DÉCEMBRE
Il neige incessamment, il neige jour et nuit.
Le mont est blanc, le val est blanc, la plaine est blanche.. Tout s’efface, tout sombre et tout s’évanouit Sous les flots de l’immense et muette avalanche.
Il neige jour et nuit, il neige incessamment;
Le lourd linceul mouvant s’épaissit d’heure en heure- Parfois le vent glacé pousse le bramement Du grand cerf aux abois qui s’affaisse et qui pleure .
Sur le suaire aux plis fugaces et luisants,
Qui dérobent le sein de la terre marâtre,
Dans leurs longs traîneaux bruts, les rudes paysans Vont charroyant le bois qui doit flamber dans l'âtre
l’année canadienne
A la ville, parmi les cris et les sanglots Du nordet secouant des parcs les froids branchages, Des rayons de l’aurore aux ombres du soir clos, Tintent les grelots d’or des pompeux équipages.
Le grand flambeau du jour hâtivement s’éteint... Qu’importe ! Sous nos toits abonde la lumière.
Et la Gaîté bruit et court, comme un lutin,
Du log house fumeux à la villa princière.
L’Espoir fallacieux sourit à des milliers;
Et, bercés par des chants d’anges ou de sirènes, En songe les enfants déjà dans leurs souliers Voient le bon Santa Clans déposer leurs étrennes.
Et puis, pour saluer, narguant l’hiver cruel,
Dans Y an neuf qui s’avance, un bonheur qu’il espère. Sous le rayonnement de l’arbre de Noël,
Près du feu pétillant, chacun lève son verre.
LES FORTS
LE TRAPPEUR
Au Docteur Georges Cloutiez
Quand le gel d’octobre a dépouillé les érables,
Que le vent refroidi fait écumer les flots.
Hache et fusil aux poings et lourd bissac au dos,
Le trappeur disparaît sous les bois insondables.
Dans la forêt du nord, qui frange l’horizon,
Seul avec ses fardeaux et son vieux chien Fidèle „ Loubier s’en va, dardant devant lui sa prunelle, Capturer lynx, pékan, castor, martre et vison.
Après un jour de marche, il atteint la cabane Qu’il construisit au cœur d’un massif ténébreux. Il y couche étendu sur le sol, mais heureux De respirer encor la paix de la savane.
LES FORTS
La paix de la savane ! Elle est pour le chasseur Comme la paix du temple où l’on s’incline et prie. Même le bruit léger de la feuille flétrie A son oreille est d’une indicible douceur.
Et, comme le marin s’endort au doux murmure De l’onde caressant son bateau dans la nuit, L’amant de la forêt se grise, en son réduit,
De la rumeur du vent à travers la ramure.
Aux premières lueurs du jour au firmament,
A la hâte il déjeune, et, se chargeant des pièges Qu’il a terrés tout près, à la fonte des neiges,
Il reprend son chemin dans le désert dormant.
Il étend quelques-uns des traps, et les espace De ruisseaux en ruisseaux, de fourrés en fourrés, Sur des mousses d’émail et des sables dorés,
Où son regard chercheur suit la bête à la trace.
Le carnivore seul demain y sera pris,
Le castor habitant des caches plus lointaines...
Et les coups de hachot sur les piquets des chaînes Font rugir les échos, envoler les perdrix.
LE TRAPPEUR
En étendant, Loubier poursuit toujours sa route, La latigue au jarret et la fièvre au cerveau.
Le soir le voit entrer sous un abri nouveau, Faire un feu de bois sec et casser une croûte.
L’aube le voit encor debout. Gai, chantonnant,
Il perce de nouveau l’immense forêt vierge.
Le soir, un autre camp dans la pénombre émerge Et prend, pour l’accueillir ,un aspect rayonnant.
Durant une semaine et plus Loubier chemine, Jalonnant son sentier de plaques et d’appâts. Lorsque le dernier seuil tressaille sous ses pas, La course vers les eaux polaires se termine.
Il se repose un jour, puis défait son chemin,
Et bondit, tout le feu de l’ivresse à la tête,
Chaque fois qu’il voit prise au piège quelque bête A la robe opulente, au regard presque humain.
