Les fils de famille
San-Privato , entendant Jeane lui demander soudainement s'il voudrait d'elle pour sa femme, parut d'abord stupéfait, puis très-ému; mais bientôt, souriant, il se dit tout liaut d'un ton de reproche :
— Sot (\ue je suis, de prendre au sérieux cette méchante raillerie...
— Rien de plus sérieux que mes paroles, je vous le jure...
— ^'ous voulez que je croie...?
— Je veux que vous croyiez à mon serment, et, je vous lejureje parle sérieusement, trèssérieusement en vous demandant si, dans le cas où vous m'auriez encore aimée, vous auriez voulu de moi pour votre femme?
— Ah î vous donner mon nom, vous consacrer ma vie! - reprit Albert avec enlrailiement, — c'eût été le plus ardent de mes vœux; mais...
— ... Mais... j'ai aimé Maurice, et vous voulez un cœur qui vous ait appartenu et vous appartienne sans partage... et puis, enfin, vous ne m'aimez plus.
— Vous vous trompez, Jeane...
— Vous m'aimez encore?
— Je répondais à la première de vos objections, que je voulais un cœur qui m'eût appartenu sans partage... et, à ce sujet, je vous disais : Vous vous trompez.
~ Comment?
— S'il m'eût été permis d'opter entre ces deux bonheurs, Jeane... vous plaire tout d'abord et devenir l'objet de votre premier
amour., ou bien, vous déplaire d'abord, et ensuite chasser de voire cœur un rival... j'aurais préféré ce dernier bonheur....
— Pourquoi celte préférence?
— Parce qu'il est plus facile, mais moins flatteur de séduire un cœur innocent de tout amour, que de triompher d'une passion déjà profondément enracinée...
— Ainsi, l'amour que j'ai éprouvé ponr Maurice n'eût pas été un obstacle à votre désir de m'épouser, si vous eussiez été encore épris de moi?
— Loin de là, Jeane, ce mariage eût à la fois comblé mon amour et mon orgueil.
— Voyez un peu pourtant!... Si cette passion irrésistible dont vous me faisiez l'aveu l'autre jour, entre le ciel et l'abîme, en un péril de mort... si cette passion qui devait vous survivre et lier nos âmes pour l'éternité devant Dieu... si cette passion sans lin, dis-je, eût seulement duré ce qu'il faut de temps à une rose pour naître, vivre et mourir, je pouvais espérer devenir madame San-Privato.
8 l.FS ni s L'E FAM'LLK.
— Vous raillez... mais que voulez-vous, Jeane!... A qui éteint le foyer... cendres froides!...
— Et à qui le rallume... flamme ardenle, n'est-il pas vrai, Albert?
— Certes...
— De sorte que si je vous aimais, votre passion pour moi renaîtrait?
— A quoi bon cette question? vous ne m'aimeiez jamais...
— Qui sait!
— Moi, Jeane, je ne le sais que trop.
— Et si .. quelque jour, je vous prouvais votre erreur?
— Je vous l'ai dit... vous ne me prendrez pas au piège de votre coquetterie, si enchanteur qu'il soit...
— Entin, Albert... si de cet amour je vous donnais une preuve...
— Laquelle?
— L'offre de ma main...
-- Oh! alors... Jeane, je croirais à votre amour... j'y croirais aveuglément, parce que vous êtes de ces femmes qui ne sauraient se
donner âme et corps sans amour...
— Tenez, Albert, entre autres idées étranges qui me viennent de... je ne sais d'où... de vous... peut-être... il me semble que notre mariage... n'eût pas élé un mariage vulgaire...
— Oh! combien de fois ce rêve...
— Achevez...
— Eii bien, oui, Jeane, il fut un jour, le premier jour que je vous vis, el où sentant Taclion bien éphémère, hélas! que j'exerçais sur vous... je conçus le fol espoir de mériter votre amour, d'évincer Maurice et de m'unir à vous... Mais vous allez sourire... ce n'était pas la modeste et candide Jeane du Morillon, qui me séduisait alors... non, non, c'était une autre Jeane qui s'ignorait ellemême et qui soudain à son insu se révélait par un symptôme...
— Quel symptôme?...
— Cet attrait que je vous ai tout d'abord inspiré, dont vous avez rougi et triomphé; oui, ce peiichant trahissait la Jeane... qui, aujourd'hui, se révèle à moi, hardiment et
iO LES FILS DE FAMILLE.
sans feinte... Ce fut alors que je rêvai ce mariage... Ah! vous l'avez dit, il n'eût pas été un mariage vulgaire... Je vous introcUiisais dans ce monde brillant dont vous êtes née l'une des reines, et dont vous deveniez l'idole, plus redoutée peut-être encore qu'adorée... car, Jcane, vous êtes de ces femmes qui ne sont rien à demi... Oui, faute d'air, d'espace, de lumière, vous eussiez vêtu, vieilli, ou plutôt végété obscurément au Morillon, annihilée par une sorte d'honnête engourdissement de l'esprit et des sens, de tous points ressemblant à la vertu ; mais placée dans votre vcrilable milieu, votre puissance devait éclater irrésistible, presque effrayante pour tout autre que pour moi... Aussi, de là, mes rêves de mariage...
— El pourquoi eussiez-vous été seul à Tabri de cette puissance... presque effrayante que, par moquerie, vous vous plaisez à m'attribuer?
— Je ne raille point... Croyez-moi, Jeane, lorsque vous aurez atteint voire libre
LES FILS DE FAMTLLR. i 1
essor, votre complet développement, vous prendrez une terrible influence sur tous ceux qui vous approcheront , et elle sera d'autant plus effrayante, que vous serez aimée davantage.
— J'admets, Albert, que vous parliez sérieusement : comment eussiez-vous seul échappé à cette influence, selon vous si redoutable ?
— Parce que le feu n'agit pas sur le feu, Taimant sur Paimant, parce que nous nous ressemblons tellement et nous nous tenons si étroitement par certains côtés, que nous pouvons être complices... et jamais victimes l'un de l'autre.
— Vous parlez en énigmes... mais ce qui est plus clair pour moi, c'est le sens de ces paroles prononcées par vous tout à l'heure : '< L'influence que je prendrai sur ceux qui » m'approcheront sera d'autant plus ef- » frayante, que je serai aimée davantage ?
— Oui, j'ai dit cela, et je le répète...
— Albert, je serai donc, selon vous, beaucoup aimée?
— li VOUS sera difficile de nombrer vos adorateurs.
— Et moi... aimerai-je?...
— Dites-moi, Jeane, avez-vous entendu parler de don Juan ?
— C'est, je crois, le type du séducteur inconstant?
— Et vous pouvez ajouter, le type de riiomme possédé de la furie du plaisir... Eh bien...
— Eh bien?
— Il est d'étranges similitudes de nom... ce type de la séduction, de la grâce, de Tinconslance et de la furie du plaisir, s'oppelle don Juan... ei vous, chère cousine... vous vous appelez...
— Jeane.
— En espagnol dona Juana... comprenezvous?
— C'est une allusion....
— Mieux que cela...
— C'est une insolence... c'est une impertinence... alors?
— Au contraire, c'est un éloge, puisque
j'aurais épousé dona Juana avec bonheur, avec ivresse...
— QuoijAlljerl... vous auriez épousé avec bonheur, avec ivresse dona Juana... ce type féminin de l'inconstance et de la furie du plaisir?...
— Ces mots : la furie du plaisir, trop accentués, parce qu'ils se rapporlent à une femme, changez-les en coquetterie effrénée, et, je le répète, j'aurais épousé avec ivresse, vous dis-je... et de plus... avec confiance et sécurité dona Juana.
— De la confiance... de la sécurilé envers une dona Juana!... c'est pousser loin l'amour du paradoxe, cher cousin.
— Non, car au charme séducteur et à l'inconstance de don Juan, elle joignait ses mâles vertus...
— Quoi... lui... des vertus?...
— Nombreuses ! et d'abord , la bonté.
Peut-on se montrer plus indulgent qu'il ne se montre envers son fripon de valet? Puis... le courage... n'accepte-l-il pas, dédaigneux d'une vaine superstition, la re-
li LES FILS DE FAMILLE.
(lou table invitalion du convive de pierre? Ensuite la charité, lorsqu'il vide sa bourse dans le bonnet du mendiant, au nom de la sainte humanité! enfin, la grandeur d'âme, lorsqu'il se jette, l'épée à la main, du côté d'un inconnu assailli par plusieurs adversaires... Oui, courage, charité, bonté, grandeur d'âme... telles étaient les mâles qualités de don Juan... telles seraient les mâles qualités de dona Juana...
— Mais ses défauts... et entre autres sa coquetterie effrénée?
— Ce défaut-là surtout, je l'aurais cultivé avec amour et développé avec reconnaissance!
— Vous... le mari de dona Juana?
— Son mari, mais |)lus encore... son amant, son confident le plus intime. Aussi, que de folles et railleuses confidences échangées entre elle et moi, au sujet de cette foule de marionnettes vivantes qu'aurait fait grimacer ou sourire le lil invisible de sa coquetterie! Un mot, une œillade de dona Juana, un léger serrement de sa main, une
fleur détachée de son bouquet... el voilà des hommes épanouis, rayonnants, transportés, superbes et surtout contents d'euxmêmes... et sûrs d'avoir touché le cœur de dona Juana. Mais soudain son insolent sourcil s'est froncé, l'ironie a plissé sa lèvre moqueuse; ou bien, à d'autres; audacieusement prodigués mines engageantes, câlineries amoureuses, regards séducteurs, etvoilà mes enivrés de la veille, les désespérés, les furieux du lendemain. Le regret^ le dépit, la jalousie, la rage, la haine impuissante les mord secrètement; leur âme est noyée de fiel ; ils dévorent leurs larmes par orgueil et poursuivent de leurs malédictions étouffées la terrible et souriante dona Juana qui venge ainsi s\ivVhomme la pauvre Jeane du Morillon !
— Oh! Albert... taisez-vous; démon tentateur, taisez-vous !... — murmura la jeune fille, l'œil brillant, la joue en feu, et de qui tous les instincts pervers semblaient se formuler el grandir à la voix de San-Privato. Il poursuivit :
— Et les femmes... Ne fallnit-il pas aussi que la pauvre Jeane du Morillon fût vengée de madame de Hansfeld par dona Juana sur les autres lllles d'Eve?... Voyez-la... Elle paraît dans un salon... toutes les femmes la suivent d'un regard d'envie, de crainte ou de haine; si courte que soit la laisse dont elles tiennent, à la longeur de leur jupe, leurs fils, leurs maris ou leurs amants, elles la raccourcissent encore et la roidissent à la briser... elle se brise. Les (ils, les amants, les maris s'échappent et sont emportés dans le tourbillon de la terrible dona Juana î car ellepossède la beauté splendide et, cent fois plus que la beauté, l'irrésistible attrait d'une coquetterie effrénée; là est sa force, sa souveraineté: chacun croit triompherd'elle; les victimes appellent les victimes... Infernale puissance de la femme qui, aflorée de tous, n'appartient à personne, et de tous se rit dans son dédain superbe... Elle voit à ses pieds, palpitants d'amour, dcspoir ou d'angoisse, mais émus, inquiets, tremblants comme des jouvenceaux, les hommes les
plus séduisants par les grâces de leur personne, ou les plus puissants par rintelligence, par le courage, par la richesse, par le rang! de Leaux jeunes gens cités par leurs succès, d'intrépides capitaines, de profonds politiques, des Crésus vingt fois millionnaires, des grands seigneurs, des rois, des poètes illustres... et pourtant, ô dona Juana! donaJuana! ces fronts cicatrisés par les batailles, couronnés par la royauté, ou sacrés par le génie, tu les tiens servilement courbés sous le satin de ta bottine, parce que ces hommes sont à toi et que tu n'es pas à eux... parce que rien ne peut troubler l'inexorable sérénité de ton mépris pour les adorateurs... Ces grands esprits, ces grands cœurs sont à tes pieds... tu les foules; ils souffrent, ils saignent, et tu passes... effeuillant ton bouquet d'un air distrait., tu passes, insatiable de triomphes et rêvant la conquête de ces inconnus qui n'ont pas encore subi ton relau table empire!
— Oh! mystère étrange! — murmura
Jeane, écoulant avidement les paroles de San-Privato; — vous dévoilez les plus secrètes aspirations de mon âme... celles-là dont j'avais à peine conscience et que je craignais de m'avouer à moi-même. Oui, ces triomphes d'une coquetterie infernale... je les révais... vaguement... depuis que jai tant souffert. Ah ! régner ainsi en souveraine... pendant un jour... me venger du mépris qui a brisé mon cœur, et mourir ensuite!
— xMourir ! Non, non ! il vaut mieux vivre Jeane, et vivre longtemps, tour à tour idolâtrée, haïe et redoutée... vivre auprès d'un mari â la fois ton amant, ton ami, le conlident et peut-être le complice de tes vengeances! Oh! dis, entre nous deux, quels adorables épanchements, quelles inépuisables railleries sur tes victimes, dont vous comptiez le nombre passé, présent et à venir! Que de rires pour tant de larmes versées par les esclaves ou tes rivales... quelle confiance, quelle sécurité vous auriez eue, ton mari et toi, l'un envers l'autre,
parce qu'il eût élé le seul homme digne de loi, loi la seule femme digne de lui ! Vous auriez été pour d'autres un objet d'épouvante! N'ayant jamais de secret l'un pour l'autre, vous seuls pouviez pousser l'inexorable aijdace d'une conliance réciproque jusqu'à ces limites devant lesquelles les plus hardis avaient reculé. C'est ainsi que, forts de votre double force, cuirassés par le dédain, inaccessibles à la pitié, vous braviez et dominiez ce monde brillant et choisi dont lesportes s'ouvraientdevanttoi... Dis, Jeaue, était-il un sort plus digne d'envie? — ajouta San-Privalo de sa voix la plus tendre, la plus pénétrante, tandis que ses traits enchanteurs exprimaient un amour passionné. — Oh! si lu m'avais aimé pourtant... telle aurait été notre vie... ô ma belle dona Juaiia!... ange pour moi...
démon pour tous!...
— Albert, —reprit la jeune fille, palpitant sous le brûlant regard de San-Privato, — je serai sincère... je ne ressens pas pour vous ce que j'ai éprouvé pour Maurice...
ÎÎO LES rif.S DE FAMILLE.
je ne vous aime pas comme je Tai aimé... non... cet amour-là est mort avec la pauvre Jeane que vous savez... mais je vous aime selon l'étrange attrait que vous m'avez inspiré la première fois que je vous ai vu... Peut-être cet amour est-il le véritable, peutêtre est-il celui qu'il faut à votre doua Juana...
— Je te crois!! Joies du ciel... tu m'aimes! — s'écria San-Privato, transporté,, délirant, et serrant dans ses mains caressantes les mains fiévreuses de Jeane. qui, à cette pression, se troubla, — Tu m'aimes, je le crois ! répéta Albert.
Mais tout à coup tressaillant à une pensée soudaine, il abandonna les mains de Jeane et murmura d'une voix accablée :
— Misérable fou que je suis... tout à riieure encore je signalais le piège, et j'y tombe; je suis dupe de ton infernale coquetterie...
— Albert... vous m'avez dit : — « J'au- » rais foi à votre amour si vous m'offriez » votre main... » je vous l'olïre...
LES FILS DE FAMILLE. !2t
— Et demain, dona Juana, vous vous jouerez de votre promesse et du sot qui l'a crue...
— Je vous jure... et les serments que je fais, je les tiens... car j'ai aimé Maurice jusqu'à la fin... je vous jure, Albert, que ma main est à vous.
— Ah î si je pouvais vous croire...
— - Quoi... douter de ma parole?
— Vous avez eu pour moi, Jeane, de si sanglants mépris...
— Ces temps-là sont loin, Albert.
— Mais leur souvenir m'est toujours présent... et, quoique vous disiez, malgré moi... la défiance... Ah! la déception serait pour moi si horrible...
■— Mon Dieu: c'est à devenir folle... II n'est donc aucun moyen de vous convaincre ?...
— Il en serait un... Jeane... mais...
— Achevez...
— Oui, il est un moyen irrésistible, irrécusable, de me convaincre que vous m'aimez, Jeane, autant que je vous aime...
que l'offre de votre main est sincère et qu'avant un mois nous serons mariés.
— Ce moyen... quel est-il?
— Non, il est trop hardi... vous n'oseriez...
— Mais encore...
— Vous n'oseriez, vous dis-je.
— Vous devez cependant, Albert, être convaincu que maintenant l'audace ne manque jias à la nouvelle Jeane !
— Ah! si vous aviez cette vaillance...
oh! alors, oui, je croirais à votre amour, je ne douterais plus de notre prochain mariage, et bientôt dona Juana compterait ses jours par ses succès, ses plaisirs et ses vengeances!
— Ce moyen... ce moyen?
— Il faudrait d'abord quitter votre tante...
— Quitter ma tante !... elle qui a pris soin de ma première jeunesse et m'a traitée comme sa fd le?
— En effet, tout à l'heure elle vous a rappelé ses bienfaits... en des termes...
— Qui m'ont profontlémenl luimiliée, blessée, je l'avoue... et il me sera impossible mainlenaat d'oublier cet oulrage...
Une invincible froideur régnera • désormais entre moi et la mère de Maurice, — répondit Jeane avec amertume ; puis elle ajouta, pensive : — Quitter ma tante... et où irai-je?
— Chez ma mère..., — reprit San-Privalo d'une voix pressante. — Ma mère serait si heureuse de vous accueillir... puis...
San-Privalo fut soudain interrompu par Josette, qui entra vivement dans la chambre, en s'écriant :
— Mademoiselle, mademoiselle! quel bonheur! c'est ce digne M. Delmare, il demande à vous vous voir, ainsi que madame.
— Priez M. Delmare d'entrer, — répondit San-Privato à la servante, — et allez prier madame Dumirail de venir ici ù l'instant.
Josette sortit pour exécuter les ordres d'Albert qui, s'adressant à Jeane :
— Nous continuerons noire entrelien
après le départ de M. Delmare ; mais votre tante ne lui a pas écritj il ignorait votre adresse, comment Ta-t-il découverte?
