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III. Les Mesures Financières de Guerre au Japon

A la veille de 1904, le Japon ne paraissait pas se trouver dans une situation financière qui lui permit d'aborder, avec beaucoup de chance de succès, le colosse qu'il allait avoir à combattre dans les steppes de Mandchourie. La réorganisation économique et militaire du pays à l'européenne avait, en effet, nous l'avons vu, exigé un relèvement considérable des dépenses courantes et, par suite, une énorme aggravation de la fiscalité. Le Japon, assez fort pour se défendre contre tout empiétement étranger, semblait ne devoir désirer que le calme et la tranquillité, si propices au développement économique des nations et à l'affranchissement du commerce et de l'industrie du joug des capitaux extérieurs. Cependant, militairement bien préparé, et la vanité aidant, ce pays crut, en 1904, que le moment était venu de frapper un grand coup pour apparaître à la vie moderne, prendre rang dans le concert des grandes puissances et se dégager en même temps des traditions ancestrales et des coutumes du passé.

Avant l'ouverture des hostilités, en janvier 1904, le montant non remboursé de la dette extérieure japonaise s'élevait à 19.389.583 livres, ou 484.739.575 francs, dont 9 millions 389.583 L. émis à Londres à 5 0/0 en 1897 et 1902, et 10 millions L. émis aussi à Londres à 4 0/0 en 1899. En outre, certaines portions d'emprunts intérieurs, notamment de ceux « des chemins de fer » (1892), « des travaux et entreprises après la guerre » (1896), des « chemins de fer du Hokkaïdo )) (1897), avaient été placées jusqu'à concurrence d'environ 6.500.000 L. sur le marché du Royaume- Uni, notamment en 1902. D 'autre part, au début de février 1904, le montant des emprunts intérieurs du Japon s'élevait à 421.628.000 yens ou 1.054.072.000 francs. En tout, la

dette publique japonaise s'élevait, avant la guerre, à 559,6 millions de yens. Cette dette provenait de diverses causes et^se répartissait de la manière suivante entre les diverses émissions (1) :

Montant de la dette publique du Japon avant

Ancienne dette (sans intérêt) ,

Rentes pour rachat des droits féodaux 5 0/0

Emprunt de la marine 5 0/0 (1877-1890)

Emprunts de conversion 5 0/0 (diverses dates)

Emprunts de chemins de fer 5 0/0 (diverses dates;

Emprunt de guerre 1895 5 0/0

Emprunt de travaux puhlics 5 0/0 diverses dates. .

Chemin de fer de Hokkaïdo 5 0/0 (1898)

Emprunt retrait du papier monnaie (1891 ).......

Emprunt travaux publics de Formose (1901-03)... Emprunt pour virement de Formose (1900 03) , . . Divers

Total de la dette de l'Etat

la guerre

YENS

Le budget de 190*3-04 (ordinaire et extraordinaire) estimait les recettes à 251,7 millions de yens et les dépenses à 244,8 millions Y. En dehors de quelques fonds spéciaux qui pouvaient être employés à couvrir une modeste partie des dépenses de la guerre, le Gouvernement japonais n'avait à sa disposition rien qui ressemblât aux formidables disponibilités du Trésor russe. La Banque du Japon, d'après le bilan du 9 janvier 1904, avait une encaisse-or de 115,7 millions de yens contre une circulation de 214,8 millions. Les engagements immédiats de la Banque s'élevaient seulement à 15,5 millions Y.; d'autre part, celle-ci avait avancé à l'Etat 54,3 millions Y.

Etant donnée l'absence de ressources disponibles considérables et la situation encore peu solidement assise de

(l) Revue économique internationale, année 1905, tome IV, page 191.

ïa Banque, le Gouvernement dut prendre de bonne heure des dispositions pour couvrir le coût de la guerre.

Au moment où les relations avec la Russie se tendaient au point qu'une solution pacifique paraissait à peine possible (1), le Gouvernement se trouva dans l'impossibilité de faire voter en temps utile le budget de 1904-05. Déjà l'année précédente, malgré l'empressement que le Parlement avait mis à voter les dépenses extraordinaires nécessitées par le grand programme militaire et naval, les relèvements d'impôts que le Gouvernement considérait comme nécessaires avaient rencontré une vive résistance dans la Chambre. La résistance se dirigeait surtout contre le relèvement de l'impôt foncier, qui fut voté seulement après une dissolution de la Chambre et encore pour cinq ans, de 1899 à. 1903. L'intention du Gouvernement de maintenir l'impôt foncier majoré jusqu'en 1913-14 conduisit à de nouveaux conflits avec les représentants du peuple, lesquels empêchèrent le vote du budget de 1902-03 et de 1903-04.