Dans sa hâte, il se heurte aux branchages, aux roches. Les hardes en lambeaux et les pieds tout meurtris
LES FORTS
Derrière lui traînant le rouge et chaud débris D’un lièvre qui s’émiette à travers les fardoches.
Le gibier, traversant ce sillage de chair,
Le flaire, le suit, court se jeter dans l’attrape...
Et Loubier, précédé de Fidèle qui jappe,
Porte un fardeau toujours plus pesant et plus cher.
Le soir, près d’un brasier d’érable qui flamboie Et de son gîte fait un antre de sorciers,
Il étend sur ses fûts les peaux des carnassiers Dont la capture vient de l’affoler de joie.
Et tous les jours il marche ainsi, fiévreux, fumant, Montant et dévalant sous les sombres ramures, Ecrasé par le faix précieux des fourrures En un ballot soyeux qui s’enfle incessamment.
Sitôt qu’il a franchi le seuil du dernier gîte, Qu’il a sommeillé là, devant un grand feu clair. Le trappeur redéfait sa route, et, comme hier, Des pièges recommence, en hâte, la visite.
LE TRAPPEUR
Entre les bouts lointains de son trail zigzaguant Sous l’immense forêt solitaire et muette,
Plus d’un mois le vaillant Loubier fait la navette, Par les jours de soleil et les jours d’ouragan.
Que de périls il court dans le désert sauvage ! Qui dira ses ennuis, ses angoisses, ses maux? Si la froide pluie a fait déborder les eaux,
Il lui faut traverser les torrents à la nage.
Et les grands pins gercés et morts plus qu’à demi, Mais qui portent encor au firmament leur tête,
En s’écroulant, la nuit, aux chocs de la tempête, Menacent de broyer le chasseur endormi.
Et comme il voit bientôt s’épuiser sa farine, Et que la venaison reste son seul manger, Parfois il sent le ver du scorbut le ronger. Toujours l’inquiétude ou la fièvre le mine.
Loin du hameau natal, loin des siens anxieux, La nostalgie étreint son âme endolorie.
Souvent sa rude main sur sa joue amaigrie En tremblotant essuie un pleur silencieux.
LES FORTS
Mais jamais un instant l’espoir ne l’abandonne, Jamais en lui le feu stoïque ne s’endort;
Et cet homme à l’œil doux, semant partout la mort. De ses exploits vainqueurs se fait une couronne.
Le succès l’a rendu fameux, et son renom,
Comme un aigle, vola par-dessus la frontière.
Chez nous plus d’un le craint et plus d’un le vénère. C’est un Indien avec une âme de Breton.
La légende a noirci ce chasseur formidable,
Et, pour expliquer mieux ses razzias de gibier,
Maint villageois tout bas raconte que Loubier,
Un soir, au bord d’un lac, vendit son âme au diable.
Cependant l’hiver s’est abattu sur les bois.
La neige jour et nuit déroule son suaire;
Et la bise gémit comme un glas mortuaire A travers les longs bras des arbres aux abois.
L’aspect de la forêt glacée attriste et navre Le trappeur. Il s’y croit plus oublié, plus seul.
LE TRAPPEUR
Et songe que peut-être, un jour, le blanc linceul Qui tombe du ciel noir couvrira son cadavre.
N importe ! il faut marcher sur ce linceul mouvant Jeté sur le sol nu comme sur un squelette,
Il faut traîner au pied la pesante raquette,
Et comme un spectre errer dans la brume et le vent-
Mais le fier trappeur fait à présent moins de courses Dans son étroit sentier plaqué du sud au nord.
Auprès d’un seul log house, il chasse le castor Dans de petites swamps et dans de grandes sources.
Et, par des trous bûches dans la glace, sous l’eau Eclusée il assoit, tendus, les traps si traîtres. Plante alentour de vieux éclats noircis de hêtres, Puis attache au-dessus des pousses de bouleau.
Ecœuré de l’amas, un tas de gaules noires Que l’onde brouillée a couvertes de limon,
L’animal vient flairer le bois frais qui sent bon .
. Et tombe dans le piège aux terribles mâchoires.
