^ je vais tous contenter.

MINOS

Est-elle d'un sang?

RADAMANTHE.

Est-elle d'un sang?

PLUTON

Est-elle du sang de France, Son père y tient depuis huit ans Une auguste régence, Lon la.

BADAMANTHE (rteanant).

Une auguste régence?

MINOS

Que dites-TOus? C'est la Berry> Aimée mille fois par Rizzy (sic).

Par Rochefoucauld, par FalTère, Par ses pages et ses laquais.

Même à leur défaut, par son père»

Et ses gardes les plus épais^

RADAMANTHBé

Oubliez cette ...

Pour certain;

PLUTONi

Hélas I je ne puis le faire.. i

Arrive Garon qui annonce un étranger offrant de payer d'une manière nouvelle son passage du Styx.

Il veut m'offrir des billets^ Et dit que Tor lui manque.

Mais ici tous nos sujets Ne veulent plus de billets^ De banque, de banque...

Il ressemble à Cerbère, Et porte sur son front L'inceste, l'adultère.

Le fer et le poison.

Je reconnais mon père:

Ce sont là tous ses traits.

Son plus beau caractère Et ses moindres forfaits.

Proserpîne, irritée de Tamour de son époux pour la princesse, s'écrie :

Non, Messaline ni Julie

N'en firent tant pendant leur Tie

Que Berry dont les appas ,

Furent le rebut des goujats.

La pièce finit par la description des supplices auxquels furent condamnés les trois coupables. Nous renverrons le lecteur au poëme pour les initier à celui qui fut infligé à la duchesse de Berry. Pluton décida qu'il fallait g*arotter

Cet insatiable régent

Avec des chaînes d'argent>

tk$ feu et de poison brûlantes {{).

(i) Il existe mA exemplaire illustré de ce manuscrit dans le cabinet de M. Bourdillon ; Brunet le cite dans son édition de la Correspondance de Madamei

11 faut encore citer la a Chronique véritable du preux chevalier don Philippus d'Aurélîe {i)» dans laquelle quelques chapitres sont consacrés au régnent et à sa fille, notamment celui intitulé : a Gomment la dame de Biturgie choisit pour sa garde cinquante monstres appelés Mirbalais » ; l'histoire du prince Papyrius, surnommé Pille-Argent, gouverneur des Francs sots (2) ; » les « Aventures de Pompilius, chevalier romain, » écrites par Tabbé Le Prévôt, dans lesquelles le duc d'Orléans est attaqué au sujet de Tabbesse de Ghelles ; ^ la Ghronicque du chevalier Sotermelec (3). » Ges accusations ont été soutenues et répandues dans les Mémoires de Maurepas ^ par les auteurs de la Vie privée de Louis JV, de la Vie privée de Richelieu , et des Mélanges de Bois- Jourdain. Mais aucun auteur sérieux et digne de ce nom n'y a attaché d'autre importance que pour déplorer l'aveuglement d'un père sachant qu'il compromettait odieusement sa fille aux yeux d'un pu-

blicavide de scandale, en s'obstinan ta conserver une attitude égoïste et coupable . Tous deux connaissaient parfaitement l'opinion du public ; nous en trouvons la preuve dans une curieuse lettre de Madame (4) : « Le 4, M™e de Berry pria son père de venir coucher

(i) Recueil Maurepas, tome XIV.

(2) Citée par D. Lelong, n<* 24^565^ et publiée par M. Peignot^ dans son Précis de la maison dOrléans.

(8) Où se trouve ce chapitre : « Gomment Julie^ fille de Sotermelec> EToit force laboureurs. »

(4) Lettre du 7 octobre 17i8.