Les événements politiques extérieurs obligèrent le Gouvernement à prendre des mesures exceptionnelles. Le danger de guerre, qui apparut vers la fin de l'année 1903, exigeait la mise à la disposition de l'Etat de sommes considérables. Aussi, le 28 décembre 1903, l'Empereur signat-il un décret qui autorisait le Gouvernement à utiliser les fonds spéciaux, à émettre des bons du Trésor et à contracter des emprunts. Une somme de 156 millions de yens, produite par un emprunt et des virements du Compte spécial, fut ainsi réunie. Ce Compte spécial était celui du fonds constitué par l'indemnité payée par la Chine en exécution du traité de Simonosaki.

Le décret impérial du 28 décembre 1903 (2) déterminait le mode de gestion financière pour les dépenses à effectuer

(1) Das Geld im russisch-japanischen Krieg, par Karl Helfferich, page 108.

(2) Le Marché financier, par Ralïalovich, année 1905-06.

en vue de la guerre. Les fonds destinés à les couvrir devaient être puisés aux trois ressources principales suivantes: 1° emprunts temporaires à la Banque du Japon; 2° emprunts au « fonds de réserve spécial » ou fonds de l'indemnité chinoise; 3° emprunts publics. Le taux d'intérêt ne devait pas dépasser 6 0/0; le remboursement était fixé à deux ans pour les emprunts temporaires à la Banque et à cinq ans à partir de l'émission pour les emprunts publics.

Ce décret ouvrait un premier crédit extraordinaire de 156.228.929 yens, qui fut couvert ultérieurement à l'aide d'un premier emprunt public intérieur de 100 millions Y., d'un prélèvement sur le « fonds de réserve spéciale » et d'une avance temporaire de 31.228.929 yens consentie par la Banque du Japon.

Les premières dépenses avaient eu pour but de pousser l 'achèvement du chemin de fer militaire 'de Funsan à Séoul et de subvenir à la mobilisation et au transport des troupes en Corée. Un mémoire explicatif, annexé au budget du ministère de l'a Guerre pour 1904-05, contient cette déclaration dépouillée d'artifice suivant laquelle le décret susdit du 28 décembre 1903 fut rendu en conformité de l'article 70 de la Constitution (cet article autorise toutes mesures tendant à créer un fonds de guerre). En d'autres termes, la guerre était décidée, en principe, au Japon -dès cette époque.

Dans ce même mémoire, on trouve le renseignement suivant: « Au sujet de l'emprunt intérieur à court terme, il est à noter que la somme demandée au public était de 100 millions Y. seulement; le total des souscriptions a dépassé 450 millions Y. Si l'on considère que la masse des souscripteurs appartient, en général, à la classe moyenne, il y a lieu d 'admettre que les ressources du pays sont plus que suffisantes pour faire face à toutes les dépenses exigées par la guerre ». A cet égard, il ne sera pas inutile de faire observer que, sur les 100 millions de titres offerts, 70 millions seulement furent spontanément demandés, en majorité, il est vrai, par de petits souscripteurs; puis, quand on sut

qu'il ne restait plus que 30 millions à placer, les banques et les gros capitalistes souscrivirent pour des sommes énormes, sachant d'avance qu'il ne leur serait attribué qu 'un nombre de titres relativement insignifiant.

Dès l'ouverture des hostilités (1), le Gouvernement japonais adopta un budget spécial de recettes et de dépenses pour frais de guerre, distinct du budget ordinaire et qui ne fut clos qu'à la signature de la paix. Les recettes étaient d'abord portées au chapitre des recettes du budget ordinaire, puis on les reportait aux recettes du budget spécial en y ajoutant l'excédent des recettes du budget ordinaire. Les dépenses causées indirectement par la guerre, telles que l'intérêt des emprunts contractés pour son usage, étaient enregistrées d'abord sous la rubrique des dépenses extraordinaires du ministère des Finances dans le budget ordinaire, puis converties par le ministre des Finances sur la demande des autres ministères. Les deux budgets, ordinaire et spécial, étaient donc liés jusqu'à un certain point.

En vue de la guerre, le budget de 1904-05 avait été réduit quant à ses dépenses au strict minimum. Le Gouvernement, en face de l'éventualité d'un conflit avec la Russie, avait eu recours à deux mesures pour réaliser des économies : 1° réforme administrative ou réduction du personnel; 2° ajournement de nombreux travaux publics. Chacune de ces mesures ne laissait pas.de présenter un certain risque: la réduction du nombre des fonctionnaires, poussée trop loin, pouvait jeter le trouble et la désorganisation dans l'administration du pays; l'abandon de grands travaux d'utilité publique en voie de continuation ou d'achèvement pouvait avoir de très fâcheuses conséquences et dénote chez le pays qui s'y résolvait une situation financière peu satisfaisante. L'opposition du Parlement japonais avait, d'ailleurs, ellemême si bien compris les inconvénients d'une pareille mesure qu'elle avait obligé le Gouvernement à laisser subsis-

(1) Bulletin de statistique et de législation comparée, 1906, tomel.

ter dans le budget de 1904-05 certains crédits affectés à des travaux publics particulièrement utiles :

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