Et, le matin, souvent le nemrod en sueurs Traîne vers son logis, parmi la neige épaisse,
LES FORTS
Les corps de quatre ou cinq des fauves dont l’espèce Devait symboliser nos âpres défricheurs.
Et l’opulent et lourd ballot de pelleterie Croît toujours, et Loubier, à côté du fteleu, Qui rayonne, le soir, en face de son feu, Sent du lucre en son cœur l’amère griserie.
Le temps passe. Noël approche. L’exilé Sur son calendrier en a marqué la date;
Et, pendant qu’au hameau lointain la joie éclate, Le soir, il rêve, l’œil dans le ciel étoilé.
Il rêve, et son oreille entend le bronze antique De son clocher sonner la Messe de Minuit.
Il rêve, et sous son toit le vent froid qui bruit Apporte les lambeaux d’un psaume ou d’un cantique.
Et, quand l’aube du Jour de l’An dore les bois, Sorti de son réduit, tourné vers sa chaumière. Pour bénir ses enfants, là-bas, près de leur mère, Il trace dans l’espace un grand signe de croix.
LE TRAPPEUR
Un doux et saint repos lui vient avec les Fêtes;
Et, trois jours, le désert, sur l’aile des échos,
Entend monter sans fin de son abri mal clos
Les vieux versets pieux du grand preneur de bêtes.
Mais la neige toujours tombe du ciel glacé, Toujours le blanc linceul étendu sur la terre Epaissit et se tord sous l’ouragan polaire Hurlant dans l’infini du bois bouleversé.
Dans cette immensité de tout un monde inerte, Comme le naufragé dans une mer sans bord, Loubier craint, affaibli par le jeûne et l’effort, De périr en un coin de la forêt déserte.
Pourtant il porte encor lestement un poids lourd Et, lorsque le soleil pascal fondra la neige,
Un fourré le verra terrer son dernier piège Et reprendre, joyeux, le chemin du faubourg.
Le voici maintenant qui rit et gesticule, Entouré de sa femme et de ses dix enfants
LES FORTS
Saluant le chasseur de longs cris triomphants, Les amis sont venus lui donner la bascule.
Et lui, de son dernier succès tout orgueilleux,
Etale en souriant sa merveilleuse chasse.
Et, devant ce trésor, plus d’un voisin rapace A de brûlants éclairs de convoitise aux yeux.
S’enivrant du babil de la famille en joie Qui fête son retour si longtemps attendu,
Remis de sa fatigue, et le ballot vendu,
Le coureur des bois flâne en son champ qui verdoie.
Bientôt sous l’acier clair de son soc acéré S’ouvrira la jachère où le chardon fourmille. Plus tard, sur la brûlante emblave sa faucille Couchera les épis du lourd froment doré.
Mais, pendant que, ployé sur le terroir fertile, Loubier fera son dur travail de tous les jours, La dent des noirs ennuis le rongera toujours Dans le sillon qui fume ou le blé qui rutile.
Aveugle à la splendeur sans tache du ciel bleu Versant dans son enclos la fécondante flamme,
LE TRAPPEUR
Il remplira sa tâche à tâtons, car son âme Incessamment voyage au pays du peleu.
Tel un pêcheur pleurant la mer calme ou mutine Qui le berçait de bruits lugubres ou joyeux,
Loin des mille clameurs du grand bois giboyeux, Bien souvent le terrien soupire et se chagrine.
Le seul désert l’attire, et dès que les oiseaux Quittent notre ciel gris pour celui des Florides,
La sauvage forêt des hautes Laurentides L’entend marcher encor sous ses mouvants arceaux.
Loubier vieillit. Son dos s’envoûte, son front penche; Et, chaque fois qu’il part pour les fourrés sans fin, La maisonnée a peur que les fauves enfin Contre leur ennemi ne prennent leur revanche.
L’audacieux mourra sans doute emprisonné Au fond de la savane aride et solitaire;
Et martres et visons, qu’il appâtait naguère, Viendront manger son corps exsangue et décharné.
LES FORTS
Et ses os blanchiront, perdus dans le mystère. Jusqu’à l’heure tragique où, frappé de stupeur,. Quelqu’un découvrira les restes du trappeur,
Et les enfouira dans le sein de la terre.
