‹ Les fleurs de la poésie canadienne. 2. éd., augmentée et précédée d'une préfChapitre 47 sur 73 · PREMIÈRE MESSE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MESSE

loici du Saguenay la gorge énorme et sombre !

fNotre steamer,au fond d'une anse pleine d'ombre, R Dormait tout essoufflé comme un grand cachalot. Nous avions pris pour guide un jeune matelot Qui, nous avait-on dit, connaissait bien la côte. Nous gravîmes d'abord une berge assez haute ; Puis un sentier, perdu sous les arceaux géants De vieux ormes penchés sur des ravins béants Au fond desquels grondaient d'invisibles cascades. De détour en détours et d'arcade en arcades, Nous conduisit au bord d'un plateau rétréci. Où le guide fit halte, et nous dit :

— C'est ici !

Nous étions parvenus sur un coin de falaise. Véritable balcon d'où l'on pouvait à l'aise

Contempler dans sa fière et rude majesté Du morne Tadoussac l'horizon tourmenté.

Du haut de ce plateau, dans cette nuit tombante, L'ombre était solennelle et la scène absorbante. Ici, le Saint-Laurent qu'on entend bourdonner Vaguement, et qui laisse à peine deviner Ses lointains vaporeux noj^és dans les ténèbres. Là, le Saguenay noir, avec ses pics célèbres Qui, jetant des flots d'ombre opaque aux alentours, Semblent comme un amas de fabuleuses tours Pleines de je ne sais quel farouche mystère, Dressé là pour garder la ténébreuse artère. A nos pieds le bateau bondé de voyageurs, Dont les fanaux, hissant leurs sanglantes rougeurs. Ainsi que des reflets de brûlante oriflamme. Dans la pénombre, au loin, font brasiller la lame. Et puis, par-dessus tout, un beau ciel étoile Faisant, cintre d'azur de points d'or constellé, Comme un dôme féerique à ce sombre estuaire. . .

Derrière nous, dans l'ombre, un petit sanctuaire. Temple paroissial de cet obscur canton.

Dressait son humble seuil au lieu même oii, dit-on, Quelque cent ans passés, sur un autel rustique, Pendant que le refrain de quelque vieux cantique Étonnait les échos de ces monts inconnus, Devant Cartier et ses hardis marins, venus Pour arracher ces bords aux primitifs servages, Pour la première fois sur ces fauves rivages, Un vieux prêtre breton, humble médiateur. Offrit au Dieu vivant le sang du Rédempteur.

162 LOUIS FRÉCHETl^E

La lune me surprit là, plongé clans mes rêves, Seul, et prêtant l'oreille à la chanson des grèves, Qui m'arrivait mêlée aux cents bruits indistincts De la forêt voisine et des grands monts lointains : Car, après un coup d'œil, devant la nuit croissante. Mes compagnons avaient tous repris la descente, Sans jouir plus longtemps du nocturne concert ; Et j'étais resté seul sur le plateau désert.

Alors de souvenirs quelles vagues pressées

Envahirent soudain mon âme et mes pensées !

O sainte majesté des choses d'autrefois,

Vous qui savez si bien, pour répondre à ma voix.

Peupler de visions ma mémoire rebelle,

Que vous fûtes pour moi, ce soir-là, grande et belle !

Je vous revis, là, tous ensemble agenouillés. Rudes marins bretons, dans vos sarraus souillés Et raidis sous l'embrun des mers tempétueuses. Au milieu de ce cirque aux croupes inontueuses. Au fond de ce désert, loin du monde connu. Offrant à l'P^ternel, tête basse et front nu. Sur le seuil redouté d'un monde ouvrant ses portes. L'holocauste divin qui fait les âmes fortes.

Entre l'homme et le ciel sublime effusion ! C'était l'enfantement, c'était l'éclosion. Sur ces rives par Dieu lui-même fécondées, D'un nouvel univers aux nouvelles idées : C'était l'éclair d'en haut perçant l'obscurité : C'était l'esprit chrétien, l'esprit de liberté. Ouvrant, sur cette terre entre toutes choisie. L'aile de la prière et de la poésie !

Et quand, le cœur ému, rêvant et méditant, J'évoquais ce passé si loin de nous pourtant. Je croyais voir ce prêtre, en élevant l'hostie, Des haines d'autrefois proclamer l'amnistie. Je croyais voir aussi, du fond des bois épais, Labarum bienfaisant de concorde et de paix. Comme une fijrande main fraternelle se tendre . . . Et, dans l'ombre du soir, il me semblait entendre Une voix qui disait, venant je ne sais d'où : " Devant moi seul ici l'on plîra le genou ! "

LE P I O N N I E R i"

f'Al bien connu jadis le vieux Baptiste Auclair. C'était un grand vieillard jovial, ayant l'air ^i~^ Déluré d'un ancien capitaine en retraite. Autrefois au Nord-Ouest il avait fait la traite. Et sa fortune aussi, disait-on dans le temps ; Mais cela n'était pas bien sûr, car à trente ans Il était retourné, sans le moindre étalage, Reprendre la charrue et sa place au village. Héritier de la terre et du toit paternels. C'est là que je l'ai vu, dans les jours solennels, Rieur, et se faisant craqueter les jointures, Nous raconter ce qu'il nommait ses aventures.

