‹ Les fleurs de la poésie canadienne. 2. éd., augmentée et précédée d'une préfChapitre 33 sur 73 · LE CHEF INDIEN ET LA CROIX · texte numérisé non relu

LE CHEF INDIEN ET LA CROIX

(Fragment épique) (1867)

l'ÉTAiT l'heure où les bois s'éveillent aux ramages Des ruisseaux babillards et des oiseaux sauvages ; ^j^\ Où du soleil levant les radieux reflets Redonnent leur couleur aux feuilles des forêts ; Où le pétrel hardi de la plage s'élance Vers les flots menaçants que l'orage balance. Sur les bords inconnus où le vaillant Cartier, A Dieu comme à son roi se vouant tout entier, Etait venu naguère élever la croix sainte, Un vieillard cheminait jetant au vent sa plainte. La tristesse ridait son visage cuivré ; Comme un arbre fleuri, comme un tapis ouvré, Son corps était orné de flgures bizarres ; Et nouant ses cheveux, les plumes les plus rares S'élevaient sur sa tête en panache éclatant. Sur les vagues d'azur son œil allait flottant Comme le frêle jonc ou bien l'algue légère, Et paraissait chercher une rive étrangère. Et quand il était las de regarder les flots. Le vieillard exhalait de lugubres sanglots : Et d'une main tremblante armant son arc de frêne, Vers une haute croix qui dominait la plaine, Il lançait, furieux, son trait empoisonné. De son audace alors il semblait étonné Et reprenait pensif sa marche solitaire. Cet homme au regard sombre, au cœur plein de colère.

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C'était un Indien dont ki puissante voix,

Pour repousser Cartier et renverser la croix,

Avait jadis tâché, sur ces mêmes rivages,

D'éveiller les soupçons des peuplades sanvages.

Mais, de l'homme des bois l'inutile fureur

Dans l'âme du marin ne mit point la terreur,

Et Cartier s'éloigna de cette étrange plage

Emmenant du vieillard les deux fils en otnge.

Le père infortuné suivit longtemps des yeux

Le vaisseau qui portait ses fils sous d'autres cieux :

Maintenant il revient, au lever de l'aurore,

Promener ses chagrins sur la rive sonore.

La haine et la douleur se peignent sur ses traits ;

Pour lui la solitude a seule des attraits.

Il demande ses fils au soleil qui se lève,

Il les demande aux flots qui roulent sur la grève !

Mais sur le sein des mers, counne une aile d'oiseau,

Il ne voit point s'ouvrir la voile du vaisseau

Qui doit lui ramener les fils de sa tendresse.

" Vaillant Domagaya, dit-il dans sa détresse,

" Noble Taiguragny, me serez-vous rendus ?

" Ah ! si mon bras plus fort vous avait défendus

" Contre la cruauté de ces Visages-Pâles,

" Je ne pleurerais point ! Et comme les rafales

" Chassent dans les jours froids les feuillages légers,

" Nous aurions de nos bords chassé les étrangers.

" A ces rochers déserts pendant combien de lunes

" Raconterai-je encor mes tristes infortunes ?

" Quand viendrez-vous reprendre, ô fils que j'ai perdus,

" Vos carquois pleins de traits et vos arcs détendus ? "

Pendant que sur la rive où déferle la lanie,

Le vieux chef indien épanche de son âme

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Une haine inutile et des regrets amers,

Un esprit malfaisant, envoyé des enfers,

A pris d'un vieux jongleur la hideuse figure,

Et la démarche lente et la haute stature.

Il s'approche aussitôt du chef de la tribu :

Ils sont amis d'enfance ; ils ont ensemble bu,

Au milieu des forêts, à la même fontaine :

Ensemble ils ont fait plus d'une chasse lointaine.

" Pourquoi te consumer, dit-il, en vains regrets,

" Toi le premier guerrier de nos vastes forêts ?

" Ton corps est décharné comme un arbre qui sèche !

" Le chevreuil ne craint plus la pointe de ta flèche !

" Attends-tu que les Blancs te ramènent tes fils ?

" Ou bien regrettes-tu d'avoir craint leurs défis ?

" Les feuilles jauniront et laisseront les branches,

" La neige bien des fois tendra ses nattes blanches,

'• Et les petits oiseaux tisseront plusieurs nids

" Avant que tes enfants soient ici réunis.

" Te le dirai-je, ô chef ? oui, j'ai vu dans mes rêves

" Cette fatale croix s'étendre sur nos grèves,

" Dominer nos forêts, écraser nos hameaux,

" Et sur ses larges bras se perchaient les oiseaux,

" Et nos traits aiguisés ne pouvaient les atteindre ;

" Et nos fiers ennemis semblaient ne plus nous craindre,

" Et j'ai vu sur nos bords venir les guerriers blancs ;

'*' Nous étions devant eux stupéfaits et tremblants !

" Je t'ai vu le premier (qu'au moins nul ne le sache)

" Porter le calumet, puis enterrer la hache !

" Pour détourner les maux qui nous menacent tous,

" J'ai déjà consulté les puissants manitous ;

" Il faut bannir la croix de nos forêts antiques,

„ La croix où sont gravés des mots cabalistiques !

" C'est alors seulement que sous nos bois épais,

" Sans craindre d'ennemis, nous chasserons en paix."

Ainsi parle au vieux chef le malfaisant génie

Le vieillard, plein de trouble, entra dans sa cabane ;

Et sur le seuil couvert de feuilles de platane,

Cachant dans ses deux mains son front plein de soucis,

Immobile, il resta tout un lon^ jour assis.

