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Les fleurs de givre

Depuis un mois il neige à flots. La nuit dernière Il a plu. Maintenant sous la froide lumière Du soleil hivernal le givre immaculé Étincelle aux rameaux du grand bois constellé. Quel séduisant tableau! quelle vaste féerie! Chaque fourré devient une cristallerie ;

Et les blancheurs du lait, de la nacre, du sel,

De l'onyx, de l'argent, de la nappe d’autel,

Sur les branches du pin, du chêne et de l’ érable S’ entremêlent dans une harmonie ineffable. Parfois des rayons d’or frappent l’arbre qui luit, Et l’on dirait alors qu’au milieu de la nuit Une fée a touché du bout de sa baguette Les fûts de la forêt solitaire et muette,

En a fait les piliers d’une église sans nom;

On songe au merveilleux temple de Salomon,

Aux trésors apportés du Pérou par Pizarre. Parfois sur ces piliers d’agate et de carrare Une ombre passe et fait évanouir soudain Le vif scintillement de ce nouvel Eden.

Et le bois assombri, que nul souffle n’agite, Devient la grotte où pend la blanche stalactite ;

Le soleil, mi-voilé d’un nuage blafard,

Entre d’épais massifs glisse un tremblant regard, Tandis qu’aux alentours un feu d’apothéose Sur les rameaux vitreux met une lueur rose Projetant sur la neige un reflet de vermeil.

Mais un nuage encor nous cache le soleil :

Le morne clair-obscur des vieilles basiliques Filtre à peine à travers les fûts mélancoliques Du temple indescriptible habité par l’Hiver ;

Puis tout à coup des traits lumineux fendent l'air, Et, frappés par ces traits comme par un bolide,

Le frimas étoilé, le glaçon translucide,

Reprennent leur éclat ; et notre oeil ébloui S’enivre de nouveau d’un spectacle inouï,

Que ne saurait décrire aucune langue humaine .

Est-ce un rêve?... Toujours une nouvelle scène Du long panorama dessiné par le gel Se déroule au sommet du grand bois solennel, Comme un drapeau géant tissé de blanche soie Sous la mitraille d’or du soleil qui flamboie.

T antôt, aux vifs rayons qui pleuvent du ciel bleu,, L’immensité s’embrase: on croirait que le feu Dévore, comme en juin, la forêt centenaire.

Tantôt, dans plus d'un arbre inondé de lumière, Par un mystérieux et magique travail La branche se transforme en rameaii de corail. Tantôt, le chêne altier, qu’hier tordait Eole,

Prend l’aspect d’une immense et riche girandole .

Tout ce que le ciseau patient du sculpteur Dans le marbre ou le bois sait créer d’ enchanteur En ciselant le lis, le lotus et l’acanthe,

Scintille sous les arcs de la forêt géante.

Tout ce que le ciseau du maître à l’œil de feu Peut, comme un blanc reflet de la maison de Dieu, Déployer dans l’ abside, autour du tabernacle, Serait terne à côté de ce mouvant spectacle...

Mais peut-être demain le grand flambeau des deux Fera fondre les fleurs du givre radieux,

Et tout ce vaste éclat de prodige et de rêve Devra s’évanouir comme la lueur brève D’un espoir qui, parfois illuminant nos jours, Brille quelques moments et s’éteint pour toujours.

LES PREUX

LES MARTYRS DU LONG-SAUT

Poème lu par son auteur, à la troisième séance du Congrès, du Parler Français, à Québec, le 26 juin 1912.

A Sa Grandeur Monseigneur P. Bruchési Archevêque de Montréal.

Parcourez, attentifs, toute l’histoire humaine,

De l’éclat de Ninive à la splendeur d’Athène,

Des travaux de Lincoln aux actes de Zénon,

Du grand Démétrius au grand Napoléon,

Et vous ne lirez pas de plus sublime page Que celle écrite, au bord de l’Ottawa sauvage,.

Avec un sang aussi hardi que généreux,

Par des soldats français qui furent nos aïeux.

Champlain avait fondé Québec. La colonie. Grâce à son dévoûment et grâce à son génie.

LES PREUX

■Qu’au berceau les enfants apprennent à bénir, Plongeait avec espoir son œil dans l’avenir.