Et celui qui trente ans traqua les animaux Errant dans l’infini du désert morne et sombre,
En paix sommeillera, loin des hommes, à l’ombre D’une croix de bois brut faite de deux rameaux.
Et, venant se poser sur cette croix grossière,
Nuit et jour les oiseaux, sous un arbre ondoyant,. De leurs chants berceront le sommeil du vaillant Dont le bois tant de fois entendit la prière.
Mais peut-être que nul de ses proches, hélas ! N’ira s’agenouiller sur sa fosse lointaine;
Et seule la forêt, où le vent se déchaîne. Avec ses bruits plaintifs devra sonner son glas
Seuls sur lui gémiront les pins et les érables, Cependant que, mené par le bon saint Hubert Le long de lacs, géants où l’œil humain se perd, Loubier fera sans fin des chasses ineffables.
LES FLOTTEURS
A Joseph Rouleau.
La débâcle a grossi l’Etchemin, qui naguères Sous la glace tordait ses ondes prisonnières,
Et, le canthook aux bras, les flotteurs fiers et forts Dravent les lourds billots échoués sur ses bords,
Ou sur les rocs trouant au large l’eau glacée.
Font glisser sur les flots la forêt terrassée Par le fer des vaillants bûcheux de Dorchester Vers le fleuve géant qui les porte à la mer...
Et depuis bien des jours, sans trêve ni relâche,
Les hardis log rollers en chantant font leur tâche. Tour à tour sur la rive et dans leurs longs canots Ils travaillent — avec tout l’élan des héros — Commandés par un chef aux épaules d’hercule.
LES FORTS
Leur métier est bien dur; mais aucun ne recule ■ — Le nom de sa concern lui tient lieu de drapeau — Quand il lui faut risquer sa chemise ou sa peau.
Roulant et décrochant pins, cèdres et mélèzes,
Se butant aux cailloux, s’enfonçant dans les glaises. Parfois de l’eau jusqu’à la ceinture, au mitan De remous qui feraient crier gare à Satan,
Narguant rapide, chute, embarras, fondrière,
La gang descend le cours grondant de la rivière,
Et ne s’arrêtera que lorsque le dernier Des logs, sous les rayons du soleil printanier,
Qui fait miroiter bois, étang, grève, cascade,
Enfin aura touché la dernière estacade.
Un des grands scows, chargé de victuailles, suit Les flotteurs, en rasant le rivage où bruit Le fouillis des roseaux que la brise balance.
Ce qui sort, en un jour, de ce scow est immense. Mais à peine assouvit la faim de tels mangeurs ; Et les robustes gars, goulus et tapageurs,
Quand le cook, à midi, crie : — Ohé ! par icite! Accourent, en poussant des cris, vers la marmite Que voilent à demi les flocons blancs et chauds Exhalés par la soupe et les épais briquots.
LES FLOTTEURS
Le soir, tous ces gloutons sont encor plus voraces.
Près de vastes brasiers qui rougissent les faces, Ayant pour tout abri le dais du firmament,
La pitance engouffrée, ils parlent bruyamment. Quelques-uns, à l’écart, évoquent la mémoire De leurs fiers devanciers, Bolduc, Duval, Grégoire, Les deux Demers, José Nadeau, Pierrot Lecours.
Les jeunes, l’œil ardent, causent de leurs amours.
Les vieux, gardant au cœur la foi de leurs ancêtres, Fidèles aux leçons que leur donnent les prêtres, Avant de se coucher sur l’herbe ou le galet,
En commun, recueillis , disent le chapelet;
Et l’impétueux flot voisin semble se taire Pour ouïr s’élever dans l’ombre et le mystère,
— Lent, calme, solennel, rythmique, harmonieux, Monotone et berceur, le murmure pieux Qui, pendant que la nuit couvre tout de ses voiles. Avec le chant des eaux monte vers les étoiles.
Bientôt la s’endort, sans crainte et sans soucis
En demi-cercle, autour des brasiers obscurcis ;
LES FORTS
Et les amoureux voient quelquefois dans leurs rêves De doux fantômes blonds descendre sur les grèves.
Les longs cris du hibou troublent seuls leur sommeil.