« à la Muette pour la fête des Vendang^eurs le lende- « main. Le duc lui écrivit en lui demandant coma ment la dévotion des Carmélites sera édifiée de (« voir son père coucher une nuit dans sa maison, ft M™ de Berry répondit qu'elle n'avoit jamais ouï « dire qu'il fût contre la dévotion qu'un père coua chat dans la maison de sa fille, et qu'elle igpnoroit « qu'il y eût en cela aucun scandale. »

La fausseté de ces accusations ressort d'ailleurs de la correspondance de Madame si impitoyablement véridique, des récits de Saint-Simon, des désaveux de Voltaire, mais surtout, à nos yeux, de la liberté exag*érée dans laquelle malheureusement le Ré^nt et la duchesse de Berry vivaient l'un envers l'autre. Gomment le Régent aurait-il supporté la vie de débauche de sa fille? comment aurait-il assisté aux scènes que lui infligpeait M. de Rions? D'un autre côté comment la princesse , avec le caractère que nous lui connaissons 9 aurait-elle admis les caprices de son père? Comment aurait-elle consenti à devenir la complaisante de ses amours, fait prouvé irréfragfablement par ce passage d'une lettre de Madame : a II y a une fille qui favorise les débauches « de son père ; elle n'a pas honte de lui procurer une « jolie femme de chambre ; la mère voit et laisse faire a afin que de son côté on la laisse tranquille (1). » De tels faits nous semblent combattre tristement , mais victorieusement, les infâmes bruits qui circu-

(i) Lettre du 10 mars i718.

lèrent sur le Régent et sur sa fille, bruits qui, nous Favons dit, ont pris naissance dans la coterie de la duchesse de Bourbon , inconsolable et humiliée de l'échec de sa fille, et ont été développés par les chansonniers et les sottisiers du temps. La corruption des mœurs de ces deux personnages est assez grande sans y ajouter des couleurs horribles. Lemontey, dans son Histoire de la Régence^ dit : « Je sais que des (( accusations terribles pèsent sur la mémoire de la « duchesse de Berry, de cette jeune insensée qui se (( montra aussi despotique dans son faste que popu* « laire dans ses amours. Mais chez une nation lé- « gère, Tesprit, les grâces et surtout la mort préma- « turée de cette princesse, ont presque désarmé ses « juges, et je ne serai pas plus sévère que les con- « temporains qui, contents de chanter ses folies, oua blièrent ses crimes. » Sans aller aussi loin que l'auteur des Mémoires sur la Régence qui s'écrie : <c On doit « avouer que la vertu et la beauté de la duchesse de « Berry étaient égales, et j'avoue que je ne puis <( faire son éloge, tel que je le souhaiterais, et tel « qu'il devrait être ; » Lemontey est cependant trop généreux ou trop négligent. Les lecteurs jugeront maintenant en pleine connaissance de cause, et nous approuveront certainement de n'avoir pas reculé devant cette triste enquête de laquelle il résulte incontestablement à nos yeux que si le duc d'Orléans et sa fille ont pu étonner la société par leurs scandaleuses débauches, ils n'ont pas eu à TafOiger par d'incestueux crimes.

LA DUCflBSSB DE BERRY. 179

La duchesse de Berry ne connaissait plus alors aucun frein à ses goûts de luxe et de domination; elle courait les bals, elle assistait à celui donné par Tambassadeur de Portugal pour célébrer la naissance de l'héritier de cette couronne (1), à celui organisé en son honneur avec un luxe inouï, à Issy, chez la princesse douairière de Gonli (2). Elle jouait avec une véritable frénésie jusqu'à perdre 180,000 livres d'un coup de carte. Elle allait souvent au Cours dans un merveilleux carrosse dont les ressorts étaient dorés entièrement et les harnais tout brodés en or. Elle chassait avec furie. « Je taquine souvent M°*« de Berry, écrit « Madame (3), et je lui dis qu'elle se figure qu'elle « aime la chasse, mais qu'au fond elle aime seu- (( lement à changer de place; elle ne se soucie que « de la fin de la chasse, et' elle aime mieux aller « au sanglier qu'au cerf, parce qu'elle y trouve « l'occasion de manger de bon boudin et des saua cisses. Elle se divertit tant qu'elle peut : un jour « elle chasse, un autre elle se promène, un troia sième elle va à la foire; quelquefois elle se rend c< aux danseurs de corde ou bien à la comédie et « parfois à l'Opéra, mais toujours en corps et en « écharpe. » Elle n'admettait aucun obstacle a cette vie de plaisirs et elle supportait avec impatience les

(1) Le 18 juin 1716. — Buvat.

