‹ Les fleurs de la poésie canadienne. 2. éd., augmentée et précédée d'une préfChapitre 62 sur 73 · MIRAGE · texte numérisé non relu

MIRAGE

è^Wè,U cap Tourmente, un jour, je m'étais hasardé I De grimper. Sans mourir, j'avais escaladé L'un de ces monts hardis qui de nos Laurentides Font comme un long ruban de vertes pyramides : Déserts voisins du ciel, déserts frais et riants Où mènent bien ou mal des escaliers géants. Si près du firmament, à l'ombre, et sur la mousse. Vous l'avez éprouvé, la rêverie est douce. Les bluets étaient verts ! je laissai mon regard — Papillon philosophe — errer loin au hasard.

200 l'abbé AI'OLLINAIUE UlN(iJIAS

Encadré de verdure, et souriant de joie Comme un enfant couché sur des coussins de soie, Un lac, miroir d'azur, dormait dans le lointain ; C'était un lac superbe, un féerique bassin. A l'entour, des bosquets, la tête renversée. Comme une autre forêt fraîchement nuancée, Formaient silencieux, au fond, sous le flot noir. Un mirage immobile et bien splendide à voir. Le lac semblait profond. Voyez ce blanc nuage Qui le traverse au loin, bien loin ! sa molle image Comme en un second ciel vogue au fond du bassin. De quelle profondeur est donc ton large sein, O beau lac transparent ! O lac ! tu parais être, Donnant sur l'infini, quelque riche fenêtre !

J'y descends. Je détache un canot de pêcheurs

Qu'embarrassaient un peu des nénuphars en fleurs.

Je détache, et je pousse. . . Illusion magique !

Qu'était donc devenu mon petit Pacifique,

Si limpide, de loin, et surtout si profond ?

Mon aviron tout court en atteignait le fond !

Je pousse jusqu'au large, et même phénomène:

Ma nacelle d'écorce y flottait avec peine.

Ce bassin, cet abîme, — un mirage réel !

Ce lac, de loin profond, profond comme le ciel.

Où vous eussiez à peine osé jeter la sonde ;

Ce lac, mince et brillant, c'est l'amitié du monde !

Et qu'eût-il fallu faire, en eftet, pour trouver

L'insondable infini que l'homme aime à rêver ?

Monter à ce vrai ciel, océan sans rivage,

Dont ce beau lac n'était qu'un miroir, qu'une image,!

L'ABJiÉ APOLLINAIRE GlNGlUS 201

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