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Les fleurs de la poésie canadienne. 2. éd., augmentée et précédée d'une préf

Enregistré, conformément à l'acte du parlement du Canada, eu l'aimée mil huit cent quatre-vingt-seize, par C.-O. Beauchemin & Fils, au bureau du ministre de l'Agriculture.

PREFACE

|A poésie, disait Fénelon, est plus utile et plus sérieuse que le vulgaire ne le croit. On la confond souvent avec l'art d'aligner des hémistiches et d'entrelacer des rimes ; mais c'est lui faire injure. Autant l'ombre s'éloigne du corps, autant la poésie diffère de la versification. De ces deux choses, l'une est presque un jeu de mots stérile par lui-même ; l'autre est la fleur la plus exquise de l'esprit avec la forme la plus belle du langage humain. Le froid rimeur se morfond sur des mots, mais le poète a des ailes ; il vole jusqu'aux plus hautes régions de la pensée et du sentiment.

La poésie véritable est digne de tout notre respect ; car elle est chose sacrée, elle vient de Dieu. Les anciens l'avaient pensé. Les chantres épiques, dit Platon (1), ne doivent pas à l'art, mais à une flamme céleste, à un dieu les belles créations de leur génie. Cicéron dit de même des poètes qu'un souffle divin les inspire : divino spiritu ajfflari (2). C'est ainsi que les maîtres

(1) Dialogue de Platon : Ion, ou de la }wéde.

(2) Discours Pro Archin.

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de la sagesse antique confirmaient les gracieuses fictions qui représentaient les Muses, pendant le sommeil du poète, touchant son front d'une baguette d'or et déposant sur ses lèvres des gouttes de miel pur comme l'ambroisie. La vérité cachée sous ces fleurs a été proclamée par l'Esprit-Saint lui-même, quand il a dit par la bouche d'un apôtre : Omne datumi optimum et 0111716 donum perfectum desursum est, descendens a Fatre luminum. (Jacob. I, 17.)

Oui, le doux parler, ce don ravissant qui distingue le poète, vient de Dieu. En effet, comment se produit le phénomène de l'inspiration poétique ? Il naît et se développe d'un vif sentiment du beau qui exalte, transporte l'âme. Or, toute beauté physique ou morale n'est qu'un rayon de la beauté incréée, comme une ombre de la gloire divine. Le Verbe qui illumine par la raison tout homme venant en ce monde, reflète aussi ses splendeurs dans les merveilles de la nature et les beautés de l'ordre moral ; et quand la présence divine se fait sentir de quelque manière à l'homme, il en éprouve un tressaillement que la créature seule serait incapable de produire. C'est alors que l'âme du poète, remuée en ses fibres les plus intimes, frémit et vibre comme sous un souffle mystérieux, en même temps qu'elle est toute pénétrée de lumière et de chaleur: le cœur se dilate, l'imagination s'échauffe et s'élève ; tout objet qui frappe le regard s'illumine, se

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transfigure ; un monde nouveau se révèle, où clartés, harmonies, parfums ravissent l'âme et font déborder le chant des lèvres. Tel est le poète : il ressemble à la sibylle antique, qui n'avait de voix et d'oracles que sous le souffle de son dieu : Deus, ecce deiis. (Virgile, L'néide.)

La poésie vient de Dieu et va à Dieu. Il y a au fond de toute âme un ressort secret qui élève l'esprit et le cœur. De là les aspirations vers le vrai, les élans vers le beau, les généreuses ardeurs pour tout ce qui est grand et sublime. Plus que tout autre, le poète est travaillé par cette force d'en haut. Toutes ses facultés, vive intelligence, ardente imagination, sensibilité exquise, voilà comme autant d'ailes qui l'enlèvent à la réalité et le portent vers l'idéal. Pour lui, les beautés les plus vives de la nature et de l'art ne sont qu'un point d'appui pour s'élancer plus haut. Mais où tend ce continuel essor ? Vers le ciel, vers Dieu, vers le soleil — ardens et lucens — qui luit dans le lointain de l'infini, mais dont un seul rayon, si faible qu'il soit, suflSt pour allumer la flamme sacrée de l'inspiration. On se plaint que le poète est volage ; mais ne voit-on pas que, s'il voltige ici-bas de fleur en fleur sans pouvoir s'arrêter sur aucune, c'est qu'une force irrésistible l'attire, l'entraîne plus haut, vers le meilleur et le plus parfait : il tend vers Dieu, même à son insu. Sans doute, il est faible : il peut se lais-

IV ■ PREFACE

ser séduire par de fausses lueurs allumées sur l'écueil. Il est libre aussi : il peut se détourner de la lumière pour diriger son essor vers les sombres rayons du mal. Mais, a dit un poète :

Même quand l'oiseau marche, ou sent qu'il a des ailes.