(2) Dangeau, 29 juin.

(3) Le 28 octobre 1716.

deuils. Les marchands d'étoffes en profitèrent et s'adressèrent à elle pour obtenir du Régnent la réduction de leur durée, ce qu'elle s'empressa de demander, et, naturellement, ce qu'elle obtint.

A cette époque la duchesse de Berry afi'ectait une g'rande amitié pour sa grand'mère. « Si elle n'étoit « pas ma petite -fille, écrit finement Madame, j'au- « rois toutes les raisons du monde d'être contente <c d'elle, car elle vit fort poliment avec moi; je neveux « pas en dire davantage (1).» La vieille princesse, ayant trop clairement constaté l'inutilité de ses efforts, ne s'occupait plus alors de la morigéner: « Elle a est entourée de gens qui lui en imposent^ l'abu- « sent. Je ne dis plus rien ; elle a beaucoup d'esprit, a mais depuis l'âge de huit ans son père lui a laissé « suivre toutes ses volontés, et il n'est pas étonnant « si elle est comme un cheval échappé (2). » Ses qualités réelles lui rendaient faciles ses tentatives pour plaire : « Quand elle veut séduire, il faut qu'elle « parle ; elle a une éloquence toute naturelle (3). » Elle était excellente musicienne, elle chantait avec talent; elle était solidement instruite et avait, nous l'avons dit déjà, beaucoup d'originalité dans l'esprit. Elle détestait la danse qu'elle n'avait jamais voulu apprendre (4). Mais la vie qu'elle menait, vie de fatigues de toutes sortes, de veilles, de mouve-

(1) Du 25 septembre 17i6.

(2) 10 mai.

(3) Ibid. 13 novembre.

(4) Lettre de Madame^ 28 juillet 1716.

ment incessant, ne Tembellissait pas. Elle engraissait considérablement; son teint était trop fortement coloré en dépit des saignées auxquelles elle recourait souvent pour^y remédier (1 ) ; elle augmentait encore ce défaut physique en mettant du rouge pour cacher les traces de petite vérole qui avaient marqué ses joues (2). Du reste, elle faisait bon marché de ses imperfections, et riait elle-même de son visage et de sa taille (3).

Au lieu de se faire saigner fréquemment la duchesse de Berry aurait dû surveiller son intempérance à table. Nous avons déjà parle de son goût pour le vin qui se traduisit par des excès vraiment honteux , auxquels, par une inqualifiable complaisance, s'abandonnaient quelques-unes des femmes de son intimité. Sa grand'mère, sans y aller par quatre chemins, explique la plupart de ses maladies par sa gourmandise : « Il est impossible de se bien « porter avec son affreuse gloutonnerie. Chaque soir « elle se met à table à huit ou neuf heures et elle a mange jusqu'à troisheures du matin (4). nQuelques jours après la vieille Palatine est bien plus explicite : « Sa maladie vient d'avoir trop bu d'eau-de-vie et « d'avoir énormément mangé; dès qu'elle est un peu

({) Lettre de Madame, 28 juillet i716.

(2) Ibid. 24 noTembre il septembre 1717 Madame écrivait : « Elle a la chair ferme, ses joues sont dures comme de la pierre, v»

(3) Ibidt Le! 7 novembre 1717 Madame ajoute : « Mais elle a de bollos chairs et beaucoup de fraîcheur. »

(4) IMd. 2RvriH719.