A l'appel de cet homme à la vaillance antique,

Les fils- de Loyola, traversant l’Atlantique,

Etaient venus verser l’eau du baptême au front Du farouche Algonquin et du fauve Huron; Maintes tribus des bois s’alliaient à nos pères,

Et les seuls Iroquois gardaient, dans leurs repaires, Où fumaient nuit et jour des cadavres sanglants, L’amour de l’embuscade et la haine des Blancs Dont le fer abattait les forêts séculaires.

Déjà le bourg naissant de la Pointe-à-Callières Avait vu des héros, la croix ou l’arme aux mains, Tomber sous la fureur de ces monstres humains

Qui promenaient partout le meurtre, l’incendie .

Et l’âpre et courageux colon de Normandie N’osait fouiller le sol aux abords d’un bosquet Sans avoir déposé près de lui son mousquet Sous les yeux vigilants de quelque sentinelle.

Un jour, le vent des bois apporta sur son aile La rumeur que, rêvant de combler les horreurs De ses assauts sans fin contre nos laboureurs,

La peuplade, encor plus barbare et frénétique, S’apprêtait à noyer tous les Francs d’Amérique Dans un fleuve de sang, que pas un pionnier Ne devait échapper au désastre dernier Pour l’aller raconter à la mère patrie.

LES MARTYRS DU LONG-SAUT

Quel homme sauvera Québec, Ville-Marie, Trois-Rivières, sur qui, l’enfer dans le regard, Marchent les Iroquois?

— Moi, dit Adam Dollard, Presque un adolescent, né sur le roc celtique.

Et, sans tarder, nourri du pain eucharistique,

Qui triple le courage au cœur de tous chrétiens, L'altier Breton, suivi de seize Laurentiens,

Jeunes comme leur chef, sous l’œil de Maisonneuve Toujours stoïque et grand aux heures de l’épreuve, Quitte la plage où brille aujourd’hui Montréal,

Et, certain de mourir dans un combat brutal,

Qui peut-être fera vivre la colonie,

Il perce, l’arme au poing, la forêt infinie Pour aller endiguer le fleuve menaçant Qui doit tout submerger de ses vagues de sang Et déjà gronde au fond des solitudes mornes.

A peine sous l’arceau des ramures sans bornes,

Que le vent d’avril berce au-dessus de leurs fronts, Les nôtres sont rejoints par quarante Hurons Brûlant d’offrir au fier Dollard leur assistance Contre le sanguinaire ennemi qui s’avance.

Un pacte solennel est fait; et, sous un ciel De lapis, dont le pur éclat semble éternel,

LES PREUX

Le Long-Saut, quatre jours plus tard, voit la poignée De ces héros obscurs, maniant la cognée,

Réparer un vieux fort construit, non loin d’un mont.

Par des Indiens amis . Ils s’y retrancheront

Pour attendre, en silence, au guet, dans la prière,

Les démons tatoués sur le sentier de guerre.

Et, pendant que Dollard se prépare au combat,

Le voile de la nuit s’étend; le vent s’abat;

La paix de l’infini descend sur la redoute;

Pas un bruissement de feuille sous la voûte De la forêt ne rompt le calme solennel Oui plane sur le mont comme sur un autel :

Seul le grondement sourd des cascades prochaines. Coupé du sifflement des haches sur les chênes Et les pins entourant l’étroit rempart de pieux,

Émeut le grand désert sauvage et giboyeux;

Et si quelque chasseur, marchant à l’aventure,

Passait près du fortin caché par la ramure D’arbres portant leur cime altière jusqu’aux cieux. Sans doute il entendrait — murmure harmonieux Où palpitent l’espoir, l’amour et le mystère —

Les Français réciter, front nu,, le Notre Père .

Cependant le sommeil clôt plus d’un œil lassé Dans la redoute obscure où tout bruit a cessé. Mais le chef des vaillants, toujours anxieux, veille Et penche, à tout moment, au dehors son oreille,

LES MARTYRS DU LONG-SAUT

Et, comme auréolé d’un étrange reflet,

Pieusement dans l’ombre égrène un chapelet Qu’au moment de quitter la côte d’Armorique Il reçut, disait-il, d’une main angélique.