— Je ne sais... mais sa présence me serait désormais odieuse, intolérable..., — répondit Jeane, cédant encore moins peutêtre à riiorreur que devait lui causer la présence de Thomme qu'elle regardait comme le meurtrier de son père, qu'au remords de su conscience, lui reprochant d'oublier sitôt les sages et paternels conseils de son cher maître, et la légitime répulsion qu'il lui avait inspirée au sujet de San-Privato.
En ce moment, Charles Delmare et madame Dumirail entrèrent presque simullanémenl dans la chambre, par deux portes différentes.
Le premier regard de Delmare chercha Jeane et s'arrêta sur elle avec une expression de tendresse ineffable: mais bientôt il tressaillit de surprise et son cœur se brisa en remarquant l'impression profondément répulsive que sa présence causait à sa fille. Celte évidente répulsion se manifeslant aussi, quoique moins prononcée, chez madame Dumirail, Charles Delmare, à la vue de
San-Privato, ne douta pas d'une nouvelle perfldie de ce dernier.
— Monsieur, — dit à Delmare madame Dumirail d'un ton glacial, — je n'ai pas eu riionneur de vous écrire, je suis donc trèsétonuée de vous voir chez moi.
— Ma tante, — dit vivement Jeane, au moment où son père s'apprêtait à répondre, — vous devez comprendre qu'il m'est impossible de 1 ester un moment de plus ici...
La jeune fille se dirigea rapidement vers la porte communiquant au salon et détourna brusquement la tête en passant devant Charles Delmare qui, d'un regard navrant, tâchant de rencontrer les yeux de sa fille, lui dit d'une voix altérée -.
— Mademoiselle Jeane... je...
— Ah ! laissez-moi, votre piésence ici me révolte ! — s'écria la jeune fille avec un accent et un geste d'horreur ; puis elle disparut dans la pièce voisine au moment où San-Privato disait tout bas à madame Dumirail :
— Piappelez-vous mes conseils... accusez
soudain et sans transition M. Delmare du meurtre de mon oncle Ernest... et vous aurez la preuve de ce que je vous affirme!
Charles Delmare, consterne (le Taccueil de sa lille, et prévoyant dès lors la révélation de son secret par San-Privalo , fit cependant bonne contenance^ et répondant à la question de madame Dumirail:
— Inquiet de ne pas recevoir de nouvelles de vous, madame, et présumant que, dès votre arrivée à Paris, vous aviez dû vous rendre auprès de M, de Morainville, je me
suis présenté chez lui afin de m'enquérir de votre adresse... Il me Ta donnée ce malin, et...
— Monsieur, — reprit madame Dumirail tâchant de raffermir sa voix, — l'on vous accuse d'avoir, sous le nom de Wagner... tué en duel mon beau-frère, M. Ernest Dumirail... Donnez-moi voire parole d'honnête homme que le fait est faux... je vous croirai.
Les prévisions de Charles Delmare se réalisaient, son secret était connu de madame Dumirail; il s'expliquait, dès lors, la cause de l'aversion dont Jeane avait témoigné à son aspect. 11 domina sa cruelle émotion et reprit :
— Madame, avant de répondre à votre question, il est de la dernière importance que vous entendiez quelques explications...
— Monsieur....
— Permettez, ma tante, — reprit Saii-Privato voyant madame Dumirail disposée à écouter Charles Delmare, — toute explication est superflue... monsieur doit se
borner à déclarer sous serment s'il est , oui ou non, le meurtrier de M. Ernest Dumirail.
— En effet, monsieur, — dit madame Dumirail, — rien n'estmalheureusement plus simple que la réponse que j'attends de vous...
— Au nom du salut de votre fils, madame, je vous adjure de m'écouter ! — s'écria Delmare avec un tel accent d'autorité, que madame Dumirail, rappelée d'ailleurs au souvenir de ses angoisses par ces paroles d'un ami dévoué, en qui elle avait durant si longtemps placé sa confiance, lui répondit avec une curiosité inquiète :
— Je vous écoute, monsieur...
— J'ignore quelle a été depuis votre séjour à Paris la conduite de Maurice, mais s'il a failli... voilà celui qui l'a poussé au mal..., — reprit Delmare indiquant San- Privato d'un geste accusateur. — Votre fils, Jeane et vous, madame... n'avez pas d'ennemi plus dangereux, plus acharné que cet homme!
LES riLS DE FAMILLE. ol
— Qu'en tends-je! — reprit madame Dumirail frappée de l'évidente sincérité de Charles Delmare. — Quoi!... Albert... serait notre ennemi !...
— - Monsieur Delmare... intervertit singulièrement les rôles, — reprit d'un ton de froid dédain San-Privalo ; — d'accusé, il devient accusateur?
— Croyez-moi, madame, il s'agit de vos intérêts les plus chers! — dit Charles Delmare. — Répondez-moi, de grâce! Maurice vous a-t-il donné ici quelques sujets de plaintes?...
— Ah! le malheureux enfant!... il m'a causé... il me cause des inquiétudes mortelles..., — murmura madame Dumirail ne pouvant contenir ses larmes. — A peine arrivé à Paris... une indigne femme, riche et titrée... lui a écrit... sous un prétexte... et... que vous dirai-je, monsieur Delmare... hier soir, cette effrontée est venue chercher mon lils dans sa voiture... et malgré mes prières, malgré mes ordres... malgré la douleur de Jeane, il est allé rejoindre cette créature...
elle l'a enlevé, pour ainsi dire, sous nos yeux... Ce n'est pas lout... il a découché celle nuit... et, ce malin... un grand nombre de marchands, envoyés par cette même femme, venaient exciter mon fils à de ruineuses dépenses.
— Madame, — dit Charles Delmare réfléchissant, — le nom de cette femme le savezvous ?
— Ou nomme cette femme la baronne de Hansfeld...
— Je ne l'oublierai pas... mais j'en jurerais, cette femme, qui semble vouée à la perte de Maurice, doit être l'instrument de M. San-Privato, que voici !...
A cette accusation portée par Charles Delmare avec l'accent d'une irrésistible conviction, madame Dumiràil, d'abord stupéfaite, jeta un regard de doute et de crainte sur son neveu. Celui-ci, malgré son empire sur lui-même, ne put dissimuler la surprise inquiète que lui causait l'étrange pénétration du père de .leane ; mais reprenant bientôt son calme impassible et haus-
sant légèrement les épaules, le jeune diplomate reprit :
— Ma bonne tante, vous êtes dupe d'un très-habile comédien... qui mis en demeure d'articuler s'il est, oui, ou non, le meurtrier de M. Ernest Dumirail, s'ingénie à vous dérouter en vous lançant dans les hypothèses les plus extravagantes... car, enfin... je vous le demande un peu, quel intérêt puis-je avoir moi, à cequeMauriceaitdcs maîtresses et des dettes?...
— Madame, écoutez bien ceci, — repartit Charles Del m are : — Peu d'instants avant son départ du Morillon , M. San-Privato m'a dit ces paroles... il va les nier... peu importe... les voici : — « M. Delmare, vous » avez une grande influence sur M. et ma- B dame Dumirail, ainsi que sur Joane et sur » Maurice. Je veux que leur mariage soit » définitivement ajourné... je veux que » vous engagiez les parents de Maurice à » l'envoyer à Paris. »
— Je veux... je veux.... — répéta madame Dumirail ébahie ; — mais de quel
3i LES FILS DE FAMILLE.
droit mon neveu vous imposait-il ainsi ses volontés?
— Prenez garde, ma chère tante, — dit San-Privato, cachant sous un sourire méprisant l'anxiété que lui causait la révélation de Charles Delmare, — prenez garde, vous allez embarrasser monsieur en lui demandant de quel droit je lui dictais les intentions qu'il me prête, et que, d'ailleurs, je nie.
— Je m'attendais à cette dénégation. Je rappellerai seulement à madame Dumirail que, loin d'obéir auxvolontés de M. San-Privato, j'ai tout tenté, afin de hâter le mariage de Jeane et de Maurice et de détourner M. Dumirail des projets relatifs au changement de vocation de son fils... ma rupture avec votre mari, madame, n a pas d'autre cause.
— Hélas ! vos prévisions ne se sont que trop réalisées,— répondit en soupirantmadame Dumirail. — Maurice, à peine arrivé à Paris, reçoit une lettre de cette baronne...
— Elle es( jeune et belle, sans doule, madame?
— Jeane l'a vue à la portière de sa voiture, et elle était, dit-elle, belle à éblouir, — répondit madame Dumirail, de plus en plus attentive aux paroles de Charles Delmare.
Celui-ci reprit :
— Eli bien, madame... les provocations de celte femme, sitôt et si bien instruite de l'arrivée de Maurice à Paris, rapprochez-les des volontés que m'imposait M. San-Privato alors qu'il prétendait me contraindre d'user de mon influence, afin de vous engager à envoyer votre fils à Paris; et dites, madame... dites... si tout ne donne pas à penser que Maurice est victime d'une ténébreuse machination, tramée par l'homme que voici î
— Ah! ce serait horrible! — s'écria madame Dumirail, frappée des rapprochements signalés par Charles Delmare. — Ce matin encore je disais à Maurice : Cette femme jeune et titrée qui s'abandonne à vous si effrontément, doit èire aussi vile que la der-
nière des courlisanes, ou bien elle fera de vous son jouet, sa victime peut-être... Et il en serait ainsi, mon Dieu! mon neveu aurait la perfidie de...! Hélas... ma pauvre tète s'égare au milieu de ces odieux soupçons... mais ce qui est malheureusement certain, c'est que mon fds échappe à mon autorité, à ma tendresse; il se perd... il est perdu!
— En vérité, ma chère tante, je ne comprends point comment une femme de bon sens peut ajouter foi aux divagalions de monsieur Delmare, lorsque celte réflexion simple devrait vous venir à l'esprit... (en admettant même cette indigne calomnie :
que je sois un perfide et méchant parent)... quel intérêt puis-je avoir à ce que Maurice fasse des sottises à Paris ?
— Cet intérêt, madame, vous allez le connaître,— reprit Charles Delmare ; — M. San- Privato est amoureux de Jeane.
— Qu'entends-je? — dit madame Dumirail abasourdie; — Albert amoureux de ma nièce 1
— Oui, madame, et maintenant vous savez pourquoi M. San Privato désirait Tajournement du mariage des deux fiancés, vous savez pourquoi il comptait sur le voyage de Maurice à Paris, où il espérait l'exposer aux adroites séductions d'une femme qui le détacherait ainsi de Jeane.
— Mon Dieu t mon Dieu ! — murmura madame Dumirail effrayée, — tant de noirceurs sonl-elles croyables?
— Vous pourriez, ma tante, ajouter foi à ces inventions d'un homme qui, après avoir porté le deuil et le déshonneur dans notre famille, n'a pas craint de s'introduire dans l'intimité du frère et de la fille de sa victime ! Tant d'audace, tant d'hypocrisie ne vous donnent-elles parla mesure de l'homme? ne vous montrent-elles pas quelle créance on doit accorder à ses calomnies? Vous vous seriez, ma tante, épargné le chagrin et le dégoût de les entendre, si, tout d'abord et ainsi que je vous le conseillais, vous aviez sommé M. Delmare de répondre oui ou non
à l'accusation qui pèse sur lui... car enfin, le frère de votre mari a été tué par cet homme, sa présence ici est intolérable... Jeane peut entrer d'un moment à Tautre... et retrouver encore ici le meurtrier de son père...
Ces dernières paroles impressionnèrent madame Dumirail, de qui l'esprit était d'ailleurs bourrelé par tant de sinistres révélations et elle dit à Charles Delmare :
— Monsieur... vous êtes homme d'honneur... répondez sincèrement. L'on vous accuse d'avoir tué en duel mon beau-frère... est-ce vrai?
— C'est vrai, madame, — répondit Charles Delmare, — je l'avoue... j'ai eu ce malheur...
— Ah! monsieur! — reprit madame Dumirail en frémissant, — et après un pareil malheur, vous n'avez pas craint de surprendre l'affection de notre famille... vous avez osé...?
— J'ai osé, madame, m'efforcer de témoigner de mon dévouement à une famille dans
le sein de laquelle j'avais involontairement porté le deuil; j'ai tenté d'expier ainsi ce meurtre fatal... tel est mon crime... J'ai encore osé venir à Paris dans Tespoir de vous être utile, madame, et j'accourais vous offrir mon appui, afin de vous aider à conjurer les malheurs que je prévoyais... Le triste secret dont vous êtes instruite maintenant... M. San-Privato le connaissait depuis notre rencontre au Morillon, et en me menaçant de le divulguer, il voulait me contraindre d'user de mon influence pour vous engager à ajourner le mariage de Jeane et de Maurice, et d'envoyer celui-ci à Paris, où de si dangereuses séductions l'attendaient... Un dernier mot, madame : — Ce que l'on appelle les convenances vous défendent maintenant de me recevoir, puisque vous savez que j'ai eu le malheur de tuer en duel votre beau-frère ; c'est à vous d'apprécier si vous devez sacrifier aux convenances l'intérêt de votre fils... Je l'aime comme mon enfant; ses désordres, dont vous vous effrayez, m alarment aussi, sans cependant m'ôter
tout espoir de le ramener au bien... Je sais le nom de la femme dangereuse entre les mains de laquelle il est tombé... Je ne resterai pas inaclif ; mon expérience de Paris, quelques anciennes relations que j'y ai conservées, me permetlront de suivre Maurice où qu'il aille. Aussi, quoiqu'il avienne, mon action sur lui peut encore être salutaire, mais celte action doil être concertée avec la vôtre, madame; il faut pour cela que je vous voie souvent...
— Hélas! M. Delmare, mon dernier espoir était en vous... pourquoi faut-il que ce malheureux duel...?
Et, sïnterrompant, madame Dumirad ajouta :
— Cependant, lorsqu'une amitié dévouée m'offre une chance d'arracher mon fils au désordre... mon devoir de mère n'est-il pas d'accepter?
— Quoi ! ma tante, vous vous laissez ébranler? — dit vivement San-Privato. — Mais songez donc au chagrin, à la légitime indignation de mon oncle, si, lors de sa pro-
LES FILS DE FAMILLE. ii
chaîne arrivée ici, il y rei)con Irait celui qui...
— Mon Dieu! je n'ai pas besoin de vos conseils... je suis d'âge à me conduire, — répondit impatiemment à Albert madame Dumirail. — Vous devriez, mon neveu, vous rappeler les graves accusations que M. Delmare porte sur vous.
— Ces accusations sont des calomnies tellement dénuées de sens, que je ne daignerai plus, non-seulement y répondre, mais y faire la moindre allusion, — dit froidement San- Privato; — je me bornerai, ma tante, à vous déclarer que, dans le cas où vous cacherez à votre mari que M. Delmare n'est autre que le prétendu Wagner, je parlerai et mon oncle saura tout.
— Que m'importe ! — reprit madame Dumirail; — est-ce que, en refusant le concours si utile de M. Delmare, je rendrai la vie à mon beau-frère?
— Ah! ma tante... je nesaurais, sans m'écarter peut-être du respect que je vous dois, vous dire quel sentimeni m'inspirent vos pa-
rôles... je me tais... je ne peux que gémir sur votre aveuglement,— reprit San-Privato. Et il s'assit dans un fauteuil voisin de la porte du salon laissée entr'ou verte par Jea ne; puis il cacha sa figure entre ses mains, comme s'il eût été accablé de l'énormilé dont il accusait sa tante.
— Courage et espoir, madame, — repartit Delm^re à demi-voix; — il est temps encore d'arracher Maurice aux pièges qu'on lui tend... rien n'est désespéré...
— Hélas, ce matin encore, je croyais comme vous, M. Delmare, que rien n'était désespéré... mon fils rougissait de son entraînement... il consentait, il demandait à retourner dans nos montagnes.
— Qui l'a donc fait changer de résolution ?
— Jeane.
— Comment cela?
— Par ses duretés, par ses sarcasmes, — — répondit toujours à demi-voix madame Dumirail;— elle n'a pu pardonner à Maurice de s'être laissé captiver par cette maudite madame de Hansfeld... Aussi, ce matin, au
lieu de se montrer induigenle pour mou iilsqui revenait à elle, Jeane l'a exaspéré en louant, en flattant son cousin Albert, et...
Mais, s'inlerrompant, en jetant les yeux sur San-Privato, toujours assis près de la porte du salon, le front appuyé sur sa main, madame Dumirail ajouta tout bas:
— Venez dans ma chambre, M. Delmare, nous serons seuls. ..je vous raconterai tout.
— Je devine et je tremble! — pensait Charles Delmare en suivant madame Dumirail. — Orgueilleuse et fière, ainsi que l'est Jeane, elle n'aura pu pardonner à Maurice son égarement, et, alin de se venger, elle aura affecté de ressentir de nouveau quelque attrait pour San-Privato... Là est le dangerpourelle... Ce penchant fatal, qu'avec tant de peine elle avait domine, vaincu, peut maintenant l'enaitre et bientôt prendre un empire absolu sur ce jeune cœur, déjà si cruellement déçu et frappé dans son premier amour... Ah ! les conséquences de cette déception m'épouvantent! elles peuvent légitimer aux yeux de Jeane d'exécrables rcpre-
4i LES FILS DE FAMILLE.
sailles, la jeter dans un abîme de malheurs... et, misère de moi! je ne puis plus avoir sur elle aucun ascendant salutaire ! Je lui inspire et dois lui inspirer une insurmontable aversion! elle croit que j'ai tué son père! 11 me reste un moyen suprême de reconquérir à jamais la tendresse de Jeane... et peut-être rinfluence que j'avais sur elle! mais, hélas! devant ce moyen, je recule... Et pourtant, il est le seul... le seul qui puisse arracher ma fille à l'infernale obsession de San-Privato... Ah! cet homme... cet homme, une fois encore, il me fait rêver le meurtre !
