L'ARBITRAIRE
Moi dont le nez craint tant l'accès Des noires robes d'audience, Pour rattraper une créance Je viens d'inti nter un procès.
Chez un arbitj e on m'expédie, Lequel me reçoil comme un chien.
Pauvre arbitre, je le vois bien, La loi ■• civile ,, est peu suivie.
A certain niais, pour certains soins, Je réclamais cei taine somme.
■• Sur mon journal > prétend ce1 homme o Vous miti s l'acquit en tons points. — « Eh bien ! >■ < ' i^-.j<* <s qu'on vérifie
Chaque feuillet g ; on n'y lut rien.
Pauvre .w bitre, je le vois bien, C'est un cas de sorcellerie.
Malgré ce mensonge, pourtant Me condamne le juge a< erbe ; Il a retourné le proverbe:
Verba moment, scripte lolant.
Devant lui, pour gagner partie, L'argent est le secret moyen.
Pauvre arbitre, je le vois bien, Thémis par Plutus est bannie.
Qu'objecte encor le défendeur?
Que j'étais l'amant de sa femme, Et qu'à tort ainsi je réclame Ce qu'il paya de son honneur.
Dans une telle plaidoirie Ne pas reconnaître un vaurien !
Pauvre arbitre, je le vois bien, C'est que tu soi - do l'Arcadie.
Tu fis au poète un affront, 0 butor s;ms tête et sans âme, Mais douze fuis d'une é] igramme Je m'en vais te marquer au front.
Ma vengeance sera sortie De mon esprit : jamais e tien, Pauvre arbitre, je le vois bien, Ne fournira la répartie.
L'autre jour, dans une affaire,
Au plaideur tout ébaubi
Piffar tournait le derrière,
Et continuait de faire
Devant un cadre noirci
Sa barbe du samedi ;
Je fus témoin oculaire.
C'est le cas de dire ici :
Si le miroir est poli.
Notre arbitre ne l'est guère.
Certain Chinois pérégrinait chez nous ;
Pour quels motifs? probablement par goûts.
Or, lorsqu'il fut arrivé dans la ville
A qui Clémence a fait un codicile,
Fils d'un arbitre, il demanda de voir
Gens de sa clique. On lui dit qu'habit noir
Comme leur âme iceux portent en Fiance.
Piffar passait. Notre Chinois d'avance
A ce trait-là reconnut le barbon.
Rien de plus laid ses yeux ne virent onc :
« Par Fo ! » dit-il en faisant une mine
« Tous les magots ne sont pas a la Chine. »
Un testateur original laissait
Dix mille francs à la personne Qui sur son corps posséderait
N'importe quoi de la longueur d'une aune. Au concours chacun s'empressa.
L'un avec son nez arriva ;
L'autre fit voir une main sans pareille ; L'autre ceci, l'autre cela; Mais à peine Piffar eut-il montré l'oreille Qu'héritier on le proclama.
Devant Piffar naguère était pendant Petit procès. Bourgeois d'esprit mordant, Au tapissier qui lui mit de la paille Au lieu de crin, voulait par représaille Au lieu d'écus ne donner que des sous. L'arbitre, à qui l'on a monté la tête, De ce rabais veut avoir l'âme nette.
« Tous vos fauteuils en seront-ils moins mous ? S'écria-t-il d'un air plein d'insolence « Je ne vois pas la grande différence... » — « Et moi » Fépond l'acheteur « la vois bien : Vous mangez l'une, et l'autre ne vaut rien ».
IG
Cot arbitre, de son prochain Irait jusqu'à fouiller les poches, A l'instar du fameux Mandrin.
Que lui font à lui les reproches?
Le soir, à la lueur du suif,
Il compte et recompte i bourse
D'écus impurs comme leur source.
Aussi, dès qu'il rencontre un juif, En homme de môme étiquette, Pour le saluer il s'arrête.
« Mais » direz-vous probablement « Tous ces juifs qu'en frères il traite L'aiment beaucoup...» Eux? Nullement:
Ils savent trop bien quelle bête
Moïse d'aimer leur défend.
Ci-git Piffar, arbitre sans honneur ; Lequel, pour s'enrichir plus vite,
Mais sans avoir a risquer La poursuite Du gendarme et du procureur, Trouva moyen d'être voleur.—
Adone comment fit-il '.' — IMii faillite.
Un certain jour, dans le triste repaire Où vit Piffar, certain négociant, Que je connais ici parfaitement .
Fut obligé d'aller pour une affaire.
L'arbitre, après vingt mots par-ci par-là, Comme toujours à l'injure arriva.
Lors le plaideur se retourne et lui donne. Ne savez quoi?... ce que jadis Colonne A Boniface VIII donna.
De toutes les villes de France, Celle où Piffar, ce vieux frippon, Ira finir son existence, A coup sûr, ce sera Toulon.
Onosandre Piffar, après un long effort, Sous le nom pompeux de rapport
Vient de me rédiger affreuse pataraffe:
Ce serait un travail très fort, N'étaient les fautes d'orthograpbe.
« Monsieur l'arbitre est-il chez lui? » Hier dis-je à la ii lie Ramonde.
— « Oui » répond-elle. — « Avec du monde ?
— Non, il est seul ». J'entre sans bruit, E'.t, près d'un bon l'eu qui pétille, Devant des huîtres attablé,
J? vois l'homme... On ni avait caché (iue monsieur était en famille.
Devant Piffar, ce maître aliboron,
I es plaideurs racontaient qu'en Perse Dès qu'un voleur sortait de sa maison.
On le pendait sans jury ni prison :
( 'était une loi d'Artaxerce.
« Dieu! s> dit-il. avec un soupir Si jamais la justice en France ainsi s'exerce.
Comment ferai-je pour sortir'.' »
Une fille adonnée au vice Chez Piffar prenait, l'autre jour.
Mainl et maint pudique détour
Pour dire qu'elle était... sous l'œil de la police. a Parlez crûm ait, f> s'écria le Jo< « De votre état faut pas que l'on rougisse: Vous pouvez bien vendre l'amour, Puisque moi je vends la justice. »
Cettui Piffar est le roi des voleurs.
D'un cafetier il vola les liqueurs;
Il vole écus, habits, tabac, vin, femmes,
Pain, huîtres, bois, et viande, et salé : Cela seul qu'il n'ait pas volé, C'est ma douzaine d'épigrammes.