Tout à coup, dominant la voix sourde des eaux,

Un hurlement éclate au milieu des roseaux Que les flots du rapide effleurent et balancent...

Et huit cents Iroquois pêle-mêle s’élancent Contre la palissade... Echevelés, hagards,

Fougueux comme chacals, panthères et jaguars,

Avec de lourds leviers de chêne ouvrant des brèches Dans le fort, ils y font grêler pierres et flèches.

En vain les Blancs du plomb de leurs mousquets tonnants Criblent-ils les nombreux agresseurs étonnants D’agilité féline et d’audace féroce;

En vain font-ils sur eux pleuvoir les coups de crosse; En vain labourent-ils du bout de longs épieux Leurs bras nus et sanglants crispés autour des pieux; En vain leur lancent-ils leurs haches à la tête :

Rien ne les déconcerte et rien ne les arrête.

A tout prix l’ennemi veut lutter corps à corps.

Mais toujours Dollard voit avorter ses efforts ;

Toujours le grand Breton et sa petite armée Repoussent, triomphants, la horde décimée.

Et les corps pantelants de deux cents Iroquois Jonchent déjà le sol épouvanté des bois,

Et plus d’un assiégé, percé d’un dard, succombe.

LES PREUX

Le ciel resta serein devant cette hécatombe, Et la lune, glissant ses rayons à travers L’épaisse frondaison des chênes déjà verts, Jusqu’à l’aube éclaira l’attaque forcenée Des guerriers infernaux.

Cette lutte acharnée

— Les Iroquois battus reçurent du secours —

Se poursuivit ainsi durant douze longs jours. Confondus, furieux et fous, les cannibales, Incessamment courbés sous l’ouragan des balles. Hurlaient comme les loups harcelés par la faim,

Mais, sûrs de triompher, renouvelaient sans fin L’assaut du fort tremblant et troué comme un crible. Tandis que, dévorés d’une soif indicible,

Qui força les Hurons à déserter, un soir,

Les Français combattaient sans renfort, sans espoir. Tour à tour ripostant et priant Dieu dans l’ombre.

Ils avaient vu périr la moitié de leur nombre,

Et plus déterminés que jamais à mourir,

Dollard et ses héros brûlaient d’un seul désir :

Stupéfier par des miracles de courage

Les Peaux-Rouges de plus en plus ivres de rage.

Mais quel est donc le feu qui brûle dans le cœur Du soldat et lui fait, en déroute ou vainqueur,

LES MARTYRS DU LONG-SAUT

Sous les plis en lambeaux d’une vieille bannière, Répandre tout son sang pour garder une terre Qu’un brutal ennemi tente de conquérir?

Et pourquoi les Français semblent-ils mieux nourrir Que tous leurs fiers rivaux cette flamme féconde Capable d’embraser ou de sauver un monde?

Or, depuis Jeanne d’Arc, jamais un pareil feu N’avait électrisé le peuple aimé de Dieu,

Jamais ses fils n’avaient, pour en marquer l’Histoire, Fait un geste aussi beau d’héroïsme et de gloire Que celui qui devait, béni par le Très-Haut,

Rendre immortels les noms des martyrs du Long-Saut,. Rappeler à toujours la défense homérique Qui sauva de la mort la Gaule d’Amérique.

Et Dollard répétait : — Il nous faut tous périr. Seul le bras du Seigneur pourrait nous secourir. Seule la mort mettra fin à la résistance.

Nous défendons le seuil de la Nouvelle-France, Et, pour atteindre aux murs de Québec menacé, L’Indien devra marcher sur le dernier blessé ! —

Un matin que la lutte était plus âpre et noire,

Que les Blancs n’avaient plus qu’une eau bourbeuse à boire

LES PREUX

Que le poste comptait à peine dix soldats, Grand comme Botzaris, Roland, Léonidas, Dollard, voyant s’ouvrir une nouvelle brèche, Prend un baril de poudre, y cheville une mèche, L’allume, et, d’une main qui n’a jamais frémi,

Lance le formidable engin vers l’ennemi .

Mais un rameau mouvant l’arrête et le renvoie..

Et le baril fatal, en éclatant, foudroie

Les derniers preux roidis dans un dernier effort.

Et quand le chef indien pénétra dans le fort Éclaboussé du sang de la troupe stoïque.