Chaque matin, levés bien avant le soleil,
Les vigoureux dyaveurs baisent leur scapulaire Et récitent tout bas quelques mots de prière, Demandant a Celui qui veille sur les flots Et protège flotteurs, pêcheurs et matelots, D’écarter le péril qui toujours les menace.
■PiEs, vite, chacun court se rasseoir à sa place
On dirait qu’ils ont peur d’arriver en retard
Autour de la marmite où bout la fève au lard.
Sitôt qu’ils ont mangé, regagnant la rivière,
Où l’aube à peine épand sa tremblante lumière, Les travailleurs, joyeux, reprennent le levier.
Et les voila roulant encor sur le gravier,
Sur les roches, parmi les joncs, le foin sauvage, Les troncs d arbres venus s’échouer au rivage.
Le flottage sera terminé dans trois jours.
L’équipe vient d’atteindre un des brusques détours De 1 Etchemin. Tout près, un long rapide écume
LES FLOTTEURS
Et rugit. Regardez les lourds flocons de brume Qui flottent au-dessus- de l’abîme béant.
Au milieu, sur un roc, se dresse un jam géant,
Un amoncellement énorme et fantastique De grands pins surplombant le courant frénétique Qui s’abat lourdement sur la pierre aux abois.
Pour aller déraper ce vaste amas de bois,
Dont un déluge seul soulèverait la masse,
Il faut avoir au front la flamme de l’audace.
Tout à coup, sur un ton moqueur, sonore et bref :
— Qui veut aller briser la clé? clame le chef.
—Moi! répondent, du même élan, Bourqueet Lachance, Deux solides gaillards connus pour leur vaillance.
Et déjà ces copains sautent dans un canot, Rament à tour de bras, et, triomphant du flot Qui rejaillit sur eux et les submerge presque, Bondissent, essoufflés, sur l’amas gigantesque.
Scrutant des yeux les logs tout baignés de rayons, Et se penchant sur l’onde aux épais tourbillons
LES FORTS
Leur jetant de la bave et des cris de colère,
Ils découvrent le pin plusieurs fois séculaire Qui le premier heurta le rocher écumant Et causa cet immense et sombre entassement.
Il faut couper le pin, rompre la clé géante,
Pour faire s’écrouler dans la vague aboyante Le formidable jam qui barre le courant Dont la blancheur fugace et folle d’un torrent Lance au ciel attiédi les froids reflets du marbre.
Mais comment pourront-ils atteindre le tronc d’arbre Retenant prisonnier, sur le cran, à fleur d’eau,
Tout ce bois échoué comme un épais radeau?
Il leur faudra, hardis et forts comme Grenache, Culbuter maint géant sylvestre qui le cache,
Et, rampant au-dessus de remous convulsifs,
Se frayer un passage entre les flancs massifs De vingt autres géants qui gisent sur la roche.
Plus fier que d’Artagnan, plus crâne que Gavroche, D’un pied leste et nerveux, Bourque s’est faufilé,
Sa cognée à la main, farouche, échevelé,
Ferme sur tout obstacle où son talon se pose,
Jusqu’à l’énorme pin rugueux sur qui repose La masse inébranlable.
Un instant indécis,
Bourque ne bouge plus et fronce les sourcils.
LES FLOTTEURS
Enfin l’homme a levé son outil... Vlan!... Il bûche.. Il sent sous lui les flots. C’est la mort, s’il trébuche. Au-dessus de sa tête il sent le bois trembler.
C’est la mort, si ce bois pesant vient à rouler.
Lachance, remué du frisson de l’attente,
Regarde tour à tour la hache miroitante,
Le monceau gigantesque et le gouffre fumant,
Et, prudent, à son chum répète : — Douce... ment !'
Bourque frappe toujours. Vlan ! vlan ! Il frappe, il frappe Et geint. Ahan ! ahan ! Il sape... Vlan !... il sape... Par moments il s’arrête, il écoute, épiant...
Bientôt il recommence à bûcher le géant.
Les plus courageux sont haletants sur l’écore.
Vlan ! vlan ! vlan !... Bourque frappe encore, encore, encore.. Et le fer acéré jamais ne ralentit.