Madame Dumirail s'entretint longtemps avec Charles Delmare, et lui raconta tous les événements survenus dans l'intimité de la famille depuis son arrivée à Paris. .\ ces confidences, il répondit par les conseils suivants :
« Toujours tenter d'agir sur Maurice par la persuasion, par la tendresse; faire appel à son cœur et aux souvenirs de sa pre-
mière jeunesse si paisible et si heureuse;
» Se garder surtout de froisser l'ombrageuse susceptibilité de Jeane;
» Enfin, témoigner à San-Privato tant d'éloignement, qu'il suspendit ses visites et, au besoin, lui fermer la porte. »
Charles Delmare, à ce sujet, ne cacha pas à madame Dumirail, qui les ignorait, les détails de l'ascension au col de Tréserve et l'audacieux aveu de San-Privalo, afin que la noire scélératesse de ce dernier ne fût pas pi us longtemps douteuse pour madame Dumirail. Enfin, il s'efforça surtout de combattre chez elle sa froideur croissante envers Jeane, mJt en valeur les généreuses qualités qui la distinguaient, et affirma qu'à cette heure encore, le bonheur de l'avenir de Maurice dépendait de son prompt retourau Morillon et de son union avec sa fiancée.
Laissant ainsi madame Dumirail quelque peu rassurée, Charles Delmare lui promit de ne pas se borner au conseil, d'y joindre, s'il le pouvait, Faction. 11 devait revenir dans la journée ou dans la soirée, s'il décou-
LES riLS DE FAMILLE. 47
vrait quelque chose de nouveau ou de grave au sujet de Maurice-, et, en cherchant à se remémorer qui pourrait, parmi ses anciens compagnons de plaisir, le renseigner sur plusieurs points importants à ses yeux, Charles Deimare se rappela Richard d'Otremont, de qui, nous l'avons dit, il avait autrefois protégé les débuts dans la fashion parisienne, et il alla s'informer de la demeure de son ancien pupille, au club dont ce dernier faisait déjà partie lors de la prospérité du beau Deimare.
Madame Dumirail rentra dans le salon, décidée de suivre les avis de son conseiller, en se montrant aussi maternellement bienveillante pour Jeane que par le passé et en témoignant d'une telle froideur envers San- Privato qu'il s'abstînt désormais de ses visites. Elle le trouva s'entretenant avec la jeune fille; l'animation de son teint, l'expression résolue, presque hautaine, que prirent ses traits à l'aspect de sa tante, frappèrent celle-ci de surprise, et Jeane lui dit soudain d'une voix brève et ferme :
— Ma laute, permet lez -moi de vous adresser une question?
— Parle, mon enfant, — répondit affectueusement madame Dumirail, fidèle aux recommandations de son conseiller, — parle... je l'écoute...
— Est-il vrai... que vous vous proposiez de recevoir M. Delmare?...
— Il se peut qu'il vienne me voir quelquefois, et le sujet de ses visites est tellement grave, que...
— Ma tante..., — reprit Jeane interrompant madame Dumirail avec un accent de reproche amer, — me faul-il donc vous rappeler que cet homme... a tué mon père?...
— Je comprends, je respecte tes scrupules, — reprit doucement madame Dumirail, — mais il m'est impossible de renoncer aux visites de M. Delmare ; tu resteras dans ta chambre lorsqu'il viendra chez moi.
La jeune fdle échangea un regard d'intelligence avec San-Privato. Tous deux, d'ail-
leurs, paraissaient surpris et contraries de la modération de niadame Dumirail ; ils comptaieiit évidemment sur sa vivacité pour engager une discussion irritante.
Jeane reprit dun ton sardonique et de plus en plus agressif:
— Je vous sais du moins gré, ma tante, de votre remarquable esprit d'équité ; il me sera permis de me réfugier dans ma chambre pendant que vous vous livrerez à votre penchant amical pour le meurtrier de mon père... La morale est nouvelle .. c'est à la victime de fuir modestement les regards du bourreau... c'est à moi de me cacher humble et confuse... et qui sait?... repentante... peut-être... devant Thomme qui m'a faite orpheline!...
— Ah! — reprit Albert, — ma tante reconnaîtra combien est fondée votre douloureuse indignation, ma chère Jeane, et elle s'empressera de fermer sa porte à ce M. Delmare.
— Si je ferme ma porte à quelqu'un...
ce sera aux fourbes et aux méchants qui
bO LES FILS DE FAMILLE.
cachent leurs perfidies sous le masque de la parenté, — répondit sévèrement madame Dumirail à San-Privalo. — Ceci s'adresse à vous, mon neveu.
— Je n'avais nullement lieu de le soupçonner,, ma tante.
— Est-ce l'intérêt que me porte Albert qui lui mérite de si dures et de si injustes offenses? — reprit Jeane. — Est-il en butte à votre animadversion, ma tante... parce qu'il a seul, ici, conscience et horreur de l'odieuse nécessité à laquelle vous prétendez me réduire?
L'accent hautain, amer, presque insolent de la jeune fille, la parfaite entente qui semblait exister entre elle et son cousin, irritèrent madame Dumirail, ravivèrent le souvenir de ses griefs contre sa nièce, et oubliant déjà les recommandations de Charles Delmare, elle reprit d'un ton de récrimination :
— Jeane... vous devriez vous montrer moins arrogante...
— J'ai beaucoup enduré jusqu'ici sans me
plainiire ; mais, je l'avoue, ma lante, la résignation a ses bornes...
— Des reproches, mademoiselle ! — reprit vivement madame Dumirail, — n'oubliez pas que ce serait à vous à les endurer !
— Vous ne m'avez pas égargné cette cruelle humiliation... et ce matin, vous ne m'avez que trop durement rappelé les services que vous m'avez rendus.
— Mademoiselle! — s'écria madame Dumirail, — c'est votre ingratitude qui vous a valu ces reproches!...
— Moi, ingrate! ah! madame! quoi que vous fassiez, vous ne parviendrez jamais à éteindre la reconnaissance dans mon cœur, mais la reconnaissance a sa dignité. Si vous l'ignorez, je vous plains!
— Votre reconnaissance? — reprit madame Dumirail; — et comment ce matin encore l'avez-vous prouvée? En poussant Maurice au désespoir, au lieu de l'encourager dans les bonnes résolutions!
— Suis-je donc destinée, madame, à subir tour à tour, au gré de son caprice, l'affection
OU les dédains de votre tils? — dit orgueilleusement Jeane; — dois-jedonc m'estimer trop lieureuse lorsqu'il daigne me pardonner l'outrage et le mal qu'il m'a faits?
— Vous avez, mademoiselle, perdu le droit d'accuser mon fils, car si vous l'aviez aimé comme il méritait de Téire... vous l'eussiez ramené à vous par la douceur, par la résignation... mais non, c'est la jalousie au cœur, le sarcasme à la bouche, la colère dans les yeux, que vous l'avez accueilli lorsque, ensuite d'un moment d'égar»^ment, il revenait à vous, ce malheureux enfant!
— En effet, ma cousine, — reprit en ricanant San-Privato, — vous Tavez traité avec trop de rudesse ce malheureux enfant de cinq pieds dix pouces... vous n'avez pas eu le tact assez délicat envers cet intéressant Hercule, capable de tuer un bœuf d'un coup de poing!
— Oui... c'est moi que Ton accuse, — ajouta Jeane avec un l'edoublement d'amertume; — c'est ma faute si Maurice a été assez ingrat pour oublier tant de preuves de
LES FUS IiE rWiILLE. 53
mon amour ! assez lâche pour ne pas résister à une séduclion ignoble! assez vil pour placer si bas son affection ! assez niais pour être dupe d'une aventurière !
— Maudite soyez-vous ! — s'écria madame Dumirail, exaspérée par ces reproches de la jeune fille; — vous avez causé tout le mal... C'est par ambition pour vous que mon fils a voulu venir à Paris, afin d'y suivre une brillante carrière.
— Un pareil reproche à moi, madame, lorsque votre mari m'a menacée de rompre nos fiançailles, de me renvoyer de votre maison, si je combattais les idées ambitieuses qu'il suggérait à son fils! Mais, tenez, ne récriminons pas sur le passé; si pénible qu'il soit pour moi, le présent l'efface encore, grâce à l'horrible nécessité à laquelle vous voulez m'obliger; mais il est des concessions qu'aucune puissance humaine ne m'arrachera jamais... Ainsi, madame, prenez garde!
— Des menaces, mademoiselle?
— Non, madame, un avertissement.
— Qu'est-ce à dire?
— Je veux dire, madame, que je ne resterais pas une heure dans une maison où je serais exposée chaque jour à me trouver face à face avec le meurtrier de mon père.
— Bien, —dit tout bas San-Privato à la jeune fille, — ferme... Allez jusqu'au bout.
— En un mot,— reprit Jeane,— je vous déclare, madame, que si M. Dtlmare remet les pieds chez vous, je sortirai dici pour n'y plus revenir.
— Comment ! il ne me sera pas permis de recevoir chez moi qui bon me semble?
— Vous recevrez qui vous voudrez, madame; mais il me sera permis à moi de sortir de chez vous. Et d'ailleurs, la rupture de nos fiançailles avec votre fils, les reproches si blessants que vous m'avez adressés ce matin, les récriminations qui s'élèveraient sans cesse entre nous, nous rendraient la vie commune intol -rable.
— Ainsi, mademoiselle, vous m'imposez une alternative ?
~ En un mot, ma tante, — reprit San Privato. ~ par suite des motifs qu'elle vient d'exposer et dont je reconnais la gravité, ma cousine, au nom de sa dignité blessée, au nom du respect dû à la mémoire de son père, ne jugeant plus ni convenable ni possible de demeurer près de vous, préfère aller demeurer près de ma mère.
— Telle est, madame, ma résolution, — ajouta Jeane d'une voix ferme, — si vous persistez à...
— Vous êtes une misérable ingrate! — s'écria madame Dumirail exaspérée; — vous êtes une créature sans cœur... Je vous ai traitée comme ma lille ; vous me voyez accablée de chagrins, bourrelée d'angoisses... vous pouviez m'aider à conjurer les malheurs que je redoute, et vous m'abandonnez! Eh bien, parlez, partez donc!... je ne m'y oppose pas, vous me faites horreui , vous n'avez jamais aimé mon fils. Ah : maintenant que voli*e caractère se révèle dans toute sa noirceur, je crois, Dieu me pardonne! que j(> me consolerai de ce que
Maurice a élé dupe de celle madame de Hansfeld... en songeanl que, du moins, il ne sera jamais voire mari ! Vous eussiez fait soD désespoir, sa honle peut-êlre! Tenez, vous serez la digne fille de votre mère... vous ne vaudrez pas mieux qu'elle. Ah ! malheur, malheur à qui vous épousera !
— Gi-and Dieu!— repritJeane en interrogeant San-Privato d'un regard de stupeur. — L'ai-je bien entendu?... On outrage ma mère!
— Ah ! c'en est trop,— dit San-Privato ;— vous ne pouvez, Jeane, après une pareille insulte, demeurer une minute ici.
— Et qu'osez-vous donc, madame, lui rejirocherjà ma mère?— s'écria la jeune fille, impérieuse, irritée, presque menaçante, faisant un pas vers madame Dumirail. — Les services que vous m'avez rendus vous donnent-ils le droit de calomnier un ange de vertus... d'insulter la mémoire d'une femme qui n'est plus ?...Ah! je vousdis,moi, que vous mentez, madame! je vous dis, moi, qu'en voukuit m'inspirer des doutes
sur l'honneur de ma mère, vous commettez une action infâme!!...
— Malheureuse ! — s'écria madame Dumirail, outrée de cesreproches,— sachez donc que, si quelqu'un doit être accusée d'infamie c'est la femme adultère... sachez donc que votre mère...
Madame Dumirail s'interrompit, regrettant, mais trop tard, de s'être laissé entraîner par la colère à une déplorable révélation , tandis que Jeane, palpitante d'indignation et de douleur, reprenait, s'adressant à sa tante, d'une voix altérée :
— Achevez donc, madame... qu'avez-vous à m'apprend re sur ma mère?... Mais vous vous taisez... Béni soit Dieu! votre vague calomnie ne repose sur aucune preuve; je quitterai du moins celte maison sans que ma tendre vénération pour ma mère ait été altérée.
Puis, malgré son orgueil et son irascibilité, la jeune fille, faisant malgré elle un retour sur le passé, au moment de quitter madame Dumirail qu'elle avait si
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tendrement aimée, la jeune fille ajouta, d'une voix légèrement attendrie :
— Adieu, madame... Votre silencieux et tardif remords me permet de vous pardonner l'iniquité de vos accusations contre la mémoire de ma mère... Quant aux injustes et humiliants reproches que vous m'avez adressés , je les oublie pour me rappeler que, pendant trois ans, vous avez eu pour moi les bontés d'une mère... Adieu, madame...
Jeane pril son chapeau dont elle se coiffa précipitamment, tandis qu'Albert lui ^ jetait son mantelet sur les épaules, en disant :
— Venez, Jeane... vous trouverez chez ma mère le seul asile qui mainten;Mit soit pour vous convenable.
— Ma nièce, vous ne devez pas quitter cette maison avant le retour de mon mari! — dit madame Du mirait, regrettant d'avoir concouru, par la vivacité de ^es paroles, à la détermination de Jeane pour qui elle ressentait, d'ailleurs, un véritable attache- .
ment. — Vous avez été confiée à la tutelle de votre oncle, lui seul décidera si vous resterez ou non ici... Je conviendrai, d'ailleurs, volontiers, qu'aigrie par le chagrin et en proie aux cruelles inquiétudes dont mieux que personne vous savez la cause, j'ai pu manquer de mesure dans les termes que j'ai employés à votre égard, et qu'en parlant de votre mère je me suis sans doute mal expliquée , car je ne faisais allusion qu'à certains défauts de son caractère. Ce loya' aveu, je l'espère, changera votre résolulion...
— Il est trop tard, madame, — reprit tristement Jeane; —je n'aurais aucun asile assuré, qu'après ce qui s'est passé entre îious... et bien que je vous pardonne l'injustice de vos reproches... je ne resterais pas ici... ma dignité s'y oppose.
— Rester dans celte maison où l'on vous a abreuvée d'outrages! commettre une insigne lâcheté, vous, si fîôre, si courageuse., est-ce que c'est possible! — ajouta San- Privafo, en offrant son bras à la jeune fille
qui le prit et s'éloigna malgré les prières, les injonctions de madame Dumirail qui s'écria, la suivant du regard :
— Cours donc à ta perte, malheureuse folle! Va... et que ton sort s'accomplisse! Ah! je n'en doule plus, M. Delmare disait vrai, Albert est épris de Jeane... il a tout fait pour la desaffectionner de Maurice, et il veut sans doute se marier avec elle... Soit... Jamais je ne regretterai pour mon fils une pareille épouse !
— Enfin, tu es à moi, Jeane, — pensait San-Privato triomphant, en conduisant chez sa naère la jeune fille, qu'il regardait déjà comme sa proie. — Ah! si tant d'heureuses circonstances n'avaient concouru à te faire tomber dans le piège... j'aurais frémi en songeant à quelles extrémités tu aurais pu me réduire ; car, pour mou bonheur, pour mon repos, jamais tu ne soupçonneras de quel amour forcené je t'aurai aimée, Jeane... Je parle de cet amour au passé... parce que bientôt et avant ce pré-
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tendu mariage, que la pauvre doîia Juana a pris au sérieux, la possession aura éteint cette passion dont la violence parfois nn'épouvante!
— 0 Maurice, — pensait aussi Jeane à part soi, en marchant aux côtés de San- Privato, — frère chéri de mon adolescence, tendre ami de ma première jeunesse! je suis trop fière, trop exclusive en amour pour te pardonner ton inconstance. C'est elle que je hais en toi. Je voulais en tirer vengeance... et pourtant je t'aime encore... je t'aimerai toujours de ce pur et premier amour que l'on ne ressent qu'une fois en la vie. Ah! son doux et cher souvenir sera la perle, le trésor caché de mon cœur. Oui, je t'aime encore, Maurice, mais je t'estime trop pour t'épouser; car maintenant je ne me sens plus digne de toi ... mes mauvais instincts, éveillés par l'âcreté de la douleur et grandis à la voix diabolique d'Albert, me dominent à cette heure et me domineront de plus en plus. Mais, rassure-
loi. si quelque jour tu me regrettes, si tu souffles de mon abandon, lu seras vengé! San-Privato me croit en ce moment sa dupe! il croit que bientôt il fera de moi sa maîtresse, grâce à une feinte promesse de mariage. Il sera terriblement puni de sa présomption et de sa perfidie! Je satisferai le vif attrait qu'il m'inspire et dont je ne rougis plus, hélas! comme d'une pensée honteuse; mais, aussi vrai que ton nom, ô Maurice: fera toujours battre mon cœur, quel que soit l'avenir, je serai, non la maîtresse, mais j'épouse de San-Privato, et le premier il subira, pour son malheur, l'effrayant empire de dona Jua>\\, dont il aspire à devenir le complice... Innocent roué! candide scélérat! dona Juana, son goût satisfait, fera de toi un jouet avili, ridicule et surtout désespéré!... Alors, nous serons vengés tous deux, Maurice! car, sans l'exécrable influence de ce tf-ntateur, notre vie se fût écoulée au Morillon, aussi pure, aussi paisible, aussi heureuse qu'elle sera tourmentée,orageuse et peut-être criminelle!
Richard d'Olromont avnil tenu parole et convié au souper, qu'il donnait à la maison d'Or à madame de Hansfeld et à Maurice, quelques membres influents du club dont il faisait partie et à qui le jeune provincial devait ô Ire présenté.
Le souper splendidement servi durait depuis une heui'e. Antoinette avait amené, en mdiiuere de chaperon, sa dame de compagnie,
6^ LES FILS nE FAMILLE.
grande femme maigre, compassée, réservée, n'ouvrant la bouche que pour boire, manger ou répondre : « Oui » ou « non, » madame la baronne. »
Maurice placé à côté de madame de Hansfeld, éblouissante de parure et de beauté, était déjà presque transformé en homme à la mode; renonçant soudain, durant la matinée, à ses bonnes résolutions, et quittant ['hôtel des Étrangers, malgré les supplications de sa mère, il s'était rendu chez madame de Hansfeld. Celle-ci, exploitant l'irritation dont il était transporté contre sa fiancée, dissipa très-facilement, par les habiles feintes d'une adorable tendresse, les vagues appréhensions élevées dans Tosprit du jeune provincial au sujet de l'incroyable et presque inquiétante facilité de sa conquête, le décida de louer provisoirement, très à proximité de l'hôtel qu'elle occupait, un appartement garni, où >e rendirent de nouveau les fournisseurs. Ils reçurent de Maurice de forts à-compte sur leurs factures moyennant la somme provenant de
soii emprunt usuraire. M. Simon, le valet de chambre, mandé de nouveau près de son jeune maitre, le coiffa, le rasa, l'habilla, et grâce à sa mâle et belle figure, rehaussée par une élégance du meilleur goût, Maurice, nous le répétons, possédait déjà les dehors d'un homme à la mode. Cependant, sa timité, jointe à l'espèce d'ébloulssement que lui causait son éclatant succès auprès de madame de Hansfeld, le rendirent d'abord silencieux; puis, peu à peu, sa langue se délia. Antoinette lui versait fréquemment de pleines rasades de vin de Champagne glacé, l'engageant, avec le plus séduisant sourire à lui faire raison, et de temps à autre, à la faveur de l'ombre projetée par la lable, elle caressait du bout de sa bottine le pied de Maurice. Le regard de celui-ci étincelait alors; ses traits déjà fort animés devenaient pourpres et trahissaient aux yeux des malins convives la trop grande ingénuité de ses sensations.