Il vit — scène à la fois horrible et magnifique,

Dont l’évocation fait battre tous les cœurs ! — Dollard, resté debout seul devant les vainqueurs, Noir de poudre, en lambeaux, de l’écume à la lèvre, Échevelé, les yeux agrandis par la fièvre,

Achever a grands coups de hache les mourants,

Pour les soustraire au scalp de bourreaux délirants, Puis, le crâne brisé par une arquebusade,

S’affaisser lourdement le long d’un camarade.

Devant tant de bravoure et tant de dévoûment, Les noirs envahisseurs, frappés d’effarement,

Et n osant attaquer nos bourgades guerrières, Reprirent le chemin de leurs lointains repaires

LES MARTYRS DU LONG- SAUT

Sous les forêts du nord aux grands fourrés dormants. Mais avant de quitter les décombres fumants,.

Ils ouvrirent — maudit soit l’instinct de leur race ! — Les corps des glorieux défenseurs de la place,

Et, sûrs d’y puiser plus d’audace et de succès, Dévorèrent le cœur palpitant d’un Français,

Après avoir brûlé jusqu’au dernier cadavre .

Et l’on dit que, le soir de ce drame qui navre,

Un vieux coureur des bois, attiré par le bruit Du baril explosé dans le poste détruit,

Crut voir — ô vision aussi belle qu’étrange ! —

Un doux fantôme blanc, une femme au front d’ange, Recueillir de la cendre encor chaude des preux Qui venaient de verser leur sang si généreux En couvrant de leurs corps la patrie éperdue,

Puis, d’un geste embrassant la sauvage étendue,

— Comme fait le semeur debout dans son enclos - — L’épandre dans le vent qui caressait les flots,

Les roseaux et les foins, les fleurs et les feuillages.

Cette cendre sacrée a fécondé nos plages;

Et là même où les troncs d’insondables forêts Se dressaient vers le ciel, les "chênes du Progrès Balancent au soleil leurs rameaux forts et denses; D’opulentes moissons de vertus, de sciences,

LES PREUX

Dans un rayonnement d’aurore et d’idéal,

Croissent sous l’infini de l’azur boréal;

Là même où l’Iroquois tendait ses embuscades, Brillent de hauts clochers, de superbes arcades Réfléchissant les feux éblouissants de l’Art...

Oui, grâce au dévoûment sublime de Dollard Et de ses compagnons, au sein du Nouveau-Monde Notre race survit, grandit, essaime et fonde,

En gardant sa croyance et sa langue et ses droits Par le livre, le soc, la parole et la croix.

Oui, grâce à ces héros immortels, l’Espérance Caresse les enfants d’une seconde France;

L’avenir radieux sourit aux rejetons Des tenaces Normands et des vaillants Bretons Qui, pour peupler nos bords, avaient quitté leurs côtes ; La nef de nos destins, les voiles toutes hautes.

Sous pavillon anglais cingle avec majesté Vers le port du Triomphe et de la Liberté !

CAD! EUX

LÉGENDE (i)

A V honorable M . Philippe Landry, Président du Sénat Canadien.

C’était aux jours déjà lointains où l’Iroquois Harcelait les colons, où les coureurs des bois,

Nés sur le sol normand et le granit kymrique, Promenaient aux déserts vierges de l’Amérique La force et la valeur des preux du monde ancien.

Parmi ces voyageurs un jeune Laurentien,

Cadieux, était surtout connu pour sa vaillance.

Issu de laboureurs, au sortir d’une enfance Passée au bord d’un lac vaste comme le ciel,

Cadieux avait quitté le foyer paternel

(i) Recueillie dans un chantier forestier de l’Ottawa par le regretté Docteur J. -G. Taché. (Note de l’éditeur.)

LES PREUX

Pour aller partager, libre de tout servage.

Le sort aventureux d’une tribu sauvage,

Qui pliait le genou devant le crucifix.

Les pères algonquins en lui voyaient un fils Et chérissaient un chef — le Chef-Blanc. A la chasse. Il avait l’inlassable adresse de leur race.

Parlant maint dialecte indien, chaque printemps Il servait d’interprète aux multiples traitants Qu’attirait sur nos bords le trafic des fourrures.