Il avait élevé seize enfants : huit garçons — Là-dessus je ne sais plus combien de bessons — Et huit filles, tous seize installés en ménage. Il n'en portait pas moins gaillardement son âge.

104 LCJin.S FIIÊCHETTE

" J'ai, (lisait-il, bon pied, bon œil, et sapristi ! Sans me vanter, jamais je ne me suis senti Si jeune et si dispos que lorsque la cohorte De mes petits-enfants vient frapper à ma porte. Et j'en ai, Dieu merci, cent dix-sept, bien comptés ! Beau chiffre, n'est-ce pas ? Tenez, vous plaisantez, Vous autres, lorsque vous discutez politique. Nation, avenir ; l'œuvre patriotique, Jeunes gens, c'est la mienne ! Un homme est éloquent, Et peut se proclamer bon patriote . . . quand ? Quand il a cinquante ans labouré la prairie, Et donné comme moi cent bras à la patrie. > Mettez cela dans vos papiers, beaux orateurs ' " Et, parcourant des yeux son cercle d'auditeurs. Il éclatait de rire, attendant la réplique.

Le vieillard conservait une étrange relique Au fond d'un vieux bahut à moitié ruiné : Il tenait ce trésor de son père, et l'aîné De ses enfants devait en avoir l'héritage . . . Il ne lui plaisait pas d'en dire davantage.

Un beau soir cependant qu'on le sollicitait. Il exhiba l'objet devant nos yeux ; c'était Un petit vêtement de gros chanvre, une espèce De chemise d'enfant, lourde, grossière, épaisse, Mal cousue, et portant sur son tissu taché Quelques traces d'un brun noirâtre et desséché.

" C'est là du sang, messieurs, du sang de race fière ! " Dit le vieillard. Et puis, roulant sa tabatière Entre ses doigts noueux, il nous fît le récit De la simple et navrante histoire que voici :

LOVIH FRÉCHETTE 1()5

" C'était bien avant nous, au temps où les sauvages Faisaient dans le pays tant de sanglants ravages, Commença tristement le vieux Baptiste Auclair. Au penchant du coteau baigné par le flot clair Où le beau Nicolet, à deux pas du grand fleuve, Mire aujourd'hui gaiment sa cathédrale neuve, A l'ombre d'un bouquet de pins au faite altier. Que les siècles n'ont pu terrasser tout entier. Trois hardis pionniers, en ces jours de tourmentes, Avec l'espoir prochain de saisons plus clémentes. Avaient planté leur tente à la grâce de Dieu.

" L'un d'eux se nommait Jacque. Il avait dit adieu

Aux droits, à la corvée, à la taille, aux gabelles.

Pour s'en venir chercher avec d'autres rebelles,

Sous des cieux où le fisc n'eût pas encore lui,

Un peu de liberté pour les siens et pour lui.

Sa femme, une robuste enfant de Picardie,

Trois fois avait doté leur famille agrandie

D'un nouveau-né gaillard, alerte et bien portant.

Et l'œil des deux époux allait à chaque instant,

Avec un long regard, hélas I souvent morose,

Des aînés tout brunis au bébé frais et rose.

Or ce dernier n'avait que six mois seulement

Lorsque se déroula l'affreux événement

Qui sur un lit d'horreur le jeta seul au monde.

" Pour les colons l'année avait été féconde. La pente des coteaux et le creux des vallons Etalaient, souple et lourd, un manteau d'épis blonds. Qui, comme un lac doré que le soleil irise, Flottait luxuriant fiu souffle de la brise.

L'heure de la moisson était venue ; aussi Le cœur des défricheurs, oubliant tout souci, Montait reconnaissant vers Celui dont l'haleine Enrichit les sillons et fait jaunir la plaine.

" Un soir, notre arai Jacque, après mûr examen, Prépara sa faucille, et dit : — C'est pour demain ! — Puis il pria longtemps, et dormit comme un juste. Hélas ! si par hasard, ce soir-là même, juste A l'heure où les colons se livi-aient au sommeil, ^ En amont du courant, prêt à donner l'éveil. Quelqu'un eût côtoyé la rive solitaire.

Il eût sans doute vu, furtifs, rasant la terre Dans l'ombre de la berge, et pagayant sans bruit. Trois longs canots glisser lentement dans la nuit. C'étaient des Iroquois, ces maraudeurs sinistres Dont les premiers feuillets de nos anciens registres Racontent si nombreux les exploits meurtriers.