Quand les oinbres du soir noyèrent le feuillage,

Il passa comme un spectre au milieu du village.

Ordonnant aux anciens de tenir leur conseil,

Avant cjue de la mer s'élevât le .soleil.

Aussitôt les vieillards laissent leurs toits d'écorce,

Sur les pas de leur chef une invinsible force

Les pousse tour à tour avec docilité. . . .

Leurs calumets remplis d'un tabac délectable

Exhalent la fumée en orbes gracieux,

Pendant qu'assis en cercle et tout silencieux.

Ils écoutent le chef dont l'ardente parole.

Plus souple qu'au matin le ramier qui s'envole,

Leur dépeint à grands traits son trouble et sa douleur.

Et son long entretien avec le vieux jongleur.

Et quand il eut parlé, le vaillant chef sauvage

Ayant poussé trois cris, se cacha le visage.

Le plus vieux du conseil prit la parole alors.

" Je ne sais quel génie a jeté sur nos bords [dre ;

" Ces hardis guerriers blancs que tu semblés tant crain-

" Ils t'ont ravi tes fils ; ton grand co^ur peut se plaindre.

" Cependant, je les crois moins cruels que rusés;

" Ils n'ont pas bu leur sang dans leurs crânes brisés !

" Ils auraient pu, sans peur, nous déclarer la guerre,

" Car leurs mains pour tuer s'emparent du tonnerre. . .

" Et s'ils sont les amis des esprits malfaisants,

" Pourquoi nous ont-ils fait de si riches présents ?

" Ils veulent à tes fils enseigner leur langage,

" Et cette croix, ô chef, est peut-être le gage

" De leur prochain retour au milieu de nos bois.

" C'est peut-être leur Dieu ; tous vinrent à la fois

" Se jeter, devant elle, à genoux sur la terre.

" Si nous la renversons, redoutons leur colère.

" Mais pourquoi le jongleur n'est-il donc pas ici ?

" Lui qui se plaît, ô chef, à nourrir ton souci,

" Il n'ose pas venir nous raconter de songe.

" Craindrait-il d'être enfin convaincu de mensonge ?

" Tapi comme un renard au fond de son terrier,

" Il ne redoute pas la flèche du guerrier ! [pièges ?

" Pourquoi les hommes blancs nous tendraient-ils des

" Tu reverras tes fils avant que plusieurs neiges

" Aient aux bois suspendu leurs éclatants flocons,

" Car le grand Manitou sait consoler les bons.

" J'ai dit." Et le vieillard vint s'asseoir en silence.

Il était le plus sage, et sa mâle éloquence

Savait faire toujours prévaloir son conseil.

Quand il eut pris sa place, un murmure pareil

Au grondement lointain d'une haute cascade,

Fit trembler l'humble toit du chef de la bourgade.

Tous ne se rendaient pas à ses sages avis.

La vengeance était douce à des cœurs asservis.

Des cœurs plies au joug des passions brutales.

Pendant qu'ils accusaient tous les Visages- Pâles

D'être venus troubler la paix de leurs vieux jours,

Et que le chef pleurait sur ses fils, ses amours,

La cabane s'ouvrit. Haletante, effarée,

Comme le cerf atteint d'une flèche acérée.

Une jeune Indienne entra soudainement.

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Son œil noir scintillait comme le diamant :

Elle vint vers le chef : " Je ne sais pas, dit-elle,

" Si tu daigneras croire à ce récit fidèle

" Que va faire à la hâte une naïve enfant ;

" N'attaque pas la croix, un esprit la défend !

" J'ai vu, tout près, assise, une femme plus blanche

" Que l'écume des flots où la lune se penche,

" Plus belle que la fleur éclose le matin !

" Son langage, plus doux qu'un chant d'oiseau lointain,

" Faisait au loin vibrer le verdoyant feuillage ;

" Ses vêtements de neige et son divin visage

" Brillaient comme un foyer allumé sous les bois ;

" Ses bras avec amour enveloppaient la croix.

" Ecoute, me dit-elle, ô ma pauvre Indienne,

" Ecoute les conseils de la Vierge chrétienne.

" J'ai porte dans mon sein le Fils du Grand Esprit.

'' Le Grand Esprit peut tout. Heureux ceux qu'il chérit,

" Car il ne permet pas que le mal leur arrive.

" Il aime les tribus qui peuplent cette rive,

" Et c'est pour leur apprendre à saintement prier,

" Que vers elles un jour vint un pieux guerrier.

" Les blancs sont ses amis. Ils sont cléments et braves ;

" Ils n'apporteront pas de cruelles entraves

" Au poignet vigoureux de l'homme des forêts,

" Mais d'un bonheur plus grand vous diront les secrets.

" Si vous osiez pourtant briser cette croix sainte,

" Le Grand Esprit du ciel écouterait la plainte

" Des guerriers d'Occident qui vont bientôt venir,

" Et vous ferait alors cruellement punir."

" Ainsi parla la Vierge, et sa bouche adorable

" Répandait autour d'elle un parfum agréable ;

" Puis elle disparut dans les ombres du soir;

'• Je la cherchai partout, mais ne pus la revoir." La voix de Naïa, son accent de franchise, Son visage agité d'une extrême surprise, L'amour pour la vertu qu'on lui connut toujours. Tout fit croire aux vieillards ses étranges discours : Et le chef consolé se berçant d'espérance, [ces ;

Dit aux vieux de son peuple : " Oublions nos vengean- Puisque les guerriers blancs n'outragent pas nos droits» Laissons dormir la hache et respectons la croix."

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