18â LES FIUES DU RÉGENT.

n mieux, elle se remet à boire et à faire de nouveaux « excès, et elle éprouve une rechute (i). » Elle ne mangeait presque pas au dîner à cause de Tha* bitude qu'elle avait de se faire apporter à son réveil, toujours très-tardif, « toute espèce de choses à <c mang*er » : elle se levait à peine à midi pour se mettre à table à deux heures et y rester jusqu'à trois. Elle rentrait alors dans ses appartements pour s'étendre sur une chaise long'ue et se faisait servir, à quatre heures, des fruits, de la crème , de la salade ou autres plats de ce g'enre. Le souper venait comme nous l'avons dit vers neuf ou dix heui^es, et elle ne se couchait jamais avant deux heures du matin (2). Sa paresse n'avait d'égale que celle de sa mère, et comme elle, elle avait horreur de tout exercice : elle était à peine habillée pour le dîner. Madame se montrait plus exigeante et n'admettait pas qu'elle parût chez elle sans « corps ». Un jour, le « corps » ayant été égaré, il fallut bon gré mal gré le retrouver, et la duchesse de Berry ne put venir au dîner de la Palatine qu'au second service (3). Madame nous raconte qu'une autre fois sa petite-fille était venue le soir chez elle, du vivant de Louis XIV, en déshabillé, se disposant à se rendre aux Tuileries. Elle voulut l'en dissuader: «Non^ rien ne peut vous excul< ser, vous pouvez bien vous hal)iller le peu souvent

(1) Lettre de Madame^ 15 avril. *

(2) Ibid., 18 noTembre 1717: Madame dit encore : «t Elle boit de l'eaude-vie la plus forte. »

(3) Ibid. 7 juillet 1718.

U DUGHBSSB DB BERRT. 183

« que VOUS allez chez le roi, puisque moi qui suis 0 votre g^rand'mère je m'habille tous les jours; di- « tes naturellement que c'est la paresse qui vous tt empêche de vous habiller, ce qui ne convient ni a à votre &ge ni à votre rang*. Une princesse doit « être vêtue en princesse et une soubrette en sou- < brette. — Elle n'écouta pas de réplique ; piquée, « elle fit la révérence et partit. »

La correspondance de la Palatine est remplie de preuves à l'appui de l'incroyable gt>urmandise de la duchesse de Berry. « M™« de Berry vint dîner a hier avec moi, écritrelle le 28 juillet 1718, et resta (c toute la soirée. J'ai à remercier M. Harling* pour « deux excellents boudins qu'il ih'avoit envoyés. « M"*« de Berry les a trouvés si bons qu'elle en a em- « porté ce qui en restoit. » On comprend, après avoir pris connaissance de ces tristes détails, à quels excès la duchesse de Berry pouvait s'abandonner dans ces orgies où, vaincue par le vin, emportée par la passion, elle ne connaissait plus aucun frein. La Grange-Ghancel, dans sa fameuse ode, en parle en termes assez clairs. Ces orgies déplorables allernaient entre le Luxembourg, la Muette et le Palais- Royal, et autorisaient le public à croire à tout ce que les chansonniers racontaient avec une complète licence. Un incident bien plus grave allait d'ailleurs éveiller davantage l'attention et donner une nouvelle force aux accusations dont nous espérons avoir fait justice.

Voltaire détestait le Régent, et, trop jeune encore

184 LES FIIXES DU RÉGBNT.

pour être prudent, il rima, comme nous l'avons dit, deux pièces de vers dans lesquelles le duc d'Orléans et sa fille étaient odieusement maltraités (1). Ces pièces se répandirent rapidement, et, dès qu'elles eurent fait un peu de bruit, nous avons vu leur auteur, suivant la triste tactique qu'il observa toujours, se hâter de les désavouer (2). Le Régent ne voulut pas sévir de façon à augmenter le scandale; il se contenta de faire prévenir le poëte imprudent qu'il eût à quitter Paris pendant quelque temps (5 mai 1716). Voltaire se rendit à SuIly-sur-Loire où il passa joyeusement ses mois d'arrêts. Il rentra à Paris pendant l'hiver de l'année suivante et recommença ses méchantes plaisanteries (3). Le 16 mars les portes de la Bastille s'ouvrirent devant lui pour le punir des « J'ai vun , qui n'étaient réellement pas de lui (4), et du Puero tegnanteào\\\r\ répudiait par exemple à tort la paternité. Il y resta près d'un an et n'en sortit, le 1 1 avril 1718,

(i) Après la citation que nous {^vons faite plus haut de trois de ces vers^ nous en disons assez en constatant j]u'elles se trouTcnt dans Tédition de Beuchot.