Et, l’oreille toujours ouverte aux cent murmures Des ondes et des bois, nuit et jour inspiré Par la grande nature au langage sacré Qui fit un immortel du mendiant Homère,

Dans les immensités de notre plage austère L’aventurier devint poète, et ses chansons,

Qu’il rythmait sur le vol des souples avirons, Abrégeaient la longueur de ses courses lointaines Sur les flots orageux et sur les eaux sereines Où le Progrès devait se frayer un chemin.

La fille d’un sachem avait donné sa main A ce Laurentien aussi beau qu’intrépide.

L’existence du preux coulait calme et limpide Comme un ruisseau d’azur, quand, un matin de mai. En voyage, il apprit d’un trappeur alarmé Que, prêts à se saisir de la hache de guerre,

Les Iroquois du Nord, victorieux naguère D’Algonquins qu’ils avaient désarmés et soumis, Voulaient encor frapper leurs anciens ennemis.

CADIEUX

A ce moment Cadieux descendait la rivière Des Outaouais, guidant de sa voix mâle et fière Un parti de chasseurs qui, dans de longs canots D’écorce surchargés de précieux ballots,

Où luisaient peaux de lynx, d’ours, de castor, d’hermine, S’avançait vers les grands entrepôts de Lachine, Charmant l’écho des bois noyés dans la vapeur Avec les gais refrains du chansonnier-trappeur.

Un soir que le parti touchait presque au portage Des Sept-Chutes, séduit par l’aspect de la plage Et las de la pagaie, il tira ses bouleaux Sur un sable d’argent caressé par les flots,

Pour y passer la nuit.

Or, bientôt, par prudence,

Bien que rien n’indiquât, même au loin, la présence Des guerriers iroquois, Cadieux et ses amis,

Perçant, aux alentours, les fourrés endormis, Commencèrent d’abattre orme, noyer et chêne,

Pour s’en faire un rempart.

Mais les haches à peine Ont-elles résonné, que l’un des bûcherons,

A travers le fouillis des rameaux et des troncs,

LES PREUX

Voit des masques surgir et grimacer dans l’ombre.

Ce sont les Iroquois qui s’avancent en nombre.

Et soudain Cadieux clame : — En canot ! en canot 1 Fuyez !... Dérobez-vous dans les bouillons du saut!... Fuyez tous !... Moi, je reste, et, seul avec mon arme,. Durant toute la nuit, je ferai du vacarme Pour tromper les démons. —

Et le hardi Chef-Blanc,

Déchargeant son mousquet sous le grand bois tremblant. Dont le farouche écho gronde comme un tonnerre, Éloigne incontinent la bande sanguinaire Du rapide.

Et plus d’un camarade à Cadieux Jette, une larme à l’œil, un long regard d’adieux. Et tous, le front courbé, sur le bord de la berge. Implorent, confiants, le secours de la Vierge.

Furtivement lancés dans le gouffre aboyant,

Les prudents fugitifs sans bruit vont pagayant... Voyez-les manœuvrer ! voyez-les dans la brume Qui s’élève de l’onde écumeuse qui fume !

Ils filent, d’un trait sûr, entre de noirs brisants Ébranlés par l’assaut des grands flots rugissants.

CADIEUX

Us vont, les yeux dardés dans la vapeur livide.

Jamais un canotier n’a sauté ce rapide.

Ils vont, ils vont, ils vont, et les grands pins du bord Décroissent derrière eux comme un mouvant décor Que déroule sans fin une main invisible.

Aux crans, où l’eau déferle avec un choc terrible, Quelquefois les canots ont l’air de se heurter;

Mais toujours les trappeurs savent les éviter.

Les roches maintenant se dressent plus nombreuses Dans le bouillonnement des lames furieuses.

La flotille souvent disparaît tout d’un coup Sous le jaillissement de la vague qui bout Comme le flot marin fouetté par la tempête.

Et les batelets sont des copeaux sur sa crête.

Le parti va périr dans l’abîme écumant .

O surprise ! ô miracle ! un fantôme charmant,

Un ange aux ailes d’or, rayonne dans la brume,

En avant des chasseurs, et, glissant sur l’écume De la vague, conduit du geste les esquifs A travers le dédale horrible des récifs.