L'amphitryon du souper, Richard d'O Iremont pouvait à peine cacher sa méchante
humeur, quoiqu'il s'efforçàl de la dissimuler autant par orgueil que par convenance. Il sétait en vain plusieurs fois présenté chez Antoinette, depuis qu'avec un effroyable cynisme elle lui avait promis de couronner sa flamme s'il tuait en duel Maurice Dumlrail avant huit jours.
Les amis de M. d'Otremont n'ignoraient pas qu'il s'occupait beaucoup d'Anloinette, Elle n'était pas de ces femmes dont la position sociale commande le secret à leurs adorateurs ; or, la physionomie candidement triomphante de Maurice et les regards plus que compromettants de madame de Hans feld, qui alïichait et affectait par calcul sa passion apparente pour le jeune provincial, révélèrent bientôt la vérité aux moins clairvoyants des convives. Tous s'aperçurent du rôle ridicule que jouait dans cette occurrence Richard d'Olremont, invitant pour ainsi dire ses amis à souper, ailn de les rendre témoins du succès de soii rival, qu'il leur avait à l'avance chaudement recommandé comme candidat à leur club.
Ce qu'on appelle des amis, dans un certain monde, s'éjouissent généralement de nos déconvenues, de nos mécomptes, et plus d'un malin regard échangé entre les amis de M. dOtremonl fut surpris par lui ; il se voyait ie jouet d'Antoinette qui Thumiliait aux yeux de tous par les préférences effrontées dont elle accablait Maurice. Aussi, le violent dépit, la sourde irritation que ressentait Richard, allèrent croissant, bien quencore contenus en lui par les habitudes de la bonne compagnie.
Maurice, accoulumé à une extrême sobriété, n'ayant jamais bu d'autre vin que les légers produits du vignoble du Jura, commençait, grâce aux fréquentes libations que lui imposait Antoinette et à l'animation du banquet, à sentir une pointe d'ébriété qui, d'ailleurs, lui laissant encore complètement l'usage de sa raison, exaltait seulement en lui la conscience du bonheur dont il jouissait en ce moment, à savoir :
De posséder pour maîtresse l'une des
68 LES FILS Di: FAMILLE.
plus jolies femmes de Paris ; de n'avoir rien à envier à l'élégance des coryphées de la jeunesse dorée, d'êlre de prime saut accueilli parmi elle avec une aimable courtoisie ; enfin, de penser que ce joyeux souper n'était que l'inauguration d'une vie de plaisir et d'amour, complétée par les raffinements de rélégance et du luxe, grâce aux nouveaux emprunts usuraires qu'il se promettait de contracter.
Le jeune montagnard écoutait avec une avide curiosité l'entretien suivant, auquel son ignorance des personnes et des clioses ne lui permettait pas de prendre part, mais qui offrait un fidèle spécimen de l'existence de la fashion parisienne à cette époque :
— Vous savez que Raoul a perdu deux mille louis au lansquenet?...
— Il ne pouvait d'autant mieux qu'il en avait gagné trois mille sur Old-Nick, favori des dernières courses de Cliantilly...
— A propos de ces dernières courses, savez-vous que Saint-Alphonse et ses amis,
tous gris comme dos Templiers, sont allés au milieu de la nuit et bien munis de fusées, de pétards, d'échelles, faire le siège en règle de la maison louée par Mareuil pour la huitaine des courses?
— Je le sais si bien, que je comptais parmi les assiégés! Notre défense a été héroïque! Nous avons jeté la vaisselle, les tables et les chaises par les fenêtres ; mais une fusée des assiégeants ayant mis le feu au grenier de noire maison, ils ont profité du tumulte pour enfoncer la porte, briser les fenêtres... et la place a été obligée de se rendre.
— Et les frais de la guerre... qui les a payés?...
— Les deux généraux en chef : Mareuil et Saint-Alphonse. Ils en ont été quilles pour une centaine (le louis d'indemnité, accordés au propriétaire.
— Quelle amusante folie! — pensait Maurice. — Mais patience ! Les courses de Chantilly ont lieu tous les ans ! et je serai l'un des héros du siège. Tan prochain !
70 L£S riLS DE FAMILLE.
— En pariant de Mareuil, avez-vous vu le ravissant petit liôtel qu'il a donné à Carabincl
— A quelle Carabine? à celle qui a les yeux noirs, les cheveux blonds et une si jolie taille?
— Nécessairement... C'est la seule vraie Carabine. .. les autres sont des contrefaçons...
— J ai vu riiôtel... c'est une merveille d'élégance. J'assistais à la fête d'inauguration donnée par l'idole du lieu... Les plus jolies femmes des petits théâtres y assistaient... C'était plus décolleté... 11 y a eu ensuite un petit souper réservé entre intimes... et tout ce que je peux dire, en présence de madame de Hansfeld,c'est que, si le bal a été décolle té, la lîn du souper a été...
— Il suffit, — dit vivement madame de Hansfeld ; — mais laissons là, de grâce, ces scandales de bas lieu... parlons des femmes de la société. C'est d'une immoralité décente... >'oyons, messieurs, quoi de nouveau ?..•"
— Qu'elle a d'esprit! — se disait Maurice. — Ah ! bientôt, moi aussi j'aurai mon anecdote à raconter. Combien j'ai honte de mon silence!
— Vous savez, messieurs, que le Tigre a trouvé...
— Quel Tigre?
— Eh, parbleu! Justine Bardou... surnommée le Tigre.
— C'est charmant! il n'y a qu'un Paris au monde! — pensait Maurice, cédant à l'hilarité d'une demi-ivresse; — dire qu'en parlant de Carabine et de Tigre, il s'agit de femmes!...
— Donc, le Tigre a trouvé chez Dorneville, en furetant ses papiers, des lettres très-compromettantes de la duchesse...
de...
— Trois Étoiles! soyez discret, mou cher...
— Diles donc tout bonnement : la duchesse deHauterive. Nommer Dorneville...
li'est-ce pas la nommer? — reprit madame de Hansfeld ; et jetant un regard fixe cl
72 LtS fILS DE FAMILLE.
ardent sur Maurice: — Le nom de Tamanl dit le nom de la mailresseî... et je gage, cher Maurice, que peut-être les indiscrets ou les envieux pourraient déjà... en enten^ dant citer votre nom, le faire suivre d'un nom de femme... Qu'en pensez-vous, monsieur d'Olremont?
Richard pâlit, fut sur le point d'éclater, mais, cependant, se contint encore et répondit froidement :
— 11 est en effet, madame, des noms de femmes qui se complètent forcement par le nom de leur amant... ou par quelque épithèle...
— Et de quelle nature... cette épilliète, mon cher monsieur?
— De la nature de la femme... ma chère madame.
— Ce n'est pas très-clair... cher monsieur.
— Je serai, chère madame, une autre fois plus compréhensible.
— Je demande la lin de Taventure du Tigre et de la duchesse de Hauterive, —
reprit l'un des convives. — Écoutons.
— Écoulons... écoutons...
— Voici donc la lin de l'aventure : Le Tigre, ayant mis sa griffe sur les lettres de la duchesse de Hauterive, a nettement déclaré à Dorneville que, si celui-ci ne lui donnait pas cinq cents louis avant le lendemain pour tout délai, elle enverrait au duc la correspondance amoureuse de sa femme...
— Diable! cinq cents louis... Dorneville a mangé son troisième et dernier héritage, somme toute, environ deux millions; il est criblé de dettes! jamais il n'aura trouvé cinq cents louis à emprunter.
— Au contraire... il les a trouvés.
•— Et quel est l'infortuné assez abandonné de Dieu et des hommes... pour avoir prêté cette somme à Dorneville?
— Le duc.
— Quel duc? .V
— Le duc de Hauterive...
— Lui... le mari?
— Quoi !... lui... si avare, il a prêté à Dorneville...
/i LES FILS DE FAMILLE.
— Les cinq cents louis.
— Allons donc, c'est une fable !
— Rien n'est plus vrai. Vous savez combien Dorneville est roué; il prend un air sombre, sinistre, et s'en va chez le duc. avec qui, d'ailleurs, il est intimement lié depuis que...
— Depuis qu'il est Tamantde la duchesse, — ajouta madame de Hansfeld ; — c'est dans l'ordre naturel des choses...
— Évidemment. Or, Dorneville, dans une scène des plus pathétiques et jouée par lui en comédien consommé, apprend au duc comment le Tif/rt?, ayant découvert et soustrait chez lui, Dorneville, des lettres d'une femme du monde, de qui le nom doit rester inconnu, ledit Tigre exigeait cinq cents louis, faute de quoi, elle enverrait au mari la correspondance amoureuse de sa femme. Que vous dirai-je?... Dorneville fut si admirable dans son rôle, parut si désespéré en parlant de se brûler la cervelle s'il ne trouvait pas les cinq cents louis dans la journée, que le malheureux duc, apitoyé, attendri,
l£S fils de famille. 73
prêta, malgré son avarice, la somme à Dorneville, qui, ainsi, racheta du Tigre les lettres de la duchesse.
Celte anecdote fut accueillie par une hilarité générale, que, seul, M. d'Olremont, de plus en plus préoccupé, ne partagea pas. Maurice, loin d'être révolté, ainsi qu'il Teùt été naguère, de la cynique bassesse et de Tignoble supercherie du héros de cette scandaleuse aventure, vit en lui un charmant vaurien, dont il envia Taudace et la rouerie.
— Diable de Dorneville!— reprit Tun des convives; — il est vraiment déplorable de voir des gens comme lui ruinés. Il entend si bien la vie, le grand luxe et Texquise élégance !
— Moi, je déclare qu'un pays vraimeni civilisé allouerait à Dorneville une pension de cinq à six cent mille francs, en l'obligeant de tenir une école de luxe modèle... afin d'apprendre aux jeunes gens à se ruiner du moins avec goût et discernement...
— Vous rappelez-vous le dernier atlelage
76 l-ES FILS DE FAMIÎ.LC.
qu'a eu Doriieville... son curricle à pompe*!
— Je n'ai rien vu de plus complet, déplus ensemble, de plus admirable, que ces deux chevaux noirs !
— Parbleu! ils avaient coulé, à Londres, neuf cents guinées chez Tallersall ; je le tiens de Taltersall lui-même.
— Mes Irès-chers, nous parlons de beaux chevaux... Qui de vous a vu chez Moïse un ravissant hackbaidoré?... Je ne connais pas à Paris de plus joli cheval de promenade.
— M. Dumirail est l'heureux possesseur de cette charmante monture, à ce que m'a dit Moïse, — reprit l'un des convives, — et il a aussi acheté un cheval de suite non moins remarquable!
— Bravo! M. Dumirail, vous êtes un fin connaisseur!
— Voilà, pour un débutant, un commencement d'écurie qui promet !
— Âh! messieurs, — répondit Maurice
* CaLriokt à limon, altelé de deux chevaux de front.
LES riLS DE FAMILLE. 77
avec modestie, quoique enchanté de son succès hippique,— je tâcherai, pauvre provincial que je suis, de mériter vos encouragements...
— Tous les débuis de M. Dumirail sont et doivent être, ce me semble, fort heureux, — reprit avec un sourire significatif madame de Hansfeid;— car il a en pour parrain et pour marraine le bon goût et la bonne grâce... Ainsi, en amitié, il a débuté par conquérir l'estime et raffection de ce cher M. d'Otreraont, qui... ce soir, rêve sans doute à ses amours... car, c'est à peine s'il prend part à notre entretien et parait étrangement préoccupé...
— Vous me faites trop d'honneur, madame, de songer à moi..., —reprit d'une voix contenue Richard d'Otremont en proie à une violente lutte intérieure; — je suis, en effet, fort pi'éoccupé.
— Peut-on, sans indiscrétion, cher M. d'Otrcmont, de cette préoccupation connaître la cause ?
— Celte cause est fort simple, chère ma-
dame... c'est la question de savoir quelle limite peut atteindre la patience humaine...
— Oh îs'ilenestainsijeseraisaux regrets de troubler vos méditations philosophiques, — reprit madame de Hansfeld qui ne voulait pas encore pousser à bout Richard d'Otremoiit.
L'un des convives, pressentant, à la pâleur et à la contraction des traits de l'amphitryon, qu'un orage allait ou pouvait éclater, tâcha de changer le cours de l'entretien en disant :
— L'on me citait hier, messieurs, un mot charmant de Duhamel.
— V'oyons le mot ?
— Vous connaissez la sordide avarice de son père?
— Elle est proverbiale...
— Un soir de l'hiver passé , par un froid atroce, Duhamel, encapé jusqu'aux oreilles dans une pelisse fourrée, rencontra son père, aussi légèrement vêtu que de coutume, à savoir, d'une vieille petite redingote râpée. Ce bonhomme, jetant un regard narquois sur
les fourrures de son fils., lui dit : •< — Quelle » mollesse... ne pouvoir, à voire âge, braver » le froid! tandis que moi, je l'affronte in- » trépidemenl... Mais aussi j'ai une santé » de fer, — ajouta le bonhomme se frappant » la poitrine,— j'ai un coffre à vivre cent ans, » moi ! — Vous ne savez jamais que me dire » des choses désagréables /... « — répond d'un ton piteux Duhamel à cette menace de longévité paternelle.
— Bravo! bravo! — reprirent les convives en riant, — le mot est ravissant !
— Moi, messieurs, je préfère le mot du marquis de Slopfort. fils aîné du ducdeMidl-
essex; il attendait impatiemment de lui son énorme héritage... L'un des amis du marquis l'aborde un jour et lui dit : « — J'arrive '■■ de France, je n'avais pas vu votre père a depuis longtemps; je l'ai rencontré hier, » en voiture, à lïyde-Park; il m'a paru si » changé, si souffrant, si maladif, que l'on » doilconcevoir les craintes les plus sérieuses » sur sa santé... — Fl.uteurî * — répondit le marquis à son ami.
Une explosion irénérale d'hilarité, à laquelle Maurice prit largement part, accueillit ce lazzi féroce, celle plaisanterie parricide, et l'un des convives reprit :
— A propos de Stopford, vous savez, mes sieurs , que le premier huntsman * de notre équipage projeté sort de chez le marquis?...
— Il aura été là à une excellente école... Il faudra que M. Dumirail soit de nos chasses par souscription. Nous montons , à Versailles, un équipage anglais par souscription, nous aurons cinquante stag-hoiinds ** de première vitesse.
— Je serai trop heureux, messieurs, d'être des vôtres, — réponditMaurice, — car j'aime passionnément la chasse.
— En ce cas, M. Dumirail, il faudra que vous fassiez aussi partie de notre tir aux pigeons.
— Et, si vous voulez profiter de la place
* Piqueur.
*' Chiens courants pour le cerf.
vacante que le dépfirt de Nerval laisse dans notre loge davant-scène à l'Opéra, mon cher M. Dumirail . nous vous recevrons avec grand plaisir parmi nous, en vous faisant remarquer que les locataires des loges d\avant-scène jouissent de Tinappréciable avantage d'avoir leurs entrées sur le théàlre et dans le foyer de la danse...
— Le foyer de la danse! ce véritable paradis de Mahomet... ce lieu de délices envié du vulgaire où pullulent les plus séduisants desi^ats... —Et, remarquant l'ébahissement de Maurice, le convive ajouta: — Le rat d'Opéra est une espèce de rongeur particulière à celte localité... il esta deux pieds...
— En un mot, cher M. Dumirail, atin de vous expliquer celle énigne, on appelle rats, en argot de coulisse, les toutes jeunes comparses , lorsqu'elles atteignent V'àge de quinze à seize ans. Il y en a de charmantes, ainsi que vous le verrez, cher M. Dumirail, et...
— Messieurs, j'en suis désolée pour vous et pour les rats, — reprit madame de Hans-
82 LES FILS HE lAMILLE,
feld, —mais M. Maurice a hien voulu accepter une place dans ma loge à TOpéra, et j'ai la prétention de croire que ni vous, ni tous les rats du monde ne me le ravirez pas... Oh! je saurai vaillamment défendre ma conquête..., —ajouta madame de Hansfeld en souriant et versant une nouvelle rasade de vin de Champagne à Maurice.
Celui-ci, honteux du silence qu'il avait jusqu'alors gardé, fit un suprême effort alin de vaincre sa timidité, puisa dans sa naissante ivresse une certaine assurance, se dressa debout, leva vers le plafond la coupe de cristal remplie par Antoinette, et lui jetant un regard passionné, s'écria :
— Messieurs, je bois à l'amour! je bois au bonheur de ceux qui sont a^sez heureux pour posséder une belle maîtresse ! je bois à vous, ô grands docteurs en l'art de vivre! c'est-à-dire de jouir... car à quoi bon vivre, sinon pour jouir ?
— Bravo... M. Dumirail! crièrent les convives, — bravo... vous êtes digne d'être
LES riLS DE FAMILLE. 85
reçu membre de la joyeuse confrérie des viveurs î
— J'en accepte le trop flatteur augure, messieurs, et je termine mon toast en buvant à Paris! — poursuivit Maurice, de plus en plus animé par les acclamations des convives, — Paris, ville enchantée ! pays des métamorphoses magiques!.... Oui! car enfin, messieurs... voyez-moi... qu'étais-je avant ma transformation en modeste apprenti viveur... oui, qu'étais-je? Voulez-vous le savoir?
~ Parlez ! parlez!
— J'étais un pauvre sot de montagnard!