Victor Hugo, Alfred de Musset et tant d'autres anges tombés marchent dans les ténèbres, mais en se souvenant des cieux. Ils souffrent dans l'erreur et le mal. Ils ont l'ennui, la colère au cœur et le blasphème à la bouche ; mais ces douleurs, mais ces blasphèmes, ces efforts contre Dieu sont encore le témoignage du poète naturellement religieux.

Ainsi, comme l'a dit un philosophe, la poésie est chaste et pieuse par essence. Elle est donc utile aux hommes et peut servir à les rendre meilleurs. Ce n'est pas en vain que les anciens désignaient d'un même nom, vates, le poète et le prophète ; car l'un et l'autre ont la même mission à remplir : faire connaître et aimer la sagesse, la vertu, la religion. Oui, tel est le privilège du vrai poète : quand il revêt de ses fleurs les vérités morales, il leur donne un charme qui captive les esprits et les cœurs ; quand il chante Dieu et la vertu, il ajoute à la religion des peuples ; quand il chante les souvenirs glorieux, les belles actions et les grands hommes, il allume dans les âmes comme un foyer d'héroïsme et prépare de nouvelles gloires à la patrie.

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Laissons donc chanter le poète, le vrai poète qui garde sa muse chaste, sans l'asservir à l'erreur ni au mal. Avec le prêtre qui parle de la chaire sacrée, c'est au poète de protester contre les faux prophètes qui prêchent le matérialisme, qui voudraient nous ravir notre âme, notre Dieu, notre ciel ; effacer tous nos titres de gloire, et la noblesse de notre origine et la grandeur de nos destinées.

C'est au poète comme au prêtre de rappeler aux hommes qu'ils ne vivent pas seulement de pain, mais de toute parole divine. Notre siècle, esclave de l'industrialisme et du confortable, voudrait mettre au service du corps toutes les intelligences et tous les bras qui travaillent. Pourtant il faut aussi quelque chose à l'âme ; il lui faut le bonheur, qu'elle appelle avec une force indicible, avec une ardeur incessante et toujours nouvelle. Mais le cœur humain est si grand que tous les biens terrestres ne sauraient le remplir. En vain demande-t-on le bonheur aux plaisirs, aux honneurs, à la science : les plaisirs ne laissent après eux que le dégoût et l'amertume, quand ce n'est pas le remords ; les honneurs fatiguent de leur éclat même ; la science ne peut dissiper toutes les ombres de l'esprit, et moins encore combler le vide du cœur. Alors, l'homme se prend à chercher dans ses rêves ce que la réalité ne saurait lui offrir. Il voudrait au moins saisir une ombre de cette félicité qui le fuit toujours, et si par-

VI PRÉFACE

fois il s'imagine l'entrevoir, comme il s'y attache et s'y repose avec délices ! La poésie procure cette jouissance, elle donne ce bien idéal qui attire toute mne et ri a pas de nom au terrestre séjour ; elle est comme un écho du ciel pour reposer, consoler, réjouir cette pauvre âme fatiguée des bruits de la terre. Voilà le secret du charme impérissable qui s'attache à la grande poésie et lui assure une fraîcheur toujours nouvelle.

Laissons chanter le poète. Ne lui envions pas sa gloire, car il la partage avec nous. Il n'est pas un seul rayon de son auréole qui ne rejaillisse sur la patrie et n'ajoute un reflet nouveau à l'honneur national.

D'ailleurs, ne faut-il pas des poètes à cette terre du Canada, si privilégiée pour la poésie ? Quelle nature se déroule partout au regard ! Voyez seulement notre grand fleuve, avec son cours majestueux, ses cascades murmurantes, ses îlots, fraîches oasis, ses lacs vastes comme des mers ; puis, tout le long de ses bords, des rocs sauvages ou de riants coteaux, des bois touflias ou des champs fertiles où règne sinon l'âge d'or, du moins Vaurea tnediocritas. Et ce grand théâtre où se passe notre vie, voyez comme la Providence a soin d'en varier les décors. Aujourd'hui ce sont les fleurs, la verdure, l'or des moissons ; demain les épis disparaissent, les fleurs s'eflacent, les feuilles tombent, c'est l'hiver avec ses flocons de neige, ses miroirs de glace étincelante, ses cristaux pendant aux arbres et sein-

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tillant au soleil ; puis, tout s'en va au bruit sourd de la débâcle qui annonce le retour du printemps.