(2) Son ami Cideville les lui a constamment attribuées en dépit de toutes ses dénégations. Ces deux pièces ont pour titres : les Moabites et les Ammonites.

(3) Histoire de Voltaire, par Desnoireterres.

(4) Trop confiant envers un adroit espion qu'il croyait son ami^ Voltaire jui avait avoué ses peccadilles, ce que celui-ci avait soigneusement consigné dans un rapport au mois de mai i7i7 : « Gomment! lui dit-il un jour avec emportement^ vous ne savez pas ce que ce b... m'a fait? Il m'a exilé parce que j'avais fait voir en public que sa Messalinede fille était une...» (Desnoireterres, tome II).

que pour se retirer à Ghâtenay. Dès le mois de mai, il rentra dans la capitale par une permission tacite ; il y revint avec sa tragédie à' Œdipe qui obtint un grand succès le !8 novembre , et qu'il eut Timpudence de dédier à la duchesse d'Orléans après avoir eu la prétention de la placer sous le patronage du Régent (1). Soit indifTérence, soit habileté, assurément bien maladroite, ce prince voulut assister à la première représentation d'une tragédie dans laquelle le public cherchai ty et où on lui faisait trouver force allusions. Il y vint en loge d'apparat avec la duchesse d'Orléans, Madame, et ses filles de Berry, d'Orléans et de Valois ; il affecta de ne laisser paraître aucun mécontentement, de ne remarquer aucun mouvement dans le parterre, de n'y voir aucun rieur, et cependant dans ce public se trouvait ceux qui avaient substitué au crayon sur les affiches à Œdipe le nom de Philippe. Il ne se froissa même pas du mauvais goût de l'cuîteur Dufresne, qui, jouant le rôle d'Œdipe, avait osé copier l'attitude, jusqu'à la perruque du Régent. Il affectait de causer avec ses filles et de rire aux allusions les plus durement soulignées par le public. On raconte que tous les yeux s' étant portés vers la loge qu'il occupait, quand l'acteur dit :

Quand il se Toit enfin, par un mélange affreux Incesie et parricide, et pourtant vertueux.

(1) Desnoiresterres. — C*est au bas de cette épttre dédicatoirc quMl signa pour la première fois : Arouet de Voltaire.

186 L9S FILLES DU lUfoENT.

le duc d'Orléans s'avisa d'applaudir et détourna asse:; adroitement cette fois Tattention. Mais il n'en fut pas de même, quand, à cette question du g^and prêtre :

Savex-Tous seulement avec qui vous vivez ?

Un spectateur répondit à haute voix : « Plaisante question ! qui le sait mieux que lui? » Il paraît que la même voix s'était écriée après ces vers :

0 Corinthe ! 6 Phocide! exécrable hyménée ! Je vois naître une race infâme^ infortunée^ Digne de sa naissance^ et de qui la fureur Remplira l'univers d'épouvante et d^horreur.

«Diable! combien donc aurait-il d'enfants?» La duchesse de Berry faillit s'évanouir. Certains chroniqueurs assurent cependant que par bravade cette princesse assista avec toutes ses dames aux cinq premières représentations de cette trag*édie; mais ce récit est formellement démenti par ce passage de Dangeau : « Les comédiens françois ont joué, le 30, Œdipe; il y avoit un monde prodigieux : Madame y étoit dans sa log*e avec M. le duc d'Orléans. M™« la duchesse de Berry n'y étoit pas parce qu'elle l'avoit vue il n'y a que deux jours. »

Nous avons devancé les temps pour ne pas avoir à revenir sur les malheureux rapports de la duchesse de Berry avec Voltaire. Nous allons maintenant retourner en arrière et reprendre la suite des événements.