Elevé dans les principes niais, principes d'une morale surannée, fort épris de la vie rustique... hélas! je n'en connaissais pas d'autre... je professais en toute naïveté d'âme le culte assommant des vertus champêtres... et des plaisirs bucoliques.
— Ah! ah! ah! très-bien! — bravo! — c'est très-drôle !
— J'avais pour perspective cette honnête et surtout désopiluiilc exiztcnce resunK'epar
84 LES FILS DE FATiILLE.
la classique épitaphe: // fut bon père ci bon époîior ! — ajouta Maurice surexcité par la double ivresse du vin et des applaudissements de ses nouveaux amis. ■— Voilà ce que j'elais, hélas! Mais à cette heure, métamorphosé par la magique influence de Paris, que suis-je? Eh. morbleu 1 mes maîtres! je suis sage et j'étais fou î de sot je suis devenu sensé ; niaintenant, je préfère, ô miracle! le plaisir a la peine, le loisir au travail, Tamusemenl à Pennui, Tor aux gros sous... la vie à la mort... car, voyons... est-ce que ce n'étaitpas la mort... que l'assommante monotonie de mon existence rustique? Et qu'esl-ce que la vie... sinon une adorable maîtresse, l'éclatdu luxe, les beaux chevaux, lOpéra, le club, la chasse, les lins soupers, les gais amis! Ainsi, je veux faire resplendir à tout prix ma flambante jeunesse! Non, pardieu! je n'a tiendrai pas, pour manger joyeusement mon bien, que mes dents soient tombées! Au fait, pouvoir, grâce à l'usure, dépenser son héritage du vivant de ses parents, n'?st-ce pas s'épargner la ten-
talion féroce de désirer leur fin? Donc, je bois à vous, mes maîtres en Fart de vivre ! Je disais dans la niaiserie de ma jeunesse: Laboureur je suis né... laboureur je mourrai... je dis, aujourd'hui : Viveur je suis... viveur je mourrai!
Maurice se rassit triomphant au milieu des applaudissements des convives, et madame de Hansfeld lui versa une nouvelle rasade de vin de Champagne.
Les morts vont vite, dit la ballade allemande. Les vivants aussi vont fort vile, lorsqu'ils se laissent entraîner par la fougue de leurs passions. Ainsi, la profession de foi de Maurice, quoique empreinte de l'exaltation d'une ivresse croissante, offrait Texpression sincère, immuable de ses vœux actuels et à venir.
L'on objectera sans doute que l'excelient
LES riLS UE FA>I!LÎ,E. 87
naturel de Maurice et les bons principes de sa jeunesse le devaient défendre d'une si brusque défaillance à son passé.
Mais si Ton songe à l'impétuosité de son tempérament et surtout à la puissance des séductions dont il était entouré, l'on conviendra qu'à moins d'être doué d'une trempe de caractère exceptionnelle, ce jeune homme de vingt ans, organisé ainsi qu'il l'était et placé entre la Tentation qui, la ceinture dénouée, leregard lascif, le sourire provoquant, lui disait: — Jouis... — et Pausière Abstention, qui lui disait : — Contiens-toi, privetoi! le choix de Maurice non-seulement ne pouvait être douteux, mais devait être aussi prompt que durable, car rien de plus rapide, de plus pénétrant, de plus tenace que la convoitise du plaisir. Aussi Maurice en était-il déjà venu à ne plus concevoir pour lui d'autre existence que celle de la jeunesse dorée de Paris.
Richard d'Otrcmont, malgré son parfait savoir-vivre et son empire sur lui-même, avait plusieurs fois senti su palienceàbout
en entendant madame de Hansfeld le poursuivre d'allusions piquantes et aggraver ainsi le ridicule dont il souffrait cruellement. Il éprouvait aussi une sourde irritation contre son ingénu et triomphant rival; mais se souvenant des propositions sanguinaires d'Antoinette, rejetées par lui avec indignation, et résolu de ne pas servir d'instrument aux noirs projets de cette créature en cherchant querelle à Maurice, se disant, qu'après tout, il avait tort de se courroucer contre ce jouvenceau parce qu'il profilait d'une bonne fortune inespérée, Richard était donc parvenu jusqu'alors à refréner ses ressentiments. Madame de Hansfeid, voyant l'animation de Maurice s'accroitre en suite des applaudissements accordés à sa profession de foi de viveur, dit à M. d'Otremont, qui seul restait soucieux et froid :
— Excusez-moi de troubler encore vos méditations philosophiques sur les limites de la patience humaine... cher M. d'Otremont; m^is en vérité, votre silence corn-
' LtS FILS nE FAMILLE. 89
mence à m'inquiéler... Vous... Tun des plus brillants soupeurs que je connaisse, vous êtes, ce soir... incroyablement terne; jamais amphitryon n'eut l'air plus piteux. -— Puis se tournant vers Maurice : — N'estce pas, cher, qu'il n'est pas amusant du tout, ce pauvre d'Otremont?
— Ma foi, madame, tout ce que je sais, c'est que le souper que nous donne M. d'Otremont est charmant; aussi, je plains doublement notre amij s'il ne s'amuse pas, — répondit cordialement Maurice. Et quoiqu'il sentît déjà son cerveau, non plus seulement excité, mais troublé par les fumées du vin que lui avait fréquemment versé Antoinette, il prit sa coupe de cristal qu'elle venait de remplir, non plus de vin de Champagne, mais de vieux vin d'Oporto, très-capiteux, et dit en se levant :
— Messieurs... je bois à la gaieté renaissante de notre aimable amphitryon... ^
Une approbation unanime suivit les dernières paroles de Maurice, qui, déjà fort animé, vida d'un trait son verre, sans s'apor-
90 LES riLS DE FAMILLE.
oevoir de ce qu'il buvait. Richard, poussé à l'out par le dernier sarcasme d'AntoiiTette, et trouvant inopportun le compatissant toast de Maurice, reprit d'un ton sarclonique :
— Je remercie M. Dumirail de ses vœux pour la renaissance de ma gaieté... il est mieux que personne à même de la réveiller, car il pourrait prêter à rire aux plus moroses...
-- Mais, mon cher, — reprit Antoinette s'adressantà Maurice, — c'est de la dernière insolence, ce qu'il vous dit là... M. d'Otremont!...
— Une insolence?... — s'écria Maurice, devenant pourpre d'émotion , quoiqu'il ne sût encore si madame de Hansfeld parlait sérieusement. — Pourquoi M. d'Otremont serait-il insolent à mon égard?
— Non, non, vous vous trompez! — reprirent plusieurs convives, afin d'écarter tout sujet de querelle, — il s'agit d'une plaisanterie...
— A la bonne heure, — répondit le jeune montagnard , de qui les traits assombris
LES FILS hr: fAMILLE. 91
s'épanouirent soudain, grâce à la mobilité d'impression des gens que gagne l'ivresse. — Entre d'Otremont et moi... c'est à la vie et à la mort !
— Malgré cette touchante déclaration par laquelle vous répondez à une impertinence, cet infortuné M. d'Otremont ne paraît nullement vous agréer pour son Pylade, mon cher, — dit madame de Hansfeld. — Il vous lance des regards furieux... je gage qu'il est jaloux de vous.
— Jaloux de moi ! — reprit Maurice en ricanant avec suflisancev
Puis il ajouta, feignant la modestie :
— Mais pourquoi cette jalousie?
— Parce qu'il me faisait depuis deux mois une cour enragée, ce bon M. d'Otremont, — répondit madame de Hansfeld en riant aux éclats, —et je me suis permis de me moquer outrageusement de lui...
— Ma chère, — répondit Richard d'un ton de familiarité méprisante, — vous vous vantez...
— En quoi cela?
92 LES flLS DE FAMILLE.
— En prétendant que je vous ai fait la cour.
— Vous le niez?
— Formellement.
— C'est piquant!
— Allons donc, ma chère! vous savez de reste que l'on ne fait la cour qu'aux femmes d'un certain monde... La science et l'expérience ne peuvent vous manquer, puisque vous commencez les éducations, — ajouta Richard en désignant Maurice du regard,— c'est commencer un peu tard... ou... un peu tôt... mais...
—M. d'Otremont... vous êtes un manant!
— s'écria madame de Hansfeld se levant brusquement.
Et, affectant d'être suffoquée par l'émotion,elle ajouta d'une voix altérée et cachant sa figure dans un mouchoir :
— Vous l'avez entendu, Maurice! Quelle lâcheté! insulter une femme sans défenseur!
— Et moi donc!... ne suis-je pas ici votre défenseur?— s'écria le jeune monta-
LES FILS DE r\MlLLK. 93
gnard, trop novice pour comprendre la signification de ce reproche adressé à Antoinette, qu'elle faisait des éducations.
Mais Maurice, croyant madame de Hansfeld grossièrement insultée, puisqu'elle se plaignait de l'être , et de plus en plus exalté par son ivresse croissante et par la colère, redressa sa taille athlétique de toute sa hauteur, et s'écria :
— M. d'Otremont, les lâches seuls sont capables d'insulter une femme!
— Messieurs... messieurs... il y a ici un malentendu, — dirent les convives en s'interposant. — Chère madame de Hansfeld, calmez-vous!
— La plaisanterie de Richard est un peu vive, mais vous l'aviez provoquée...
— Les torts sont réciproques...
— Ceci n'a rien sérieux...
— Ah!... si l'outrage m"est cruel, c'est qu'il m'est adressé devant toi! — murmura d'une voix passionnée madame de Hansfeld à l'oreille de Maurice.
Puis, se cramponnante son bras, comme
9i LES riLS DE FAMILLE.
si elle eût voulu se rnellre sous sa proteclion, elle ajouta tout haut :
— Venez... Maurice,ne vous exposez pas, à cause de moi... aux suites d'une querelle... Venez... sortons, mon ami...
— Vous, sortir! non, non... c'est à votre lâche insulteur à déguerpir! — s'écria Maurice.
Puis, s'adressant à Richard :
— Hors d'ici !... insolent!
— Entendez-vous l'intéressant élève de madame la baronne? — dit en riant Richard à ses voisins. — 11 veut donc que moi aussi, je lui donne une leçon... d'une autre espèce, il est vrai.
— M. d'Otremonl ! — s'écria Maurice en montrant le poing, — si vous ne sortez pas d'ici à l'instant, je vous jette par la fenêtre !
— M. Dumirail, vous me faites pitié!... — reprit ironiquement Richard haussant les épaules ; — vous êtes ivre... allez vous coucher.
— Misérable! — hurla Maurice, — si j'a-
vais le bras assez long, je le souffletterais... mais... je...
Maurice eut la bouche close par le choc de la serviette que Richard d'Otremonl lui jeta dédaigneusement au visage.
L'Hercule montagnard, de qui l'ivresse et la fureur atteignent leur paroxysme, veut d'un bond s'élancer sur la table qui le sépare de son adversaire; mais ses voisins, le saisissant par les bras et les épaules, tâchent de le retenir, tandis que madame de Hansfeld et sa dame de compagnie, effrayées, s'éloignent précipitamment de lui. H rugit de colère, s'efforce de rejoindre Richard, et grâce à sa force athlétique, entraînant après soi ceux qui se cramponnent à ses habits ou à ses bras, il s'écrie :
— D'Otremont, je l'assommerai comme un chien!... triple lâche!
Durant les débats du jeune montagnard contre ceux qui en vain tentent de le maintenir, la table heurtée se renverse avec fracas; les candélabres etles bougies roulent à terre, l'obscurité envahit le salon, alors
96 LES FILS Dh FAMILLE.
que Richard disait à haute voix en se dirigeant vers la porte :
— Messieurs, je ne peux ni ne veux lutter contre ce taureau sauvage ; demain matin, je lui enverrai mes témoins...
— Je vous avais bien dit, moi, que vous le tueriez!... je n'ai qu'une parole, mon cher Richard... mapromesse tient toujours, — murmura tout bas à l'oreille de M. d'Olremont madame de Hansfeld qui, voyant Maurice complètement ivre et hors de lui, s'empressait de sortir.
La chute de la table ayant en ce moment éteint les lumières, plusieurs garçons du restaurant, attirés par le tumulte, entrèrent précipitamment. La porte du salon, restant ouverte, laissa pénétrer la clarté d'un lustre allumé dans une pièce voisine. Cette clarté suffisant à guider madame de Hansfeld et M. d'Otremont, ils quittèrent le lieu de la bagarre, ainsi que les autres convives.
Maurice, entraîné par la chule de la table, et bientôt de plus en plus alourdi par l'ivresse, s'efforçait eniin de se relever, à
demi enroulé qu'il était dans les plis de la nappe, au milieu desquels il se débattait, en proférant des menaces et des paroles sans suite, car, les fumées du vin obscurcissant absolument sa raison, il n'eut plus dès lors conscience de lui-même.
M. d'Otremonl, en sortant de la Maison d'Or, avait charitablement recommandé aux garçons le jeune montagnard, en leur donnant son adresse, alin qu'ils le fissent conduire chez lui en voiture. Ils s'empressèrent de l'aider à se dégager des plis de la nappe et à se relever... ce à quoi il parvint non sans peine... Enfin, il se dressa debout, quoiijue encore chancelant. Sa chevelure en désordre, ses habits déchirés durant sa lutte contre les convives, ses traits décomposés par une lividité hideuse, son regard éteint, sa lèvre tombante, son sourire hébété, devaient inspirer à la fois le dégoût et une sorte de |)itié douloureuse. Il tâcha de se raffermir sur ses jambes titubantes, car déjà l'atonie, l'affaissement de l'ivresse, succédait à son exaltation; il jeta autour de
os LES FILS DE FAMILLE.
lui un coup (l'œil hagard; puis, une seule pensée, à peu près lucide, se faisant jour à travers les ténèbres de son intelligence, il balbutia d'une voix rauque et entrecoupée :
— Où... où... est... donc... An... An... toinette?...
— Ces dames sont parties avec ces messieurs, — répondit un garçon. — Si monsieur le veut... on va le faire reconduire chez lui... nous avons son adresse.
— Et... An. ..Antoinette?... -répétaMaurice en balançant son buste d'arrière en avant et s'appuyant pesamment sur le bras du garçon ((ui le guidait insensiblement vers la porte, — et... An... Antoinette?
— Monsieur reverra demain cette dame.
— Bien vrai? — balbutia Maurice avec la stupidité confiante de l'ivrogne; — bien vrai... An... toinette?
— Oui, monsieur; mais, ce soir, il faut aller vous coucher.
— Je... veux... bien... parce que... la tête... oh! la tête... et puis... Antoinette...
— Allons, monsieur, appuyez-vous sur
LES fiIjS de famille. 99
moi et sur mon camarade, — reprit le garçon. — Courage, il n'y a qu'un étage à descendre.
Maurice, trébuchant et manquant de tomber à chaque marche, descendit à grand'peine l'escalier, malgré l'appui des deux garçons, et il fut par eux soulevé, puis placé dans un fiacre où il s'affaissa sur luimême.
— Rue de l'Université, hôtel des Étrangers, — dit au cocher l'un des garçons. — A^ous ferez bien de sonner et d'éveiller le portier de l'hôtel avant de déposer ce monsieur dans la rue, car il risquerait d'y passer la nuit.
Pendant que l'on reconduissait à Vhôtel des Étrangers Maurice . ivre et sans conscience de lui-même, son père, M. Dumirail, que l'on n'attendait pas sitôt, était, durant la soirée, arrivé à Paris, et il s'entretenait avec sa femme. Celle-ci venait de l'inslruire des événements domestiques survenus depuis la liaison de Maurice avec madame de Hansfeld jusqu'à la retraite de
Jeane chez sa tante, mailame San-Pris^ato; enfin, madame Diimirail, selon son habilude de ne rien taire à son mari, l'avait instruit du triste secret de Charles Delmare.
Le récit minutieux de ces faits si graves, si alarmants, dura longtemps. Madame Dumirail, craignant Texplosion de la colère de son mari contre son fils, s'efforça d'atténuer les actes les plus répréhensibles de celui-ci, insista beaucoup sur sa bonne et sincère résolution de retourner au Morillon, résolution malheureusement abandonnée par suite.de la vindicative acrimonie de Jeane, qui, loin de témoigner quelque indulgence pour l'égarement de son fiancé, s'était montrée hautaine, sardonique et impitoyable.
Enfin, madame Dumirail, faisant appel à la clémence de son mari et excusant de son mieux les fautes de Maurice en les attribuant à la jeunesse, à rinexpériencc et surtout à la puissance des tentations qui étaient, pour ainsi dire, venues le chercher, reconnaissait cependant que l'exemple du passé ne per-
i02 LES FILS DE FAMILLE.
metlait plus crespérer que Maurice eût le courage de résisler aux occasions de faillir, si fréquentes à Paris. Aussi, en mère prudente et sage, elle concluait au prompt départ de la famille pour sa chère retraite du Jura.
M. Dumirail, au grand étonnement et k la vive inquiétude de sa femme, l'avait écoutée impassible et sans même Tinlerrompre par les exclamations de surprise ou d'indignation que devait, selon elle, provoquer le récitdes désordres de Maurice. Elle eût préféré l'explosion de la colère de son mari à ce calmemuet, qui lui semblait plus redoutable que l'emportement; aussi ajouta-t-elle, en manière de péroraison :
— Je f ai dit, mon ami, la vérité, toute la vérité... Tu es instruit maintenant de la désolante ingratitude de notre nièce et des désordres de notre fils; mais nous ne devons pas désespérer de le ramener à nous... et au bien... Puisse ton silence ne pas cacher des projets d'impitoyable! sévérité. J'ai été la première à accuser notre fils près de toi;
LES FILS DE FAMILLE. i05
mais j'invoquerais la clémence, ton équité, si la peine que lu lui réserves, peut-être, ouire-passait la gravité de la faute; enfin, quoi qu'il arrive, tu es, j'en suis certaine, persuadé, comme moi, qu'il faut retourner au Moi'illon le plus tôt possible, et, grâce à Dieu, nous n'en sortirons plus.
Madame Dumirail, on le voit, évitait avec infiniment de tact, de prudence et de générosité , toute récrimination relative au passé. Pensant que son mari souffrait beaucoup du cruel retour que les événements devaient le forcer de faire sur lui-même, elle s'abstenait de lui rappeler, même par allusion, qu'il avait, par son opiniâtre volonté d'envoyer Maurice à Paris, causé les malheurs dont tous deux avaient à gémir.