" Rendus non loin des lieux où nos expatriés Avaient fortifié leur petite bourgade, \/.é/ .^

Dans un enfoncement propice à l'embuscade. Ils prirent pied, masqués par un épais rideau De branchages touffus inclinés à fleur d'eau ; Puis sur le sable mou hâlèrent en silence Leurs pirogues au fond le plus obscur de l'anse. Et, sous les bois, guettant et rampant tour à tour, Tapis dans les fourrés, attendirent le jour.

" Celui-ci se leva radieux et superbe.

C'est fête aux champs le jour de la première gerbe ; Aussi nos moissonneurs, les paniers à la main, Dès l'aube, tout joyeux, se mirent en chemin.

Les aînés, que la mère avec orgueil regarde, S'avançaient tapageurs en piquet d'avant-garcle, Tandis que Jacque, ému, riait d'un air touchant Au petit que sa femme allaitait en marchant ; Car, suivant la coutume, on était en famille.

" Bientôt, au bord d'un champ où l'épi d'or fourmille.

On fit halte. Partout, des prés aux bois épais.

Nul -bruit inusité, nuls indices suspects.

Rien qui troublât la paix des vastes solitudes.

Du reste on n'avait nul sujet d'inquiétudes:

Pas une bête fauve, et, quant aux Iroquois,

Ils n'osaient plus tirer leurs flèches du carquois.

Refoulés qu'ils étaient au fond de leurs repaires.

On pouvait donc compter sur des jours plus pros-

[pères.

Enfin, l'espoir au cosur, et ne redoutant rien, Jacque — après avoir fait le signe du chrétien — Près du marmot dormant au creux d'une javelle, "^ ' 1 ^^^■*^ Commença les travaux de la moisson nouvelle.

" Un ravissant tableau ! Dans le cadre assombri De l'immense forêt qui lui prête un abri, Une câline clairière où l'on voit, flot mouvant, Les blés d'or miroiter sous le soleil levant ; A genoux sur la glèbe, et tête découverte, Les travailleurs penchés sur leur faucille alerte ; Deux enfants poursuivant le vol d'un papillon ; Et puis ce petit ange, au revers d'un sillon, Parmi les épis mûrs montrant sa bouche rose . . . C'était comme une idylle au fond d'un rêve éclose.

16N J.OUIS FUÉCHETTE

Qu'advint-il ? On ne l'a jamais su tout entier,

" Ce matin-là, quelqu'un, en suivant le sentier Qui conduisait du fort à la rive isolée, Entendit tout à coup, venant de la vallée Où Jacque était allé recueillir sa moisson. Quelque chose d'horrible à d )nner le frisson. C'étaient des cris stridents, aigus, épouvantables ; Et puis des coups de feu, des plaintes lamentables, Appels désespérés et hurlements confus Frappant lugubrement l'écho des bois touffus. Les farouches rumeurs longtemps se prolongèrent ; Longtemps dans le lointain des clameurs s'échan-

[gèrent ; Et puis, sur la rivière où le bruit se confond. Succéda par degrés un silence profond . . .

" Le soir, lorsque les deux colons du voisinage Osèrent visiter la scène du carnage, Un spectacle hideux s'offrit à leurs regards : Trois cadavres sanglants, défigurés, hagards, Jacque et ses deux enfants, pauvre famille unie Dans une même atroce et fatale agonie, Mutilés, ventre ouvert, le crâne dépouillé. Gisaient là sur le sol par le meurtre souillé. Quant à la mère, hélas ! elle était prisonnière, Sans doute condamnée à mourir la dernière A quelque affreux gibet par l'enfer inventé.

" On plia le genou sur le champ dévasté ; Et, de ces cœurs naïfs glacés par l'épouvante, La prière des morts allait monter fervente,

LOUIS FllÉCHETTE 1()9

Lorsqu'au De profundis clamavi, faible et doux, Un long vagissement venant on ne sait d'où Répondit aussitôt comme un cri d'âme en peine. Les colons étonnés retinrent leur haleine . . .

" C'était comme un sanglot d'enfant ; et, stupéfait, Quelques instants plus tard, on trouvait en effet, Dans le creux d'un sillon, la face contractée, Perdu sous nn amas de paille ensanglantée, Un enfant de six mois suffoquant à demi. Sans doute que la mère avait de l'ennemi Par cet ingénieux moyen trompé la rage, Et, dévoûment sublime, avait eu le courage De marcher à la mort d'un cœur déterminé. Sans trahir d'un regard le pauvre abandonné !

" Or ce pauvre orphelin, ce pauvre petit être.

Dit le vieux plus ému qu'il ne voulait paraître.

Voici le vêtement qu'il portait ce jour-là ;

Et, si je le conserve avec respect, cela

Ne surprendra bien fort personne ici, j'espère.

Car cet enfant . . . c'était mon arrière-grand-père ! "

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