Soudain un craquement bref et sourd retentit,
Suivi d’un bruit plus long qui court jusqu’à la rive.... Et la masse frémit, croule, flotte, dérive...
Et les deux fiers gaillards de billot en billot Bondissent, un éclair aux yeux, vers le canot Mis à sec sur un tronc demi-flottant...
Malchance L
LES FLOTTEURS
Le jam, en s’affaissant dans les flots en démence, A broyé le canot...
Qu’importe ! ils sont debout Sur un pin balotté par la vague qui bout;
Et, grâce à leur sang-froid, à leur virile adresse,
Ils résistent aux chocs de la houle traîtresse.
Entre le ciel et l’eau, leur levier à la main,
Ils cherchent à s’ouvrir, au hasard, un chemin. Regardez -les tanguer ! regardez leur manœuvre !
Ils ont les mouvements souples de la couleuvre,
Et voguent, salués des délirants hourras Du chef unis à ceux de ses vingt forts-à-bras.
Ne pouvant cependant regagner le rivage,
Ils laissent l’Etchemin écumeuse et sauvage Les emporter avec la fougue du coursier.
Se servant du canthook comme d’un balancier,
Ils tiennent, sous leurs pieds, bien d’aplomb et solide, La bille qui les porte au milieu du rapide.
Plongeant dans les remous, bondissant sur le dos Des lames dont le râle attriste les échos,
Tout trempés par le flot qui les fouette ou les lèche, Ils descendent aussi véloces que la flèche;
Et les arbres du bord défilent sous leurs yeux Comme un panorama sombre et mystérieux.
Parfois, pour amuser, au loin, les camarades,
Les fiers audacieux ébauchent des gambades...
Mais voyez...
LES FORTS
Dans un blanc et fauve tourbillon Tous deux ont disparu...
Sont-ils engloutis?... Non.
Ils émergent soudain sur la crête des vagues.
Et maintenant, parmi les mille clameurs vagues De l’abîme écumeux et du bois verdoyant,
Sur son aile le vent de l’est en gazouillant Apporte jusqu’à nous la voix sonore et pleine De Lachance, qui chante : Isabeau s’y promène.
Bientôt, saufs, en aval du rapide, en un pli Du rivage rocheux que la lame a poli,
Les flotteurs prennent pied, narguant le saut qui gronde,. Rendant grâces à Dieu qui les suivit sur l’onde. Répétant à leur boss content de leur succès :
— Pour un coup de main, ça prend toujours les Français !
LES PASPÉYAS
Paspébiac s’éveille. — A peine l’aube glisse Ses premières lueurs sur l’infini mouvant,
Que l’un des vieux pêcheurs du faubourg déjà hisse Sa voilure ondoyante au souffle âpre du vent.
Incliné sur le flanc, le coquet bateau sille Avec un clapotis gai comme le réveil,
Battant la marche à toute une blanche flottille Qui cingle, alertement, le cap sur le soleil.
Un groupe de vaillants s’en va jeter les lignes Au mitan de la Baie, où mord le poisson franc.
Les voiles au lointain semblent des vols de cygnes Traînant l’ombre de leurs ailes sur le flot blanc.
LES FORTS
A cent brasses du ftier, un trois-mâts appareille; Au bocage, l’oiseau prélude sous le pin.
Soudain un bruit de chaîne arrive à notre oreille... Le vieil éclaireur vient de jeter le grappin.
Aussitôt douze boats mouillent l’ancre à la ronde; Et les crocs appâtés vont plongeant, replongeant... Et 1 on tire à foison de la vague profonde Les voraces haddocks aux nageoires d’argent.
Quels frétillants amas de chair vertigineuse !
Tout un banc tombe aux mains des Paspéyas adroits; Et, lorsque midi luit sur l’onde moutonneuse,
La flottille gaiment revient au barachois.
Leur cargaison livrée au maître de la grave,
En hâte, pour dîner, tous rentrent sous leurs toits. Au moment de trancher le pain bis, l’aïeul, grave Et le front baisse, fait sur l’entame une croix.
Après un court repas, ces hommes forts et braves, Oui tout à l’heure encor narguaient le gouffre amer, Engerbent, jusqu’au soir courbés sur les emblaves, Les lourds épis de blé qu’ils métivaient hier.