Minuit sonnait au moment où madame Dumirail prononçait ces derniers mots:
— 11 nous faut retourner au Morillon, et, grâce à Dieu, nous n'en sortirons plus.
Puis elle ajouta, en entendant le tintement de la pendule:
— Déjà minuit! Maurice n'est pas encore
lOi LES FILS UE FA>ULLE.
rentré... j'espère pourlaiil que de nouveau il ne découchera pas, et...
Mais s'interrompant, frappée d'une idée subite, madame Dumirail agitant le cordon de la sonnette, dit à son mari, toujours impassible :
— Peut-être notre fils est-il déjà rentré., mais il n'ose paraître devant toi...
.Josette ayant paru aussitôt après que madame Dumirail eut sonne, elle dit à la servante :
— Mon fils est-il rentré?
— Non, madame.
— Vous en êtes sûre?
— Oui, madame, puisque je suis à coudre dans l'antichambre... M. Maurice ne peut pas aller dans sa chambre sans que je le voie.
— Dès qu'il rentrera, vous viendrez me prévenir.
— Oui, madame... — Et Josette, au moment de sortir ajouta : — Quelle heure qu'il est donc, s'il vous plait?
LES FILS DE FAMILLE. iOo
— Jésus... esl-il tard! — reprit la servante en frottant ses yeux gonflés par le sommeil. — Ah ! comme à celle heure il y aurait déjà longtemps que l'on dormirait de tout son cœur au Morillon !
— Patience, bonne Josette, nous le reverrons bientôt, le Morillon, — reprit madame Dumirail, jetant un regard d'intelligence à son mari, et elle ajouta : — N'oubliez pas, Josette, de m'avertir dès que mon fils rentrera.
— Oui, madame. Si je m'endors, M. Maurice me réveillera en sonnant.
— Il est inutile de lui apprendre que M. Dumirail est arrivé... vous entendez, José île?
r — Bien, madame...
Et la brave fille sortit, se disant :
— Quand donc quitterons-nous ce maudit pays où l'on dort le jour, où Ton veille la nuit, tout comme ces vilaines chouettes qui hurlaient la mort quand nous avons quitté le pays?... Maudit présage... j'y pense toujours, malgré moi.
M. Dumirail, resté seul avec sa femme après le départ de Josette, se recueillit, et lui dit d'un ton parfaitement calme, convaincu et dégagé.
— Ma chère Julie, je Tai attentivemenC écoutée... sans l'interrompre, afin de bien embrasser l'ensemble des faits .. Or, en somme tout, et à part lodieuse ingratitude de mademoiselle Jeane... il n'v a nullement
de quoi s'alarmer en ce qui touche notre lils... je regrette, pauvre amie, que tu te sois si douloureusement affectée , tourmentée... de quelques fredaines de jeunesse...
Ces paroles de son- mari exprimaient un sentiment si incroyablement contraire à celui qu'elle attendait, que madame Dumirail resta un moment suffoquée par la stupeur, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait. Son ébahissement fut remarque de M. Dumirail. Il sourit et reprit :
— Mon indulgence t'étonne d'autant plus, ma chère amie, que tu t'attendais à me trouver d'unesévérité outrée... n'est-ce pas?
— Je l'avoue, — balbutia madame Dumirail ; — ta manière d'envisager les choses... me... confond.
— C'est tout simple... tu es mère... tu es femme... tu dois voir certaines choses à un point de vue tout différent flu mien.
— Comment, mon ami..., — articula madame Dumirail avec effort, — la conduite de Maurice...
— Est blâmable sans doute sous plusieurs rapports... mais enfin... entre nous...
— Achève...
— Francliement, chère amie, nous n'avons jamais voulu faire de notre iils. .. un moine...
L'affectation d'insouciance de M. Dumirail, au sujet d'actes véritablement répréhensibles, était tellement en désaccord avec la rigidité habituelle de ses principes et la gravité de son caractère; il témoignait d'un si visible embarras de la légèreté avec laquelle il s'exprimait sur un sujet sérieux à tant de titres, que madame Dumirail chercha la secret motif de l'apparent optimisme de son mari; et bientôt, presque certaine de l'avoir pénétré, elle frémit, en proie aux plus vives appréhensions. Elle tâcha cependant de les combattre, conservant une lueur d'espoir, voulant croire encore que sa pénétration pouvait s'être égarée. Le silence qu'elle gargait, la profonde inquiétude empreinte sur son visage, déjà altéré par le chagrin, semblèrent augmenter l'embarras de M. Dumi-
rail; et ijaissant les yeux devant le regard de sa femme, il sembla regretter la iégèrelé de ses dernières paroles et reprit d'un ton plus grave :
— Quand je dis. ma chère Julie, que nous ne voulons pas faire de notre fils un moine, je n'entends nullement excuser ce qu'il y a de blâmable dans sa conduite.
— Je le crois, mon ami... car une pareille tolérance me semblerait plus alarmante peut-être que Pinconduiie de Maurice.
— Je ne pousserai jamais l'indulgence jusqu'à une coupable faiblesse... tu dois en être assurée... mais il résulte de tes révélalions que notre nièce a eu aussi des torts, torts... à mon sens, plus graves que ceux de notre fils... Occupons-nous d'abord de Jeane, — ajouta M. Dumirail, comme s'il eût voulu retarder l'explication relative à son fils. — Nous avons jusqu'ici traité Jeane comme si elle eût été notre enfant; nous avions consenti à la marier à Maurice, union inespérée pour elle... en raison de plu>ieurs njotifs. Son père, mon mallieu-
liO LES FILS Df TArdlLLE.
l'eux frère, ignorant que sa femme fût enceinte, m'a fait, tu le sais, tiéritier de ses biens, composés de valeurs industrielles, à la charge de payer une pension viagère à sa veuve, malgré sou adultère et quoiqu'il l'eût épousée sans fortune. La crise commerciale de 1830 arrivant très-peu de temps après la mort de mon frère, les valeurs industrielles laissées par lui furent presque complètement perdues, sauf environ quatrevingt mille francs que j'ai placés en viager sur la tête de ma belle-sœur. J'ignorais alors qu'elle fût enceinte, car, sans cela, je n'aurais pas fait un placement à fonds perdus. 11 résulte de ceci, ma chère amie, qu'à la mort de sa mère, notre nièce a hérité d'une trentaine de mille franr^s, provenant de quelques économies de ma belle- sœur et de la vente de son mobilier... trente mille francs; telle était donc la dot de mademoiselle Jeane, à qui nous voulions bien accorder la main de notre lils, qui possédera un jour, si Dieu nous prête vie, seize à dixhuit cent mille francs de fortune. Or de quelle
LES FILS DE FAMILLE. lU
façon notre nièce nous témoigue-t-elle sa reconnaissance? E!!e commence, au Morillon, par contrarier mes vues en ce qui touchait la nouvelle carrière de mon fils...
— De cette opposition, je ne saurais blâmer Jeane, — reprit tristement madame Dumirail ; — elle obéissait à un bon sentiment, et moi-même je desirais que Maurice...
— Soit... clière amie, mais nous parlerons tout à l'heure de notre lils... finissons d'abord de nous occuper de ce qui concerneJeane... Elle raccompagne à Paris, et, au lieu de s'efforcer, ainsi qu'il était de son devoir, de ramener à elle son fiance parla douceur et la résignation, elle prend au contraire à tâche de l'irriter, de l'exaspérer... par ses reproches et ses sarcasmes.
— TùDij ami... je ne suis pas suspecte de partialité envers Jeane... je me suis, tu le sais, montrée très-sévère dans mon jugement sur elle; mais il faut être juste., la violence de sa jalousie égale la (lerle de son caractère, lu ne peux le figurer ce qu'a
souffert la pauvre créature durant celte soirée et cette nuit, où d'heure en heure, de minute en minute nous attendions mon fils, toutes deux en proie à des angoisses inexprimables...
— Tu n'as pas été, en cette circonstance, plus raisonnable que notre nièce, ma pauvre Julie...
— Quoi... mon fils reste absent pendant la nuit, et...
— Tout à l'heure, te dis-je, nous parlerons de Maurice ; mais si je comprends les alarmes d'une mère aussi tendre et aussi sensible que tu Tes, je n'admets pas qu'une jeune personne modeste, bien élevée, se permette d'aificher des exagérations de jalousie de la dernière inconvenance, en cela qu'elles prouvent que mademoiselle Jeane est beaucoup plus instruite de certaines choses qu'elle ne semble l'être.
— Je te le répète, mon ami, j'ai sévèrcy ment blâmé la conduite ae Jeane, mais sa jalousie n'était nullement affectée, elle était sincère... Hélas... quand on aime...
— Ma chère amie, quand on aime... l'on aime en jeune personne réservée, contenue, et non en forcenée ayant toujours le sarcasme ou la menace à la bouche... Enfin, n'est-ce pas mademoiselle Jeane qui, lorsque notre fils voulait quitter Paris, cédant à un sentiment de repentir louable en soi, mais très-déraisonnable dans son application?...
— Que veux-tu dire, mon ami?
— Nous reviendrons bientôt là-dessus...
En un mot, dis-je, n'est-ce pas notre nièce qui, par son insolence, sa hauteur et ses coquetteries effrontées envers son cousin Albert, a poussé Maurice à bout?
— Sans doute... mais...
— Ne t'a-t-elle pas ensuite répondu insolemment que tu lui reprochais, d'une façon humiliante pour elle, les soins que nous avions pris de sa jeunesse? et enfin, pour couronner rœuvre, n'a-t-elle pas eu l'audace etl'abominable ingratitude de l'abandonner malgré ta défense et de s'en aller avec notre neveu chercher, dit-elle, un asile chez ma sœur?
— Oui... mais je Favoue, en retrouvant mon sang-froid, j'ai regretté d'avoir provoqué le départ de Jeane, par ramerlume et peut-être par Tinjustice de mes récriminations contre elle, car enfin, je t'ai fait part de ce triste secret... M. Delmare...
— Aliî... — reprit M. Dumirail de qui les traits se contractèrent et prirent soudain une expression sinistre, — quand je songe que pendant trois ans... chaque jour, j'ai serré dans la mienne la main de cet homme... sa main rougie du sang de mon pauvre Ernest; quand je songe à l'odieuse hypocrisie de ce Delmare qui... vivait sans remords dans notre intimité... Malédiction ! fasse le ciel que je ne rencontre pas ce misérable à Paris, puisqu'il y est venu... car, tout vieux que je suis... je me porterais à quelque violence contre lui.
— Grand Dieu! — s'écrie madame Dumirail pensant à la promesse de Charles Delmare, de revenir dans la soirée, s'il avait quelque chose de nouveau ou d'important à lui apprendre au sujet de Maurice. Puis,
LES FILS DE FAMILLE. lio
sonnant de nouveau sa servante, qui accourut aussitôt, elle lui dit :
— Josette, n'oubliez pas que, si M. Charles Delmare se présentait ici, vous ne devez le laisser entrer sous aucun prétexte... vous entendez bien, sous aucun prétexte... vous lui direz toujours que nous sommes sorlis.
— Quoi, madame! renvoyer ce digne M. Delmare... Ah, vrai ! je n'aurai jamais ce courage-là... Ma foi non !
— En ce cas, si vous vous avisez de ne pas exécuter mes ordres, — reprit M. Dumirail, — je vous chasse de chez moi...
— Bonté divine! — repritlaJosetteeff rayée, ~ me chasser... me laisser sur le pavé de Paris... Qu'est-ce que j'y deviendrais... juste ciel!... rien que de penser à cela... j'ai le frisson.
— Que celte crainte vous engage à m'obéir iidclement, — reprit M. Dumirail. — Sortez et laissez-nous.
— Et n'oubliez pas de venir me prévenii'
du retour de mon fils, — ajouta madame Dumirail en regardant la pendule.
Josette sortit en disant :
— Maudit voyage.^ les chiens du Morillon avaient bien raison de hurler à la mort...
— Bientôt une heure du malin... et Tabsence prolongée de Maurice ne paraît pas même étonner mon mari,— pensait madame Dumirail. —Ah !je n'en puis plus douter... il en coûte trop à son amour-propre de reconnaître la justesse de mes tristes prévisions et de s'avouer que son obstination à envoyer notre fils à Paris le rend presque responsable des désordres de ce malheureux enfant! Aussi mon mari tâchera-t-il de les atlénuer, moins par indulgence que par orgueil.
M. Dumirail, après un moment de silence, reprit avec effort :
— Ne parlons pas en ce moment d» ce Delmare... je perdrais mon sang-froid...
Je veux oublier, ma chère Julie, que l'exagérant presque follement les torts de Maurice, tu as été jusques à engager ce Delmare à revenir ici, afin de recourir à ses conseils. Or, si Ton pouvait excuser l'ingratitude de
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Jeane à noire égard, elle le sérail en cela, qu'en effet il eùl élé affreux pour elle de se rencontrer ici avec le meurtrier de son père ; mais celle appréhension, selon ce que lu m'as raconté, élail pour cette ingrate un prétexte de ncus quitter, afin d'aller habiter avec ma sœur el son fils... Je me rappelle mainlenanl la jalousie de Maurice au sujet d'Albert, lors de son arrivée au Morillon... et je le reconnais maintenant, elle n'était que trop motivée dès celle époque... Enfin, ces projets de mariage sont rompus, Dieu merci : mademoiselle Jeane a voulu se retirer chez ma sœur, soit ; qui se ressemble s'assemble. Que mademoiselle flâne, qu'elle reste là où elle est, je lui payerai, jusqu'à sa majorité, le revenu de ses trente mille francs ; après quoi, je les lui remettrai. Us constitueront sa dot... une belle dot en vérité... que ces trente mille francs!... mais je ne veux plus entendre parler de cette ingrate. Mainlenanl, chère Julie, je veux te prouver que tu t'exagères énormément ce qu'il y a, du reste, de répré-
LES riLS DE FAMILLE. 119
hensib'.e, je le reconnais, dans la conduite de notre fî!s.
— Je crois cependant, mon ami, ne rien m'exagérer...
— Voyons, chère amie, résumons en peu de mots les griefs contre Maurice. Loin de moi la pensée de vouloir les atténuer... je veux seulement les apprécier à leur juste valeur... Ainsi, notre fils, mandé sous un prétexte quelconque chez une très-jeune et très belle dame... fort riche et baronne, serait devenu soudain amoureux d'elle ?...
— Hélas , oui... il est parti d'ici à 3 heures» il est rentré à près de 7 heures... et en si peu de temps, ce malheureux enfant avait déjà subi la pernicieuse influence de cette femme, elil nous revenait moralement méconnaissable!
— Ma pauvre amie, au risque de t'effaroucher un peu... je l'avouerai qu'il me semble assez naturel qu'à l'âge de Maurice, et à njoins d'élre un Caton... l'on ait quelque amourelte.
— Quoi... mon ami... lu approuves ?...
— Je n'approuve rien, je constate un fait. Que veux-tu?... les hommes ne sont pas des anges. Il faut se résigner à ce que l'on ne peut empêcher... or, après tout, et soit dit entre nous, amoui'elte pour amourette, ne vaut-il pas mieux, au pis aller, qu'au lieu de tomber dans les filets de quelque ignoble courtisane , Maurice ait pour maîtresse... (voilà le gros mot lâché), ait, dls-je, pour maîtresse une belle dame riche, et certainement du grand monde, puisqu'elle est baronne... etqui, du moins, aime notre lîls pour lui-même et n'en veut point à son argent?
— Mais, mon ami, tu oublies donc les folles dépenses auxquelles cette femme a engage notre fils... les achats ruineux qu'il voulait faire à ces fournisseurs, que j'ai dû renvoyer ?
— Certes, je blâmerai toujours une prodigalité insensée; mais je ne trouve rien d'extraordinaire à ce que notre fils désire, par exemple, être vêtu à la mode, tout aussi bien que son cousin Albert... puisque tous
deux suivent maintenant la même carrière... l,a diplomatie exige une certaine tenue... voilà ce que tu aurais dû comprendre , chère amie.
— Et ces deux chevaux de près de dix mille francs, que Maurice voulait acheter?
— C'é(:iitabsurde, nous tombons d'accord sur cela... j'approuve fort ton blâme à ce sujet... tu vois donc bien que je fais largement part au blâme de ce qui est blâmable.
— Il n'en est pas moins vrai, mon ami, que jamais Maurice n'eût songé à de pareilles dépenses, s'il n'y avait été poussé par cette maudite femme!... Crois-moi» elle lui sera fatale ! Ah ! ce n'est pas pour rien qu'elle s'est jetée à la tète de mon fils... qu'elle Ta débauché.
— En vérité, ma chère Julie, tu dis, dans ta candeur, des choses inimaginables, — reprit M. Dumirail, souriant à demi et haussant les épaules; — certes, ce n'est pas pour rien que celte belle dame s'est jetée à la tête de notre fils... Elle avait, parbleu!... ses raisons ..
— Hélas, oui... mais quelles sont-elles, ces raisons?
— Tu me le demandes ? Elles sont cependant assez faciles h deviner... et tu me fais le!.,, des questions...
— Tu souris, mon ami, et moi je tremble. .Ah! il y a là quelque odieux mystère... Pourquoi cette femme a-t-elle feint ù'étre éprise de Maurice? Est-ce que cela est possible? est-ce que cela est croyable?
—Et qu'y a-t-il donc d'incroyable à ce que notre fils inspire une passion subite? Estce que notre fils n'est pas assez beau garçon, assez aimable pour plaire? — répondit M. Dumirail avec un accent de fatuité paternelle. — Pourquoi donc, après tout, n'aurait-il pas ses bonnes fortunes aussi bien que son cousin Albert ?
Puis, voyant sa femme le contempler avec une stupeur douloureuse :
— Qu'as-tu donc à me regarder ainsi?
— Excuse-moi... mon ami...
— Achève.
— Jai peine à croire à ce que j'entends ;
je me demande si c'esl bien loi, loi, mon ami, de qui la moralité a toujours été si sévère, qui parles aussi légèrement des désordres de notre fils, et qui, loin de les blâmer, semblés les encourager ! Tu parais presque glorieux de ce que tu appelles les amourettes, les bonnes fortunes de Maurjce ; mais, mon Dieu! tu oublies donc que sa conduite envers Jeane a été d'un criante injustice... a été un parjure à la foi promise !