Toujours nouveau, toujours beau ce spectacle de la nature ; mais plus beaux encore sont les souvenirs du passé. Autrefois, à la place des épis qui ondulent dans les plaines, se dressaient serrés et touffus des arbres séculaires. Voyez passer à travers ces bois sombres la bête fauve courant après sa proie, puis le sauvage à l'arc tendu, puis l'homme blanc armé de la croix ou de la hache, missionnaire ou colon. Soldats de Dieu, il faut combattre. Entendez-vous les rugissements de l'Iroquois ? les couteaux s'aiguisent, les torches s'allument, les haches rougissent, l'eau bout dans la chaudière : c'est l'heure des martyrs. Ecoutez maintenant les échos de nos montagnes et de notre grand fleuve qui répètent le grondement du canon aux plaines d'Abraham et à Carillon. Voici l'ennemi qui s'avance menaçant, terrible par la force et le nombre. Soldats de la patrie, il faut combattre : c'est l'heure des héros !

Voilà notre patrie telle que Dieu nous l'a donnée ; voilà notre histoire telle que nos pères l'ont faite. Est-ce une source d'inspiration assez pure et assez féconde ? Au milieu de ces merveilles, le poète canadien est sûr que l'intérêt et l'originalité ne manqueront jamais à ses œuvres, et il a ce privilège de trouver sans effort, sous ses yeux ou dans sa mémoire, ce

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que d'autres moins lieureux sont réduits à chercher dans la fiction.

Aussi la poésie déborde de notre jeune littérature. Cette efflorescence poétique témoigne à la fois de la vitalité de notre race et de ses aptitudes littéraires. A ce double titre, nous avons lieu d'en être fiers ; car, quelles que soient les destinées de la race française en Amérique ; qu'elle ait pour mission, ainsi qu'on l'a écrit, de diriger le mouvement général des idées ou qu'elle demeure sans influence, isolée et comme perdue au milieu des autres races, toujours il sera glorieux pour nous. Canadiens, de n'avoir pas laissé dégénérer, sur les bords du Saint-Laurent, ce génie français que l'histoire nous montre voué, dès l'origine, au culte de la poésie et de l'éloquence.

Un souffle nouveau anime cette poésie de la Nouvelle-France, un parfum particulier s'en exhale, que j'appellerai volontiers, avec un autre écrivain, la senteur du terroir laurentien. Poésie canadienne veut dire poésie religieuse où la pensée de Dieu rayonne à travers tous les sujets pour les éclairer et les purifier ; poésie nationale qui s'inspire de notre grande nature ou de notre merveilleuse histoire ; poésie domestique qui chante les pures jouissances de notre foyer canadien ; poésie variée de ton et de couleurs, mais toujours simple, toujours usant de l'art pour vêtir la

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pensée, non pour la parer d'oripeaux bizarres. C'est là, si je ne me trompe, l'expression des meilleures qualités de notre caractère national, je veux dire le respect et le bon sens : le respect de Dieu, de la vertu, de l'honneur, de toute chose vraie et bonne ; le bon sens qui distingue l'or pur du clinquant, qui sait découvrir le mensonge sous les couleurs du sophisme, le loup sous la peau de la brebis.

Une telle poésie, si elle devient populaire, ne saurait manquer d'avoir une heureuse influence sur notre développement national. Séparés de la France à une époque où la France elle-même se séparait de Dieu, nous avons grandi loin d'elle et sans passer par ses révolutions, en suivant la voie que la Providence nous avait marquée, en gardant la langue, les vieilles traditions, l'esprit de foi et les vertus sociales de nos pères. Ces biens constituent notre héritage national : les conserver et les faire valoir, les défendre contre l'invasion des idées nouvelles, les tenir haut et ferme dans l'estime et le respect de tous, voilà l'œuvre de notre littérature ; et l'on voit tout de suite jusqu'où peut aller son action à une époque où tout le monde sait lire et veut lire. Mais, dans cette œuvre, la meilleure part revient sans contredit à la poésie, qui sait mieux parler à l'imagination et au cœur, qui est toujours sûre d'arriver à la jeunesse et, par elle, de pénétrer l'âme de la nation entière.

X PRÉFACE

Il paraît donc utile de réunir en un volume les meilleures inspirations de nos poètes canadiens. Faire connaître nos poètes, c'est faire aimer davantage les grandes choses qu'ils ont chantées : la Religion et la Patrie !

A. NANTEL, Ptre.

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