LES PASPÉYAS
'Leur cœur constamment flotte entre l’onde et la terre. En labourant le sol si calme des aïeux,
Ils songent, inconstants, à quitter la jachère Pour courir sillonner les flots tumultueux.
Pendant que la senteur de la glèbe les grise, Sur l’épais gazon vert ou le long guéret brun, Ils rêvent de humer le varech dont la brise Ce matin leur soufflait l’âcre et subtil parfum.
Fascinés par la vague, ils raillent la Science •Qui voudrait enrichir leur terroir appauvri,
Et l’attrait des sillons que leur main ensemence Leur fait presque haïr la mer qui les nourrit.
A chaque aube nouvelle, ils partent pour la pêche; Tous les soirs, dans des prés que Dieu seul irrigua, Ils mouillent de sueurs la faucille ou la bêche,
Et bien rares pour eux sont les jours de dêgrat.
Sur les eaux leur adresse égale leur courage,
Et, quand le vent glacé d’automne bat les flots, Il est beau de les voir manœuvrer sous l’orage. Arvor n’a jamais eu de plus fiers matelots.
LES FORTS
Leurs nerfs d’acier les font triompher des tempêtes; A nul de ces pêcheurs le suet n’est fatal;
Une longue vieillesse auréole leurs têtes.
Tous s’éteignent tournés vers le grand Banc natal.
Entourés d’êtres chers, entre les bras du prêtre,
Ils meurent, résignés, sans crainte et sans remords. Près des premiers sillons tracés par un ancêtre, Dans les obscurs logis où leurs pères sont morts.
Ils reposent en paix dans leurs fosses profondes,
A l’ombre du clocher qu’ils avaient tant aimé, Bercés, dans leur sommeil, par le souffle embaumé Qui caresse en passant les coteaux et les ondes.
VISIONS
A PERCÉ
Poème couronné par l’Académie des Jeux floraux du Languedoc.
A M. l’abbé J .-Eugène Martin.
Nous sommes sur le fier plateau du mont Sainte-Anne. Devant nous, vers le sud, dans la mer calme et plane — D’où semble s’élever un suave sanglot —
Ainsi qu’un colossal et muet cachalot Émergeant des flots bleus, l’île Bonaventure Profile vaguement son contour qui s’ azuré A travers les réseaux d’un brouillard opalin Teinté des feux pâlis du jour à son déclin.
Alentour, par milliers, margaulx, mauves, marmettes, Grèbes, macreuses, gods, cormorans et mouettes Tourbillonnent, pendant que, plus bas, vers le nord, Sur des bateaux mouillés dans l’onde qui s’endort
VISIONS
En caressant leurs flancs de ses baisers d’écume, Maints pêcheurs vont tirant, penchés sur l’eau qui fume, Le poisson que le Golfe agglomère en son lit.
En deçà, près du bord, voisin du mont Joli,
Comme un vaisseau géant qui serait de calcaire Et tournerait son large éperon vers la terre,
Entouré de brisants, le fameux Roc percé Dresse orgueilleusement son sommet élancé,
Et, sous le vol bruyant de lourds oiseaux sans nombre, Mire au cristal des eaux l’arche géante et sombre Ouverte dans son flanc poreux et lézardé Par les constants assauts du grand flot débordé.
A droite, en (TOntre-bas de collines coquettes,
Se dessinent les toits de blanches maisonnettes,
Les replis de chemins bordés d’arbres ombreux,
Des prés où des troupeaux de moutons et de bœufs Broutent, comme noyés dans l’herbe épaisse et haute. A gauche, dominant tous les caps de la côte,
Les Murailles, rochers abrupts et sourcilleux,
Semblent dans le lointain les pilastres des deux.
Et leur hauteur farouche et formidable écrase Les marins dont la barque approche de la base De ce cliff où déjà s’étend l’ombre du soir.