— Un parjure?
— Je suis loin d'être partiale pour Jeane ; mais je serai toujours équitable envers elle. Maurice lui était fiancé... ils avaient échangé leurs serments, le mariage était convenu. Notre nièce n'a en quoi que ce soit mérité la désaffection qu'il lui a témoignée ; il a été cruel, et, il faut bien l'avouer, son injurieux abandon est inexcusable... c'est une mauvaise action î
— Encore de l'exagération , ma chère Julie... L'on voit tous les jours des fiançailles se rompre; elles n'engagent que con-
ditioiinellement; et puis, enfin, ce qui est faitesl fait. Je suis enchanté que ce mariage n'ait pas lieu , maintenant que nous pouvons, selon ses mériles, apprécier inadenioiselle Jeane... Elle va sans doute aller colporter ses médisances, ses calomnies, ses récriminations chez ma sœur; et celleci de triompher, de jubiler en app^'^nant que notre fils a déjà fait, ainsi que tu as eu la naïveté d'en convenir, des sottises à Paris! tandis que notre neveu Albert, ce phénix, ce trésor incomparable, est un modèle de sagesse, d'ordre, d'économie et de bonne conduite!
M. Dumirail, en reprochant à sa femme la naïveté de ses aveux à Tendroil des sottises de Maurice, dévoilait clairement le fond de sa pensée, toujours dominée par l'envie et la jalousie que lui inspirait son neveu.
Madame Dumirail, de plus en plus effrayée des conséquences de tant d'aberration, reprit d'une voix altérée :
— Mon ami... au risque de te fâcher peut-
LES FILS DE FAMILLE. i25
être... je serai sincère, car la circonstance est grave.
— Que veux-tu dire?...
— J'ai tout lieu de croire que, aveuglé par ton amour-propre paternel... tu te fais complètement illusion sur ce qu'il y a de blâmable pour le présent et d'alarmant pour l'avenir, dans les désordres de notre fils.
— Je blâme ce qui est blâmable... j'excuse ce qui est excusable, — répondit M. Dumirail avec impatience. — Je juge les choses à un point de vue réel et non chimérique.
— Tu parles de réalité, mon ami... Quelle heure est-il?
— Une heure du matin...
— Oui... la nuit s'avance, et cependant notre fils n'est pas rentré! Il a hier encore découché... ce sont là des réalités... des faits... ce me semble... et ce désordre précoce ne t'effraie pas... autant pour le présent que pour l'avenir?
— Je n'ai pas besoin de tes observations pour trouver très- mauvais, très-inconve-
liant que Maurice rentre à des heures indues ou découche. Un jeune homme de son âge doit certainement jouir d'une liberté raisonnable, mais ne peut en abuser. Je dirai sévèrement à notre fils ce que je pense là-dessus, et il rentrera dans le devoir...
— Jamais il ne rentrera dans le devoir, tant qu'il restera à Paris, exposé chaque jour à mille occasions de faillir...
■— Mon fils écoutera ma voix, h moi, j'en réponds..., — reprit M. Dumirail avec affectation, — parce que, 77ioi, je serai indulgent sans faiblesse et sévère sans exagéi'aîion.
— Je ne m'arrêterai pas, mon ami, à ce qu'il y a de blessant pour moi dans le reproche que lu m'adresses... je me bornerai à te répéter, avec Tobslinalion que donne la conscience de la vérité : — Si le séjour de notre fils à Paris se prolonge, il est perdu... il se trame autour de lui de iioires perfidies auxquelles notre neveu n'est pas étranger; enfin, mon ami... je vois avec effroi ton
LES FILS DE FAMILLG. i27
aveuglement redoubler lorsque tant d'évëments devraient Couvrir les yeux... sur la fausse et funeste voie où tu t'es fourvoyé, depuis que tu as engagé notre lils à changer de carrière.
— Comment! vous allez encore...
Mais, s'interrompant, M. Dumirail reprit d'un accent contenu :
— Tiens, ma chère Julie, de grâce, n'irritons par cette discussion...
— C'est mon plus vif désir, mon ami... aussi, me suis-je scrupuleusement interdit toute allusion aux motifs de nos anciens discords... mais enfin, puisqu'une triste expérience nous démontre combien le séjour de Paris est dangereux pour notre fils, ne devons-nous pas profiter de la leçon, tâcher de le ramener à nous et repartir au plus tôt pour le Morillon ?
— Ainsi, c'est sérieusement que lu me fais une pareille proposition?
— Peux-tu en douter?
— - Ainsi, à mon âge, je passerai aux yeux de M. de Morainville pour une espèce d'e-
tourneau, pour un écervelé, qui, sans Pombre d'esprit de conduite et de décision, change d'idées du jour au lendemain, lorsqu'il s'agit d'une question aussi grave que lavenir d'un fils?... Quoi! j'ai écrit à Morainville de la manière la plus pressante, à propos du service que j'attendais de lui; il t'a accueillie à merveille, te promettant, faveur inespérée, qu'avant un an Maurice serait attaché d'ambassade... et après lantde marques d'intérêt j'irais maintenant, de but en blanc, dire à cet homme qui nous a témoigné un pareil bon vouloir : « Merci de » vos bons offices, mon fils redeviendra » cultivateur.
— Rien de plus simple, cependant.
— Ah!... vraicment!... tu trcuvcscela tout simple?
— Sans doute, mon ami. En quoi M. de Morainville pourrait-il être choqué de ce revirement, surtout si tu lui exposais franchement?...
— Que Maurice, à peine arrivé à Paris, a fait des sottises, n'est-ce pas?
LKS FILS UE FAMILLE. d29
— L'aveu, sans doule, est pénible...
mais...
— Vous me permettrez , ma chère, de prendre plus de souci de ma dignité que vous n'en prenez vous-même; je me garderai donc, s'il vous plaît, d'aller crier sur les toits les incartades de notre lils.
— En supposant même... ce qui n'est pas... que ta dignité, ou plutôt ton amourpropre fût légèrement atteint... qu'importerait cela, auprès du salut de notre lils?
— Vous faites, madame, par trop bon marché de ma dignité..., — répond M. Dumirail s'animant de plus en plus, — vous oubliez qu'elle serait élrangemenl compromise aux yeux de notre fils lui-même, au grand détriment de mon autorité sur lui et du respect qu'il me doit. Ainsi j'aurais de tout mon pouvoir favorisé sa nouvelle vocation, et je l'engagerais tout à coup à y renoncer?... Mais quelle con (lance voailezvous donc que cet enfant ait dans mon jugement?
— N'est-ce pas au contraire témoigner
d'un excelleiil jugement que de confesser son erreur?... de réparer le mal lorsqu'il en est temps encore?... El d'ailleurs, soyons sincères... peut-on parler sérieusement de la vocation diplomatique de Maurice?
— En vérité, madame, vous seriez d'accord avec ma sœur, que vous ne parleriez pas autrement! — s'écria M. Dumirail irrité, — il me semble déjà l'entendre: « Eh bien, que t'avais-je prédit, mon frère ? » Selon toi, ton fils devait réussir à tout ce « qu'il entreprendrait, et débuter aussi » brillamment qu'Albert dans la carrière » diplomatique. Ce n'est pas tout... ton w fils, par la solidité de ses principes, par les )' bons exemples, par Texcellente éducation y que tu lui as donnée, devait rester ferme i> comme un roc devant toutes les occasions » de faillir! Mais qu'arrive-t-il? à peine à » Paris, ton Maurice fait sottises sur sottises, î> se montre incapable de suivre sa prétendue » vocation et retourne honteusement dans h ses montagnes d'où il n'aurait jamais dû yj sortir... Reconnais donc ton ambitieuse
» erreur, mon pauvre frère... ton bon gros » paysan de Maurice est né pour engraisser » des bœufs et des porcs... voilà sa véritable » vocation. Qu'il la suive... et ne prétende » plus égaler mon Albert. » — Oui , — ajouta M. Dumirail s'exaspérant à ses propresparoles, —oui telles seraient les impertinentes paroles de ma sœur, et vous feriez sans doute chorus avec elle !
— J'ai toujours pensé, vous le savez, mon ami, que notre lils, pour son bonheur, ne devait jamais quitter le Morillon; s'il en eût été de la sorte... il ne nous aurait pas causé les chagrins qu'il nous cause... chagrins que vous craignez de vous avouer à vousmême... et aux autres !
• — Oui, madame, parce qu'il est, pour mille raisons, déplorable d'ébruiter certains chagrins de famille, et la dernière personne à qui vous eussiez dû parler de vos griefs contre Maurice... était son cousin Albert... Aussi, nous verrons demain arriver ma sœiir... venant nous gratifier de ses condoléances sur les désordres de notre Ills... que
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VOUS avez divulgués, exagérés, au lieu de les pallier, de les atlénuer, de les nier au besoin... oui, madame, les nier! et au besoin l'excuser ou le défendre envers et contre tous, ainsi que doit faire une mère jalouse de la bonne renommée de son fils.
— S'il la méritai'.... j'en serais plus jalouse, plus orgueilleuse que personne; mais, grâce à Dieu! je ne confonds pas un légitime orgueil avec un amour-propre aveugle et obstiné.
— Madame!
— Eh ! monsieur, n'est-ce pas par amourpropre que vous craignez d'avouer à U. de Morainville votre erreur sur la vocation de votre fils? N'est-ce pas par amour-propre que vous tolérez ses fautes, parce qu'elles sont les conséquences de ce voyage voulu par vous? Enfin, n'est-ce pas par amourpropre que vous excuseriez et défendriez votre fils envers et contre tous?.. Ah ! monsieur... fasse le ciel que ce malheureux enfant ne vous ail pas pour complice de sa perte !
lES FILS DE FAMILLE. 1Ô5
— Vous voulez donc, madauie, reuouveler ici les discussions irritâmes du Morillon?
— Est-ce donc ma faute, à moi, si vous renouvelez, si vous augmentez mes craintes? Tenez, monsieur, vous êtes impardonnable ! Maurice a du moins pour excuse Tentraîncment... Tinexpérience de son âge... tandis que vous, c'est par un froid et funeste orgueil que vous ferez notre malheur à tous!...
— Madame... madame... la patience a de5 bornes... Prenez garde !
— La douleur... la vie... ont des bornes aussi, monsieur! — répond avec un profond et amer découragement madame Dumirail. — Je vous le dis en toute sincérité... Si au lieu de vous avoir pour auxiliaire contre les désordres de notre fils, vous devez vous liguer avec lui contre moi., je vous le déclare, je ne suis pas de force à contmuer la lutte... je me sens déjà brisée par ce que j'ai souffert depuis mon arrivée à Paris... je
ne survivrai pas longtemps aux chagrins que je prévois.
— Allons donc, madame, ces malheurs sont les fantômes de voire imagination malade ou troublée...
— Des fantômes!... ah! monsieur!... comparez notre existence actuelle à ce qu'elle était avant que vos ambitieux projets pour votre fds eussent faussé votre jugement, autrefois si droit et si sûr! Quelle union, quelle confiance entre nous! quelle sécurité pour l'avenir de Maurice! que de gages de bonheur presque certain dans son mariage avec sa cousine! Et, maintenant, voyez notre famille aigrie, divisée, Jeane à jamais séparée de nous... vouset moi en opposition continuelle, échangeant de pénibles récriminations après vingt ans d'une affection sans nuage... enfin, notre fils qui nous donnait tant de légitimes espérances, notre fils qui nous adorait... déjà presque désaffectionné de moi, et bientôt peut-être aussi désaffectionné de vous; car votre aveugle tolérance vous sera, autant qu'à lui, fa-
taie!... Voilà, monsieur... voilà ce que, dans voire oplimisme affecté... vous appelez des fantômes!
— Oui, madame, des fantômes ! car vous êtes follet et si mon optimisme est, selon vous, affecté, votre pessimisme est insensé!... Oh ! mon Dieu! mon Dieu! la cause en est fort simple! Maurice, en changeant de carrière, contre votre gré, a ainsi contrarié vos goûts, vos habitudes, qui vous attachaient au Morillon ; de là, votre acharnement à peindre Tavenir des plus sombres couleurs, à outrer, à exagérer les torts de notre fils, peccadilles ou péchés de jeunesse qui n'ont en rien altéré ses excellentes qualités natives... non... et, je vous défie de me prouver que notre fils ne mérite plus... notre...
— Quel est ce cri?... C'est la voix de Josette ! — dit vivement madame Dumirail eu interrompant son mari et prêtant l'oreille du côté de l'antichambre où veillait la servante. Et presque aussitôt Ton entendit le bruit relentissant causé par la chute d'un
meuble pesant; puis, Joselle, pâle, effarée, entra précipitamment dans le salon, et balbutia en joignant ses mains tremblantes ;
— Ah! madame... M. Maurice!
— Mon fds!... — s'écria madame Dumirail en se dirigeant vers la porte, — que lui estil arrivé?...
— Pour Tamour de Dieu ! madame, prenez garde! ... — s'écria Joselte essayant de barrer le passage à sa maîtresse; — pour l'amour de Dieu! madame... n'allez pas dans Tantichambre !
— Grand Dieu ! mon fils est blessé... mourant, peut-élre ! .. — reprit madame Dumirail éperdue d'effroi.
Et, repoussant Joselle, elle entra, suivie de son mari, dans la pièce voisine où s'était fait entendre le bruit retentissant de la chute d'un meuble.
Maurice, p(3ur ainsi dire porté dans le fiacre par les garçons de la Maison d'Or, élail resté plongé dans un profond assoupissement jusqu'à ce que la voiture se fût arrêtée devant*17iô/t'/ des Étrangers.
Le cocher, selon la recommandation qu'il avait reçue, sonna et avertit le portier de l'état d'ivresse dans lequel se trouvait le jeune provincial; tous deux le secouèrent,
réveillèrent et Taidèrent à descendro de voiture, à demi endormi, encore ivre et ayant à peine conscience de ses actions. Le portier lui donna le bras, et désirant épargner à M. et à madame Dumirail le speclacle de rivresse de leur fils, il se munit d'une seconde clefde l'antichambre où veillait Josette, espérant que Maurice pourrait ainsi rentrer dans sa rliambre à Tinsu de ses parents, et y cuver son vin jusqu'au lendemain.
Le portier ouvrit en effet la porte sans trop de bruit, mais si léger qu'il fût, ce bruit suffit à réveiller en sursaut Josette endormie sur sa chaise. La pauvre fille, à l'aspect de son jeune maître, pâle, chancelant, tête nue, ses vêlements en désordre et déchirés, poussa un cri d'effroi...
Maurice, trébuchant, essaya de se cramponner à un buffet qu'il entraîna et fit rouler à terre avec lui. Il s'était relevé péniblement et commençait de se raffermir sur ses jambes, lorsqu'il vit soudain apparaître devant lui M. et madame Dumirail.
Maurice, à l'aspect de son père, dont il
LES FILS DE rAiiriLH. 439
ignorait rarrivoe à Paris, éprouva une profonde commotion qui, sans le dégriser complètement, lui rendit du moins la connaissance de soi-même, des lieux et des personnes.
Malheureusement, Maurice avait, ainsi que Ton dit vulgairement, le vin mauvais, et la présence de ses parents, eu éveillant vaguement en lui la conscience, sinon le repentir de sa dégradation actuelle, l'irrita profondément contre ceux qui le surprenaient dans cet état honteux, et encore alourdi par l'ivresse, il appuya pesamment ses larges épaules à la muraille, afin de conserver son équilibre, croisa ses bras sur sa poitrine, et, d'un air de bravade, il dit d'une voix rauque :
— Eh bien... c'est moi... je suis gris... et voilà...
Afin de s'imaginer la douloureuse slupeur de M. et madame Dumirai'. à l'aspect de Maurice, il faut se représenter celui-ci dans la hideur repoussante de l'ivresse : sa chemise et son gilet presque en lambeaux, sa cravate tordue en coi'de, son habit, son pantalon déchirés en plusieurs endroits, sa chevelure en désordre, les traits livides, l'œil farouche, fixe, hébété... la lèvre tombante
OU contractée par une sorte do rlcîus bestial, Lindis que son corps athlétique cherchait en vain son équilibre, quoique adossé à la muraille.
Madame Dumirail , d'un regard d'une muette et navrante éloquence, sembla dire à son mari :
— Votre optimisme résistera-t-il à t^nt d'abjection ?
M. Dumirail, atterré, eut enfin conscience de la funeste aberration où le jetait son faux orgueil paternel, cl, plus impressionné par le spectacle de la dégradation physique de son fils qu'il ne Teût été peut être par sa dégradation morale, il baissa les yeux devant le regard de sa femme; puis, cédant à un mouvement d'mdignation et de colère inopportunes, en cela que son flls, jouissant à peine de sa raison, devait être indifférent aux remontrances paternelles ou s'en irriter, il s'écria :
— Misérable! osez-vous vous présenter ainsi à mes yeux...
— Eh bien !... quoi donc? — répondit ar-
Ii2 LES FILS DB FAMILLE.
rogamment Maurice, s'efforçant de redresser sa lête alourdie el écarquillant ses paupières clignotanles. — Oui, je suis soûl... el puis... après?
— Mon ami, il faut le conduire à sa chambre à coucher... Il ne jouit pas de sa raison ; il est même incapable de comprendre tes reproches, — reprit sagement madame Dumirail. Et s'adressant à son fils d'un ton sévère : — Suivez-moi... rentrez dans votre chambre...
— Je rentrerai dans ma chambre si ça me plait... et conjme ça ne me plaît pas.. .je n'y rentrerai pas..., — répondit Maurice avec l'esprit de contradiction assez généralement particulier aux ivrognes. — Je ne veux pas me coucher... moi...
— Obéissez à votre mère !
— Non... je ne suis plus un enfant... et vous ne... me ferez... pas marcher comme un bambin... entendez-vous?... vous ne me ferez pas marcher.
— Maurice, — reprit madame Dumirail, d'une voix moins sévère, espérant décider
son fils à la suivre, — venez... il faul vous coucher... il est tard !
— Laissez-moi tranquille... vous!... je me coucherai quand je le voudrai !
— Insolent!... oser ainsi parler à votre mère !
— Ma mère! — répondit Maurice en hochant la tète et d'un ton de récrimination chagrine, — ma mère... ah! bien oui! elle me gronde toujours... elle me refuse le nécessaire.... elle me fait faire des avanies indignes par les marchands.., c'est agréable une mère comme ça!