Le duc d'Orléans montrait une tendresse tou-

LA DUGHSSSS DE BERRT. ' 187

jours croissante pour sa fille ; il semblait qu'il ne pût se passer d'elle en dépit de l'hôte importun qui désormais dominait au Luxembourg ou à la Muette. Aux mois d'octobre et de novembre 1716, on le voit venir souvent souperXîhez la duchesse de Berry- Cette princesse voulut faire de son salon l'un des principaux centres de la cour de la Régence, et nous l'avons vue s'entendre avec sa mère pour se partager les soirées de jeu qui avaient alors exclusivement le privilège d'attirer la foule des courtisans. Le lansquenet se tint les jeudis, samedis et dimanches chez elle ; les lundis, mercredis et vendredis chez sa mère ; les mardis chez la princesse de Gonti douairière. Ce jeu avait lieu avec une régularité parfaite, qualité rare chez la princesse, mais à laquelle en cette circonstance elle se soumit par le désir d'avoir du monde autour d'elle. Elle le faisait cesser seulement au 4" avril, parce qu'à cette époque elle recommençait ses promenades du soir et s'établissait peu de jours après à la Muette. Mais aussi elle ne manquai t aucune occasion de se montrer en public beaucoup plus en souveraine qu'en fille du Régent. Le 27 février 1717, elle se rendit du Luxembourg à Versailles pour tenir avec le jeune roi la fille de sa fidèle marquise de Mouchy sur les fonts baptismaux. Elle arriva vers trois heures, en retard bien entendu, dans un magpaifique carrosse «urgente du haut en bas, précédée et escortée de ses gardes, avec M™« de Saint-Simon et de Pons, MM. de Coetenfao, d'Hautefort, etc.; elle portait une robe en brocart d'or, couverte de

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pierreries : sa coiffure « en étoit toute brillante (1). « Au mois de mai elle se donna la peine de recevoir le czar à la Muette le 17 et au Luxembourg» le 21 (2)- Pierre le Grand parut faire médiocre attention à elle. La duchesse avait alors un embonpoint véritablement disgracieux et qui embarrassait ses mouvements; on ne pouvait plus la saigner qu'aux pieds, la lancette cherchant vainement à trouver la veine dans le bras (3), et elle dut renoncer à Texercice du cheval, ce qui la décida à vendre ses écuries de selle (4). Il n'avait pas été facile de décider l'illustre voyageur à venir voir la femme et la fille du Régent. Toutes deux l'attendaient depuis plusieurs jours, quand elles parvinrent à provoquer cette démarche en l'envoyant, contrairement à toutes les règles de l'étiquette, complimenter par leurs premiers écuyers (5). C'est alors qu'il céda, mais encore fit-il comprendre à la duchesse de Berry, après une courte visite, qu'elle lui serait agréable en s'en allant à la Muette, pour le laisser libre de parcourir à son gré le palais et les jardins.

Aucun incident ne troubla les mois suivants, mais au commencement de l'automne il s'opéra à la

(1) Nouveau Mercure de Fr(mce, mtin 1717.

(2) BUTRt.

(3) Dangeau.

(4) Ibid. 26 avril.

(5) SaintrSimon. — Il ne parle que d'une visite au Luxembourg. Dangeau mentionne positivement les deux visites^ et Ton sait que c'était un chroniqueur d'une rare exactitude.

Muette une véritable révolution de palais. La princesse voulut augmenter les situations de M°>« de Mouchy et de M. de Rions auprès d'elle. Elle aurait souhaité leur donner à Tun la charge de premier écuyer, exercée par M. d'Hautefort, et à l'autre celle de dame d'atours, remplie par M"^« de Pons. Elle n'osa pas cependant faire une aussi radicale exécution en présence de l'affliction et surtout des réclamations des deux titulaires menacés, mais alors elle imagina de doubler ces offices et d'avoir deux premiers écuyers et deux dames d'atours, ce qui ne s'était jamais vu, mais ce qui ne provoqua de la part du Régent aucune observation (1). Cette création froissa vivement M"»» de Clermont et de Beauvau, qui ne purent admettre de voir une personne comme M"** de Mouchy , sans charge aucune , devenir tout d'un coup leur supérieure. Elles en parlèrent à M">« de Saint-Simon qui ne voulut évidemment pas intervenir dans une * affaire où elle était certaine d'échouer, car la promotion de M™« de Mouchy n'avait lieu que pour masquer celle de M, de Rions. Elles allèrent trouver le duc d'Orléfins « avec lequel elles ne se contrai- « gnirent pas sur M"^ de Mouchy et quittèrent leur « pleu3e avec grand éclat (2). » La duchesse de Berry se montra formalisée de cette leçon qui lui était publiquement infligée, et à quelque temps de là elle

en donna une preuve qui tourna fort à son désa-

(1) A ce moment^ le duc d'Orléans allait de plus en plus souvent à la Muette^ d'après Dangeau.