En arrière, tout près, creusée en entonnoir,
La Grand Coupe a la fois épouvanté et fascine Le voyageur suivant, à travers la bruine Qui s'élève du gave à mille pieds sous lui,
La loute étroite et sombre, où nul rayon ne luit,
A PERCÉ
Qu’on dirait cramponnée au tuf de la falaise Sous le couvert du pin, du cèdre et du mélèze. Presque à nos pieds, dans l’Anse au contour sinueux, Le long village, avec ses clochers somptueux,
Ses toits souvent fouettés par la bise bourrue,
Ses files de vignots où sèche la morue,
Resplendit des derniers reflets du soleil d’or Tombé dans les grands bois lointains du Labrador, Et fait de vingt maisons bruyamment animées Monter vers le ciel bleu de paisibles fumées Annonçant que bientôt les vieilles en bonnets,
Devant les lourds sarments en feu sur les chenets, Pour les pêcheurs qu’un vent léger ramène aux grèves, Sur la table de lin mettront la soupe aux fèves.
Et, par-dessus les flots, par-dessus les forêts,
Les abîmes, les monts, les rocs et les guérets,
Le zénith ouvre ainsi qu’une bannière immense L’azur éblouissant d’un ciel de la Provence.
Non, nul panorama plus vaste et saisissant N’a fixé le regard étonné du passant.
Non, jamais l’infini de la mer claire et pure N’a mieux séduit l’amant de la grande nature; Et le divin pinceau de Salvator Rosa,
Que le feu créateur du génie embrasa,
Nous ferait contempler à peine un reflet terne De ce site qui tient du Pinde et de l’Averne...
VISIONS
Et Percé dès longtemps a conquis un renom Stable comme son île, altier comme son mont.
Cependant la pénombre envahit la prairie,
La montagne, la mer, le bois... La rêverie Avec elle descend de l’infini des cieux;
L’astre des souvenirs, moroses ou joyeux,
Éclaire notre esprit, et devant nos prunelles Défilent sur les eaux galions, caravelles...
Et nous voyons Cartier et ses vaillants Bretons Pénétrer dans le Golfe, au hasard, à tâtons,
Et contempler le Roc — désormais si célèbre — Que lentement la nuit estivale enténèbre ;
Nous les voyons plonger fiévreusement les yeux Dans la sombre épaisseur de bois mystérieux Balançant leurs arceaux aux brises printanières Et chercher dans ces lieux mornes et solitaires Une cime où planter pour la première fois Le drapeau de la France et l’arbre de la Croix. Sous nos yeux, près d’ici, débarqué du navire Qui l’amena de France à Percé qu’il admire, Laval, le grand Laval, au pied d’un humble autel Élève l’Ostensoir vers la voûte du ciel,
Puis, sur le fiont courbe de blancs et de sauvages Étend la main qui doit chasser tous les servages, Et faire luire, au bord du fleuve illimité,
Le labarum du Christ et de la Liberté !
A PERCÉ
Sous nos yeux, loin, là-bas, les flots tordent leur crête, Et, dans toute l’horreur sans nom d’une tempête Qui semble soulever les ondes jusqu’aux deux,
La flotte de Walker s’engouffre à l’Ile-aux-Œufs, Naufrage qui sauva le pays en détresse.
A travers le babil du vent qui nous caresse Nous entendons gémir les malheureux colons Oubliés sur le sol inclément des Sablons;
Nous entendons pleurer les fils de l’Acadie,
Victimes de la guerre et de la perfidie,
Entassés dans la cale infecte de trois-mâts Pour être dispersés sous de lointains climats Qui les verront traqués comme bêtes de proie ;
Nous entendons aussi vibrer les cris de joie D’un peuple revenu d’un exil douloureux Au terroir fécondé par le sang de ses preux Et loué par la grande et sainte Poésie...
Et notre œil tout rêveur de nouveau s’extasie Devant les mille aspects frappants ou gracieux Que déroulent la mer, les champs, les monts, les deux....
Soudain, couvrant les bruits indécis de la plage, Les sons de l’Angélus s’élèvent du village,
Répétés par l’écho de ravin en ravin .
Et, dans la grande voix sonore de l’airain,
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VISIONS
Le flot d’argent, le pin touffu, la fleur suave,
La falaise, l’écueil, le goémon, l’épave,
Le gouffre obscur, la cime au radieux éclat,
Tout, tout murmure et chante: Ave, Maris Stella!