Et Cadieux, répétant de distance en distance Ses coups de feu, toujours trompe la vigilance Des Peaux-Rouges, qui n’ont pas vu les voyageurs S’éloigner, entraînés au fil des flots rageurs Du saut vertigineux, où la nuit sans étoiles Étend déjà les plis ténébreux de ses voiles.

Par moments le divin pilote disparaît Sous le dais ondoyant de l’immense forêt,

LES PREUX

Quand le danger paraît moindre pour la flotille; Mais avec plus d’éclat l’ange de nouveau brille Pour lui montrer la route aux lacets mugissants Dès que les rocs plus drus se font plus menaçants.

Enfin les canotiers, épuisés par la lutte Contre les tourbillons de la septième chute, Entrent dans un bassin au cristal calme et clair A peine caressé par un frisson de l’air.

Et, bientôt débarquant sur une large grève,

Ils tombent à genoux, et, pendant que s’élève Vers le ciel l’action de grâces de ces preux,

Le guide aérien, l’être mystérieux,

Qui devant eux glissait tout à l’heure sur l’onde Brisant contre les rocs sa masse furibonde, Apparaît derechef, une dernière fois.

Et, pour les éclairer dans l’ombre des grands bois, Son essor radieux illumine la plage.

Les fugitifs, cachés sous la forêt sauvage.

Comme enivrés des bruits lointains du flot hurlant, Attendirent cinq jours l’héroïque Chef-Blanc.

Mais, perdant tout espoir de le voir reparaître, Croyant que leur sauveur avait péri peut-être,

Ou qu’il comptait encor, là-bas, sur leur retour,

Ils battirent d abord les fourrés d’alentour,

CADIEUX

Scrutèrent du regard tous les coins du rivage, Puis, suivant le sentier tortueux du portage, Ils gagnèrent l’endroit où le vaillant Cadieux, Pour sauver ses amis, s’était séparé d’eux,

Et, de là s’enfonçant dans la nuit insondable Des plus vastes forêts du pays de l’érable, Durant une semaine, ils cherchèrent en vain...

Le héros vivait-il? Était-il mort de faim? Un Indien portait-il, pendue à sa ceinture, Ruisselante de sang, sa belle chevelure? Mystère !

Exténués, sans boussole, sans pain,

Les chercheurs s’apprêtaient à rebrousser chemin, Quand soudain une croix brute, émergeant de terre, A quelques pas d’eux, leur expliqua le mystère.

Et, s’étant approchés, mornes, silencieux,

Au pied d’un pin géant ils trouvèrent Cadieux Mort et gisant au fond d’une fosse béante Qu’il avait pu creuser de sa main défaillante.

Il semblait sommeiller, à demi recouvert D’un épais linceul fait de feuillage encor vert.

Un sourire en tr 'ouvrait sa bouche froide et blême. Ses maigres doigts roidis étreignaient un poème Naïf comme son cœur, amer comme un sanglot,

LES PREUX

Écrit sur un fragment d’écorce de bouleau;

Et sa face, gardant cette vague lumière Qu’au front des défunts met la suprême prière. Semblait, dans le silence et dans l’immensité, Réfléchir les rayons de l’immortalité.

Le poème trouvé dans la main noble et sainte Qui venait de l’écrire était une complainte.

On y lisait l’adieu que l’aëde-martyr Adressait à l’épouse au moment de mourir.

On y croyait sentir encor frémir la lèvre Du malheureux tué par la faim et la fièvre En voulant échapper au Peau-Rouge cruel,

On y croyait entendre encore ce qu’au ciel Il avait demandé, par un si grand désole, (i) Lorsque sa tombe seule entendait sa parole.

Un jour, les bûcherons qui vont, tous les hivers,. S’ensevelir au fond de nos mornes déserts,

Se prirent à chanter la complainte héroïque.

Deux siècles ont déjà passé sur l’Amérique Depuis qu’elle vibra pour la première fois.

Elle résiste au temps et reste fraîche et neuve;

(i) Dernier hémistiche du sixième couplet de la complainte trouvée dans la main de Cadieux couché dans sa fosse. (Note de l’éditeur.)