9) Saint-Simoii.

vantag^e. Le monde avait approuvé d'autant plus vivement la résolution de M"«» de Beauvau et de Glermont-Gallerande que toutes deux continuèrent de recevoir le meilleur accueil au Palais-Royal. La duchesse n'avait pas malheureusement pour qualité distinctive la patience, et elle souffrait avec peine ce qu'elle appelait un affront de la part de ses parents. Un soir elle était dans sa petite log^e de l'Opéra, vers la mi-avril 1718, quand elle aperçut en face d'elle , dans la log^ du comte de Toulouse, M™«« de Glermont et d'Ëtampes. Cédant à un premier mouvement de vivacité, la princesse dépécha immédiatement vers son ancienne dame, Brassac, exempt de ses g*ardes, pour lui intimer l'ordre de ne jamais se trouver en sa présence. M™« de Glermont se retira sans résistance avec son amie, mais elle raconta l'aventure et elle en fit grand bruit. La noblesse s'émut de la prétention d'une princesse à bannir quelqu'un de sa présence dans un lieu public, droit* qui n appartenait qu'au roi seul ; on taxa avec raison cette action d'attentatoire à la liberté, sans que personne osât cependant en porter plainte régulière. Le Régnent en parla à sa fille, Madame fit de même, mais les choses en restèrent d'al^ord là. La duchesse s'aperçut cependant delà faute qu'elle venait de commettre, et pour la première fois elle parut s'émouvoir du ressentiment de l'opinion qui des hautes classes avait passé dans la bourg^eoisie et dans le peuple et y soulevait de très-vives récriminations. Elle en parla à M.^^ de Saint-Simon, à laquelle elle

LA DDCHESSE DE BERET. 191

recourait volontiers dans les jours d'embarras, et qui jusque-là avait g*ardé un silence prudent sur cette belle équipée. M™« de Saint-Simon saisit Toccasion d'adresser une solide morale à la princesse et elle la décida à se réconcilier avec ses deux anciennes dames. La duchesse de Berry se montra assez récalcitrante d'abord, puis elle céda, comptant bien faire une nouvelle défense au sujet de la manière dont aurait lieu l'entrevue ; mais ses efforts échouèrent devant la ténacité et l'habileté de sa dame d'honneur. Il fut convenu qu'elle irait passer deux jours dans l'appartement qu'elle avait au couvent des Carmélites du faubourg* Saint*Germain , que M"*® de Saint-Simon préviendrait M™*» de Beauvau et de Glermont ainsi que leurs maris et qu'elle assisterait à la visite. « Gela fut exécuté le 4 juin, « six semaines après TafiTaire de l'Opéra. Us entrè- « rent dan» le monastère et allèrent droit à Tap- « partement de M"*« la duchesse de Berry qui les y « attendait. Chacun de son côté se posséda assez « pour que l'accueil fût ég^alement obligeant et bien « reçu. Les deux hommes demeurèrent peu dans le « couvent, parce qu'il est très-rare que les hom- « mes y entrent. M™« de Beauvau y fut retenue et « M"»« la duchesse de Berry lui fit des merveilles (1). » Depuis cette réconciliation les deux ménagées continuèrent à fréquenter le Luxembourg*.