— Est-il Dieu possible! un si bon fils, lui qui aurait baisé les pas où marchait sa mère.... Ah! maudit Paris! maudit Paris! Les chouettes avaient raison de nous pronostiquer des malheurs! — pensait Josette, les yeux pleins de larmes et immobile dans un coin obscur de l'antichambre, tandis que M. Dumirail, s'adressant à Maurice d'une voix menaçante :
— Encore une fois, taisez-vous, malheureux, et retirez-vous !
Mi LES PILS DB FAMILLE.
— Non!... El piiisiiue nous y voilà... il faul... nous expliquer... une fois pour toutes..., — repril obstinément Maurice, — sinon... cherchez un autre fils... je ne suis plus le vôtre... vous êtes trop pingres... merci!
— Je vous en conjure, Maurice, — reprit madame Dumirail, — retirez-vous...
— Vous m'ennuyez, à la fin! — s'écria Maurice avec colère ; — je ne veux pas me coucher... il faut nous expliquer!
— Ah! c'en est trop! — reprit M. Dumirail ne pouvant contenir son indignation et faisant vers Maurice un pas d'un air menaçant. Mais madame Dumirail, frémissant à la pensée d'une collision entre son fils et son mai'i, saisit celui-ci vivement par le bras, et s'écria d'un ton suppliant :
— Mon ami, ce malheureux enfant ne peut exciter ta colère... il ne sait ni ce qu'il fait ni ce qu'il dit.
— Erreur... in vino vent as, — reprit Maurice avec un sourire moitié sournois, moitié hébété. — Je sais bien ce que je dis,
LES FILS nE FAMILLE. 145
moi!... je suis soûl, mais j'ai ma tête... La preuve , c'est que je vais m'en retourner chez Antoinette... car le diable m'emporte si je sais comment je suis ici... mais n'importe... in vino veritas... mes parents... vous êtes des avares... vous avez des quinze... des seize cent mille francs de fortune... Ah! ah!... ça vous étonne que je sache cefa?... et vous ne rougissez pas de me donner... comme à un chien... — (et Maurire larmoya), -- oui, de me donner... comme à un pauvre chien... cent mauvais francs à ronger par mois?... 11 faut... que ça finisse... je veux au moins mille francs... deux mille, trois mille francs par mois... sinon... bonsoir... cherchez... un autre lils... et en attendant... j'emprunterai de quoi m'amuser... Je ne peux plus vivre sans ma maîtresse, des chevaux, TOpéra, le club, le lansquenet, les soupers, les courses de Chantilly, où l'on met le feu aux maisons, les rats, les tigres, les carabines, enfin, tout ce qui rend la vie délicieuse... Oui... j'emprunterai de l'argent... je sais bien à
qui... vous croyez que je vais vous le dire? Ah ! bien oui î... pas si bête...
— Mon Dieu... il est peut-être déjà tombé entre les mains des usuriers, — reprit madame Dumirail à demi-voix, s'adressant à son mari ; — laissons-le parler... peutélre apprendrons-nous quelque chose...
En effet, Maurice reprenait en hochanl la tête et d'un ton mystérieux:
— Ah! bien oui... j'irai vous dire que... mons... monsieur... Comment s'appelle-t-il donc?... Enfin, n'importe, un brave homme qui rend service aux fils de famille... en leur prêtant... beaucoup de billets de mille francs...
— Écoutons..., — dit tout bas madame Dumirail à son mari. — Hélas! qu'allonsnous apprendre?...
— S'il m'a prêté vingt mille francs , ce respectable... monsieur... monsieur...
Tiens!... j'ai oublié son nom... c'est égal... j'ai l'argent..., — poursuivit Maurice avec un accent de satisfaction intérieure, comme s'il se parlait à lui-même. — Et puisqu'H
m'a prêté vingt mille francs... il m'en prêtera bien encore vingt, et quarante... et cent... et deux cent... et tant que j'en voudrai... pour mener grand train comme les autres du club... puisque je le payerai... ce juif... oui, je le payerai quand mes parents... aussi riches... qu'est-ce que je dis? aussi millionnaires... qu'ils sont avares... seront... seront... morts! Eh, eh... ma foi .'chacun son tour... tant pis! et comme on le racontait ce soir, à souper... le père qui vous dit: « Je vivrai cent ans... » vous dit là quelque chose de très-désagréable...
Ces derniers mots, accompagnés d'un ricanement hébété, navrèrent le cœur de madame Dumirail, lui arrachèrent des larmes, mais exaspérèrent la fureur de son mari à ce point que, s'élançant vers son fils, la main levée, il s'écria :
— Infâme !
— Ne me touchez pas ! au moins, ou sinon !... —s'écria Maurice à son tour d'un air farouche; et se redressant, il répondit par un geste de défi au geste menaçant de son
as LES FILS DE FAMILLE.
père, qui , hors de lui , allait le châtier, lorsque madaûie Dumirail, jetant un cri d'épouvante et cherchant à prévenir une lutte horrible, se précipita entre son mari et son fils au moment où celui-ci, afin de repousser l'agression de M. Dumirail, tendait brusquement devant lui ses bras d'athlète ; il atteignit ainsi, sans le vouloir, mais si rudement sa mère, que du choc elle tomba sur le parquet, et dans cette chute, sa tête ayant heurté Tun des angles du buffet renversé par Maurice, elle se fit au front une blessure assez large pour qu'à l'instant son sang jaillît abondamment.
La vue de ce sang frappa Maurice de terreur; cette commotion soudaine, effrayante, le dégrisa... il eut la conscience de l'acte odieux qu'il venait de commettre involontairement et dont les dernières excitations de l'ivresse lui exagérèrent bientôt les conséquences... Aussi, après un instant de stupeur, il pousse un cri déchirant, se jette éperdu sur le plancher, près de sa mère ensanglantée, que Josette et M. Dumirail,
agenouillés, s'empressaient de la relever; puis, presque en délire, il s'écria d'une voix déchirante :
— Assassin ! j'ai voulu hériter de mes parents... j'ai tué ma mère... son sang coule... je suis couvert du sang de ma mère! Assassin... assassin! !...
Mais bientôt, en proie à une violente crise nerveuse, ce malheureux perdit complètement connaissance, et son père se hâta de lui donner les premiers soins, tandis que Josette étanchait en pleurant le sang qui coulait de la blessure de madame Dumirail, trop affaiblie pour secourir son fds, mais jouissant de toute la lucidité de son esprit et ressentant les terribles angoisses que devait lui causer le spectacle de son fils évanoui.
Un médecin du voisinage, mandé en hâte par M. Dumirail, au milieu de la nuit, mit le premier appareil sur la blessure de madame Dumirail. Celle blessure, en ellemême peu dangereuse, n'offrait d'autre gravité que les conséquences possibles du contre-coup. Le même docteur, afin d'apaiser la crise nerveuse de Maurice, toujours délirant, lui administra une potion cal-
LES FILS DB FAMILLE. 45i
mante, et il tomba dans une sorte de torpeur à laquelle succéda un sommeil profond.
M. Dumirail, après avoir veillé sa femme jusqu'au jour, la quitta, la voyant assoupie, et se relira dans sa chambre, où il chercha quelque repos. Vers dix heures du matin, l'un des garçons de Thôtel vint le prévenir que deux messieurs désiraient absolument parler à M. Maurice, et que, apprenant qu'il n'était pas encore levé, ils avaient répondu qu'ils attendraient l'heure à laquelle il pourrait les recevoir, le sujet de leur visite étant de la plus haute importance.
M. Dumirail, mis en éveil el en défiance par les aveux échappés à son fils, durant son ivresse, à propos de ses relations avec des usuriers, éprouva une curiosité inquiète à l'endroit de la persistance des deux étrangers à vouloir absolument entretenir Maurice d'un objet, disaient-ils, de la plus haute importance ; il les fit donc prier d'entrer dans le salon de son appartement, où il alla les rejoindre, et se trouva en présence
i52 LES FILS DE FAMILLE.
(le deux hommes d'un extérieur très-distingué, jeuues encore et d'une parfaite courtoisie.
— Messieurs, — dit M. Dumirail, — eu l'absence de M. Maurice, assez gravement indisposé, puis-jc savoir le sujet de votre visite?
— 11 s'agit de quelque chose de tellement sérieux...,— répondit d'un ton pénétré l'un des deux personnages, — qu'avant de vous répondre, monsieur, vous nous permettrez de vous demander à qui nous avons Thonneur déparier?
— Je suis l'un des amis de Maurice, — reprit M. Dumirail, songeant que sa qualité de père serait probablement un obstacle à la communication que, dans son anxiété croissante, il espérait surprendre; puis, voyant les deux inconnus échanger un regard de surprise dont il devina la cause, il ajouta : — Quoiqu'il existe une grande différence d'âge entre Maurice et moi, je suis, messieurs, intimement lié avec lui... il n'a pas de secrets pour moi... vous pou-
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vez donc me dire ce que vous lui diriez .à iui-niêine.
— Monsieur, souffrez, de grâce, que je vous adresse une simple question, — reprit l'un des deux personnages, comme s'il eût voulu subordonner la conlinualion de l'entretien à la réponse qu'il sollicitait: — Élesvous instruit de ce qui s'est passé hier soir... à un souper... à la 3Iaison d'Or ?...
— Oui, monsieur, — répondit M. Dumirail, commellani à regret ce mensonge, mais sentant redoubler ses angoisses en remarquant l'fxpression presque solennelle de la physionomie des deux inconnus, et espérant par son affirmation obtenir leur confidence. Cependant il ajouta en manière de correctif : — J'ai appris sommairemejil ce qui s'est passé hier au souper dont vous parlez ; mais je n'ai pas, à ce sujet, de détails très-circonstanciés.
— Votre ré|)onse, monsieur, nous donne à penser que vous êtes peut-être l'un des témoins, que vous devez assister iM. Dumirail?
I5i LES FILS DE FA^ttlLLE.
A ces mots, le père de Maurice tressaillit, frissonna; il n'en pouvait douter, il s'agissait d'un duel... Il parvint néanmoins à dissimuler son trouble et répondit avec un calme apparent :
— En effet, monsieur, je suis l'un des témoins de M. Maurice Dumirail; mais ainsi que j'ai eu Tlionneur de vous le faire observer, j'ignorais les détails circonstanciés de cette fâcheuse aventure.
— Voici, monsieur, ce qui s'est passé:
M. Maurice Dumirail, hier soir, soupant à la Maison cVOr, a insulté de la manière la plus grave noire ami, M. Richard d'Otremont. Celui-ci nous a priés d'être ses témoins; nous venions, à ce titre, nous entendre avec les témoins de M. Maurice Dumirail, afin de régler les conditions d'une rencontre, malheureusement indispensable,car M. d'Otremoul, étant l'offensé, ne peut ni ne veut accepter d'autre réparalion... qu'une réparation parles armes...
— Nous ne doutons pas, monsieur, que M. Maurice Dumirail ne soit assez salant
IBS riLS DE FAMILLE. 155
homme pour se tenir à la disposilion de notre ami, — ajouta le second inconnu. — Nous pourrons donc, en attendant votre autre témoin, qui ne peut probablement pas manquer d'arriver, jeter les bases d'un procès -verbal spécifiant les causes de la rencontre, afin de mettre autant que possible... notre ami, nous, votre partenaire et vous-même, monsieur, à l'abri des poursuites judiciaires dont nous, les témoins, serons aussi certainement Tobjet, puisque ce duel, en raison de l'extrême gravité de Toffense, doit forcément avoir des suites sérieuses pour l'un des deux adversaires, peut-être même pour tous les deux.
M. Dumirail sentit une sueur froide inonder son front; cependant, parvenant à contenir encore son émotion, il reprit :
— Je suis aussi jaloux de l'honneur de M. Maurice Dumirail que vous devez 1 être, messieurs, de l'honneur de votre ami; cependant. Je vous ferai remarquer que M. Maurice Dumirail, lorsqu'il s'est oublié jusqu'à insulter lu personne de qui vous
éles les lémoins, ne jouissait plus de l'usage de sa raison... car, je suis obligé de l'avouer à mon grand regret, il est rentré ici, cette nuit... complètement ivre...
— Pardon, monsieur, — reprit Tun des témoins : — Èles-vous chargé par M. Maurice Dumirail de faire valoir cette circonstance qui serait, selon lui... atténuante, au point de vue de Tinsulte?
— Non, monsieur, je ne suis pas, en cela, l'organe de Maurice, car je ne l'ai pas revu depuis qu'il s'est couché dans un état d'assoupissement complet.
— En ce cas, monsieur, je puis vous afiirmer que M. Maurice Dumirail, quoique légèrement animé par le vin, possédait hier soir... pleinement sa raison... ainsi que le prouvaient les termes mêmes de l'insulte adressée à M. d'Olremont...
— Je confirme ces faits de tous points,— reprit le second témoin, — j'assistais au souper. En un mot, monsieur, tel a été routrage,que,dans son indignation, M. d'Olremont, malgré son sang-froid et son par-
IBS flLS DB PAMItlB. 157
fait savoir-vivre, n'a pu s'empêcher de jeter sa serviette au visage de M. Maurice Dumirail.
—Or... et cela n'est d'ailleurs ni possible, ni même probable, si M. iMaurice Dumirail, oubliant ce qu'il se doit à lui-même et à la personne qu'il a offensée, refusait d'accorder la réparation qui lui est demandée... nous serions, monsieur, dans la pénible nécessité de vous déclarer que M. Richard d'Otremont se verrait, à son profond regret, obligé de se porter à des extrémités toujours répugnantes à un galant homme, alin d'obliger M. Maurice Dumirail de lui accorder la satisfaction qui lui est «lue.
— Enfin, monsieur, il nous reste à vous notifier (jue M. d'Otremont, usant du droit inhérent à sa position d'offensé, choisit Tépée pour arme et entend absolument maintenir ce choix au(iuel il ne reiioncera sous quelque raison ou pour quelque molif que ce soit.
— Et nous partageons complètement cet avis, — ajouta le second témoin. —
458 bBS FILS DB FAMILLB.
Notre ami use d'un droit imprescriptible...
— Monsieur, — dit avec effort le père de Maurice, — ce duel...
—Excusez-moi, monsieur, si je vous interromps, — reprit Tun des témoins; — mais je crois prévoir Tobjection que vous allez peut-être nous adresser... M. d'Otremont, direz-vous, est de première force à Tescrime, et lors de son premier duel, il a eu le malheur de tuer le jcun€ Monbreuil...
— Ah !... — s'écria M. Dumirail pâlissant et frissonnant d'épouvante, — c'est affreux...
— Rien de plus déplorable, sans doute, monsieur, que la mort du jeune Monbreuil. M. d'Otremont a plus que personne rcgrellé les suites funestes de ce duel... mais son adversaire avait tous les torts, et lorsqu'on s'oublie à ce point d'offenser grossièrement et sans provocation un homme d'honneur, l'on doit subir les conséquences de ses actes, si la fatalité veut que cet homme d'honneur manie supérieurement l'épée...
— Messieurs... ce duel est impossible ! —
s'écria monsieur Dumirail, cédant à la fois à rindignationquelui causaient lapenséed'iin combat inégal et la crainte du danger auquel pouvait être exposé Maurice. — Ce duel n'aura pas lieu.
— Monsieur... veuillez réfléchir à vos paroles et...
— Ce duel!... Mais vous êtes donc insensés ou bien coupables, messieurs, si vous persistez à vous rendre complices d'un assassinat; oui, ce duel serait un infâme assassinat... Mon fils n'a de sa vie louché une épée...
— Votre fdsî repartit l'un des témoins avec un accent de compassion et de surprise; — quoi! monsieur, vous êtes...
— Je suis le père de Maurice... et, je vous le déclare, messieurs... dussé-je mettre mon fils sous la protection de la loi... ce duel n'aura pas lieu...
— Ah ! monsieur, — ajouta le second témoin d'un ton pénétré, — combien nous sommes désolés de nous être adressés à vous!... Mais, permettez-nous de vous le
(lire... vous avez provoqué noire erreur eu vous donnant à nous comme Tun des témoins de monsieur votre flls.
— Eii bien, messieurs, puisque vous savez maintenant qui je suis... vous pouvez aller dire à M. d'OIreiiiont qu'il ne tuera pas Maurice.. ., — reprit M. Dumirail avec une ironie amère. — Non, mon fils n'augmentera pas le nombre des victimes d'un spadassin, et je...
— Monsieur, — dit l'un des témoins, interrompant M. Dumirail et le saluant respectueusement, afin de prendre congé de lui, — nous sentons tout ce qu'un pareil entretien a dû avoir et a de pénible pour vous, monsieur... souffrez que nous y mettions lin...
— Encore une fois, monsieur, excuseznous d'un malentendu dont nous sommes aux regrets, — ajouta l'autre témoin prenant aussi congé du père de 3Iaurice. — Pardon, monsieur... nous savons ce qu'il nous reste à faire...
— Vous n'entrerez pas chez mon flls! —
s'ceria M. Dumirail, se méprenant sur les intentions des deux témoins et les rejoignant an moment où ils ouvraient la porte du salon. — Je ne souffrirai pas que...
— Rassurez-vous, monsieur... nous ne voulons nullementvoir monsieur votre fils, malgré vous, — reprit un des témoins en se retournant. — Nous avons eu l'honneur de vous dire que nous savions maintenant... ce qu'il nous restait à faire...
— Et que vous restc-t-il donc à faire... messieurs? — demanda M. Dumirail, de qui les craintes se réveillaient. — Ne vous ai-je pas déclaré que c^duel n'aurait pas lieu...
— Agréez, monsieur, l'assurance de nos sincères regrets,— reprit Tun des témoins.
El il sortit, ainsi que son compagnon, par la porte de ranlicliambre qui ouvrait sur rescalicr, tandis que M. Dumirail, bourrelé de frayeur et d'angoisse, rentrait cliez lui en murmurant :
— Malheureux père que je suis... ah ! je paye cruellement ma folle aberration... ils veulent tuer mon tils...
i65 LES FILS DE FAMILLE.
El cachant son visage entre ses mains, M. Dumirail se laissa tomber avec accablement clans un fauteuil, en répétant :
— Ils veulent tuer mon fils!...
Fl> DD SEPTIÈME VOLUME.