CADIEUX

Et, tant que l’Ottawa coulera vers le Fleuve,

Tant que le Saint-Laurent se perdra dans la mer, Tant qu’un Canadien-Français se dira fier De sortir de la race intrépide et féconde Qui sacra de son sang le sol du Nouveau-Monde, Tant qu’il se vantera d’honorer pour aïeux Les hardis pionniers qui firent sous nos cieux Germer le saint froment des œuvres les plus pures,. Et tant qu’il aimera narrer les aventures Des vieux coureurs des bois croyants et courageux,. Quelqu’un répétera les couplets de Cadieux.

MONTCALM

Poème lu devant le monument du héros de Carillon, à Vestric-Candiac, France, par M. Dumazert, du Théâtre national de l’Odéon, le 23 juillet 1910.

Le front nimbé des purs rayons de la fierté,

Le torse débordant de la sève féconde Qui gonfle les rameaux de l’arbre Liberté,

Cent ans au Canada la France avait lutté Pour peupler de ses fils le sol de tout un monde.

Cent ans Bretons, Normands, Picards et Saintongeais- Avaient, maîtres nouveaux d’une nouvelle terre, Poursuivi noblement d’audacieux projets Et vaincu, sur les eaux, dans les champs, les forêts, La vieille Barbarie et la vieille Angleterre.

LES PREUX

Mais les âpres soldats d’Albion, plus nombreux, Menaçaient d’écraser ces gagneurs de batailles. Les agresseurs déjà triomphaient, car nos preux A travers l’Océan farouche et ténébreux Vainement imploraient des renforts de Versailles.

Louis quinze était sourd à leur appel navrant Cependant l’odieux et funeste monarque,

Honteux d’abandonner le Canada mourant, Dépêcha vers les bords lointains du Saint-Laurent Un guerrier du Midi, qu’eût exalté Plutarque.

Et Montcalm traversa l’Atlantique écumeux.

Le paladin, épris des héros de Corneille,

Fidèle au souverain, fier d’ancêtres fameux,

Dès sa jeunesse avait, intrépide comme eux, Accompli des exploits dont l’esprit s’émerveille.

Fougueux comme Kléber, humble comme Marceau, Fascinant ses soldats, cet homme de génie,

Chez qui toute infortune éveillait un écho,

Pouvait, malgré l’échec du brave Dieskau,

Dans un tragique effort, sauver la colonie.

Ft dans la paix des bois il captive le cœur Des farouches Indiens; il noue une alliance

MONTCALM

Capable d’endiguer le flot spoliateur.

Tous les bras sont tendus vers le libérateur Qui promet le salut de la Nouvelle-France.

Et, confiant, guidé par l’astre du Destin,

Il attaque deux forts, y bat Mercer et Moore, Y fait maints prisonniers, un opulent butin.... Chouaguen et William-Henry diront sans fin Les prodiges que sait enfanter la bravoure.

Abercromby, l’audace au front, l’épée au clair, Sur Carillon cerné bientôt se précipite.

Jamais le fier Montcalm n’apparut aussi fier.

Six heures il affronte un ouragan de fer .

Et, le soir, les couleurs anglaises sont en fuite.

Un long Te Deurn fait répéter aux échos

Que par les Francs Dieu frappe encore pour l’Histoire;

Et l’ange du pays vient baiser nos drapeaux

Et couvrir de lauriers plus brillants et plus beaux

Nos preux ivres de joie et tout chargés de gloire.

Mais la famine va torturer les colons

Qui depuis bien des jours poussent des cris d’alarmes.

LES PREUX

Pendant que nos soldats luttent sous des haillons, Vergor et Bigot font danser les millions,

Se repaissent du sang de la patrie en larmes.

Et le grand dictateur Pitt jure à l’univers De sauver son pays condamné par Walpole, De faire à ses marins dompter toutes les mers Et promener, malgré trahisons et revers.

Son pavillon vainqueur de la Floride au Pôle.

Le nouveau Du Guesclin sans peur et sans égal Ne peut que prolonger l’existence virile

De Québec épuisé, marqué du sceau fatal .

«Je serai Fabius et non pas Annibal»,

Dit-il au lendemain d’un triomphe inutile.

Du feu des dévoûments constamment dévoré, Consacrant tout son être au Canada qui sombre. Il répète souvent : « Je m’ensevelirai Sous les débris fumants du pays engouffré Plutôt que de céder à la force du nombre ! »

Et Bougainville en vain va supplier la cour De secourir un peuple exaspéré qui pleure Tandis qu’à Trianon danse la Pompadour.