(1) Saint-Simon. — Elle ayait dit à son père « qu'elle ne Touloit avoir Aucune haine dans le cœur; v (Dangeau^)

La duchesse de Berry cependant avait sans retard remplacé les deux démissionnaires. Or, chose vraiment étrange, elle avait pu trouver deux femmes de mérite , de naissance et de conduite : l'une fut M™« de Laval, sœur de M. de Hautefort que Ton calma ainsi sur le partage de sa charge ; l'autre, M°»« de Brassac, fille du maréchal de Tourville; toutes deux étaient assez pauvres, et c'est là leur excuse. M°^^ d'Aydie, sœur du chevalier de Rions, étant venue à mourir vers ce même temps, on lui donna * pour remplaçante, la marquise d'Ârpajon, femme d'un lieutenant général, « l'un des plus sots hom* a mes de France et des plus avares. Elle étoit jolie, c< agréable, peu spirituelle, mais douce et polie, « très- vertueuse et d'une grande piété (d ). » Fille de Lebas de Montargis, l'un des trésoriers de l'extraordinaire des guerres, et d'une fille de Mansart, elle était extrêmement riche et peu heureuse avec son mari, qui n'était pas digne d'elle : mais, cachant avec grand soin son malheur, elle lui rendait des soins infinis. « M™« la duchesse de Berry, ajoute Saintce Simon, la choisissoit volontiers avec la marquise « de la Rochefoucauld, fille de Prondre, pour aller « aux Carmélites, et leur disoit toujours : —-Je vous « amène mes deux bourgeoises. »

Nous avons vu à quels excès la duchesse de Berry se laissait entraîner à table, avec quels convives elle consentait à souper. Mais elle oubliait ces fai-

(i) Saint-Simon.

LA DUCHESSE DE fiERRY. 103

blessefi dès qu'il s'ag*issait d'étiquette ; les princes du sang» ne pouvaient prétendre à l'honneur de s'asseoir à sa table qu'à la campag^në et en particulier, tandis que chaque jour elle dînait avec le chevalier de Rions et ceux que de concert avec M"»® de Mouchy il se plaisait à inviter (1). Parmi les personnes les plus fréquemment admises à ces repas intimes se trouvait un père jésuite, nommé Rig^let, que la princesse connaissait depuis son enfance par l'entremise des femmes qui l'avaient élevée; «il en savoit dire des meilleures (2),» paraît-il, et elle avait osé le nommer son confesseur, ce qui faisait répéter dans le public qu'en le conviant à assister à toutes ses fautes, elle s'en épargnait ainsi le difficile aveu. La faveur du chevalier de Rions g^randissait chaque jour et la duchesse de Berry ne savait qu'îmag*iner pour lui plaire. Au mois de novembre elle décida son père à racheter à son titulaire le riche gouvernement de Cognac, pour le donner à son favori, avec exemption delà résidenG;^) bien entendu (3). Ace moment elle avait, comme l'année précédente, repris ses soirées de jeu trois fois par semaine (4). II y avait avant le souper un lansquenet public et, après, un pharaon pour les dames; le jeu était assez élevé, car Dan-

(1) Saint-SimoD.

(2) Ibid.

(3) On donna à M. de Saint- Viance 50,000 livres, plus une pension de 2,000. Le gouvernement valait 12,000 livres de revenu.

(4) Elle quitta la Muette, le 31 octobre. Le jeu recommença le 4 novembre.

gea,\i nous apprend que M™« de Mouchy et M . d'Arpajon étaient chargées de la banque avec un fonds de deux mille pistoles. En même temps la princesse redoublait ses prétentions que depuis quelques mois elle avait parli laisser dormir. Le 3 novembre, elle donna audience aux ambassadeurs présents à Paris, et nous allons bientôt assister au scandale qu'elle provoqua en recevant l'ambassadeur de Venise. Après s'être donné un maître de la gparde-robe, qui fut ce marquis de Bonnivet, chevalier d'industrie et spadassin dont nous avons déjà parlé , elle prétendit avoir un major dans ses g^ardes et elle jeta son dévolu sur M. de Rochechouart, marquis de JarSy brave gentilhomme , mais à peu près ruiné. Le mécontentement que cette nouveauté parut causer aux officiers de la compagnie fit craindre à la princesse des difficultés qui la décidèrent cette fois à renoncer à son projet.

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