‹ Les fleurs de la poésie canadienne. 2. éd., augmentée et précédée d'une préfChapitre 8 sur 73 · JOIES NAÏVES · texte numérisé non relu

JOIES NAÏVES

fH ! que j'aime la neige ! Oh ! que j'aime à la voir Descendre par flocons sur le sol encor noir ! Ou bien, quand elle tombe en poussière si fine Que l'on croirait qu'un ange épand de la farine Pour donner des gâteaux à nous, petits enfants. Et puis, maman, j'en fais des bonshommes tout blancs. Et j'élève des forts que mon grand frère assiège : Oh ! que j'aime la neige !

" Vois-tu, c'est si plaisant ! Et le soir nous glissons Si loin sur nos traîneaux ! Et nous recommençons A descendre et monter mille fois les collines. Jusqu'à ce que la lune aux lueurs argentines Nous montre dans le ciel son visage riant : Alors, mon frère et moi, nous revenons ensemble Vers toi, vers le foyer qui toujours nous rassemble : Vois- tu, c'est si plaisant !

" Oh ! qu'on glisserait bien sur tous ces beaux nuages Qui, l'hiver, sont si blancs ! Je les crois des rivages De neige épaisse et dure et de brillants glaçons Que chez lui, dans le ciel, le bon Dieu nous fait faire Pour y laisser jouer les bons petits garçons. Tu dis que pour marcher le Seigneur nous éclaire, Et que nous irons là, si nous faisons le bien : Oh 1 qu'on glissera bien !

" Te plaît-il, comme à moi, dans l'épaisse fourrure Enveloppés tous deux, de voler en voiture Sur la plaine blanchie et sur les lacs glacés ? Voir passer devant nous les clochers élancés. Voir passer la montagne avec sa cime nue, La forêt de sapins qui toujours nous salue ; Voir s'enfuir la corneille avec un cri d'etf'roi, Te plaît-il comme à moi ?

" Moi, j'aime les sapins ! Ils conservent leurs branches L'hiver comme l'été. Jamais on ne les voit Comme ces arbres fous, qui lors des neiges blanches Se dépouillent tout nus, et pensent que le froid Est pour eux un grand bien. La forêt n'est plus belle, Et c'est bien de leur faute, et la neige nouvelle Ne les couronne pas comme mes arbres fins, Comme mes beaux sapins.

"Les petits oiseaux blancs viendront-ils, cette année, Sortant de la forêt, jouer dans la vallée ? Ils n'ont point peur de nous, et ne sont point frileux ; Car si pour eux la neige est une couche molle. Elle est aussi bien froide. Oh ! je serais heureux Si, comme l'an dernier, notre maître d'école Voulait laisser encor sautiller sur les bancs Les petits oiseaux blancs !

" Que l'hiver serait beau, n'était-ce que la bise. Dont le souffle cruel poursuit les oiseaux blancs, Et fait toujours pleurer les bons vieux mendiants, A la voix si tremblante, à la barbe si grise !

Qui pourrait sur chacun jeter quelque manteau Bien neuf et bien épais, et dans chaque famille Allumer au foyer comme un grand feu de grille, Que l'hiver serait beau !

" Pour nous, riches enfants, l'hiver est bien aimable C'est le temps de Noël, et c'est le temps du bal, Où l'on va voir Jésus couché dans une étable, Où, le soir, au salon, tout n'est qu'or et cristal, Et parure nouvelle, et frais bouquets de roses. Mais l'hiver ne fait point du tout les mêmes choses Pour le hls de la veuve aux haillons tout pendants Que pour d'autres enfants !

" Je n'aime plus la neige, à présent que je songe Aux pauvres orphelins qui pleurent de la voir, Lorsqu'ils n'ont pas de feu, que c'est bientôt le soir, Et que, depuis deux jours, l'ardente faim les ronge. C'est bien triste pourtant, et c'est très ennuyeux D'avoir le chemin noir et gluant sous les yeux. . . Mais il est tant de gens que la misère assiège ! Je n'aime plus la neige. "

Il parla bien longtemps, le petit Canadien. ISon père près de lui dans son lit dormait bien. Et sa mère écoutait sou ingénu langage. Trouvez-moi, dans le monde, une mère assez sage Pour s'endormir la nuit quand parle son enfant ! Pour celle-ci, du moins, elle fut éveillée. Et sous ses blancs rideaux sur son coude appuyée, En souriant parfois et d'autres fois pleurant. Tout le temps qu'une voix suave, jeune et fine S'éleva doucement de la couche voisine.

22 ■ l'.-J.-U. CHAUVEAU

Cependant, de l'enfant, le lendemain matin, Je ne saurais vous dire au juste la pensée, Quand il vit au réveil, partout sur le chemin, La neige éblouissante et nouvelle, et posée Comme est sur un gâteau le sucre appétissant, Ni s'il fut tout de suite aussi compatissant. Ou s'il fit éclater une joie enfantine ; Mais on dit seulement qu'à la maison voisine, Où l'on n'avait jamais de bois pour se chauffer, Ni rien pour se couvrir, ni de pain pour manger On eut chaud ce jour-là, et l'on fit bonne table. Et l'on nomma souvent la dame charitable.

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