MONTCALM

Montcalm abandonné doit — il l’a dit, un jour — Du suprême désastre entendre sonner l’heure.

D’heure sonna bientôt. — Guidés par un Judas Des bords du Fleuve au front d’une haute falaise, Dans une vaste plaine, un matin, l’arme au bras, Apparurent, non loin du camp de nos soldats,

Dix mille champions de la bannière anglaise.

De fier marquis courut, suivi de ses héros,

Du grand Wolfe attaquer la phalange homérique., Oh ! qui pourra chanter sur des rythmes nouveaux Da bravoure et l’élan des bataillons rivaux •Qui devaient décider du sort de l’Amérique?

De combat fut aussi meurtrier qu’inégal.

De souffle des lions gonflait chaque poitrine. Montcalm périt, les reins percés du fer brutal,

Mais sans voir des Anglais l’orgueilleux général Arborer son drapeau sur Québec en ruine.

Wolfe tomba lui-même en la mêlée, heureux D’entendre en expirant des clameurs triomphales. Par le nombre écrasés, nos guerriers valeureux,

LES PREUX

Devant qui tant de fois avaient fui tant de preux, Venaient de reculer sous la grêle des balles.

La Déroute emporta ces combattants fougueux

Dont Crémazie a dit les tragiques prouesses .

Le sort jaloux, hélas ! trahissait nos aïeux;

Et dans les bourgs naissants, la veille encor joyeux. Éclatèrent bientôt de longs cris de détresse.

Un deuil sans nom couvrit nos champs et nos forêts; Et, comme l’albatros blessé, traînant son aile, L’antique drapeau blanc, troué par les boulets, S’abaissa sous l’essor de l’étendard anglais Et s’enfuit pour toujours vers la Gaule immortelle.

Plus d’un siècle a passé sur Québec grandissant Depuis l’heure où, ployant sous la désespérance Qui torturait un peuple à peine adolescent,

Nos pères, noirs de poudre et maculés de sang, Y virent s’envoler les couleurs de la France.

Plus d’un siècle a passé; mais toujours sous nos cieux Nous vénérons Montcalm, nous chérissons la race Dont sortit ce vaincu superbe et glorieux.

MONTCALM

Pour nous son souvenir, vivace et radieux, Auprès du conquérant a servi de cuirasse.

Montcalm, mort, peut encor rappeler au vainqueur Que les vrais Canadiens, sentant dans leur artère Le sang qui cinquante ans lit battre son grand cœur, Sont dignes de marcher au chemin de l’Honneur A côté des enfants de la noble Angleterre.

Oui, grâce au dévoûment de cet audacieux,

Sous les plis triomphants du drapeau britannique Nous marchons fièrement et l’espoir dans les yeux, Loyaux, nous conservons le parler gracieux Apporté sur nos bords du fond de l’Armorique.

Oui, Montcalm est toujours couronné du rayon Oui resplendit au front des plus grands capitaines; Et, comme Washington illustra l’Union,

Sur les deux continents l’homme de Carillon Sut immortaliser les plages canadiennes.

Du pays du condor au pays de l’eider,

Sous la solive brute et la voûte idéale Son nom de patricien, harmonieux et clair, Brille de la splendeur que dans les nuits d’hiver Déroule en notre ciel l’aurore boréale.

LES PREUX

Rien ne peut de ce nom ternir l'éclat serein, Et, défiant le temps, l’oubli, l’indifférence, Impérissable, il doit survivre au double airain Dressé, pour honorer le héros souverain,

Sur le sol généreux de l’une et l’autre France.

Et de même qu’un jour, aux bords laurentiens,

Wolfe et Montcalm mourants — ô le sublime rôle ! — Formèrent de leur sang chaleureux les liens Qui font fraterniser, sous les toits canadiens,

Les fils de l’Albion et les fils de la Gaule;

De même, en érigeant les monuments jumeaux Qui diront la valeur du paladin stoïque Tombé comme le grand Roland à Roncevaux,

Nous avons pour toujours uni de nœuds loyaux Les Francs de l’ancien monde aux Francs de l’Amérique.

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